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Full text of "Histoire de le̓́glise de Corée, précédée du̓ne introduction sur lh̓istoire, les institutions, la langue, les moeurs et coutumes coréennes"

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HISTOIRE 



UE 



L'ÉGLISE DE CORÉE 



T. I- 



TYPOGRAPHIE 
KDMOND MONNOYER 

AU MANS (SARTHK 



HISTOIRE 

DE 

L'ÉGLISE DE COREE 

PRÉCÉDÉE D'ONE 

INTRODUCTION 

Sur l'blstolre, les Institutions, la langue, les mœurs 
et coutumes coréennes 

AVEC CARTE ET PLANCHES 

PAR CH. nA.I^L.ET 

Missionnaire apostolique 

DE LA SOCIÉTÉ DES VISSIONS- ÉTHAnGËnES 

TOME PREMIER 




FïAiBlE VICTOR PALME, Editeui 
Rue de Grenelle-Ssiiit-tiiiruiaiii, £> 



Sainte Vierge Marie, reine des apôtres, reine des 
martyrs , reine des confesseurs , permettez-moi de 
déposer humblement à vos pieds cette histoire 
i'apôtres , de confesseurs et de martyrs. 

Vous avez droit à cet hommage, parce que vous 
^tes la patronne spéciale de TÉglise de Corée ; parce 
cjue tous les martyrs dont je raconte le triomphe, 
tous, missionnaires et néophytes , se glorifiaient du 
titre de vos enfants. Ces pages, teintes de leur sang, 
sont une nouvelle et éclatante démonstration de cette 
vérité : que l'on ne peut aimer le Dieu fait homme 
sans aimer la Mère de Dieu. Oui , ils aimaieni 
Jésus-Christ, puisqu'ils ont voulu être pour lui 
flagellés, étranglés, décapités, coupés en morceaux; 
et par une conséquence naturelle et nécessaire, ils 
vous aimaient aussi, et ils sont allés au supplice, le 
scapulaire sur les épaules et le chapelet à la main. 

Vierge bénie! protégez cette pauvre mission de 
Corée ; protégez toutes les missions de la sainte Eglise 



catholique. Obtenez de votre Fils la conversion des 
infidèles. Pressez l'accomplissement des prophéties qui 
annoncent que toutes les nations se ressouviendront 
du Seigneur , que les îles lointaines connaîtront la 
gloire de son nom. Et, quand luira ce grand jour, 
quand ces centaines de millions d'idolâtres sortiront 
de leurs ténèbres et viendront à l'admirable lumière de 
Jésus-Christ crucifié, ils vous aimeront, ils chanteront 
votre gloire, ils crieront d'une grande voix: Salut, 
Vierge souverainement belle ! c'est de vous qu'est née 
la lumière du monde. 

Vale! valde décora... 

Ex qud mundo Lux est or ta. 



Protestation. > 

Conrormémcnl au décret d'Urbain VIII. je déclare qu*en employant, dans 
cette histoire, les qualifications de Sainl^ de Martyr ^ de Confesseur y etc., 
je n'ai fait que suivre la manière de parler ordinaire, reçue parmi les 
fidèles, et que je n*ai entendu préjuger en rien la décision oflicielle de 
TEglise, à qui seule il appartient de décerner ces titres dans leur sens 
véritable et complet. 

Gh. D. 



PRÉFACE 



L'Église de Dieu ne connaît ni défaillance ni déclin. Établie 
pour rendre témoignage à la vérité, pour enseigner toutes les 
nations, elle remplit toujours et partout ce double devoir, mal- 
gré tous les obstacles, en face de toutes les tyrannies, et il 
n existe pas de pays si soigneusement fermé qu'elle n'y ait péné- 
tré, pas de peuple si isolé, si séquestré de tous rapports avec les 
autres peuples, qu'elle n'y ait porté l'Évangile et conquis des 
fidèles. A l'extrémité de l'Asie, entre la Chine et le Japon, se trouve 
le royaume de Corée. Tout le monde a entendu parler de la 
Chine et du Japon : tout le monde a lu des livres, des relations 
de voyage, qui en donnent des notions plus ou moins exactes. 
Mais la Corée, qui la connaît? Les géographes eux-mêmes n*en 
savent guère que le nom, nul savant ne s'en est occupé, nul 
voyageur n'a pu la parcourir ; les expéditions tentées dans ces 
derniers temps pour faire respecter par son gouvernement les 
lois deThumanité ont misérablement échoué, et aujourd'hui elle 
demeure plus obstinée que jamais dans son isolement. Et cepen- 
dant, dans ce pays ignoré, Jésus-Christ a de nombreux et fer- 
vents adorateurs ; son Église, depuis quatre-vingts ans, n'a cessé 
d'y grandir à travers une persécution incessante, qui dure encore 
et qui a fait déjà des milliers de victimes. 

Raconter l'histoire de l'Église de Corée, son origine providen- 
tielle, ses rapides développements ; faire connaître les mission- 
naires qui l'ont évangélisée, le pays qui a été le théâtre de leurs 
travaux et de leur martyre, le caractère du peuple auquel ils ont 
prêché, les difficultés de tout genre qu'ils ont eu à vaincre ; rap- 
peler les souffrances des chrétiens persécutés, la cruauté de leurs 
bourreaux ; décrire les péripéties, les angoisses de cette lutte 
acharnée entre Jésus-Christ et l'Enfer ; publier les actes des 
martyrs et sauver de l'oubli quelques-uns des exemples de vertu 
héroïque qui ont illustré le nom chrétien, tel est l'objet de ce 



• • • 

VIIJ 

livre. Il servira, je l'espère, à glorifier Notre Seigneur Jésus- 
Chrisl, Tailleur et le consommateur de notre foi, en montrant 
que son bras n'est point raccourci, et que sa grâce opère aujour- 
d'hui les mêmes prodiges de conversion que dans les premiers 
siècles . 

Peut-être aussi cette lecture contribuera-t-elle à dissiper quel- 
ques préventions, à redresser quelques idées fausses au sujet 
des missions et des missionnaires. Je ne parle pas des préven- 
tions et des erreurs des impies. L'homme qui a eu le malheur 
de renier son baptême, qui ne croit plus au Fils de Dieu fait 
homme pour nous, et à la rédemption par les mérites de son 
sang, cet homme-là, bien évidemment, ne comprendra jamais 
pourquoi nous allons prêcher Jésus-Christ, et travailler au salut 
des âmes. Mais, même parmi les croyants, il n'est pas rare de 
rencontrer des préjugés fâcheux et des notions inexactes. Les 
uns s'étonnent qu'il faille un temps si long pour convertir des 
peuples : ils trouvent mesquins les résultats obtenus quand les 
baptêmes ne se comptent pas par millions. D'autres, subissant li 
leur insu l'influence de cette théorie matérialiste qui prétend 
tout expliquer dans l'histoire des peuples par des différences de 
race et de climat, affectent de craindre que les conversions 
opérées ne soient pas solides, que ces nouveaux chrétiens no 
soient, pour ainsi dire, d'une espèce inférieure aux chrétiens 
d'Europe. 

Sans doute, ce qui s'est fait jusqu'à présent est peu de chose 
en comparaison de ce qui reste à faire ; sans doute il est doulou- 
reux de voir qu'aujourd'hui, dix-neuf siècles après la Pentecôte, 
les trois quarts du genre humain restent à convertir. Mais il ne 
faut pas oublier quel est devant Dieu le prix d'une seule âme ; il 
ne faut pas surtout que l'impatience de contempler le triomphe 
final et universel promis à TEglise, nous rende injustes envers les 
œuvres actuelles. La conversion des nations chrétiennes, dans 
des conditions beaucoup plus favorables, n'a été l'ouvrage ni 
d'un jour ni même d'un siècle. 

Quant à la solidité des conversions, la foi nous apprend que 
Jésui^Christ est venu sauver tous les hommes, et qu'il a ordonné 
de prêcher TÉvangile de son règne à tous les peuples, d'où il suit 
nécessairement que tous les hommes sont aptes à recevoir et à 
garder la foi, que toutes les nations sont appelées à l'Évangile. Et 
en fait, le nombre et le courage des martyrs parmi les néophytes, 
en Corée comme au Tong-king et ailleurs, prouve bien que les 
chrétientés nouvelles ne sont inférieures à aucune des anciennes. 



et que le même Saint-Esprit sait animer de la même grâce toute- 
jMiissaDte, les hommes de toute race, de toute langue et de toute 
coulear. La plus grande preuve de foi, le plus grand acte de 
ckarilé, c'est le martyre. Or, là où il y a eu des martyrs, TÊglise 
est solidement fondée, car le sang des martyrs est, en Asie aussi 
bien qu'en Europe, une semence de chrétiens. On objectait le 
JapoD, illustré jadis par la mort de tant et de si glorieux témoins 
éeJésus-Christ. La foi chrétienne, en effet, y semblait anéantie. 
Les idolâtres l'avaient noyée dans le sang; les hérétiques, plus 
ibjects, avaient pendant deux cents ans scellé son sépulcre, en 
fealant aux pieds la croix. Voyez aujourd'hui les descendants 
te martyrs confessant, par milliers, dans les prisons ou dans 
rail, la foi qu'ils ont su conserver, sans prêtres, sans autels, 
SUIS sacrements, à travers une persécution de trois siècles. La 
rèorrection du catholicisme en Angleterre a-t-elle rien de plus 
InppaDt, de plus surnaturel que sa résurrection au Japon ? et 
l'histoire de l'Église universelle offre-t-elle beaucoup d'exemples 
(Tone aussi inébranlable fidélité dans la foi ? 

Plus d'un lecteur peut-être, en parcourant l'histoire de 
l'Église de Corée, s'étonnera, non pas qu'on ait fait si peu, mais 
qu'on ait pu faire autant, en quelques années, et malgré de si 
poissants obstacles. Plus d'un peut-être, loin démettre en ques- 
tion la foi des néophytes, se frappera humblement la poitrine, et 
demandera à Dieu la grâce d'imiter leur courage, la grâce de se 
trouver comme eux au jour de l'épreuve, aussi fort, aussi persé- 
vérant, aussi véritablement chrétien. 

L'histoire proprement dite est précédée d'une introduction sur 
les institutions, le gouvernement, les mœurs et coutumes de la 
Corée. J'y ai réuni et classé un grand nombre de renseignements 
é|)ars, çà et là, dans les lettres des missionnaires, et qui n'au- 
niient pu facilement se placer dans !e texte; un chapitre spécial 
est consacré à l'exposé de notions grammaticales élémentaires 
sur la langue coréenne, langue à peu près inconnue, jusqu'au- 
jourd'hui, aux orientalistes ; et dans un autre j'ai donné, tout au 
long, le tableau officiel des divisions administratives du royaume. 
Ce travail préliminaire, qui complète le récit des faits et qui est 
à son tour complété par lui, présente néanmoins des lacunes 
inévitables. Mais, tel qu'il est, il a une valeur unique en son 
genre, puisque les missionnaires sont les seuls Européens qui 
aient jamais séjourné dans le pays, qui en aient parlé la langue, 
qui aient pu, en vivant de longues années avec les indigènes, 



X 



connaitre sérieusement leurs lois, leur caractère, leurs préjugés 
et leurs habitudes. 

Quant h l'exactitude de ces renseignements, elle est anaa 
grande que possible. Cependant il ne faut pas oublier que b 
position des missionnaires, toujours cachés, presque toujoan 
poursuivis, ne leur a pas permis, en certains cas, de vérifier pir 
eux-mêmes ce qu'ils entendaient dire, et de comparer entre elles 
les mœurs des différentes provinces. Bien souvent, ce qui eA 
absolument vrai dans une partie du pays, ne Test que relative- 
ment dans une autre. Aussi Tillustre martyr, Mgr Daveluy, était 
rinterprète de tous ses confrères, lorsque, donnant dans uoe de 
ses lettres d'assez longs détails de mœurs, il ajoutait : « Ce que 
je vous envoie est peu de chose; c'est incomplet, embrouillé. 
Peut-être, contre ma volonté, il s'y sera glissé quelque erreur; 
mais j'ai fait de mon mieux. » Cette timidité consciencieuse dans 
un témoin, n'est-elle pas, pour les lecteurs sérieux, la meilleure 
garantie de la sincérité de ses paroles ? 

L'histoire de l'Église de Corée est faite avec les lettres des 
missionnaires et les relations coréennes dont ils ont envoyé la 
traduction ; il n'y a pas d'autres matériaux possibles. Pour les 
temps qui ont précédé l'arrivée des prêtres européens, le plus 
grand nombre des documents ont été recueillis par Mgr Daveluy. 
Avant lui, ou n'avait, sur les premières persécutions, que des 
fragments de lettres ou des récits isolés. En 1857, il fut chargé 
par un autre martyr, Mgr Berneux , de rechercher tous les 
documents chinois ou coréens existants, de les traduire en fran- 
çais, et de les compléter autant que possible, en interrogeant 
lui-même, sous la foi du serment, les témoins oculaires. Il était 
déjà bien tard, car ces témoins restaient en petit nombre pour 
les martyrs de la première époque, et la plupart des relations 
écrites avaient disparu dans les diverses persécutions. On verra 
dans le cours de cette histoire, au prix de quelles peines 
Mgr Daveluy parvint à accomplir sa tâche. 

Je dois faire remarquer qu'il y a quelquefois des différences 
pour l'orthographe des noms propres de lieux ou de personnes, 
dans les lettres de diverses époques ou de divers missionnaires. 
Certaines lettres coréennes n'ont pas d^équivalent dans notre 
alphabet, et, en Corée comme ailleurs, la prononciation varie 
suivant les provinces; chacun a reproduit de son mieux les sons 
tels qu'il les entendait. J'ai cru devoir respecter ces différences 
d'orthographe, jusqu'à ce qu'une règle générale de transcription 



ail été arrèiée par les missionnaires. Au reste, ce petit incon- 
vénient est commun, on le sait, à tous les livres d'histoire et de 
géographie qui parlent de Textrême Orient. Il est même moindre 
id qae dans d'autres livres, parce que tous les missionnaires 
étaient français, habitués, par conséquent, k donner une valeur 
identique aux mêmes lettres de Talphabet. 

Une objection que Ton fera peut-être, et que je me suis 
&ite moi-même plus d'une fois, c'est la monotonie de certains 
récits de persécution : toujours les mêmes interrogatoires, les 
mêmes questions, les mêmes réponses, les mêmes supplices: 
toojonrs d'un côté la même lâcheté dans la force et le mensonge, 
et, CD face, le même courage dans la faiblesse et la vérité. Mais 
cet inconvénient, si c'en est un, est inévitable dans une histoire 
comme celle-ci. Les pages d'un martyrologe sont nécessaire- 
ment monotones comme des bulletins de victoire, et bien des 
chapitres de ce livre ne sont qu'un martyrologe. Puisque ni les 
bourreaux ne se sont lassés de torturer, ni les chrétiens de mou- 
rir, ni Dieu de donner à ses martyrs la force et la persévérance, 
pourquoi me serais-je lassé de raconter leurs triomphes? Pour- 
quoi laisser dans un oubli volontaire parmi les hommes, ceux 
qui sont maintenant les élus de Dieu, et dont un grand nombre 
seront un jour, il faut l'espérer, placés sur nos autels? 

D'ailleurs, une raison toute spéciale et d'une importance sou- 
veraine me défendait de supprimer ou de trop abréger les actes 
des martyrs. Il n'y aura pas d'autre histoire de ces témoins de 
Jésus-Christ , puisqu'il n'y a pas d'autres documents. Or les 
originaux chinois et coréens recueillis par Mgr Daveluy ont péri 
dans un incendie, en 1863 ; les copies de ces relations qui se 
trouvaient dans diverses chrétientés indigènes ont été détruites 
pendant la dernière persécution ; les traductions envoyées en 
Europe, ainsi que la correspondance des missionnaires, n'exis- 
tent que dans les archives du séminaire des Missions-Étrangères, 
et, si un accident les faisait disparaître, l'histoire des origines 
de l'Église de Corée serait irrémédiablement perdue. 11 fallait 
donc assurer la connaissance de ces faits qui appartiennent à 
l'histoire générale de l'Église catholique ; il fallait surtout con- 
server, pour les chrétiens de Corée, ces glorieux récils de la foi 
et des souffrances de leurs pères, indiquer autant que possible 
le nom, la famille, l'histoire particulière de chacun des martyrs, 
afin que ces noms, ces faits, ces détails puissent être connus un 
jour de leurs descendants, dont ils seront le plus beau titre de 
noblesse. 



Dans le cours de Touvrage, j'ai, le plus souvent, cité les lettr^^ 
des missionnaires au lieu de les analyser. Il en résulte quelque" 
fois des longueurs, des répétitions, mais ces légers inconvénieo i'^ 
m'ont semblé plus que contrebalancés par l'intérêt qui s'attacha 
à ces lettres elles-mêmes. La plupart de ceux qui les ont écrite^ 
ont, quelque temps après, scellé la foi de leur sang, et les lecteur^ 
chrétiens aimeront à entendre les martyrs raconter leur propre 
histoire, ou celle d'autres martyrs. 

Je ne me fais pas illusion sur les nombreuses fautes de style« 
d'arrangement, etc., qui se rencontrent dans ce livre. Il est 
impossible qu'un missionnaire passe sa vie à catéchiser des idolâ- 
tres, sans oublier plus ou moins sa langue maternelle, et je prie 
le lecteur de ne pas se montrer trop sévère pour les incorrections 
inévitables en pareil cas. Forcément éloigné de ma mission par 
une longue et terrible maladie, j'ai fait de mon mieux pour 
remplir la tâche que l'obéissance m'a imposée : tâche trop lourde 
pour mes facultés affaiblies, mais tâche bien agréable, puisqu'elle 
m'a fait vivre plusieurs années dans la société intime des martyrs 
et des confesseurs dont j'écrivais l'histoire. 

Puissent ces pages contribuer à l'exaltation de la Sainte Église 
catholique, en faisant connaître quelques>uns des prodiges de 
grâce que Dieu se plait à opérer, en elle et par elle, aux extré- 
mités du monde ! 

Puissent-elles inspirer aux fidèles le désir de prier avec plus 
de persévérance et de ferveur pour la conversion de tous les 
peuples, et spécialement pour la mission de Corée, afin que Dieu 
daigne abréger ses longues épreuves ! 

Puissent-elles surtout susciter quelques vocations à l'apostolat 
des infidèles! Puissent les paroles et les exemples de ces glorieux 
confesseurs de Jésus-Christ remuer le cœur des jeunes élèves du 
sanctuaire, afin qu'animés d'une sainte émulation, quelques-uns 
au moins s'écrient : « Et moi aussi, je serai missionnaire! c'est 
pour moi un devoir, c'est une nécessité ; malheur à moi si je ne 
vais prêcher l'Évangile! » Nécessitas enim mihi incumbit^ vœ 
enim mihi est si non evangelizavero ! ( I Cor. ix, 16.) 






fflSTOIRE DE L'ÉGLISE DE CORÉE , 



^1 A Xolre cher Fils Charles Dallet^ missionnaire apostolique de 
la Société des Missions-Étrangères , Paris. 



PIE IX, PAPE. 

Cher Fils, Salut et BénédictioD Apostolique. 

Combien les missionnaires catholiques ont mérité, non-scule- 

oeotde la religion, mais aussi de la géographie, de Thistoire, 

de la science, est chose connue de tous ceux qui ont parcouru 

leurs écrits. Vous avez dignement marché sur leurs traces. Cher 

Fils, par cette histoire jusqu'à présent ignorée de la Péninsule 

coréenne que vous venez de rédiger en deux volumes. Tout ce 

qaeles monuments des nations voisines ont pu faire connaître 

surce peuple qui n'a pas d*histoire propre, tout ce que de longues 

recherches et dlntelligentes observations ont pu révéler au sujet 

de son pays, de ses mœurs, de sa religion, de sa langue, de son 

commerce, vous Tavez recueilli et mis en ordre, faisant ainsi à 

h science un présent d'autant plus précieux qu'il s'agit d'une 

contrée impénétrable aux étrangers. 

Évidemment, la charité de Jésus-Christ a seule pu acquérir et 
répandre la connaissance de tant de choses ignorées, puisque 
seule elle a pu allumer dans le cœur des missionnaires ce zèle 
brûlani du salut des âmes qui les a poussés h affronter joyeuse- 
ment toutes les fatigues, au péril certain de leur vie, afin de 
porter la lumière de TËvangilc aux nations assises h l'ombre de 
la mort. Et cette œuvre d'évangélisation, avec quel zèle, quelle 
constance, quel succès ils Font accomplie ! On le voit par toute 
la série des faits que vous avez racontés ; on le voit par celte 
persécution atroce dont les chrétiens sont depuis un siècle les 
Tictiraes, et dont les écrits publics ont souvent dépVovè Y^se^çlfe's»-, 



,0D le voit surtout par ces légions de martyrs qui, avec un 
admirable courage, ont confessé, dans les épreuves et les tortures, 
la foi qu'on leur avait inspirée, et Tout enfin scellée de leur 
sang. 

C'est pourquoi Nous vous félicitons d*avoir rédigé cette 
histoire, si glorieuse pour rÉglise, si propre à encourager au 
milieu de tant de périls les chrétiens du monde entier, si utile à 
la science elle-même. Nous en acceptons les volumes avec 
reconnaissance, et Nous augurons que ce livre excitera enfin 
les cœurs ennemis de notre très-sainte religion à admirer tant 
de force et tant de vertu. 

Recevez, Cher Fils, en témoignage de Notre paternelle bien- 
veillance, et comme gage de la faveur divine, la Bénédiction 
Apostolique, que Nous vous accordons bien affectueusement. 

Donné à Rome, près Saint-Pierre, le vingt-septième jour de 
septembre de Tan 1875, trentième année de Notre pontificat. 

PIE IX, Pape. 



Dilecto FUio Carolo Ballet^ missionario apostolico e Societate 
Missionum Exterarum^ Lutetiam Parisiorum, 

Plus PP. IX. 

Dilecte Fili,SalutemetÂpostolicam Benedictionem. Quam bene 
meruerint Hissionarii catholici non de religione tantum, sed et 
de geographia, de historia, de scientia compertum est omnibus, 
qui scripta eorum evolverint. Eorum vestigia tu egregie calcasti, 
Dilecte Fili, per incomperlam hactenus historiam Ghoreanaa pc- 
ninsulae, quam duobus voluminibus es complexus. Quidquid 
enim crui potuit e monumentis proximarum nationum quoad 
populum propria carentem bistoria, quidquid diligentes diutur- 
nœque disauisitiories et observationes regionis, morum, reli- 
gionis, linguae, commercii suppeditare potuerunt, digesta exhi- 
buisti scientiae, eo pretiosiore ipsius lucro, quod de populo agatur 
;)lienigenis incrustabili. 



Profecto sola Ghristi caritas tôt îgnotarum rerum notitiam 
comparare potuit et vulgare, cum îpsa dumtaxat ingerere po- 
taerit Hissionariis incensum illud salutis animarum studium, 
qno compulsi subirent alacriter labores omnes certumque vitae 
discrimen, ut evangelii lucem afferrent sedentibus in umbra 
mortis. Id autem qua industria, qua constantia, quo fructu illi 
perfecerint testatur universa a te descripta factorum séries, 
testatur saecularis et acerbissima christianorum insectatio sœpe 
pablicis deplorata scriptis, testantur agmina martyrum, qui fidem 
sibi inditam fortissima aerumnarum et tormentorum passione, 
suoque demum sanguine propugnarunt et conGrmarunt. 

Historiam banc igitur adeo gloriosam Ecclesiae, adeo accom- 
modatam erigendis ubique tôt inter pericula fidelibus, adeo nti- 
lem ipsi scientias te contexuisse gratulamur; et dum grato exci- 
pimus anime ejus volumina, iis ominamur, ut animos religioni 
oostrae sanctissimae infensos tandem excitent ad tantae virtutis et 
fortitudinis admirationem. Intérim excipe, Dilecte Fili , paternae 
benevolentias Nostrs pignus Âpostolicam Benedictionem, quam 
diWni favoris auspicem tibi peramanter impertimus* 

Datam Romae apud Sanctum Petrum die 27* Septembris Ânno 

ms. 

Pontxficatus Nostri Anno Tricesimo. 

Plus PP. IX. 



/ 



r"^ ■ 




INTRODUCTION 



SUR 



lliiftoire, les instttntions, la langrae, les mœurs 

et ooQtnmes coréennes. 



Géographie physique de la Corée. — Sol. — Climat. — Productions. — 

Population. 



Le royaume de Corée, au nord-est de TAsie, se compose d'une 
N^ttqi'lle de forme oblongue, el d'un nombre d'îles très-consi- 
léraMe, surtout le long de la côte ouest. L'ensemble est compris 
«tue 83*» 15' et 4î*> 25' de latitude nord ; 122<> 15' et 128« 30' 
le loDgitude est de Paris. Les habitants de la presqu'île lui assi- 
(Deat une longueur approximative de 3,000 lys (1) , environ 
kOOHeues, et une largeur de 1,300 lys, ou 130 lieues; mais ces 
Aiffires sont évidemment exagérés. La Corée est bornée au nord 
(MUT la chaîne des montagnes Chan-yan-alin, que domine le Paik- 
tOQ-san (montagne à la tête blanche), et par les deux grands 
leuves qui prennent leur source dans les flancs opposés de cette 
diaÎDe. Le Ya-lou-kiang (en coréen Am-no-kang, fleuve du ca- 
ttrd vert) coule vert l'ouest et se jette dans la mer Jaune ; il 
ferme la frontière naturelle entre la Corée et les pays chinois du 
léao-tong et de la Mandchou rie. Le Mi-kiang (en coréen Tou- 
man-kang) qui va se jeter à l'est dans la mer du Japon, sépare 
h Corée de la Mandchourie et des nouveaux territoires russes. 



(1) Le ly est de 360 pas géométriques, — 587 mètres. Dix lys équivalent à 
^ lieue marine ou géographique de vingt au degré. 

T. I. — L'ÉGLISC de CORÉE. a 



II INTRODUCTION. 

cédés par la Chine en novembre 1860. — Les autres limites 
sont : k Touest et au sud-ouest, la mer Jaune; à Test, la mer du 
Japon ; et au sud-est, le détroit de Corée, d'une largeur moyenne 
de vingt-<îinq lieues, qui sépare la presqu'île coréenne des Iles 
Japonaises. 

Le nom de Corée vient du mot chinois Kao-li, que les Coréens 
prononcent Kô-rie et les Japonais Kô-raï. C'était le nom du 
royaume sous la dynastie précédente; mais la dynastie actuelle, 
qui date de Tannée im-sin, 1393 de notre ère, changea ce nom 
et adopta la dénomination de Tsio-sien (Tchao-sien), qui est 
aujourd'hui le nom officiel du pays. La signification même du 
mot Tsio-sien, sérénité du matin, montre que ce nom vient des 
Chinois, pour qui la Corée est, en eiïet, le pays du matin. Quel- 
quefois aussi, dans les livres chinois, la Corée est désignée par 
le mot Tong-koué, royaume de TOrient. Les Tartares Mandchous 
la nomment Sol-ho. 

Cette contrée, inconnue en Europe avant le xvi** siècle, figure 
comme une fie dans les premières cartes hollandaises. Vers la 
fin du xvii*" siècle, l'empereur chinois Kang-hi essaya vainement 
d'obtenir du roi de Corée les documents géographiques nécessai- 
res pour compléter la grande carte de l'empire, h laquelle travail- 
laient alors les missionnaires de Péking. Ses ambassadeurs furent 
reçus avec la pompe voulue ; on leur prodigua les protestations 
et les offres de services, mais ils ne rapportèrent en réalité qu'un 
plan très-incomplet qu'ils avaient vu dans le palais du roi, à 
Séoul. Ce fut d après celte carte, et les données nécessairement 
imparfaites des livres chinois, que le P. Régis et ses collègues 
tracèrent la description de la Corée que l'on trouve dans 1 allas 
de Duhalde , et que les livres postérieurs se sont contentés 
d'abréger ou de reproduire. 

En 1845, le vénérable martyr André Kim, prêtre coréen, 
copia lui-même une carte, sur les plans otTiciels conservés dans 
les archives du gouvernement à Séoul. Celle que nous donnons 
en tête de cet ouvrage a été dressée, pour le littoral, d'après les 
cartes du dépôt de la marine, et pour l'intérieur du pays, d'après 
une carte indigène assez récente, traduite par Mgr Ridel, vicaire 
apostolique de Corée. 

. La Corée est un pays de montagnes. Une grande chaîne, 
partant des Chan-yan-alin dans la Mandchourie, se dirige du 
nord au sud, en suivant le rivage de Test dont elle détermine les 
contours, et les ramifications de celle chaîne couvrent le pays 
presque tout entier. « En quelque lieu que vous posiez le pied. 



INTRODUCnON. 111 

écrivait an missionnaire, voas ne voyez que des montagnes. 
Presque partout, vous semblez être emprisonné entre les rochers, 
resserré entre les flancs de collines, tantôt nues, tantôt couvertes 
de pins sauvages, tantôt embarrassées de broussailles ou cou- 
ronnées de forêts. Tout d'abord, vous n'apercevez aucune issue; 
nais cherchez bien, et vous finirez par découvrir les traces de 
quelque étroit sentier, qui, après une marche plus ou moins 
longoe et toujours pénible, vous conduira sur un sommet d'où 
tons découvrirez l'horizon le plus accidenté. Vous avez quelque- 
fois, du haut d'un navire, contemplé la mer, alors qu'une forte 
brise soulève les flots en une infinité de petits monticules aux 
formes variées. C'est en petit le spectacle qui s'offre ici à vos 
regards. Vous apercevez dans toutes les directions des milliers 
de pics aux pointes aiguës, d'énormes cônes arrondis, des rochers 
inaccessibles, et plus loin, aux limites de l'horizon, d'autres 
montagnes plus hautes encore, et c'est ainsi dans presque tout 
le pays. La seule exception est un district qui s'avance dans la 
mer de l'Ouest, et se nomme la plaine du Naî-po. Mais par ce 
mol de plaine, n'allez pas entendre une surface unie et étendue 
eomme nos belles plaines de France, c'est simplement un endroit 
oi les montagnes sont beaucoup moins hautes, et beaucoup plus 
espacées que dans le reste du royaume. Les vallées plus larges 
laissent un plus grand espace pour la culture du riz. Le sol, d'ail- 
lears fertile, y est coupé d'un grand nombre de canaux, et ses 
produits sont si abondants que le Naî-po est appelé le grenier 
de la capitale. » 

Les forêts sont nombreuses en Corée, mais c'est dans les pro- 
Tinces septentrionales que l'on trouve les plus belles. Les bois de 
coDstruaion de difTérentes espèces y abondent, les pins et sapins 
surtout. Ces derniers étant les plus employés, parce qu'ils sont 
très-faciles à travailler, le gouvernement veille à leur conserva- 
tion, et afin que chaque village ait toujours à sa portée les arbres 
nécessaires, les mandarins sont chargés d'en surveiller l'exploi- 
tation, et d'empêcher qu'on n'en coupe un trop grand nombre à 
la fois. 

11 semble certain que les montagnes recèlent des mines abon- 
dantes d'or, d'argent et de cuivre. On assure qu'en beaucoup 
d'endroits, dans les provinces septentrionales surtout, il suffit de 
remuer un peu la terre pour rencontrer l'or, et qu'il se trouve en 
paillettes dans le sable de certaines rivières. Mais l'exploitation 
des mines est défendue par la loi sous des peines si sévères, que 
Ton n'ose pas le ramasser, parce qu'il serait à peu près impos- 



IV INTRODUCTION. 

sible de le vendre. Quelle est la véritable cause de cette prohibi 
lion ? Les uns disent que cela tient au système de tout temp 
suivi par le gouvernement coréen, de faire passer le pays pou 
aussi petit et aussi pauvre que possible, afin de décourager Tarn 
bition de ses puissants voisins. D'autres croient que Ton redout 
les soulèvements et les troubles qu'amènerait infailliblement l 
concentration d'un grand nombre d'ouvriers dans des pays éloi 
gnés de la capitale, et oii Taction de l'autorité est presque nulle 
Le complot de 1811 se forma, dit-on , dans une de ces réunions 
Quoi qu'il en soit, la loi est strictement observée, et la seul 
exception que l'on connaisse est la permission accordée, il y 
vingt-cinq ans, d'exploiter pendant quelques mois les mine 
d'argent de Sioun-heng-fou, dans la province de Kieng-sang. L 
cuivre de Corée est d'une excellente qualité, mais on ne remploi 
point, et c'est du Japon que vient celui qui sert dans le pays. L 
minerai de fer est si commun, dans certains districts, qu'après le 
gi*andes pluies il suffit de se baisser pour le ramasser. Ghacui 
en fait provision à son gré. 

Les silex (pierres h fusil) ne se trouvent guère que dans I 
province dcHoang-baï, et encore sont-ils d'une qualité tout à fai 
grossière. On fait venir de Chine ceux dont on se sert habi 
tuellement. 

Le climat de la Corée n'est point ce que Ton nomme un clima 
tempéré. Comme dans tous les pays de l'extrême Orient, il y fai 
beaucoup plus froid en hiver, et beaucoup plus chaud en été, qu< 
dans les contrées européennes correspondantes. Dans le nord, \ 
Tou-man-kang est gelé pendant six mois de l'année, et le sud d' 
la presqu'île, quoique sous la môme latitude que Malte ou l 
Sicile, reste longtemps couvert de neiges épaisses. Par 35° d 
latitude, les missionnaires n'ont pas vu descendre le thermomètr 
au-dessous de — 15*" centigrades, mais par 37** 30' ou 38% il 
ont trouvé souvent — 25°. Le printemps et l'automne sont géné- 
ralement fort beaux. L'été, au contraire, est l'époque des pluie: 
torrentielles qui souvent interceptent, pendant plusieurs jours 
toute espèce de communications. 

Dans les vallées, pour peu que le terrain soit favorable, or 
plante du riz, et l'immense quantité de ruisseaux ou petites riviè- 
res qui descendent des montagnes, donne la facilité de formel 
les étangs nécessaires à cette culture. Jamais on ne laisse repo 
séries terres ainsi arrosées; elles sont toujours en rapport. Ail 
leurs, on sème du blé, du seigle ou du millet. Les instrumenta 
aratoires sont aussi simples et aussi primitifs que possible. L( 



INTRODUCTION* V 

bœuf est seul employé à la charrae; on n'a jamais recours au 
cheval, et un jour qu'un missionnaire engageait des chrétiens à 
se servir de sa monture , ce fut un éclat de rire général , absolu- 
ment comme si en France on proposait de labourer avec des 
chiens. Du reste, le cheval ne vivrait pas en travaillant dans les 
rizières, parce qu'elles sont constamment inondées. Outre le fumier 
et les autres engrais animaux que Ton recueille très-soigneuse- 
ment, on emploie, pour la culture, les cendres dont chaque mai- 
son coréenne est ricbe, car le bois n'est pas cher, et on en con* 
some prodigieusement pendant Thiver. De plus , au printemps, 
quand les arbres commencent à se couvrir de feuilles, on coupe 
les branches inférieures, et on les répand sur les champs où on 
les laisse pourrir. Après les semailles, pour empêcher les oiseaux 
démanger les grains, et pour protéger les jeunes tiges contre les 
chaleurs excessives qui les dessécheraient sur pied, on recouvre 
les champs d'autres branches que l'on enlève plus tard, quand la 
plante est assez forte. 

Le manque de chemins et de moyens de transport, dans ce 
pays montagneux, empêche absolument toute grande culture. 
Chacun cultive seulement le terrain qui est autour de sa maison 
et à sa pprtée. Aussi les gros villages sont rares, et la population 
des campagnes est disséminée en hameaux de trois ou quatre 
maisons, dix à douze au plus. La récolte habituelle suffit à peine 
aux besoins des habitants, et les famines sont fréquentes en 
Corée. Pour la classe la plus pauvre de la population, on peut 
dire qu'elles sont périodiques k deux époques de l'année : d'abord 
ao printemps, quand on attend la récolte du seigle qui se fait 
eo juin ou juillet, puis avant la récolte du millet, en septembre 
oo octobre. L'argent ne se prêtant qu'à un taux très-élevé, les 
malheureux dont les petites provisions sont épuisées ne peuvent 
aller acheter du riz ou d'autres grains, et n'ont pour vivre que 
qoelques herbes cuites dans l'eau salée. 

Outre le riz, le blé, le seigle et le millet, les principales pro- 
doctions du pays sont : des légumes de toute espèce mais très> 
bdes, le coton, le tabac, et diverses plantes fibreuses propres h 
confectionner de la toile. Le tabac a été introduit en Corée par 
les Japonais, vers la fin du xvr siècle. La plante à coton vient 
de Chine. 11 y a cinq cents ans, dit-on, elle était inconnue en 
Corée, et les Chinois prenaient toutes les précautions possibles 
pour empêcher l'exportation des graines, afin de vendre aux 
Coréens des tissus de leurs fabriques. Mais un jour, un des mem- 
bres de l'ambassade annuelle réussit à se procurer trois graines. 



YI INTRODUCTION. 

qu'il cacha dans un tuyau de plume, et dota son pays de ce pré- 
cieux arbrisseau. La plante à coton périt chaque année, après la 
récolte ; on la sème de nouveau au printemps, comme le blé et dans 
les mêmes terrains. Quand le germe est sorti de terre, on arra- 
che un grand nombre de pieds, afin que ceux qui restent soient 
à la distance d'une dizaine dé pouces ; on relève un peu la terre 
autour de chaque tige ; on a soin d'enlever constamment les 
herbes parasites, et , en septembre, on obtient une assez belle 
récolte. La pomme de terre, introduite à une époque récente, 
n'est presque pas connue des Coréens. La culture en est inter- 
dite par le gouvernement ; on ne sait pourquoi. [Les chrétiens 
seuls en font pousser quelques-unes en cachette, afin de pouvoir 
offrir des légumes européens aux missionnaires, lorsqu'ils vien- 
nent visiter leurs villages. 

Ce sont les chrétiens qui, les premiers en Corée, ont cultivé 
les montagnes. Repoussés par la persécution dans les coins les 
plus écartés, ils ont défriché pQur ne pas mourir de faim, et 
Fexpérience de quelques années leur a enseigné le système de 
culture le plus convenable à ce genre de terrain. Les païens, 
étonnés du succès de leurs tentatives, les ont imités, et aujour- 
d'hui beaucoup de montagnes sont cultivées. Le tab^ç est la 
principale récolte de ces lieux élevés ; le millet y réussit assez 
bien, ainsi que le chanvre et certaines espèces de légumes, 
mais le coton n'a pu encore y être acclimaté. Ce genre de cul- 
ture qui demande beaucoup plus de travail que celui de la 
plaine, offre en échange de grands avantages aux laboureurs 
pauvres. Les impôts sont moins élevés ; le bois, l'herbe, les fruits 
sauvages, sont en abondance sous la main. Le gros navet, dont 
il se fait une consommation considérable, vient très-bien au mi- 
lieu des plantations de tabac et fournit une ressource précieuse. 
Malheureusement, la terre s'épuise assez vite, et tandis que dans 
les vallées on ne voit jamais de champs en jachère, il faut, sur 
les montagnes, après quelque temps, laisser reposer le terrain 
pendant plusieurs années; encore ne retrouve-t-il presque jamais 
la même force productive qu'il avait après le premier défriche- 
ment. 

Les fruits sont abondants en Corée ; on y retrouve presque 
tous ceux de France, mais quelle différence pour le goût ! Sous 
l'influence des pluies continuelles de Tété, pommes, poires, 
prunes, fraises, mûres, raisins, melons, etc., tout est insipide 
et aqueux. Les raisins ont un suc désagréable ; les framboises 
ont moins de saveur que les mûres sauvages de nos haies ; les 



INTRODUCTION. VII 

fraises, très-belles à la vue, sont immangeables ; les péehes ne 
sont que des avortons véreux, etc. On mange beaucoup de corni- 
chons et de pastèques ou melons d'eau, qui sont peut-être le seul 
fruit passable que produise le pays. Quelques missionnaires font 
une autre exception en faveur du fruit du loius diospyros^ que 
ron désigne en France par son nom Japonais : kaki (le nom 
eoréen est kam). Pour la couleur, la forme et la consistance, ce 
fruit ressemble assez à une tomate mûre. Le goût rappelle celui 
de la nèfle, mais lui est bien supérieur. 

Les fleurs sont très-nombreuses. Pendant la saison , les 
diamps sont émaillés de primevères de Chine, de lis de diffé- 
rentes espèces, de pivoines et d'autres espèces inconnues en 
Earope. Mais, à part l'églantine, dont le feuillage est Irès- 
élégant, et le muguet qui ressemble à celui d'Europe, toutes ces 
leurs sont inodores, ou d'un parfum désagréable. 

On cultive aussi le gen-seng, mais il est extrêmement infé- 
rieur en qualité au gen-seng sauvage de la Tartarie. Cette 
plante fameuse est, au dire des habitants de l'extrême Orient, 
le premier tonique de l'univers. Ses effets sont bien supérieurs à 
ceux du quinquina. D'après les Chinois, le meilleur gen-seng est 
le plus vieux ; il doit être sauvage, et dans ce cas il se vend au 
prix exorbitant de 50,000 francs la livre. La racine seule est 
eu usage, on la coupe en morceaux que l'on fait infuser dans 
du vin blanc pendant un mois au moins. On prend ce vin à très- 
petites doses. Il n'est pas rare de voir des malades a l'article 
delà mort, qui, au moyen de ce remède, parviennent à prolonger 
leur vie de quelques jours. Le gen-seng cultivé abonde dans 
les diverses provinces de Corée. On le joint à d'autres drogues 
pour fortifier le malade, mais on ne l'emploie presque jamais 
!ieul. Depuis quelques années, son prix a doublé, à cause de la 
quantité considérable que l'on fait passer en Chine par contre- 
Ikande, car les habitants du Céleste-Empire en font encore plus 
gmd usage que les Coréens. — Le gen-seng, essayé à diverses 
reprises parles Européens, leur a, dit-on, causé le plus souvent 
des maladies inflammatoires très-graves ; peut-être en avaient-ils 
pris de trop fortes doses; peut-être aussi faut-il attribuer cet 
insuccès à la différence des tempéraments et de l'alimentation 
habituelle. 

Les animaux sauvages, tigres, ours, sangliers, sont très-nom- 
breux en Corée, les tigres surtout, qui, chaque année, font beau- 
coup de victimes. Ils sont d'une petite espèce. On ti^ouve aussi 
foantité de faisans, de poules d'eau et d'autre gibier. Les ani- 



VIII INTRODUCTIOIf. 

maux domestiques sont géuéralement d*une race inférieure. I 
chevaux quoique très-petits, sont assez vigoureux. Les bœufs se 
de taille ordinaire. Il y a énormément de porcs et de chiens, m: 
ces derniers sont peureux à Texcès, et ne servent guère q 
comme viande de boucherie. On assure que la chair du chi 
est très-délicate; quoi qu'il en soit, c'est en Corée un mets i 
plus distingués. Le gouvernement défend d'élever des moutons 
des chèvres ; le roi seul a ce privilège. Les moutons lui serve 
pour les sacrifices des ancêtres ; les chèvres sont réservées pc 
les sacrifices à Gonfucius. 

Il est impossible de parler du règne animal en Corée sa 
mentionner les insectes et la vermine de toute espèce, pou 
puces, punaises, cancrelats, etc., qui, pendant Tété surtoi 
rendent si pénible aux étrangers le séjour dans ce pays. Tous 
missionnaires s'accordent à y voir une véritable plaie d'Égypi 
En certaines localités, il est physiquement impossible de dorn 
à rintérieur des maisons pendant les chaleurs, à cause des ca 
crelats, et les habitants préfèrent coucher au grand air, malg 
le voisinage des tigres. Le cancrelat ronge la superficie de 
peau, et y fait une plaie plus gênante et plus longue à gué 
qu'une écorchure ordinaire. Ces animaux, beaucoup plus gi 
que les hannetons, se multiplient avec une rapidité prodigieux 
et le proverbe coréen dit : Quand une femelle de cancrelat 
fait que quatre-vingt-dix-neuf petits en une nuit, elle a per 
son temps. 

Le climat de la Corée est assez sain, mais Teau, insipide pa 
tout, est, dans plusieurs provinces, la cause d'une foule de m 
ladies. Le plus généralement, ce sont des fièvres intermittent 
qui durent plusieurs années. Quelquefois, comme dans la pi 
vince de Kieng-sang, Tune des plus fertiles, Teau cause d 
scrofules, des accidents nerveux, Tenflure démesurée d'une d 
jambes, rarement des deux à la fois. Dans certains districts 
cette même province, elle produit une vieillesse prématurée; 1 
dents tombent, les jambes s'affaiblissent, les ongles des doigts 
décharnent et arrivent à couvrir presque toute la première ph 
lange. Les Coréens nomment cette maladie southo^ c'est-à-di 
mal causé par l'eau et le terrain ; en ce sens que l'eau agit do 
seulement d'une manière directe comme boisson, mais aussi 
rendant malsains et dangereux les fruits et légumes qui aille» 
sont utiles ou au moins inoffensifs. 

Certaines maladies sont en Corée de véritables fléaux, eol 
autres la petite vérole. Il n'y a peut-être pas dans tout le pa 



INTRODUCnON. IX 

cent iDdmdus qui n'en aient été attaqués. Elle est d*une violence 
extrême. Souvent, dans un district, tous les enfants en sont pris 
en même temps, et ont le corps couvert de pustules ou de croûtes 
dégoûtantes. L'air en est tellement infecté, qu'on ne peut, sans 
danger, demeurer dans les maisons. Ceux qui échappent dans le 
bas âge sont sûrs d*étre attaqués plus tard, et alors le danger est 
bien plus grand. Plus de la moitié des enfants meurent de cette 
mabdie, et, en certaines années, presque aucun ne survit. Un 
nédedn chrétien racontait un jour à Mgr Daveluy que, quelques 
semaines auparavant, sur soixante-douze enfants pour lesquels 
il avait donné des remèdes, deux seulement avaient échappé à la 
mort. Chaque année, à la capitale, les victimes se comptent par 
milliers. 

Parmi les maladies qui attaquent plus particulièrement les 
adultes, il faut citer une sorte de peste ou typhus, dont les cas 
sont fréquents. Si Ton ne peut provoquer la sueur, la mort est 
inévitable en trois ou quatre jours. Puis, les indigestions subites 
qoi étouffent le malade et causent une mort instantanée, Tépi- 
lepsie qui est très-commune, le choléra, etc. 

La mortalité, on le voit, est grande en Corée, et si aux causes 
éoumérées ci-dessus, on joint Tabominable pratique de l'avorte- 
m6nt;siroH considère que les enfants qui perdent leur mère 
avant Tàge de deux ou trois ans ne peuvent guère lui survivre, 
parce qu'on ne connaît aucun moyen de les nourrir, on comprend 
facilement que la population n'augmente pas dans de grandes 
proportions. Les missionnaires ont remarqué une fois que le 
nombre total des chrétiens était resté à peu près stalionnaire 
pendant dix ans, quoiqu'il y eût eu, dans l'intervalle, mille à 
douze cents conversions d'adultes, ce qui indiquerait un excé- 
dant sensible du nombre des morts sur celui des naissances. 
Mais la situation particulière des néophytes, toujours persécutés, 
presque tous réduits à la misère, ne permet pas de tirer de ce 
fait une conséquence générale. Les Coréens, d*ailleurs, sont con- 
vaincus que le chiffre de la population augmente et que leur 
pays est de plus en plus peuplé, et certains faits semblent leur 
donner raison. Ainsi, depuis quelques années, il y a peu de pro- 
vinces où ne s'élèvent de nouveaux villages, peu de villages où 
ne se bâtissent quelques nouvelles chaumières. Les champs et les 
rizières abandonnés autrefois comme peu fertiles, sont de toutes 
parts remis en culture. Sauf dans les deux provinces septentrio- 
nales, les montagnes sont presque partout défrichées, et les tigres 
refoulés de leurs repaires deviennent beaucoup moins nombreux. 



X II^TRODUGTIOII. 

Quelle est aujourd'hui la population tolale de la Corée ? il est 
difficile de le savoir exactemeot. Les statistiques officielles du 
gouvernement comptaient, il y a trente ans, plus de un million 
sept cent mille maisons et près de sept millions et demi d'habi- 
tants ; mais les listes sont faites avec tant de négligence qu'on 
ne peut pas s'y fier. Il semble certain que beaucoup d'individus 
ne sont pas comptés. Peut-être ne se tromperait-on guère eu 
estimant à dix millions le chiffre total, ce qui donnerait ooe 
moyenne de presque six individus par maison. Quelques géogra- 
phes modernes supposent à la Corée quinze millions d'habitants, 
mais ils ne disent point sur quoi se basent leurs conjectures 
évidemment très-exagérées. 

Les Coréens se rattachent au type mongol, mais ils res- 
semblent beaucoup plus aux Japonais qu'aux Chinois. Ils onl 
généralement le teint cuivré, le nez court et un peu épaté, te 
pommettes proéminentes, la tète et la figure arrondies, les sour- 
cils élevés. Leurs cheveux sont noirs ; il n'est pas rare cependan 
de rencontrer des cheveux châtains, et même châtain-clair 
Beaucoup d'individus n'ont point de barbe, et ceux qui en on 
l'ont peu fournie. Ils sont de taille moyenne, assez vigoureux, e 
résistent bien à la fatigue. Les habitants des provinces du Nord 
voisines de la Tartarie, sont beaucoup plus robustes et presqui 
sauvages. 



II 



Histoire de la Corée. — Son éiat de vasselage vis-à-vis de la Chine. 

Origine des divers partis politiques. 



Il est difficile, sinon impossible, de faire une histoire sérieuse 
et suivie de la Corée, faute de documents. Les différentes his- 
toires coréennes, écrites en langue chinoise, ne sont, au dire de 
ceux qui ont pu les parcourir, que des compilations indigestes 
de faits plus ou moins imaginaires, servant de texte à des 
déclamations emphatiques. Les savants coréens eux-mêmes n'y 
ajoutent aucune foi, et n'en font jamais un objet d'étude ; ils 
se bornent à lire Thisioire de la Chine. On rencontre, il est 
vrai, des abrégés d'histoire en langue coréenne, mais ce ne sont 
que des recueils d'anecdotes curieuses, vraies ou fausses, arran- 
gées pour l'amusement des dames, et qu'un lettré rougirait 
d'ouvrir. 

Ces différents recueils, d'ailleurs, n'ont trait qu'à l'histoire 
ancienne du pays, car il est sévèrement défendu de faire ou 
d'imprimer l'histoire moderne, c'est-à-dire celle des princes de 
la dynastie acluelle. Voici comment se conservent les documents. 
Certains dignitaires du palais inscrivent secrètement, et comme 
ils l'entendent, tout ce qui se passe; puis on dépose ces écrits 
cachetés dans quatre coffres conservés dans quatre différentes 
provinces. Quand la dynastie sera éteinte, et qu'une autre lui ' 
aura succédé, on composera l'histoire officielle à l'aide de ces 
rédactions diverses. Il est d'usage, néanmoins, dans la plupart 
des grandes familles nobles, de noter sur des registres particu- 
liers les principaux événements, mais avec la précaution de ne 
jamais manifester ni un jugement ni une opinion sur les actes 
des ministres ou même des agents subalternes ; autrement l'écri- 
vain risquerait sa tète. 

C'est donc principalement à l'aide des livres chinois et japo- 
nais que l'on a pu réunir quelques notions un peu certaines sur 
l'histoire de Corée. Au lieu de fatiguer le lecteur par d'ennuyeuses 
citations et dissertations, d'ailleurs parfaitement étrangères à 



XII INTRODUCTIOIf. 

notre but, nous donnerons en quelques mots une analyse suc- 
cincte de ce qu'il importe de savoir (1). 

Les premiers missionnaires et voyageurs en Chine croyaient 
que la langue coréenne n*était qu'un patois de la langue chi- 
noise; ils en concluaieot Tidentité d*origine entre les deux 
peuples. On sait aujourd'hui que les deux langues et les deux 
peuples diffèrent, et il est certain que les Coréens sont, non pas 
Chinois, mais Tartares d'origine. 

On ne connaît absolument rien de Thistoire de Corée avant le 
premier siècle de Tère chrétienne. Alors seulement on trouve les 
traces de trois États distincts qui se partagent la péninsule : au 
nord et au nord-est le royaume de Kao-li, à Touest celui de 
Pet-si, au sud-est celui de Sin-la. Un chaos de guerres civiles 
interminables entre ces États rivaux, des querelles sans cesse 
renaissantes entre le royaume de Kao-li et la Chine d'une part, 
entre le royaume de Sin-la et le Japon d'autre part, voilà l'his- 
toire de Corée pendant plus de dix siècles. Ce qui semble évident, 
c'est que vers la fin de cette période le royaume de Sin-la eut 
une prépondérance marquée sur les deux autres. En effet, les 
histoires de Corée donnent le nom de Sin-la à la dynastie qui 
précéda celle de Kao-li ou Korie. Une autre preuve de cette 
supériorité, c'est que l'ouest et le nord paraissent avoir presque 
toujours été, de gré ou de force, sous la suzeraineté de la Chine, 
tandis que le sud ou royaume de Sin-la, soutint, pendant des 
siècles, la guerre contre le Japon, avec des alternatives de succès 
et de revers. Les annales japonaises mentionnent une cinquan* 
taine de traités successifs entre les deux peuples. 

Quoi qu'il en soit, c'est vers la fin du onzième siècle, sous 
Ouang-kien, c'est-à-dire Ouang le fondateur, que les trois 
royaumes coréens furent définitivement réunis en un seul. Le roi 
de Kao-li, appuyé par la Chine, conquit les États de Pet-si et de 
Sin-la, forma une seule monarchie, et en reconnaissance du se- 
cours que lui avait donné la dynastie mongole qui s'établissait 
alors à Péking, reconnut officiellement la suzeraineté de l'empe- 
reur. Les historiens chinois donnent de celte révolution une ver- 
sion un peu différente. D'après eux, Tchéou-ouang, le dernier 
empereur de la dynastie des Yn, prince cruel et débauché, avait 
disgracié et envoyé en exil son neveu Kei-tsa, dont les remon- 



{\) Ceux qui voudraient étudier à fond la question n'ont qu'à consulter, 
entre autres ouvrages, ilrc/i/i; zur Beschreibung von /apan, par M. de Siebold. 



ihtroduction. xni 

traDces lui étaient désagréables. Ou-ouang ayant renversé 
Tchéou-ouang et mis fin à la dynastie des Yn, rappela Kei-tsa, 
le fit roi de Corée, et lui donna pour armée les débris des troupes 
qui avaient servi son oncle. 

Les descendants du fondateur de Tunité coréenne régnèrent 
pacifiquement pendant plus de trois cents ans. Ce sont ces 
princes qui, dans les livres et les traditions du pays, sont dési- 
gnés sous le nom de dynastie Kaoli ou Korie. 

Au xiv® siècle, la chute de la dynastie mongole en Chine en- 
traîna par contre-coup celle de la dynastie vassale en Corée. 
Tai-tso, que les histoires chinoises nomment Li-tan, protégé par 
la dynastie Ming qui venait de supplanter les Mongols, s'empara 
du pouvoir en Corée, Tan 1392, et fonda la dynastie actuelle, 
dont le nom officiel est Tsi-tsien. Les nouveaux empereurs de 
Chine profitèrent de cette révolution pour étendre leurs droits 
de suzeraineté, et c'est alors que fut imposé aux Coréens Tusage 
de la chronologie et du calendrier chinois. Tai-tso, affermi sur 
le trône, quitta la ville de Siong-to ou Kai-seng, oii avaient résidé 
ses prédécesseurs, et établit sa capitale à Han-iang (Séoul). 11 
partagea le pays en huit provinces, et organisa tout le système 
de gouvernement et d'administration qui se conserve encore 
aujourd'hui. 

Les premiers successeurs de Taï-tso semblent avoir acquis une 
assez grande puissance, car sous le roi Siong-siong qui occupa 
le trône de 4506 à 1544, on trouve mentionnée une guerre avec 
le Japon, à Toccasion de la révolte de Taïma-to (île de Tsou- 
sima ou Tsou-tsima\ et de quelques autres provinces japonaises 
qui étaient alors tributaires delà Corée. Mais, quelques années 
plus tard, le Japon prit sa revanche, et Taiko-Sama mit la Corée 
à deux doigts de sa perte. En 1592, ce prince, aussi grand 
guerrier qu'habile politique, envoya une armée de deux cent 
mille hommes en Corée. Son plan était de frayer une voie à l'en- 
vahissement de la Chine. En vain les Chinois accoururent au 
secours des Coréens contre l'ennemi commun, ils furent battus 
en plusieurs rencontres ; et les trois quarts de la Corée tombèrent 
au pouvoir des Japonais qui, probablement, seraient demeurés 
maîtres de tout le pays, si la mort de Taiko-Sama, en 1598, 
n'avait forcé ses troupes a retourner au Japon en abandonnant 
leur conquête. En 1615, à la chute de la famille de TaïkoSama, 
le chef de la dynastie actuelle du Japon signa définitivement la 
paix avec les Coréens. Les conditions en étaient très-dures et 
irès-humiliantes pour ces derniers, car ils devaient payer chaque 



XIV I^iTRODUCnON. 

année nn tribut de trente peaux humaines. Après quelques 
années, cet impôt barbare fut changé en une redevance annuelh 
d'argent, de riz, de toiles, de gen-seng, etc., etc. En outre, lei 
Japonais gardèrent la propriété du port de Fousan-kaî, sur U 
côte sud-est de la Corée, et ils en sont encore aujourd'hui lei 
maîtres. Ce point important est occupé par une colonie de troi^ 
ou quatre cents soldats et ouvriers, qui n'ont aucune relation ave< 
rintérieur du pays, et ne peuvent faire de commerce avec le^ 
Coréens qu'une ou deux fois par mois, pendant quelques heures. 
Fousan-kaî est sous Tautorité du prince de Tsou-tsima (1). Jus- 
qu'en 1790, le roi de Corée était obligé d'envoyer une ambassad( 
extraordinaire au Japon pour notifier son avènement, et une 
autre tous les dix ans pour payer le tribut. Depuis cette époque, 
les ambassades ne vont qu'à Tsou-tsima, ce qui demande beau- 
coup moins de pompe et de dépenses. 

En 1636, quand la dynastie mandchoue qui règne actuelle- 
ment en Chine renversa les Ming, le roi de Corée prit part 
pour ces derniers. Son pays fut aussitôt envahi par les Mand- 
choux, et il ne put opposer de résistance sérieuse à l'ennemi qu 
vint lui dicter des lois dans sa propre capitale. U y a encore au- 
jourd'hui, près d'une des portes de Han-iang (Séoul), un temph 



(1) La possession de Fousan-kaï par les Japonais est un témoignage per- 
manent de la défaite des Coréens, et leur orgueil national en est vivemen 
blessé. Aussi, leurs histoires ont-elles grand soin de passer sous silence les 
faits dont nous venons de parler et de les remplacer par des légendes 
ridicules. Voici, par exemple, comment les notes explicatives d'une carU 
coréenne rendent compte de la présence des étrangers sur le sol de la Corée 

a Séjour des barbares, habitants de Talma-to, à Tsieu-lieng (petite Ile i 
deux ou trois lieues sud- est de Fousan-kaï). 

a Lorsque Siei-tsong-tsio régnait, plusieurs barbares de Taïma-to quittèren 
cette Ile et vinrent s'établir sur les côtes de Corée, dans trois petits ports 
appelés ports de Pou-san, dJeum et de Tsiei, et ils ne tardèrent pas à ] 
devenir nombreux. U y avait cinq ans que Tsou-tsong était roi, lorsque le 
barbares de Pou-san et d'ieum excitèrent des troubles, et pendant une nui 
ils détruisirent les murailles de la ville de Pou-san dont ils tuèrent aussi U 
mandarin Ni Ou-tsa. Battus par les troupes de l'État, ils ne purent continuel 
à vivre dans ces ports, et se retirèrent dans rintérieur du pays. Cependant 
peu après, ayant d«^mandé pardon de leur faute, ils obtinrent de venir s'] 
établir de nouveau. Ce ne fut que pour quelque temps, car, un peu avan 
l'année im-lsin (1503), ils retournèrent tous à Talnia-to leur patrie. Ei 
Tannée keï-haï (1599), le roi Sieun-tsio eut des communications avec l& 
barbares de Taîma-to. Il arriva qu'il les appela aux lieux qu'ils avaien 
quittés sur les côtes de Corée, leur bûiit des maisons, les traita avec bien 
veillance, établit à cause d'eux un marché qui avait lieu chaque cinq }oun 
à partir du troisième jour de chaque mois, et même quand ils avaient une 
plus grande quantité de marchandises, il permettait de tenir les marchés 
plus souvent encore. » 



iRtnODUCtlÔN. XV 

bâti alors en Thonneur du général mandchou qui commandait 
Texpédition, et le peuple lui rend des honneurs divins. Le traité 
conclu en 1637, sans aggraver sérieusement les conditions réelles 
da vasselage de la Corée vis-à-vis de la Chine, rendit cette sou- 
mission beaucoup plus humiliante dans la forme. Le roi dut 
recoDDaltre à Tempereur, non plus seulement le droit d'investi- 
tore, mais Tautorité diretle sur sa personne, c'est-à-dire : la rela- 
tion de mattre à sujet (koun-sin). 

L'un des articles de cette convention, signée le 30 de la troi- 
sième lune de tieng-tsiouk (1637-38), règle ainsi qu'il suit le 
payement du tribut annuel : 

« Chaque année il sera présenté : Cent onces d'or. — Mille 
onces d'argent. — Dix mille sacs de riz en grain sans la balle. — 
Dcnx mille pièces de soie. — Trois cents pièces de mori (espèce 
de lin). — Dix mille pièces de toile ordinaire. — Quatre cents 
pièces de toile de chanvre. — Cent pièces de toile de chanvre fin. 
- Mille rouleaux de vingt feuilles de grand papier. — Mille rou- 
leaux de petit papier. — Deux mille bons couteaux. — Mille 
cornes de buffle. — Quarante nattes avec dessins. — Deux cents 
lifres de bois de teinture. — Dix boisseaux de poivre. — Cent 
peaux de tigres. — Cent peaux de cerfs. — Quatre cents peaux 
de castors. — Deux cents peaux de rats bleus, etc., etc. — Cet 
envoi commencera à l'automne de l'année kei-mio (1639). » 

Le sac de riz dont il est ici question est la charge d'un bœuf, 
on peu moins de deux hectolitres. Quelques années après le 
traité, en 1650, l'ambassadeur coréen, dont la fille, emmenée 
captive par les Mandchoux, était devenue sixième femme de 
Fempereur, obtint que le tribut en riz fût diminué de neuf mille 
sacs. Les autres articles du traité fixent en détail toutes les rela- 
tions entre les deux pays, et sauf quelques modifications insigni- 
fantes sur des points de détail, c'est ce traité qui jusqu'à pré- 
sent est la loi internationale. 

Une ambassade coréenne va chaque année à Péking payer le 
tribut et recevoir le calendrier. Cette dernière clause est, dans 
ridée de ces peuples, d'une importance capitale. En Chine, la 
fixation du calendrier est un droit impérial, exclusivement réservé 
i la personne du Fils du Ciel. Différents tribunaux d'astronomes 
et de mathématiciens sont chargés de le préparer, et, chaque 
année, l'empereur le promulgue par un édit, muni du grand 
sceau de l'État, défendant sous peine de mort d'en suivre ou 
d'en publier un autre. Les grands dignitaires de l'empire vont le 
recevoir solennellement au palais de Péking; les mandarins et 



XVI INTRODUCTION. 

employés subalternes le reçoivent des gouverneurs ou vice-rois 
Recevoir ce calendrier, c'est se déclarer sujet et tributaire di 
Tempereur: le refuser, c'est se mettre en insurrection ouverte 
Jamais les rois de Corée n'ont osé, depuis le traité, se passer di 
calendrier impérial ; mais pour sauvegarder leur autorité vis-à-vi: 
de leurs propres sujets, et se donner un certain air d'indépen- 
dance, ils affectent d'y faire quelques changements, plaçant les 
longues lunaisons (celles de trente jours) à des intervalles diffé- 
rents, avançant ou retardant les mois intercalaires, etc., de sorti 
que les Coréens, pour connaître les dates civiles et Tépoque dei 
fêtes officielles, sont forcés d'attendre la publication de leui 
propre calendrier. 

De plus, chaque nouveau roi de Corée doit, par une ambas- 
sade expresse, demander l'investiture à l'empereur; il doii 
rendre compte de tout ce qui concerne sa famille, et des princi- 
paux événements qui surviennent dans son royaume. La plupart 
des ambassadeurs chinois étant, dans la hiérarchie impériale, 
d'un grade supérieur au roi de Corée, celui-ci doit aller hors d( 
sa capitale pour les recevoir et leur offrir ses humbles salutations, 
et il doit pour cela prendre une autre porte que celle par oi 
l'ambassadeur fait son entrée. Celui-ci, pendant son séjour, n( 
sort point du palais qui lui est destiné, et tout ce qui paraît 
chaque jour sur sa table, vaisselle, argenterie, etc., devient si 
propriété, ce qui occasionne au gouvernement coréen d'énormei 
dépenses. Il paraît aussi que les ambassadeurs coréens n'ont pas 
le droit de passer par la porte de Pienmen, première ville chi- 
noise sur la frontière, et qu'ils sont obligés de faire un détour. 
La couleur impériale est interdite au roi de Corée ; il ne peutpai 
porter une couronne semblable à celle de l'empereur; tous lei 
actes civils doivent se dater des années de l'empereur; et quant 
quelque chose de grave arrive à Péking, le roi doit envoyer pai 
une ambassade extraordinaire, ses félicitations ou ses condo- 
léances, selon les cas. Le traité porte aussi que le gouvememen; 
coréen n'a pas le droit de battre monnaie, mais cet article n'es 
plus observé. 

On trouve dans Duhalde un exemple curieux des rapporu 
officiels entre les deux cours : c'est le placet présenté à Tempe- 
reuç Kang-hi, en 1694, par un des princes de la dynastie Ni 
II est conçu en ces termes : 

a Le royaume de Tchao-sien présente ce placet, dans la vu( 
de mettre l'ordre dans sa famille, et pour faire entendre les désin 
du peuple. 



INTRODUCTION. XTII 

« Moi, votre sujet, je sois un homme dont la destinée est peu 
fortunée : j'ai été longtemps sans avoir de successeur ; enfin j'ai 
eu on enfant mâle d'une concubine. Sa naissance m'a causé une 
joie incroyable : j'ai pris aussitôt pour reine la mère qui l'avait 
engendré; mais j'ai fait en cela une faute, qui est la source de 
plusieurs soupçons. J'obligeai la reine Min-chi, mon épouse, à 
se retirer dans une maison particulière, et je fis ma seconde 
femme, Tchang-chi, reine en sa place. J'informai alors en détail 
Votre Majesté de cette affaire. Maintenant je fais réflexion que 
Min-chi a reçu les patentes de création de Votre Majesté, qu'elle 
agOQTemé ma maison, qu'elle m'a aidé aux sacrifices, qu'elle 
a servi la reine ma bisaïeule et la reine ma mère ; qu'elle a 
porté le deuil de trois ans avec moi. Suivant les lois de la 
nature et de l'équité, je devais la traiter avec honneur ; mais je 
me sois laissé emporter à mon imprudence. Après que la chose 
fat faite, j'en eus un extrême regret. Maintenant pour me confor- 
mer aux désirs des peuples de mon royaume, j'ai dessein de 
rendre à Min-chi la dignité de reine, et de remettre Tchang-chi 
aa rang de concubine. Par ce moyen, le gouvernement de la 
famille sera dans l'ordre, et le fondement des bonnes mœurs et 
delà conversion de tout un État, sera rectifié. 

c Moi, votre sujet, quoique je déshonore par mon ignorance 
et ma stupidité le titpe que j'ai hérité de mes ancêtres , il y a 
pourtant vingt ans que je sers Votre Majesté suprême, et je dois 
tout ce que je suis à ses bienfaits, qui me couvrent et me protè- 
gent comme le Ciel. Il n'y a aucune affaire domestique ou 
publique, de quelque nature qu'elle soit, que j'ose lui cacher. C'est 
ce qui me donne la hardiesse d'importuner deux et trois fois Votre 
Majesté sur cette affaire. A la vérité je suis honteux de passer 
linsi les bornes du devoir ; mais comme c'est une affaire qui 
louche l'ordre qui doit se garder dans la famille, et qu'il 
s'agit de faire entendre les désirs du peuple, la raison veut 
qne je le fasse savoir avec respect à Votre Majesté. » 
L'empereur répondit à ce placet par l'édit suivant : 
c Que la cour à qui il appartient, délibère et m'avertisse. » 
La cour dont il est question est celle des rites. Elle jugea 
qu'on devait accorder au roi sa demande, ce qui fut ratifié par 
Tempereur. On envoya des officiers de Sa Majesté pour porter à 
ia reine de nouvelles lettres de création, des habits magnifiques, 
et tout ce qu'il fallait pour remplir les formalités accoutumées. 

L'année suivante le roi envoya un autre placet à Kang-hi. L'em- 
pereur l'ayant lu, porta cet édit : 

T. I. — L'ÉGUSE DB CORÉE. b 



XVIII IHTROUUCTION. 

« J*ai vu le compliment du roi : je le sais. Que la cour à qui 
il appartient le sache : les termes de ce placet ne sont pas conve- 
nables ; on y manque au respect. J'ordonne qu'on examine et 
qu'on m'avertisse. » 

Sur cet ordre, le li-pou ou cour des rites condamna le roi de 
Corée à une amende de dix mille onces chinoises d'argent, et à 
être privé pendant trois ans des présents que lui fait l'empereur 
en échange du tribut annuel (1). 

Les pièces que Ton vient de lire, et d'autres analogues que 
l'on verra dans cette histoire, montrent. que la suzeraineté de la 
Chine sur la Corée est très-réelle. On comprend que suivant les 
circonstances, suivant le caractère respectif des souverains de 
chaque pays, les liens de subordination sont plus ou moins res- 
serrés ou relâchés, mais ils existent toujours. 

Au reste, les empereurs chinois, en habiles politiques, ména- 
gent les ressources et les susceptibilités du gouvernement coréen. 
Ils reçoivent les tributs mentionnés plus haut, mais ils font en 
échange des présents annuels aux ambassadeurs coréens et aux 
gens de leur suite ; ils envoient à chaque nouveau roi un man- 
teau royal et des ornements de prix. De même, ils ont le droit 
de demander à la Corée des subventions en vivres, munitions et 
soldats, mais ils n'en usent presque jamais, et surtout, quoiqu'ils 
le puissent à la rigueur d'après la lettre des traités, ils ne se 
mêlent en rien de l'administration intérieure du royaume. La 
dynastie des Ouang (mongole) intervint autrefois à diverses repri- 
ses, pour faire ou défaire les rois de Corée, et à cause de cela 
son souvenir est exécré dans le pays. Les Ming, plus sages, trai- 
tèrent les Coréens en alliés, plutôt qu'en vassaux; ils envoyèrent 
une armée au secours du roi de Corée lors de la grande invasion 
japonaise, et aujourd'hui encore TafTection et la reconnaissance 
du peuple coréen leur est acquise, à ce point que Ton conserve 
précieusement divers usages contemporains de cette dynastie, 
quoiqu'ils aient été abolis en Chine par les empereurs mand* 
choux. Ces derniers ne sont pas aimés en Corée, et sur les regis- 
tres des particuliers, on ne date point les événements des années 
de leur règne. Néanmoins, leur joug n'est pas très-lourd, et la 
pensée de le secouer ne vient à la tête de personne. 

On croit généralement en Corée, qu'un des articles du traité 
de 1637 prévoit le cas où les Mandchoux, perdant la Chine, 



(1) Duhaldo, Description de rem pire de la Chine, i. IIÏ. 



INTRODUCnOIf. XIX 

seraient forcés de se retirer dans lenr propre pays. La Corée devrait 
alors, dit-on, leur fournir trois mille bœufs, trois mille chevaux, 
leur payer une somme énorme en argent, et enfin leur envoyer 
trois mille jeunes filles de choix. On prétend que, s'il y a tou- 
jours en Corée tant de filles esclaves des diverses préfectures, 
c'est pour que le gouvernement puisse, au besoin, accomplir cette 
clause du traité. Mais les missionnaires n*ont jamais pu découvrir 
de document officiel à ce sujet. 

Depuis 1636, la Corée n'a eu de guerres ni avec le Japon, ni 
avec la Chine. Ce peuple a eu le bon sens de ne point renouveler 
des luttes trop inégales, et afin de ne point tenter l'ambition de 
ses puissants voisins, il a toujours affecté de se faire aussi 
petit que possible, et de mettre toujours en avant sa faiblesse et 
h pauvreté du pays et du peuple. De là, la défense d'exploiter les 
mines d'or et d'argent, les lois somptuaires fréquemment renou- 
velées, qui maintiennent dans d'étroites limites le luxe et le 
bste des grands. De là aussi, l'interdiction à peu près absolue de 
communiquer avec les étrangers. Par ce moyen la paix s'est 
conservée, et l'histoire des derniers siècles ne nous offre d'autres 
événements que des intfigues de palais, qui, une ou deux fois, 
réassirent à remplacer un roi par quelqu'autre prince de la même 
âmille, et le plus souvent n'aboutirent qu'à l'exécution capitale 
des conspirateurs et de leurs complices vrais ou supposés. Du 
reste, pas un changement, pas une amélioration sérieuse. Ce que 
oous appelons vie politique, progrès, révolutions, n'existe pas 
eo Cor^. Le peuple n'est rien, ne se mêle de rien. Les nobles, 
qui seuls ont en main le pouvoir, ne s'occupent du peuple que 
pour le pressurer et en tirer le plus d'argent possible. Ils sont 
eax-mèmes divisés en plusieurs partis qui se poursuivent réci- 
proquement avec une haine acharnée, mais leurs divisions n'ont 
Dollement pour cause ou pour mot d'ordre des principes diffé- 
rents de politique et d'administration ; ils ne se disputent que les 
dignités, et l'influence dans les affaires. Depuis bientôt trois 
siècles l'histoire de Corée n'est que le récit monotone de leurs 
lottes sanglantes et stériles. 

Voici, d'après quelques documents coréens et les traditions 
tniversellement répandues dans le pays, l'origine de ces diffé- 
rents partis. 

Sous le règne du Sieng-tsong (1567 à 1592), une dispute s'é- 
leva entre deux nobles des plus puissants du royaume, à l'occa- 
^on d'une grande dignité confiée à l'un d'eux, et à laquelle 
Tautre prétendait avoir des droits. Les familles, les amis et 






XX INTRODUCTION. 

dépendants des deux compétileurs prirent pari à la querelle ; le 
roi, par pradence, ménagea les uns et les autres , et ils restèrent 
divisés sous les noms de Tong-in (orientaux) et Sié-in (occiden- 
taux). Quelques années plus tard, une cause aussi futile amena la 
formation de deux autres partis, que Ton appela Nam-in (méri- 
dionaux) et Pouk-in (septentrionaux). Bientôt les orientaux se 
joignirent aux méridionaux et ne formèrent qu*un seul parti 
sous le nom de ces derniers : Nam-in. Les septentrionaux très- 
nombreux se divisèrent d'abord entre eux, et formèrent les Tai- 
pouk et Sio-pouk, c'est-à-dire grands et petits septentrionaux. Les 
Tai-pouk s'étant mêlés à des conspirations contre le roi furent 
presque tous mis à mort, et ce qui restait ne tarda pas à se rénoir 
auxSio-pouk, de sorte qu'àFavénementde Siouk-tsong, en 1674, 
il restait trois partis bien marqués , savoir les Sié-in (occiden- 
taux), les Nam-in (méridionaux), et les Sio-pouk (petits septen- 
trionaux). 

Pendant le règne de Siouk-tsong, un incident ridicule amena 
de nouveaux changements. Un jeune noble Sié-in, nommé loun, 
avait pour précepteur un lettré de grande réputation appelé 
0-nam. Le père de loun étant mort, celui-ci prépara une épitapbe, 
mais le précepteur en proposa une autre. On ne put se mettre 
d'accord ; chaque rédaction eut ses partisans, et on s'échauffa si 
bien que le parti Sié-in fut scindé en deux nouveaux partis, 
celui de loun sous le nom de Sio-ron, celui de 0-nam sous celui 
de No-ron. 

Telle est l'origine des quatre partis qui, de nos jours encore, 
existent en Corée. Tous les nobles appartiennent nécessairement 
à l'une de ces factions, dont l'unique souci est de s'emparer des 
dignités et d'en fermer l'accès à leurs ennemis. De là, des dis- 
cordes continuelles, des luttes qui le plus souvent se terminent 
par la mort des principaux chefs du parti vaincu ; non point que 
l'on ait ordinairement recours aux armes où à l'assassinat, mais 
ceux qui parviennent à supplanter leurs rivaux forcent le roi à 
les condamner à mort, ou tout au moins à l'exil perpétuel. Dans 
les temps de calme, le parti dominant, tout en gardant pour lui- 
même avec une précaution jalouse les positions influentes, laisse 
partager les charges et emplois ordinaires aux nobles de l'autre 
parti, afin d'éviter une opposition trop violente; mais on ne se 
rapproche jamais, et le gouvernement tolère que les membres 
de factions opposées ne se parlent point, même quand l'accom- 
plissement de leurs fonctions administratives semble l'exiger. 

Ces haines sont héréditaires ; le père les transmet à son fils, et 



INTRODUGTIOIf. XXl 

Ton n'a pas d'exemple qu'une famille ou un individu ait changé 
de parti, surtout entre les Nam-in et les No-ron, qui ont toujours 
été les plus nombreux, les plus puissants et les plus acharnés. 
On n'a jamais non plus entendu parler de mariages entre les fa- 
milles de camps opposés. Le noble qui par l'intrigue d'un ennemi 
perd sa dignité ou sa vie, laisse à ses descendants le soin de sa 
vengeance. Souvent il leur en remet un gage extérieur; par 
exemple, il donnera à son fils un habit avec ordre de ne point le 
dépouiller avant de l'avoir vengé. Celui-ci le portera sans cesse 
et, s'il meurt avant d'avoir réussi, le transmettra à son tour à ses 
enfants avec la même condition. Il n'est pas rare de voir des 
nobles vêtus de ces haillons qui, depuis deux ou trois générations, 
lear rappellent nuit et jour qu'une dette de sang leur reste à payer 
poar apaiser les âmes de leurs ancêtres. 

En Corée, ne pas venger son père, c'est le renier; c'est prou- 
ver qu'on est illégitime et qu'on n'a aucun droit de porter son 
nom; c'est violer dans son point fondamental la religion du 
pays qui ne consiste guère que dans le culte des ancêtres. Si 
le père a été mis à mort légalement, il faut que son ennemi ou 
le fils de son ennemi ait le même sort ; si le père a été exilé, il 
iaat que son ennemi soit exilé; s'il a été assassiné, il faut que son 
ennemi soit assassiné, et, en pareil cas, l'impunité à peu près 
complète est assurée au coupable, car il a pour lui le sentiment 
religieux et national du pays. 

Le moyen le plus ordinairement employé par les factions 
rivales, c'est de s'accuser de conjuration contre la vie du roi. 
On multiplie les pétitions, les faux témoignages ; on corrompt 
les ministres à force d'argent. Si, comme il arrive souvent, 
les premiers pétitionnaires sont incarcérés, battus, condamnés à 
d'énormes amendes ou exilés, on se cotise pour payer les frais, et 
Ton fait de nouvelles tentatives qui, grâce à la vénalité des hauts 
fonctionnaires et à la faiblesse du roi, finissent par réussir. Alors 
ceux du parti vainqueur font curée des places et des dignités ; 
ils usent et abusent du pouvoir pour s'enrichir eux-mêmes, ruiner 
et persécuter leurs ennemis, jusqu'à ce que ceux-ci trouvent l'oc- 
casion favorable de les supplanter à leur tour. 

Les différents partis mentionnés plus haut se sont encore sub- 
divisés en deux couleurs ou plutôt deux nuances. Voici à quelle 
occasion : 

Le roi qui occupait le trône de Corée en 1720, n'avait pas de 
fils pour lui succéder. La division se mit parmi les grands du 
royaume; les uns voulaient faire proclamer immédiatement long- 



XXII IRTRODUCTION. 

tsoDg, frère du roi, prince habile et cruel ; les autres préféraient 
attendre , espérant toujours que le roi ne mourrait pas sans pos- 
térité. On nomma les premiers Piek ou Piek-pai, les seconds Si 
ou Si-pai. Les Piek envoyèrent secrètement à Péking pour obte- 
nir l'investiture en faveur de leng-tsong ; mais les Si, avertis à 
temps , poursuivirent les émissaires qui furent rejoints sur le 
territoire coréen et décapités. Cependant le vieux roi mourut sans 
laisser d'enfant, et leng-tsong monta sur le trône en 1724. La 
voix publique Taccusait, non sans raison, de s*ètre frayé un che- 
min au pouvoir par un double crime, d'avoir empêché par diverses 
médecines que son frère n'eut des descendants, puis de Tavoir 
empoisonné. Exaspéré par ces rumeurs et appuyé par les Piek, 
le nouveau roi, à peine couronné, fit périr un grand nombre 
de Si, qu'il savait être ses ennemis. Quelques années après, son 
fils aine étant mort en bas âge, il déclara son second fils nommé 
Sa-to héritier du trône, et l'associa au gouvernement. Ce jeune 
prince, que tous s'accordent à représenter comme un homme 
accompli, engageait souvent son père à oublier ses rancunes pas- 
sées contre les Si, à proclamer une amnistie générale, et à tenter 
franchement une politique de réconciliation. leng-tsong, irrité de 
ces reproches et poussé par les Piek, résolut de mettre son fils à 
mort. On fabriqua un grand cofTre en bois, où Sa-to reçut l'or- 
dre de se coucher tout vivant, puis on ferma ce cercueil, on le 
scella du sceau royal, on le couvrit d'herbes, et après quelques 
heures le jeune prince mourut étouffé. 

Sa mort augmenta l'exaspération entre les Si, ses partisans, 
et les Piek qui l'avaient fait condamner au supplice, et la que- 
relle dure encore. Les Si voudraient que Sa-to, ayant été proclamé 
prince héritier et associé h l'administration des affaires de l'État, 
soit mis au nombre des rois. Les Piek s'y sont toujours opposés, 
et jusqu'à présent, ils ont réussi à empêcher cette réhabilitation 
posthume. La distinction entre Si et Piek ne se retrouve guère 
que parmi les deux partis les plus considérables, les Nam-in et 
les No-ron. Chacun s'associe à telle ou telle couleur suivant son 
inclination personnelle, et souvent il arrive que le père est Piek 
tandis que le fils est Si, ou que deux frères sont de couleur diffé- 
rente. Ces nuances politiques n'empêchent nullement les mariages 
entre les familles, et c'est en ceci surtout que les Si et les Piek 
diffèrent des partis politiques proprement dits, que nous avons 
indiqués plus haut. En général, les personnes remuantes et ambi- 
tieuses se mettent du parti des Piek, tandis que les Si se sont 
toujours montrés plus modérés et plus portés à la conciliation. 



INTRODUCTION. XXIII 

1 la religion chrétienne fut introduite en Corée à la fin 
^ dernier, la plupart des nobles qui se convertirent 
étaient des Si, et appartenaient au parti Nam-in ; il n'en 
s davantage pour ameuter contre elle les Piek et les 
el nous verrons dans cette histoire, que ces haines poli* 
irent pour beaucoup dans les premières persécutions. Le 
im-in, extrêmement puissant jusqu'en 1801, ne put sou- 
choc ; il fut totalement renversé, la plupart de ses chefs 
, et aujourd'hui les No-ron, en pleine possession du pou- 
int plus à redouter de compétiteurs sérieux. Les Sio-ron, 
mbreux mais souple et complaisant, obtiennent un assez 
ombre de dignités. On en accorde quelques-unes, mais 
erve, aux Nam-in et aux Sio-pouk. Ces derniers, du reste, 
petit nombre et n'ont point d'influence dans le pays, 
comment une caricature coréenne représente cet état de 
Le No-ron richement vêtu est assis à une table somptueu- 
servie, et savoure à son aise les meilleurs morceaux. Le 
assis à côté, mais un peu en arrière, fait gracieusement 
le serviteur, et pour prix de son obséquiosité reçoit une 
[es mets. Le Sio-pouk, sachant que le festin n'est pas 
, est assis beaucoup plus loin d'un air grave et calme; il 
elques restes quand les autres seront rassasiés. Enfin le 
, couvert de haillons, se tient debout derrière le No-ron 
l'est pas aperçu ; il se dépite, grince des dents, et montre 
;, comme un homme qui se promet une vengeance écla- 
lette caricature, publiée il y a vingt ou trente ans, donne 
ie très-exacte de la position respective des partis à 
e actuelle. 



III 



Rois. — Princes du sang. — Eunuques du palais. — Funérailles royales. 



En Corée, comme chez tous les autres peuples de TOrient, la 
forme de gouvernement est la monarchie absolue. Le roi a plein 
pouvoir d*user et d'abuser de tout ce qu'il y a dans son royaume; 
il jouit d'une autorité sans limites sur les hommes, les choses et 
les institutions ; il a droit de vie et de mort sur tous ses sujets 
sans exception, fussent-ils ministres ou princes du sang royal. 
Sa personne est sacrée, on Tentoure de tous les respects imagi- 
nables, on lui offre avec une pompe religieuse les prémices de 
toutes les récoltes, on lui rend des honneurs presque divins. Bien 
qu'il reçoive de l'empereur de Chine un nom propre en même 
temps que Tinvestiture, par respect pour sa haute dignité il est 
défendu sous des peines sévères de prononcer jamais ce nom, qui 
n'est employé que dans les rapports officiels avec la cour de 
Péking. Ce n'est qu'après sa mort que son successeur lui donne 
un nom, sous lequel l'histoire devra ensuite le désigner. 

En présence du roi, nul ne peut porter le voile dont la plupart 
des nobles et tous les gens en deuil se couvrent habituellement le 
visage ; nul ne peut porter lunettes. Jamais on ne doit le toucher, 
jamais surtout le fer ne doit approcher de son corps. Quand le 
roi Tieng-tsong-tai-oang mourut, en iSOO, d'une tumeur dans le 
dos, il ne vint à l'idée de personne d'employer la lancette qui 
probablement l'eût guéri, et il dut trépasser selon les règles de 
l'étiquette. On cite le cas d'un autre roi qui souffrait horrible- 
ment d'un abcès à la lèvre. Le médecin eut l'heureuse idée d'ap- 
peler un bonze pour faire devant Sa Majesté tous les jeux, tous 
les tours, toutes les grimaces possibles ; le royal patient se mit à 
rire à gorge déployée, et Tabcès creva. Jadis, assure-t-on, un 
prince plus sensé que les autres força le médecin k pratiquer sur 
son bras une légère incision ; mais il eut ensuite toutes les peines 
du monde à sauver la vie de ce pauvre malheureux, devenu ainsi 
coupable du crime de lèse-majesté. Nul Coréen ne peut se pré- 
senter devant le roi sans être revêtu de l'habit d'étiquette, et 
sans des prostrations interminables. Tout homme à cheval est 



IIITRODUCnOIf. XXV 

teoa de mettre pied à terre en passant devant le palais. Le roi 
De peut se familiariser avec aucun de ses sujets. S'il touche 
quelqu'un, Tendroit devient sacré, et on doit porter, toute la vie, 
an sigue ostensible, généralement un cordon de soie rouge, en 
souvenir de cette insigne faveur. Naturellement, la plupart de 
ees prohibitions et de ces formalités n'atteignent que les hommes; 
les femmes peuvent entrer partout au palais, sans que cela tire à 
conséquence. 

L'effigie du roi n'est pas frappée sur les monnaies; on y met 
seulement quelques caractères chinois. On croirait faire injure 
au roi en plaçant ainsi sa face sacrée sur des objets qui passent 
dans les mains les plus vulgaires, et souvent roulent à terre, dans 
ta poussière ou la boue. Il n'y a de portrait du roi que celui qu'on 
lait après sa mort, et qui est gardé au palais même, avec le plus 
grand respect, dans un appartement spécial. Quand les navires 
français vinrent pour la première fois en Corée, le mandarin qui 
fut envoyé à bord pour se mettre en rapport avec eux, fut horri- 
blement scandalisé de voir avec quelle légèreté ces barbares d'oc- 
cident traitaient la face de leur souverain, reproduite sur les 
pièces de monnaie, avec quelle insouciance ils la mettaient entre 
les mains du premier venu, sans s'inquiéter le moins du monde 
si on lui montrerait ou non le respect voulu. Le commandant 
offrit à ce mandarin un portrait de Louis-Philippe, mais il refusa 
de le recevoir. Peut-être craignait-il d'être puni par son gouver- 
nement pour avoir accepté quelque chose des barbares. Mais il 
est plus probable qu'il crut voir un piège dans cet acte de poli- 
tesse. Il se fût trouvé très-embarrassé pour emporter ce tableau 
avec la pompe convenable, et d'un autre côté, ne pas témoigner 
an portrait du souverain la déférence requise, eût été, dans son 
esprit, une insulte grave aux étrangers et une provocation à la 
guerre. 

D'après les livres sacrés de la Chine, le roi s'occupe unique- 
ment du bien général. Il veille à la stricte observation des lois, 
rend justice à tous ses sujets, protège le peuple contre les exac- 
tions des grands fonctionnaires, etc., etc. De tels rois sont rares 
en Corée. Le plus souvent on a sur le trône des fainéants, des 
êtres corrompus, pourris de débauche, vieillis avant l'âge, abru- 
tis et incapables. Et comment en serait-il autrement pour de 
malheureux princes appelés au trône dès leur jeunesse ,dont on 
adore tous les caprices, à qui personne n'ose donner un avis, 
qu'une étiquette ridicule enferme dans leur palais, au milieu 
d'un sérail, dès l'âge de douze ou quinze ans ! D'ailleurs, en 



Corée, coane eo d'aotres paysdans des circoBStaoces anhgves, 
il se rencontre presque toojonrs des ministres ambitieox qui spé* 
cillent sur les passions dn maître, a cherchent à l'énerver par 
Fabus des plaisirs, afin qoil ne paisse se mêler des affaires do 
gooTemement, et les laisse régner eux-mêmes sons son nom. 

Il est donc rare qae le roi soit capable d'administrer par loi- 
même et de sonreiller les ministres et les grands digniiaires. 
Qoand il le fait, le people y gagne, car alors les mandarins sont 
obligés d'être sur leurs gardes et de remplir leur devoir avec plus 
d'attention. Des émissaires secrets rapportent au roi les cas d'op- 
pression, de concussion, de déni de justice, et les coupables 
sont punis, au moment ou ils s'y attendent le moins, par la dis- 
grâce ou par l'exil. Aussi la masse du peuple, généralement atta- 
chée au roi, ne l'accuse pas des actes de tyrannie et d'oppression 
dont elle a à souffrir. Toute la responsabilité en retombe sur les 
mandarins. Jadis il y avait au palais une boite appelée sin* 
moun-ko, établie par le troisième roi de la dynastie actuelle, 
vers le commencement du xv^ siècle, pour recevoir toutes les 
pétitions adressées directement au roi. Cette botte existe encore, 
mais elle est devenue à peu près inutile, car on ne peut y arriver 
qu'en payant des sommes énormes. Aujourd'hui, ceux qui veulent 
faire au roi une demande ou réclamation s'installent aux portes 
du palais et attendent que Sa Majesté sorte. Alors ils frappent du 
tam-tam, et à ce signe un valet vient recevoir leur pétition, 
laquelle est remise à un des dignitaires de la suite du roi ; mais 
cette pièce est presque toujours oubliée si le pétitionnaire n'a 
pas le moyen de dépenser Targent voulu pour s'assurer les pro- 
tections nécessaires. Un autre moyen, employé quelquefois, est 
d'allumer un grand feu sur une montagne qui se trouve près de 
la capitale, vis-à-vis du palais. Le roi voit ce feu et s'informe de 
ce qu'on demande. 

Outre les largesses d'usage dans les grandes circonstances, le 
roi, d'après la coutume du pays, est chargé de pourvoir à l'en- 
tretien des pauvres. Le recensement de 1845 comptait quatre 
cent cinquante vieillards ayant droit à recevoir l'aumône royale. 
On donne aux octogénaires chaque année : cinq mesures de riz, 
deux de sel et trois de poisson ; aux septuagénaires : quatre 
mesures de riz, deux de sel et deux de poisson. La mesure de riz 
dont il est ici question suffit à la nourriture d'un homme pendant 
dix jours. 

L'aristocratie étant très-puissante en Corée, il semble au pre- 
mier abord que les princes du sang, les frères, oncles ou neveux 



lIITRODUCTIOIf. UVII 

des rois, doivent jouir d'on grand pouvoir. G*est tout Topposé. Le 
despotisme est, par essence, soupçonneux et jaloux de toute 
iofloeoce étrangère, et jamais les princes ne sont appelés à rem- 
plir aucune fonction importante, ni à se mêler des affaires. S'ils 
De se tiennent pas rigoureusement à j'écart, ils s'exposent à être 
accusés, sous le plus frivole prétexte, de tentative de rébellion, et 
ces accusations trouvent facilement crédit. Il arrive très-fré- 
qaemment que ces princes sont condamnés à mort par suite 
d*iotrigues de cour, même quand ils vivent dans la retraite et le 
silence. Dans les soixante dernières années, quoique la famille 
royale compte très-peu de membres, trois princes ont été ainsi 
exécutés. 

Au reste, la puissance royale, quoique toujours suprême en 
théorie, est maintenant, en fait, bien diminuée. Les grandes 
bfflilles aristocratiques, profitant de plusieurs régences succes- 
sives et du passage sur le trône de deux ou trois souverains insi- 
gnifiants, ont absorbé presque toute l'autorité. Les Coréens com- 
ineBcent à répéter que le roi ne voit rien, ne sait rien, ne peut 
rieo. Ils représentent l'état actuel des choses sous les traits d'un 
knme dont la tête et les jambes sont complètement desséchées, 
laodisquela poitrine et le ventre, gonflés outre mesure, menacent 
decrever au premier moment. La tête, c'est le roi ; les jambes et 
les pieds représentent le peuple; la poitrine et le ventre signi- 
fient les grands fonctionnaires et la noblesse qui, en haut, ruinent 
le roi et le réduisent à rien, en bas, sucent le sang du peuple. Les 
missionnaires ont eu en main cette caricature, et ils disent que 
les éléments de rébellion vont chaque jour se multipliant, que le 
peuple, de plus en plus pressuré, prêtera facilement Toreille aux 
jvemiers révoltés qui l'appelleront au pillage, et que la moindre 
étÎDcelle allumera infailliblement un incendie dont il est impos- 
sible de calculer les suites. 

Ce que Ton appelle en Corée palais royaux sont de misérables 
iDaisons qu'un rentier parisien un peu à son aise ne voudrait pas 
liabiter. Ces palais sont remplis de femmes et d*eunuques. 
Outre les reines et les concubines royales, il y a un grand nombre 
de servantes que Ton appelle filles du palais. On les ramasse de 
force dans tout le pays, et une fois accaparées pour le service de 
la cour, elles doivent, sauf le cas de maladie grave ou inguéris- 
sable, y demeurer toute leur vie. Elles ne peuvent pas se marier, 
à moins que le roi ne les prenne pour concubines; elles sont 
condamnées à une continence perpétuelle, et si l'on prouve 
fuselles y ont manqué, leur faute est punie par Texil, quelque- 



mni cmuftKcno!!. 

lois mime fxt b non. Os smils soot, oo le pease biei, k 
théâtre de désordres et de mines isoais, et c est n £ût pobUc 
que œ> maliieareaies servent aux {ossiaos des princes, et fie 
ksr deaenre est an repaire de toaies ies iofamies. 

Les ensaqaes do pilais forment an corps à part; ils siIns- 
sent des examens spédanx, et d après lenr sricsoe on lenr 
ndre»e« aTaoceot pins oo moios dans les di^ités qni lenr 50nt 
pn^wes. On prétend qnlis sont géoéralemeat d'an esprit étroit, 
d^nn caractère vioknt et irasdUe. Fiers de lenrs rapports Sud- 
tiers et quotidiens avec le souverain, iL^ s'attaquent à tons les 
dij:nitaires avec une indolence sans ê|:ale, et ne craignent pas 
d'injcrier même le premier m:ci>tre, ce que nul antre ne ferait 
impunément. lis n*ODt ^ère de relatioss qu'entre emx, car tous, 
nobles et $en> du peuple, les erai^er.t autant qu'ik les mépri- 
sent. Gi«><e étrange ! tous ces euaaqies 5»>nt mariés, et bêiu- 
coup d'entre eu ont plusieurs femmes. Ce S'^nt de pauvres filles 
du peuple qu'ils enlevée i par ruse O'i p^ir violence, on qulk 
achètent à un axsez haut prii. Elles s>>Qt enfermées plos stricte- 
ment eooDre qae les femmes uoNes. et prdees are^ une telle 
jalousie, que souvent leur maison est iQter«!iîe àw\ personnes de 
leur sexe, même à leors parentes. Yayan: pi>îat d'enbnts, ces 
eunuques t'ont chercher dacs i«>8i le pays, ^sir leurs émissaires, 
les eiifants et les jeunes ^ens enouques : iis les adoptent, les 
instmiscst. et les mrfUent sar tes raa^s c<'^r les principanx em- 
plois de Tiatérieur du pliais. Mais où iroave-î-on ces eunuques? 
Tn cenaitt combre le s*>it de caissta.v : •;.- fcsi estime moins 
que les autres, et q3elqaeî»?ts. ipKrs evimei. ils s^nt r^jetés. 
D 00 autre ^'-lé. il ne pirii: pas {le Tusi^ ixirtiore de la muti- 
lation. »ie m lia «rhooish?. -exisre 'iiQs ee fvi>> : les mî>>iosnaires 
n'en ont jamais eateaia ciier ug seal e-is. Maisilarrive.de temps 
en temps, qie !^ pc:i:s eariars s.:*::; es;r: -.nés par le> chiens. 
En 0>r»re. c»mme ii'is jueîî les iiin?s coarrees de fOrlenl, les 
chiets sont seals charjr'rs d=r^ nmqs cèceNsiires de propreté 
aopr»:s lies e^îiiais à la mamelle, c'esl-i-cire justp à rà|:e de 
trois O'i •^ai:re ans. e: les avv:îdeQ;s du p«re dont nous parlons 
ne s*>ct pas rar s. Ces enfasN d-?^eaas ^raa^Is irociveat. dans 
kur isirm.ié. aa-? ressijaro? et ai Da-r-yec de %tvre, Oielqnefois 
métne. slU arriveat i uae potsîùoi 'la peu eievee. îb ^ieaaent en 
aide à leurs ramilles- 

Oatre les f-alafs hal-tirS par le r:?. il v ea i d'aatres destinés 
.:\.:lasivemea; i^\ :ii>l*:îes de ses aiv-écres. On y raie e\jicte- 
Œent le même serri^'e que dans les premiers: chaqne jo«r on 



IRTBODUCTlOIf. XXIX 

silaeces morts comme sMls étaienl vivants, on offre de la nour- 
ritare devant les tablettes dans lesquelles leurs âmes sont sup- 
posées résider, et il y a pour leur service des eunuques et des 
filles du palais en grand nombre, le tout organisé sur le même 
pied, et diaprés les mêmes règles que dans les palais ordi- 
naires. 

En Corée, où la religion ne consiste guère que dans le culte 
des ancêtres, tout ce qui concerne les funérailles des rois est 
f Qoe importance extraordinaire, et la cérémonie de leur enter- 
rement est la plus grandiose qu'il y ait dans le pays. Le roi 
étant considéré comme le père du peuple, tout le monde sans 
exception doit porter son deuil pendant vingt- sept mois. Ce 
temps se partage en deux périodes bien distinctes. La première, 
depuis le moment de la mort jusqu'à celui de Tenterrement, dure 
cinq mois. C'est l'époque du deuil strict. Alors, tous les sacri- 
fices des particuliers doivent cesser dans toute retendue di^ 
royaume^ les cérémonies des mariages sont interdites, aucun enter- 
rement ne peut avoir lieu, il est défendu de tuer des animaux et 
de manger de la viande, défendu aussi de fustiger les criminels 
oadeles mettre à mort. Ces règles sont, en général, scrupuleu- 
sement observées ; cependant il y a quelques exceptions. Ainsi, 
les indigents de la dernière classe du peuple ne pouvant con- 
server leurs morts dans les maisons pendant un temps aussi 
considérable, on tolère qu'ils fassent leurs enterrements sans 
bruit et en sedret ; mais Tusage est sacré pour tous les autres. De 
même, à la mort du dernier roi, à cause des chaleurs intolérables 
de Tété et de la nécessité de vaquer aux travaux des champs, son 
successeur donna une dispense générale de Tabstinence. 

Outre ces dispositions spéciales à la première période de 
deuil, il y en a d'autres qui s'appliquent à la fois et aux cinq 
mois qui précèdent Tenterrement et aux vingt-deux qui le 
suivent. Un ordre du gouvernement désigne quels habits on doit 
porter. Toute couleur voyante, toute étoffe précieuse, est sévè- 
rement interdite. Chapeau blanc, ceinture, guêtres, habits, 
chemises, etc., en toile de chanvre écrue, tel est, sous peine 
d'amende et de prison, le costume de tous, jusqu'à ce qu'une nou- 
velle ordonnance ministérielle permette de reprendre les vête- 
ments ordinaires. Les femmes cependant ne sont pas soumises à 
ces règlements, parce qu'elles ne comptent absolument pour rien 
aux yeux de la loi civile et religieuse; d'ailleurs la plupart 
restent presque toujours enfermées dans l'intérieur des maisons. 
Pendant tout le temps du deuil, les réjouissances publiques, les 



XXX llfTRODUCTIOlf. 

fêtes, les représentations scéniques, les chants, la mosiqoe, ea 
un root toute manifestation extérieure de gaieté est absoloment 
défendue. Il y a même, à ce qu*on dit, une ou deux provinces où 
la loi de Tabstinence s'observe pendant les vingt-sept mois consé- 
cutifs. 

Nous avons dit qu'aucun homme n'a le droit de toucher le roi; 
cette défense subsiste même après sa mort. Quand il a rendu 
le dernier soupir, on prépare le corps, on l'embaume, on le revêt 
des habits royaux, par des procédés particuliers, sans qoe la 
main de personne ait le moindre contact direct avec lui. Pois on 
le dépose dans une espèce de chapelle ardente, et tous les jours, 
matin et soir, on lui ofTre des sacrifices avec accompagnement des 
lamentations convenables en pareil cas. Fréquemment, à certains 
jours marqués, toute la cour et les grands dignitaires du voisi- 
nage doivent assister à ces sacrifices. Le roi seul en est dispensé, 
parce qu'on le suppose occupé des affaires de l'Etat. Il ne pré- 
side aux cérémonies que pendant les premiers jours qui suivent 
la mort, puis il délègue un prince de la famille royale pour tenir 
sa place. Aux heures des sacrifices, le peuple de la capitale ainsi 
que les nobles qui, n'étant point en fonctions, n'ont pas le droit 
de pénétrer auprès du cadavre, se rendent en foale autour du 
palais et poussent des hurlements, des gémissements affreux 
pendant le temps fixé ; puis, chacun fait la génuflexion à l'âme du 
défunt et se retire. Dans les provinces, les principaux habitants 
de chaque district se réunissent, aux jours marqués, chez le 
mandarin et, tournés du côté de la capitale, ils plearent et se 
lamentent tous ensemble officiellement pendant quelques heures, 
et se séparent après avoir fait la génuflexion à l'âme. Tout le 
monde ne pouvant se rendre chez le mandarin, les gens de 
chaque village se réunissent ensemble, et, sur une montagne ou 
sur le bord d'un chemin, observent de la même manière les 
mêmes cérémonies. 

Cependant, on fait tous les préparatifs nécessaires pour l'enter- 
rement. Les géoscopes les plus renommés sont mis en réquisition 
pour indiquer un lieu favorable de sépalture. Ils examinent si la 
nature de tel terrain, la pente dételle colline, la direction de telle 
forêt ou de telle montagne, doit porter bonheur et faire ren- 
contrer la veine du dragon. En effet, selon les Coréens, il y a, 
au centre de la terre, un grand dragon qui dispose de tous les 
biens et de tous les honneurs du monde, en faveur des familles 
qui ont placé les tombeaux de leurs ancêtres dans une position 
à sa guise. Trouver cette position, c'est trouver la veine du 



INTRODUCTION. XXXI 

éragon. Poar la découvrir, les géoscopes se servent d'une bous- 
sole entourée de plusieurs cercles concentriques, où sont gravés 
les noms des quatre points cardinaux, et des cinq éléments 
reconnus par les Chinois : air, feu, eau, bois et terre. Chacun 
de ces devins fait ensuite son rapport, et après des délibérations 
sans fin, sur un point aussi grave, le roi et ses ministres pren- 
nent une décision. On organise toute une armée pour former le 
cortège qui portera le corps du défunt. Pour cela, chaque famille 
noble de la capitale fournit un ou plusieurs esclaves et les habille 
selon Tuniforme voulu. Dans le principe, cet usage Hrès-onéreux 
D*était qu'une marque de respect volontairement offerte; aujour- 
d'hui, c'est une obligation à laquelle nul ne peut se soustraire. 
Certaines corporations de marchands fournissent aussi un nombre 
d*hommes déterminé, et on recrute ce qui manque parmi les 
?ale(s des divers établissements publics. Tous ceux qui doivent 
porter le corps étant ainsi réunis, on les divise en compagnies 
ayant chacune leur numéro et leur bannière, et on les fait 
exercer, pendant le temps voulu, pour que la cérémonie s'exécute 
dans le plus grand ordre. 

Le jour de l'enterrement étant enfin arrivé, on place le corps du 
défont dans son cercueil sur un énorme brancard magnifiquement 
orné, et chaque compagnie se relève pour le porter en pompe, 
jusque sur la montagne choisie pour lieu de sépulture. Toutes 
les troupes sont convoquées, tous les grands dignitaires en cos- 
tame de deuil accompagnent le roi qui, presque toujours, préside 
en personne à la cérémonie. On enterre le corps suivant les rites 
prescrits, et on offre les sacrifices d'usage, au milieu des cris, des 
pleurs, des hurlements d'une foule innombrable. 

Quelques mois plus tard, un monument s'élève sur la tombe, 
et tout auprès, on bâtit un hôtel pour loger les mandarins chargés 
de garder la sépulture, et d'offrir, à certaines époques, les sacri- 
fiées moins solennels. Tout le pays environnant, quelquefois 
jusqu'à trois ou quatre lieues de distance, dépend désormais 
da tombeau royal, et toute autre inhumation y est interdite. On 
fait même exhumer les corps qui ont été auparavant enterrés 
dans cet espace, ou, si personne ne se présente pour les récla- 
mer, on rase le petit tertre qui est sur les tombes afin d'en faire 
disparaître la trace et le souvenir. 

Chaque roi étant enterré à part, les sépultures royales sont 
assez nombreuses dans le pays. Les nobles préposés à leur garde 
sont ordinairement de jeunes licenciés qui se destinent aux 
fonctions publiques. C'est pour eux le premier pas dans la car- 



XXXII INTRODUCTION. 

riëre, et après quelques mois, ils obtieDoent de ravancemenl e 
passent à d'autres emplois. Ils sont ordinairement deux ou troi 
ensemble, avec un établissement de serviteurs et d'employé 
subalternes, analogue à celui des mandarins. Outre le soin dWri 
les sacrifices, ils sont chargés de faire la police sur tout le terri 
toire qui dépend du tombeau, car ce territoire est soustrait à I: 
juridiction des mandarins ordinaires des districts. Les gardien 
des tombes royales relèvent directement du conseil des ministres 



IV 



GoavernemenU — Organisation civile et militaire* 



Le roi de Corée a trois premiers ministres qui prennent les 
titres respectifs de : seug-ei-tsieng, admirable conseiller ; tsoa- 
ei-tsieng, conseiller de gauche, — en Corée, la gauche a toujours 
le pas sur la droite — , et ou-ei-tsieng, conseiller de droite. 

Viennent ensuite six autres ministres que Ton nomme pan-tso 
0(1 juges, et qui sont à la tête des six ministères ou tribunaux 
sopérieurs. Chaque pan-tso est assisté d'un tsam-pan ou sub- 
stitut et d'un tsam-ei ou conseiller. Les pan-tso sont ministres 
de second ordre, les tsam-pan de troisième, et les tsam-ei de 
quatrième. Ces vingt et un dignitaires portent le nom générique 
de tai-sin ou grands ministres, et forment le conseil du roi. 
Nais en réalité, toute l'autorité est dans les mains du conseil 
SQpréme des trois ministres de premier ordre, les dix-huit autres 
oe font jamais qu'approuver et confirmer leurs décisions. Les 
ministres de second ordre ou leurs assistants doivent présenter 
chaque jour un rapport circonstancié pour tenir le roi au cou- 
raut des affaires de leur département. Us s'occupent des détails 
de l'administration et règlent par eux-mêmes les choses de peu 
d'importance, mais, pour toutes les causes majeures, ils sont 
obligés d'en référer au conseil suprême des trois. 

La dignité de premier ministre est à vie, mais ceux qui en sont 
revêtus n'en exercent pas toujours les fonctions. Sur sept ou huit 
;raDds personnages arrivés à ce haut grade, trois seulement sont 
ensemble en exercice ; ils sont changés et se relèvent assez fré- 
quemment. 

Voici les noms, l'ordre, et les attributions de chacun des six 
ministères, tels qu'on les trouve dans le code révisé et publié 
en 1785 par le roi Tsieng-tsong : 
i"^ Ni-tso, ministère ou tribunal des offices et emplois publics. 
Ce ministère est chargé de faire choix des hommes les plus 
capables parmi les lettrés qui ont passé leurs examens, de nommer 
aux emplois, de délivrer des lettres patentes aux mandarins et 
autres dignitaires, de surveiller leur conduite, de leur donner 
de l'avancement, de les destituer ou de les changer au besoin. 

T. I. — l'église de cobèe, c 



XXXIV INTRODUCTION. 

Il examine et met en ordre les notes semestrielles que chaque 
gouverneur de province envoie sur tous ses subordonnés, et dai- 
gne au roi les employés qui méritent quelque récompense spé- 
ciale. Les promotions et changements de mandarins peuvent se 
faire en tout temps, mais elles ont lieu plus habituellement à 
deux époques de Tannée, à la sixième et à la douzième lune. Les 
nominations aux charges importantes et aux grandes dignités, 
telles que celle de gouverneur d*une province, ne rélèvent pas de 
ce tribunal, mais sont faites par le roi en conseil des ministres. 

2^ Ho-tso, ministère ou tribunal des Knances. 

Ce ministère doit faire le dénombrement du peuple, répartir 
les impôts ou contributions entre les provinces et districts, veil- 
ler aux dépenses et aux recettes, faire tenir en ordre les registres 
de chaque province, empêcher les exactions, prendre tes mesures 
nécessaires pour les approvisionnements dans les années de di- 
sette, etc. .. Il est aussi chargé de la fonte des monnaies ; mais ce 
dernier point est passé sous silence dans le code de Tsieng-tsong, 
parce que les traités avec la Chine ne reconnaissent pas au gou- 
vernement coréen le droit de battre monnaie. 

3^ Niei-tso, ministère ou tribunal des rites. 

Ce ministère, institué pour la conservation des us et coutumes 
du royaume, doit veiller à ce que les sacrifices, les rites et cérémo- 
nies se fassent selon les règles, sans innovation ni changement. 
De lui relèvent les examens des lettrés, l'instruction publique, 
les lois de Téliqueite dans les réceptions, festins et autrc's cir- 
constances officielles. 

4° Pieng-tso, ministère ou tribunal de la guerre. 

Ce ministère choisit les mandarins militaires, les gardes et les 
guides du roi. 11 est chargé de tout ce qui concerne les troupes, 
le recrutement, les armes et munitions, la garde des portes de 
la capitale, et les sentinelles des palais royaux. De lui relève le 
service des postes dans tout le royaume. 

5" Hieng-lso, ministère ou tribunal des crimes. 

Il est chargé de tout ce qui a rapport à Tobservation des lois cri- 
minelles, à Torganisation et à la surveillance des tribunaux, etc. ; 

6^ Kong-tso, ministère ou tribunal des travaux publics. 

Ce ministère est chargé de Tentretien des palais ou édifices 
publics, des routes, des fabriques diverses, soit publiques, soit 
particulières, du commerce, et de toutes les affaires du roi, telles 
que son mariage, son couronnement, etc.. 

Outre les vingt et un ministres désignés plus haut, on compte 
encore parmi les grands dignitaires de la cour les sug-tsi et les 



INTRODUCnOIf. XXXV 

po4sieng. Les sag-tsi sont les chambellans qui, outre les fonctions 
ordinaires attachées à ce titre, sont chargés d'écrire jour par jour 
tout ce que le roi dit ou fait. Il y en a trois, le to-sug-tsi ou cham- 
bellan en chef, et deux assistants qui prennent le nom de 
poa-sug-tsi. Les po-tsieng sont les commandants des satellites, 
filets des tribunaux et exécuteurs. Il y en a également trois. 
Le po-tsieng en chef et deux lieutenants nommés tsoa-po-tsieng 
et ou-po-tsieng, c'est-à-dire de gauche et de droite. Ce sont ces 
lieutenants qui prennent le commandement des satellites, quand 
il s'agit d'opérer une arrestation importante. 

La capitale ou la cour réside toujours se nomme Han-iang. Ce 
nom toutefois n'est guère en usage, et on l'appelle communément 
Séoul, qui veut dire : la grande ville, la capitale. C'est une ville 
considérable située au milieu de montagnes près du fleuve Hang- 
kang, enfermée de hautes et épaisses murailles, très peuplée, 
mais mal bâtie. A l'exception de quelques rues assez larges, le 
reste ne se compose que de ruelles tortueuses, où l'air ne circule 
pas, où le pied ne foule que des immondices. Les maisons, géné- 
ralement couvertes en tuiles, sont basses et étroites. La capitale 
est divisée en cinq arrondissements, lesquels sont subdivisés en 
qoarante-neuf quartiers. Le mur d'enceinte fut construit par 
Tai-tso, fondateur de la dynastie actuelle. Siei-tsong, quatrième 
roi de cette dynastie, y ajouta de nouvelles fortifications. Le mur 
a 9,975 pas de circuit, et une hauteur moyenne de 40 pieds 
coréens, environ 10 mètres. 11 y a huit portes dont quatre grandes 
et quatre petites. Les grandes portes sont assez belles, et sur- 
montées de pavillons dans le genre chinois. Cette ville est quel- 
quefois désignée dans les anciens documents, sous le nom de 
Kin-ki-tao, c'est une inexactitude ; to ou tao signifie province, 
Kin-ki-tao ou Kieng-kei-to veut dire, non pas la capitale, mais 
la province de la capitale. 

Depuis l'avènement de Tai-tso en 1392, la Corée est divisée en 
huit provinces dont les noms suivent : 

. i Ham-kieng-to, capitale Hara-heng. 

Au nord. } „. ,^ ^ n • 

( Pieng-an-to, — Pieng-iang. 

■ Hoang-haï-to, — Haï-tsiou. 

A l'ouest. < Kieng-keï-to, — Han-iang. 

( Tsiong-tsieng-to, — Kong-tsiou. 

A Test. Kang-ouen-to, — Ouen-tsiou. 

L Kieng-sang-to, — Taï-kou. 

Au sud. l Tsien-la-to, — Tsien-tsiou. 



XXXVl INTRODUCTION. 

Les deux provinces du Nord sont couvertes de forêts et très^ 
habitées. Ce sont les provinces du Sud et de TOuest qui sont 
les plus riches et les plus fertiles. 

À la tête de chaque province se trouve un gouverneur qui 
relève directement du conseil des ministres, et possède des pou- 
voirs très-étendus. Un vieux dicton coréen classe ainsi qu'il soit 
les places de gouverneurs : La plus élevée en dignité est cdlede 
Ham-kieng-to; la plus recherchée pour le luxe et les plaisirs, 
celle de Pieng-an-to; la plus lucrative celle de Kieng-sang-to; 
et la dernière sous tous les rapports, celle de Kang-ouen-to. 

Les huit provinces sont subdivisées en trois cent trente-deoi 
districts, et chaque district, suivant son importance respective, 
est administré par un mandarin d'un rang plus ou moins élevé. 
On prétend que les districts furent d'abord au nombre de trois 
cent cinquante-quatre, pour répondre au nombre des jours de 
Tannée lunaire, parce que chaque district est censé fournir aa 
roi son entretien pour un jour. Quoi qu'il en soit, le nombre actuel 
est trois cent trente-deux. 

Voici Tordre hiérarchique des dignités entre les divers mâB* 
darins des provinces, en commençant par les plus élevées: 
kam-sa ou gouverneur, pou-ioun, sé-ioun, tai-pou-sa, mok-sa, 
pou-sa, koun-siou, hien-lieng, hien-kam. Le gouverneur réside 
dans la métropole de la province, mais il y a sous lui pour adroi- 
nistrer cette ville un mandarin qui est son lieutenant ou substitut, 
et se nomme pan-koan. 

Ici vient se placer naturellement une remarque importante: 
c'est qu'il ne faut pas confondre les dignités avec les emploisou 
charges publiques. Un emploi suppose toujours une dignité, mais 
non réciproquement. Les dignités sont à vie, les emplois sont i 
temps, quelquefois même seulement pour quelques semaines ou 
quelques jours. Il y a une douzaine de dignités différentes, ayant 
chacune des titulaires plus ou moins nombreux, mais ils ne sont 
en activité de service que par intervalles. 

Le premier degré comprend les principaux ministres, le second, 
les ministres ordinaires , et ainsi de suite. Les gouverneurs 
de province doivent avoir au moins le quatrième degré; les 
préfets ordinaires des villes sont du sixième. Tous les dignitaires, 
sans exception, ont le privilège de ne pouvoir être arrêtés par 
les sat.;llites des tribunaux ordinaires. Quand ils sont accusés de 
({uelque crime, un des mandarins inférieurs du tribunal dont ils 
sont justiciables vient en personne leur intimer Tordre de le sui- 
vre, mais nul ne peut mettre la main sur eux. D'autres privilèges 



IIVTRODUGnON. XXXVII 

it particuliers à certaines classes de dignitaires. Ainsi, ceux 
s quatre degrés supérieurs ont seuls le droit de se faire porter 
Ds des chaises spéciales, chacun selon le rang qu'il occupe. 
En dehors de la hiérarchie ordinaire, se trouvent les quatre 
ou-siou , ou préfets des quatre grandes forteresses qui sont 
DS le voisinage de la capitale, savoir : Kang-hoa, Sou-ouen, 
)aDg-tsiou et Siong-to (Kaî-seng). Le titre de niou-siou est très- 
své, et les premiers ministres eux-mêmes peuvent remplir cette 
ace. Le niou-siou n'est pas le mandarin propre de la ville où 
réside ; un mandarin inférieur remplit cette fonction, et il 
irte le nom de pan-koan ou de kieng-niek. — Les quelques 
Dg ou petits forts établis sur différents points des frontières, 
Dt sous la juridiction des autorités militaires locales. 
Théoriquement, les dignités dont nous avons parlé jusqu'ici, 
cepté les grades supérieurs à celui de mok-sa, sont accessibles 
tout Coréen qui a été reçu docteur dans les examens publics; 

fait cependant, ces emplois sont toujours occupés, à'très-peu 
exceptions près, par des nobles. Mais il y a à la préfecture de 
aque district deux charges subalternes qui sont toujours dou- 
es à des gens du peuple. Le tsoa-siou et le piel-kam sont les 
distants ou secrétaires du mandarin. Ils peuvent même le rem- 
icer en cas d'absence, mais seulement pour les affaires insi- 
ifiantes ; car s'il se présente un cas d'importance majeure, on 
it recourir au mandarin voisin. Les familles des toa-siou et des 
.'I-kam obtiennent par le fait une certaine considération locale 
jouissent de certains privilèges. Quand une de ces charges a été 
ivent remplie par des membres d'une même famille, celle-ci, 
rès un certain temps, devient ce que l'on nomme en Corée 
blés de province. Au-dessous des assistants il n'y a plus auprès 
s mandarins que les prétoriens, satellites et autres valets des 
bunaux. Nous en parlerons plus tard. 
Dans chaque province se trouvent plusieurs tsal-pangou direc- 
irs des postes. Les stations ou relais de chevaux de poste se 
mment iek ; ils sont échelonnés, de distance en distance, sur 
ites les principales routes. Les chevaux que le gouvernement 
entretient ne servent qu'aux fonctionnaires en voyage. Les 
1-pang, chargés de surveiller ce service, ont sous leurs ordres 
certain nombre d'employés organisés, en petit, sur le modèle 

prétoires des mandarins. Les valets qui soignent les chevaux 
tendent du gouvernement à peu près comme des esclaves. Ils 
sont pas libres de se retirer à volonté, et demeurent enchaînés 
ette besogne de génération en génération. 



XXXniI LITRODUCnO!!. 

Si de l'organisalion civile de la Corée on passe ï un organisa- 
tion militaire, ce qui frappe d'abord, c'est le chiffre éDormede 
rannée. Les slalistiques officielles coniptent plas de un milliOD 
deux cent mille hommes portés sur les ràles. Cela vient de ce 
que tout individu valide, non noble, est soldat ; la loi ne reeon- 
oait que très-peu d'exceptions. Mais l'immense majorité de en 
prétendus soldats n'oot jamais louché un fusil. Leurs noms sont 
inscrits sur les registres publics, et ils ont à payer anouellemeat 
une cote personnelle. Encore ces registres ne méritent-ils aucsne 
confiance. Trës-souveul iU sont remplis de noms fictifs ; on y nùt 
figurer des membres de familles éteintes depuis une ou deu 
générations, et beaucoup de ceux qui d»'raient être inscrits 
échappent à cette obligation en donnant quelque présent au 
employés subalternes chargés de la révision des listes. 

Les seules troupes à peu près sérieuses du gouTememeit 
coréen sont les dix mille soldats répartis dans les quatre graads 
établissements militaires do la capitale. Ceux-ci sont un peo 
exercés aux niana>uvres militaires. Chose curieuse, quoiqu'il yiit 
un ministère de la (rii>-'rre, les généraux qui commandent ces 
corps d'élite relèvent direcloment du conseil suprême, qui sea) 
a le droit de les nommer ou de les révoquer. Notons aussi, pour 
mémoire, quelques compagnies casernécs dans les quatre grandes 
forteresses royales, et les gai-des des gouverneurs ou des officiers 
supérieui's qui commandent en ])rovince. 

Voici, par ordre hiérarchique, les dJiïérenls litres des manda- 
rins militaires. Un tai-lsieng est un général. Il y en a de plu- 
sieurs degrés, et tous résident à la capitale, l'n pieng-sa est le 
commandant d'une province ou d'une demi [irovince. Un sioo-si 
est un préfet maritime. L'n ieng-lsiang est une espèce de coIoimI 
qui a sous lui les trois grades inférieurs d'oflicicrs : tsioang- 
koun, kam-mok-koan et piel-tsiang. titres correspondants, si l'oi 
veut, à ceux de capitaine, lieutenant et sous^ieu tenant. 

11 est important de noter Ici que lo cumul des charges cirils 
et militaires est très-commun en Corée. Souvent c'est le goi 
neur de la province qui est en même tcm|>s pieng-sa ou o 
dant militaire. Partout les icng-tsiaogsont en même b 
criminels, el c'est sous eu dernier titre qu'on les d 
toujours. Ce fait, et range au premier coup d'œiL^ 
paix profonde dont la Corée n'a œss - - - - " 
siècles. L'armée étant devenue tai 
nisation se réduit pre-^iue k l 
tout naturellement celte U 




ihtroductiou. xxxix 

Les mandarins militaires ne sont choisis que parmi les nobles ; 
mais quelque élevée que soit leur dignité, ils sont beaucoup 
moins considérés que les mandarins civils. Vis-à-vis de ces 
derniers, ils sont presque sur le pied des gens du peuple. Leur 
posture et leur langage doivent témoigner du respect le plus pro- 
fond, et certains privilèges, tels que le droit de se servir d'une 
chaise à roues, ne leur sont jamais concédés, fussent-ils même 
généraux. Ils ressentent vivement cette inégalité, et dans les 
temps de troubles, quand Tautorilé passe de fait dans leurs mains, 
ils se vengent en humiliant et ravalant le plus possible les man- 
darins civils. Cet antagonisme fait comprendre pourquoi, en 
général, les nobles qui sont dans les emplois civils ne permettent 
pas à leurs enfants de rechercher les grades militaires, et pour- 
quoi ces grades sont pour ainsi dire de génération en génération 
te patrimoine des mêmes familles. 11 y a cependant des excep- 
tioDs à cette règle, et plus d'une fois, les descendants des em- 
ployés civils font bon marché de la considération et recherchent 
tes charges militaires comme plus lucratives. 

Tous les emplois civils et militaires sont à temps. Un gouver- 
neur ne peut rester en charge que deux ans, mais s'il a du crédit 
à 11 cour, il peut obtenir d'être transféré sans délai dans une 
autre province. Généralement, on ne peut exercer les fonctions 
de mandarin plus de deux ans de suite, au plus trois ans, après 
quoi on rentre dans la vie privée, jusqu'à ce qu'on obtienne une 
autre charge. Ceux qui ont exercé une fois ces fonctions con- 
servent toujours quelques marques extérieures de leur dignité ; 
ils ne sortent plus à pied et sans cortège, et l'usage est d'ajouter 
àleurnom le titre de la préfecture oii ils ont été, ou de la charge 
qu'ils ont remplie . 

La paye des divers mandarins civils et militaires, surtout celle 
des gouverneurs, est exorbitante, eu égard aux ressources du 
pays, et à la valeur considérable de l'argent dans une contrée oii 
quelques centimes représentent la nourriture nécessaire d'un 
homme chaque jour. Un fonctionnaire qui le voudrait, pourrait 
très-facilement mettre de côté, en un ou deux ans, de quoi vivre 
alaise le reste de ses jours. Mais il est rare qu'un mandarin ait 
Fesprit d'économie. Â peine entré en charge, il se met sur un pied 
de prince, affiche un luxe extravagant, et comme, d'après les 
OMBurs du pays, il doit entretenir non-seulement sa famille, mais 
tOQte sa parenté, il quitte ses fonctions, une fois le terme arrivé, 
aussi pauvre qu'auparavant, et souvent avec des dettes de plus. 
Les dignitaires du palais ne touchent aucun traitement. On 



I INTROC 

HpasHiatii Les mandarins militaires nesi 

"<-^''-^- Biisqpelque élevée que soil 

mis considérés que les m;in( 

ferniers, ils soni presque sm- le 

ptWureeileur langage (ioivenl i 






mLuBi^t bDd, el œruins privilèges, icls 



isLimm 

k^ mit 
ulfu^préM' 
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i roues, ne leur soni iar 
fWrur. Ils ressenlenl viven» 
tai» de Iroubles, quand l'auloril 
• ieragenl en bomilianl el ra 
Jii mils. Cel anlagonisme 
Ptrii. les nobles qui sont dans 
f» ■ leirs enfanls de recbercliei 
J«i« grades sont pour ainsi d 
»l»lrramne des mfmcs famille 
-.-- S'«I,'«;'SK elplosd'nne 
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«™*' Jo«s les emplois civils et milii 
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etiireienir n 

ses fond il 



XL INTRODUCTION. 

prétend que leur paye fut supprimée après la guerre du Japon, 
lorsque le gouvernement se trouva sans ressources. On ne leur 
donne aujourd'hui que quelques mesures de pois, chaque mois, 
quand ils sont de service. C'est la ration qui, à rorigioe de h 
dynastie actuelle, était assignée à chacun d'eux pour nourrir son 
âne ou son cheval. Gomment après cela les empêcher de piller le 
peuple, et de commettre toutes les injustices imaginables? Ces 
dignités de la cour sont cependant recherchées, parce que ceux 
qui les possèdent peuvent toujours, avec un peu d'adresse, obte- 
nir en peu de temps quelque riche mandarinat de province. 

Le système d'administration civile et militaire que nous venons 
d'exposer est complété par une pièce importante, l'institution 
des e-sa ou anaik-sa : inspecteurs royaux. Ce sont des envoyés 
extraordinaires qui, à des époques indéterminées, et toujours en 
secret, visitent les provinces, surveillent la conduite des manda- 
rins et des sujets, et examinent de leurs propres yeux la marche 
des affaires. Leur autorité est absolue; ils ont droit de vie et de 
mort; ils peuvent dégrader et punir tous les employés, sauf les 
gouverneurs de province, et c'est presque toujours sur leurs rap- 
ports que le gouvernement prend les décisions les plus impor- 
tantes. 

Il est inutile d'ajouter que toutes les charges et emplois ne 
sont plus en faveur du peuple, sinon dans les vieux livres de 
morale d'autrefois. Les places se vendent publiquement, et natu- 
rellement ceux qui les achètent travaillent à rentrer dans leurs 
frais, sans même chercher à sauver les apparences. Chaque man- 
darin, depuis le gouverneur jusqu'au plus petit employé subal- 
terne, bat monnaie le mieux qu'il peut, avec les taxes, avec les 
procès, avec tout. Les inspecteurs royaux eux-mêmes trafiquent 
de leur autorité avec la dernière impudence. Un missionnaire 
raconte qu'un jour, dans le district où il se trouvait, quelques 
individus secrètement renseignés arrêtèrent deux chevaux char- 
gés d'argent qu'un de ces fonctionnaires expédiait chez lui, et, 
s'installant sur le bord de la route, distribuèrent cette somme à 
tous les passants, en publiant bien haut la provenance de cette 
bonne aubaine. L'inspecteur compromis n'eut garde de réclamer, 
et quitta immédiatement la ville sans dire mot de son aventure. 

Les impôts ordinaires sur les propriétés, sur certaines ))rofe5- 
sions et certains genres de commerce ne sont pas excessifs, mais 
ces impôts légaux ne représentent en réalité qu'une faible partie 
des sommes qu'arrache au peuple la rapacité des mandarins et 
des employés de tout grade. D'ailleurs, les registres de dénom- 



INTRODUCTION. XU 

brement, d'après lesquels Timpôt est perçu, ne méritent aucune 
confiance. Un fait notoire, dont les missionnaires ont été plu- 
sieors fois témoins, c'est que les employés des mandarins, lors- 
([ails viennent dans les villages pour dresser les listes officielles, 
oflt Fimpudence de fixer publiquement la somme que devra leur 
payer quiconque ne veut pas être inscrit. Ordinairement c'est une 
lÂiredecent ou cent cinquante sapèques (deux ou trois francs). 
S'il s'agit de Tinscription sur les rôles de Farmée, il en coûte 
00 peu plus pour y échapper ; mais avec de Targent ou en vient 
Cernent à bout. 

Les provisions des magasins publics n'existent que sur les 
livres de compte. Dans le voisinage immédiat de la capitale, les 
arsenaux sont un peu fournis. Un fort, pris par les Américains 
lors de leur expédition (juin 1871), renfermait une cinquan- 
taine de canons de fabrique chinoise, se chargeant par la culasse, 
n y avait aussi des cuirasses et des casques en toile de coton de 
quarante épaisseurs, impénétrables aux sabres ou baïonnettes, 
el qu'une balle conique seule peut percer. Mais les arsenaux de 
province n'ont ni effets d'habillement, ni munitions, ni une arme 
ee bon état. Tout a été vendu par les employés des préfectures, 
qui ont mis à la place quelques haillons et de vieilles ferrailles 
inotiles. Si par hasard un mandarin honnête essaye quelques 
efforts pour remédier à ces dilapidations, tous les employés 
s ooissent contre lui, son action est paralysée, et il est obligé de 
fermer les yeux et de laisser faire, ou bien d'abandonner son 
poste ; heureux encore quand il n'est pas sacrifié aux attaques 
calomnieuses qui le représentent à la cour comme un révolution- 
oaire et un ennemi de la dynastie. 

L'anecdote suivante, racontée par M. Pourthié, montre que 
cette corruption universelle part de trop haut, pour qu'il soit 
possible d*y porter remède. « L'hiver dernier (1860-61), le 
flûoistre Rim Piong-ku-i a perdu la principale autorité qui a 
passé à son cousin Kim Piong-kouk-i, homme violent et assez 
kostile à notre sainte religion. Ce dernier est parvenu au pouvoir 
par un crime d'état qui l'a rendu très-impopulaire, et qui tôt ou 
tard peut lui coûter cher. Quoique beau-frère du roi, il n'avait 
pas assez d'argent pour acheter le poste de premier ministre, 
car ici cette dignité se vend comme tous les autres mandarinats. 
La .seule différence est que les lettrés achètent les mandarinats 
irdinairesau ministre en faveur, tandis que celui-ci achète sa 
pbce aux eunuques. Notre petite Majesté coréenne est, comme 
«MIS savez, dans le même état qu'étaient jadis nos rois fainéants. 



XLll 1?(TR0DUGTI0K. 

Le ministre en faveur est le maire du palais de la Corée, mais il 
doit, à son tour, compter avec d'autres maires du palais, en ce 
sens qu'il ne peut s'élever à cette dignité, ni la consei*ver, que 
par la faveur des eunuques de la cour. Ces derniers, hommes 
méprisés et méprisables, généralement petits de taille, rachi- 
tiques, et d*une intelligence très-bornée, séjournent seuls avec 
les nombreuses concubines royales et les servantes du palais, 
dans rintérieur de la résidence royale. Les ministres et man- 
darins qui ont à parler au roi, entrent dans une salle d'audience 
donnant sur une cour extérieure ; les soldats et autres gardes do 
palais sont consignés extérieurement. Les eunuques seuls servent 
de près le roi, ou plutôt le roi n'a habituellement pour société 
que les femmes et les eunuques. 

a Mais la cour coréenne est très-pauvre, le trésor de l'Etat 
est plus pauvre encore; les eunuques et leurs compagnes les 
concubines royales et servantes du palais s'en ressenliraient, s'ils 
n'avaient la ressource de se faire payer la place de premier minis- 
tre, et même de temps en temps quelques autres dignités. Il faut 
donc que le personnage au pouvoir accumule don sur don, et ras- 
sasie, chaque jour, toutes ces sangsues avides ; mais surtout lors- 
qu'il s'agit de gagner leur faveur non encore obtenue, de grandes, 
d'énormes sommes sont nécessaires. Or Kim Piong-kouk-i avait 
beau vendre très-cher quelques mandarinats, et revendiquer le 
monopole du gen-seng, il ne pouvait acquérir assez d'argent 
pour acheter tous les individus que le ministre Kim Piong-ku-i 
comblait de richesses. Au milieu de l'hiver dernier, un homme 
qui devait tout ce qu'il était et tout ce qu'il avait à ce même 
Kim Piong-ku-i, alla trouver Kim Piong-kouk-i et lui demanda 
s'il ne voulait pas saisir le pouvoir suprême. « Je ne demande 
pas mieux, » répondit le beau-frère du roi, « mais l'argent seul 
« peut me le procurer et je n'en ai pas assez. — Si vous me dou- 
ce nez la charge de faire rentrer les impôts du midi du royaume, je 
« réponds de vous procurer la somme nécessaire. — Volontiers, » 
dit le ministre, et aussitôt il prit ses mesures en conséquence. 
Les impôts des provinces du Midi consistent surtout en riz, 
que Ton transporte par mer à la capitale. Notre homme ayant 
ramassé tout ce riz et l'ayant chargé sur des barques, fit voile 
vers la Chine, ou il le vendit à un prix quadruple de ce qu'il 
aurait valu en Corée. A son retour, il acheta de nouveau la 
quantité de riz nécessaire pour payer les impôts. La difîérence 
du prix a sufli au beau-frère du roi pour gagner la faveur du 
troupeau d'eunuques et de femmes qui remplissent le palais; il a 



IlITRODUGTION. XUII 

fût destituer son coDCurrent, et s*est emparé de toute I*autorité. 
L'exportation quelconque des céréales est un crime qui emporte 
la peine capitale ; à plus forte raison, la vente du riz payé en 
impôt pour Tentretien du roi est un énorme crime d'Etat ; enfin, 
cette fraude a été cause qu'une année de disette est devenue, pour 
phsieurs provinces, une année de véritable famine. Mais que lui 
importe? Tant qu'il sera puissant et riche, personne n'osera lui 
defloander compte de ses actes. » 



Le tableau suivant des divisions administratives , civiles et 
nulitaires, est extrait du traité de géographie qui a le plus de 
TOgue en Corée. Il a été corrigé, vers 1850, d'après les docu- 
ments officiels publiés par le gouvernement. Les villes y sont 
dassées par rang d'importance, selon le grade du mandarin 
qui les gouverne. 

« Le royaume a, de l'est à l'ouest, 1,280 lys; du nord au 
sud, 3,998. Il est divisé en huit provinces nommées : Kieng-keî, 
Tsiong-tsieng, Tsien-la, Kieng-sang, Kang-ouen, Hoang-haï, 
Ham-kieng, et Pieng-an. 

« La ville directement à l'est de la capitale est Nieng-haï, 
à 745 lys, dans la province de Kieng-sang. La ville directement 
i l'ouest est Tsiang-ien à 525 lys, dans la province de Hoang- 
kal. La ville directement au sud est Haî-nam, à 896 lys, dans la 
province de Tsien-la. La ville directement au nord est On-seng, 
à 2,10:2 lys, dans la province de Ham-kieng (1). 



I. KIENG-KEl-TO. 



« 



Cette province est bornée à l'est et au nord-est par celle 
de Kang-ouen ; au sud et au sud-est par celle de Tsiong-tsieng ; 
iQ sud-ouest par la mer (Jaune) ; à l'ouest et au nord-ouest par 
la province de Hoang-haï. 



(i) On coup d'œil sur la carte montre que celte orientation n*est qu'ap- 
proiimalive* 



XLIV 



IlITRODUGTION. 



« Han-iang sa capitale, et capitale de tout le royaume, est 
divisée en S arrondissements. Celui du Centre renferme 8 quar- 
tiers, celui de TEst 12, celui du Sud 11, celui de TOuestS, et 
celui du Nord 10 : en tout 49 quartiers. 

« La province de Kieng-keï renferme 36 districts, dont S2 
dans la province de gauche (tsoa-to), et 14 dans la province de 
droite (ou-to). Son gouverneur ou kam-sa réside à la capitale, 
mais en dehors des murs, parce qu'il a peu ou point de juri- 
diction à exercer dans la ville royale. Son hôtel est près de la 
porte de TOuest. 



Province de gauche (tsoa-to). 



Chefi-lieux de dUlrlcti. 

1. Kang-hoa (tle du môme nom), 
V. m. (1). Résidence d*un 
niou-siou. 

3. KoAicG-TSiou ou San-seng, ▼. m. 
Résidence d*un niou-fiitiu. 

3. NiE-TSIOU, 

4. SOU-OUEN ou HOA-SBNG. ▼. Ht. 

Résidence d'un niou-siou. 

5. pou-pieno, 

6. Nam-iamg. 

7. Nl-TSIEN, 

8. In-tsien, 

9. tsiouk-san, 

10. lAIfG-REUN, 

11- An-san, 

12. Alf-SRNG, 

13. KiM-PO. 
U. Ma-tien, 

15. LiONG-lN, 

16. TsiN-oui, 

17. Iang-tsien, 

18. Kem-tsien ou Si-heung, 

19. tsi-pieno, 
30. koa-tsien, 
21. Iang-seng. 
32. Iang-tsi, 



DisUoca 
de la capitale. 



130 lys. 

50 — 

170 — 

80 — 

50 — 

130 — 

130 — 

80 — 

180 — 

120 - 

62 - 

170 - 

60 — 

125 — 

80 - 

123 — 

40 - 

33 — 

150 — 

30 - 

110 - 

120 — 



Nombre 
de cantoa*. 



23 
13 

52 

15 

14 

14 

10 

17 

9 

6 

10 

8 

6 

16 

11 

4 

6 

6 

14 

14 

10 



Province de droite (ou-to). 



Chefs-lieux de dislric's. 

1. Siong-to ou Kai-seng. ▼. fll. 

capitale du royaume sous la 
dynastie précédente. Résidence 
d'un niou-siou. 

2. Pa-tsiou, 

3. Iang-tsiou, 

4. tsiang-tan. 



Distance 
de la capltalf. 



Nombre 
de ciiiiloos. 



160 lys. 

80 — 

60 — 

120 — 



17 
11 
33 
24 



Grade 
da maadaria. 



17 kieng-niek. 



pan-koan. 
mok-sa. 

pan-koan. 
l>ou-sa. 

id. 

id. 

id. 

id. 
koun-siou. 

id. 

id. 

id. 

id. 
hien-lieng. 

id. 

id. 

id. 
hien-karo. 

id. 

id. 

id. 



Grade 
du uandatin. 



kien-niek. 
mok-sa. 

id. 
pou -sa. 



(1) Ces deux lettres : ▼. m. signifient: ville murée. 



INTRODUCTION 


• 






X 


Dittanc* 


Vcmbrt 


Grade 


de !• eapllale. 


de caotoDi. 


da mandarin. 


nom)» 










170 


lys. 


(i) 


10 


siou-sa. 


120 


— 




7 


koun-siou. 


40 


^ 




8 


id. 


80 


— 




7 


id. 


145 


.~ 




4 


id. 


145 


— 




7 


id. 


100 


-« 







hien-kam. 


180 


— 




7 


id. 


150 


— 




5 


id. 


140 


~— 




5 


id. 



OHA-licos da dlitrieti. 

1 Kio-TONO. (tle du m6me nom), 

▼. m. 
6L Sak-likno, 

7. KO-IANG, 
iKlO-HA, 

I. Ka-pieng, 
10. Jihg-piuig, 
h. po-tsikn, 

Il EUII-TSIOUK, 
13. TSIKK-6ENG, 

14. Nim-TSiKNy 

Ed toot : 4 niou-siou, 1 kam-sa, 3 mok-sa, 6 pou-sa, 10 koun-siout 
4 hiea-lieng, 8 hien-kam, 1 siou-sa, i pau-koan, 2 kieng-niek. 
On compte dans celte province, en dehors de la capitale, 136,000 maisons, (â). 

SERVICE DES POSTES. 

Il y a dans cette province 6 tsal-pang (directeurs des postes) chargés de 
sanreiller les iek (stations ou relais de poste), ils résident à : 

iek. 



Ici SB, 


district de 


lang-tsiou. 


6 


fU-BOA, 


— 


Koa-tsien» 


12 


FlKRG-KOU, 


— 


lang-tsiou. 


11 


TSIOtNG-LIM, 


— 


In-tsien, 


6 


TO-OCBN, 


— 


Tsiang-tan, 


5 


KlKNG-AN, 


— 


Koang-tsiou, 


7 



1^ nombre des chevaux entretenus est de 449. 



ORGANISATION MILITAIRE. 



1 pieog-sa. Cest le gouverneur qui en remplit les fonctions. 
1 siou-sa, dans nie de Kio-tong (golfe de la capitale) . Il a surveillance de 
la marine de trois provinces. 

6 ieng-tsiang. Ce sont les mandarins de Koang-tsiou, Nam-iang, lang- 
taou, Sou-ouen, Tsiang-tan et Tsiouk-san, qui en font les fonctions. 

4 tsioung-koun, dont un près du gouverneur, et un dans chacune des 
Tilles de Koang-tsiou, Sou-ouen et Siong-to. 

5 kam-mok-koan. 

7 piei-t&iang. 

Le nombre des soldats est de : 106,573. 

II. TSIONG-TSIENG-TO. 

« Cette province est bornée au nord-est par celles de Rang- 
ooen et de Kieng-sang ; au sud-est par celles de Kieng-sang et 
de Tsien-la ; au sud par celle deTsien-la ; à Touest, sud-ouest et 
nord-ouest par la mer (Jaune) ; au nord par la province de 
lieng-keî. 



(1) Dont 130 lys par terre et 50 par mer. 

(3) C*est le chiffre inscrit dans les listes officielles. Mais, en Corée même, 
loot le monde s*accorde à dire que ces chiffres méritent très-peu de con- 
isDce. 



xLvin 



INTRODUCTION. 



Ck«flb-lku et tfistrictf . 



6. PO-UNG, ▼. HU 

7. Nak-an, 

8. soon-tsiamg, 

0. TsiAlfG-PIKlfOy 
10. NiOlfG-TAM, 

11. koang-ung, ▼. : 

13. Okhloa, 

13. KoD-RiEi, ▼. m. 

14. KOK-SENG, 

is. ook-pong, 

16. Im-sil, 

17. TsuiiG-sion, 

18. Tsilf-AN, 

19. TOIIG-POK, 

90. Hoa-soun, 
31. Hkung-iang, ▼. 



de la calcule. 

851 lys. 

786 — 

636 - 

706 — 

536 — 

821 — 

666 — 

766 — 

676 — 

688 — 

576 — 

651 — 

586 — 

736 — 

756 — 

896 — 

Province de droite (ou-to). 



de cmioOT. 

18 

6 
16 

9 

13 

6 

7 

8 

8 
18 

7 
13 
11 

3 
13 



I. 



3. 



4. 

5. 

6. 

7. 

8. 

9. 
10. 
11. 
13. 
13. 
14. 
15. 
16. 
17. 
18. 
19. 
30. 
31. 
32. 
33. 
34. 
35. 
36. 
37. 
38. 



Ckef»-lieux de «ii»uicU. 

TsiKif-Tsiou, ▼. m. capitale de 
la province et résidence du 
kam-sa. 

Na-tsiou, ▼. m. 

TsiEi-TSiou (gnindelledusud)(l), 
▼. m. R^idence d*un mok-sa 
qui est gouverneur de file. 

KoA!<G-TSion, V. m, 

Tsiang-beng, 

mod-tsiou, 

RlB-SAN, 
U-SAlf, 

Ko-pou, V. ■§. 

LlENG-AM, V. ■§. 
LlENG-KOANG, V. ■§. 

TsiK-TO, (Ile du même nom), v. m. 

Keum-sa!!, 

Tsm-SAïf, 

KlM-TIEI, 
NlM-PI, V. ■§. 

Matc-kibicg, V. m. 
Keim-kou, 
KA^G-TSin, V. ». 

NlONG>Al«. V. m. 

Ham-iel, 

Pou-a:i, 
Ham-piexg, 

iLO>SA!f, 

Tai-ln, 
Oi-iou, V . ». 

HAM-PIE5G, 

Hecg-tee. 



Distance ÏCombre 

de la capitale. de eaaiotta. 



506 lys 
740 — 



1936 
736 
880 
^0 
436 
450 

aoo 

810 
710 
1036 
486 
456 
536 
490 
510 
530 
ntso 
436 
450 
570 
770 
470 
566 
560 
740 
636 



— ('* 



(3) 



36 

38 



4 
40 
15 
13 
11 
10 
18 

9 
38 
13 
13 

8 
33 
13 

6 
13 
31 

9 
30 

4 

8 
16 

8 
13 

8 



Grade 

da Bandarln. 

koun-siou. 

id. 

id. 
hien-tieng. 

id. 
bien-kam. 

id. 

id. 

id. 

id. 

id. 

id. 

id. 

id. 

id. 

id. 



Grale 
da maadafiB. 



pan-koan. 
mok'Sa. 



pan-koan. 

mok-sa. 

pou-sa. 

id. 

id. 
koun-siou. 

id. 

id. 

id. 

id. 

id. 

id. 

id. 
hien-lieng. 

id. 

id. 
hien-kam. 

id. 

id. 

id. 

id. 

id. 

id. 

id. 

id. 

îd. 



(1. Ile de Quelpaerl. 

(3; Dont 966 lys par terre et 970 par mer. 



llfTRODOCTlON. XLIX 

Ctete-UMs d» «btrielf. DIsUbm, ^Nombre ^^^* 

d« la capital*. de cantons. da mandarin. 

9. TsiiNGHnip, 996 lys. 8 hien-kam. 

ai. Ko-TSiANG, T. m. 640 — 8 id. 

M. MoiHTSiANG, ▼. m. 770 — 16 id. 

aHoc-AK, 796 — 13 id. 

SI Hahiam, Y. m. 800 - 12 id. 

3L Tai-tsikiig (grande tie du sud), 

Y. m. 9076 - 5 id. 

S.TsiiffG-Bi (grande tle du sud), 

▼.m. 9066 — À id. 

En tout : 1 kam-sa, À mok-sa, 7 pou-sa, 11 koun-siou, 5 hien-lieng, 
S hien-kam, 2 ]>an-koan. 
Nombre de maisons : 290,550. 

SBRVICB DBS POSTES. 

y a 6 tsalpang, résidant à : 

Sâmliki, district de Tsien-tsiou, 12 iek. 

TsiiMG-AM, — Tsiangseng, 11 — 

Pu-SA, — Tsiang-heng, 9 — 

Tsin-ouEN, — Keum-san, À — 

0-sioo, — Nam-ouen, 11 — 

EiBHG-iANG. — Koang-tsiou, 6 — 
Nombre de chevaux entretenus : 506. 

ORGANISATION MILITAIRE. 

ï pieng-sa; l*un est le gouverneur, Tautre réside à Kang-tsin. 

3 sioD-sa; l'un est le gouverneur; un autre à Soun-rien, province de 
gaoche; le troisième à Haï-nam, province de droite. 

3 ieng-tsiang, dont trois dans les villes de Soun-rien, Tsien-tsiou, Na- 
biOD, plus les deux mandarins de Oun-pong et Rie-san. 

1 tsioang-koun, près du gouverneur. 

5 kammok-koan. 

6 piei-tsiang. 

Nombre de soldats : 206,140. 



IV. KIENG-SANG-TO. 

t Cette province est bornée au nord par celle de Kang-ouen, 
ao nord-est par celle de Kang-ouen et la mer du Japon ; à Test 
u sud-est et au sud par la mer ; au sud-ouest par la mer et 
b province de Tsien-la; à Touest par la province de Tsien-la; 
ao nord-ouest par la province de Tsiong-tsieng. 

« Elle comprend 71 districts dont 40 dans la province de 
fauche et 31 dans la province de droite. Sa capitale, résidence 
da gouverneur, est Taï-kou. » 

Province de gauche (tsoa-to). 

Cbefi-lieax de districts. Distance Nombre Grtde 

de la capitjle. de cantona. du maudarln. 

1. Kieng-tsiou, ▼. m. 770 lys. 18 pou-ioun. 

1 An-tong, ▼. m. S50 — 24 taï-pou-sa. 

3. NiBNG-HAi, "f . a. 74n lys. 1 pou-sa. 

t. I. — L*ÉGLI8B DB CORÉE. d 



ITIHODOCnON. 



CMUIm <• <lftt((*i. 


DJRw* 




«. Il arluk. 


A. Miii-uwo, T. m. 


800 \ja. 


3. Tsinta-soNo, 


830 - 


8. T*i-iou.».«.capiUledelapro- 




vlncc ei résidence du kun-sa. 


680 — 


7. OUL-SAH, 




H. ToNO-BAi, ¥. m. 


930 - 


9. In-tono, 


800 - 


10. SOUN-HWO, 


470 - 


11. Tmi.-ioi, 


670 — 


li. Tsiino-TD. 


7« — 


13. iKirO-TSIiN. 


600 - 


U. Niu-TSiw.. 


400 - 


lit. lua-TsiBH, 


470 - 


la. Hkko-bai, *. M. 




17. PoUItO-KIT. 


440 - 


18. KlH<&-!UI(, 


710 - 


19. KÏ.SWO. 


600 - 


M. lE!ta-TE(, 


800 - 


9<. NiAMi-êAN, 


880 - 


±1. BAM-lAKn. 


700 — 


i\. KlONO-KORfl, 


480 - 




SM - 


«. Tmk-no-ba, ». m. 


830 - 


«U Kîi-iASO. ». M. 


fl» - 


4T. Tain-ra, 


S30 — 


«t. HiKt-rouKo, 


«80 - 


». KOVH-OUl. 


S80 - 


»K Pl>AM. 


SSO - 


31. EïKse, 


830 - 


.-li. SlN-llM... 


flSO - 


M. NisiA!.. 


5» - 


;u. nUN>l-KI, ». ». 


83» - 


3S. Un-iu ». m. 


TW — 


.%!. Tsi^NU-i.mi), 


7»1 - 


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iimtoDucnoi^ 


f. 






DiitaoM 


Nomlm 


Grade 


de la capitale. 


decastoot. 


do mandarin. 


906 


lys. 


10 


koun-siou. 


910 


— 


^ 


id. 


nom), 








936 


— 


7 


hien-Iieng. 


910 


— 


U 


id. 


760 


-~ 


1« 


hien-kam. 


798 


— . 


19 


id. 


780 


— 


4 


id. 


850 


— 


3 


id. 


390 


^ 


12 


id. 


4S0 


— 


6 


id. 


6S0 


— 


4 


id. 


660 


— 


14 


id. 


846 


— 


8 


id. 


860 


'— 


8 


id. 


886 


.» 


8 


id. 


870 


— 


8 


id. 


760 


^ 


12 


id. 


860 


~— 


14 


id. 



LI 



GMMIind« diatrtett. 

14. KOH-UlfG, ▼• m. 

15. BAF-Tsmr, 

16. If AHHiAi (lie du même 

▼. m. 

17. Ko-MHO, ▼. m. 
1& Samhu, ▼. m. 
19. Et-iiing, t. m, 

%, T8ILK>Ullf, T. m. 

M. Tsnr-HAi, ▼• m. 

S. MOUR-KUHG, 
8. HlH-T8IANGy 
14. TSi-RIBl. 
& KO-MBIG, 

SB. Tan-suig, 

n. Kai-ming, 

tt. Sa-tsibn, t. m. 

9. OnicG-TSiBif, T. m. 

90. An-by, 

3t. San-tsiekg, 

En tout : 1 kam-sa, 1 pou-ionn, 2 tal-pou-sa, 3 mok-sa, 13 pou-sa, 12 koun- 
soo, 5 hien-lieng, 34 hien-kam, 1 pan-koan. 
Le nombre des maisons est de 421.800. 

SERVICE DBS POSTES. 



u y a 11 isal-pang, résidant à : 

loQ-iOK, district de 

Ax-UYy — 

TUARG-SOUy — 

80KG-Wà, — 

tsaikhiae, — 

Sa-uun, — 

SO-TSOIf, — 

lOANG-SAN, — 

bOM-TSlBIf, — 

SiKG-HIEN, — 

TSà-ll, — 

Nombre de chevaux entretenus : 



Moun-kieng, 

An-tong, 

Sin-Iieng, 

Tsiengha, 

Sounheng, 

Ham-iang, 

Tsin-tsiou, 

Nieng'San, 

Kim-san, 

Tsieng-to, 
Tsiang-ouen. 
1,700. 



18 
10 
14 
7 
9 
18 
18 
16 
19 
13 
14 



iek. 



organisation MILITAIRE. 



3pieng-8a; Tun est le gouverneur; un aulre réside prés de ta ville de Out- 
^ dans la province de gauche, et le troisième à Tsin-tsiou, province de 
*Diie. 

Ssioihsa; Tun est dans le district de Ko-seng, province de droite, et 
s'ippeUe tong-tsiei-sa. II a autorité sur la marine des trois provinces méri- 
dionales. Ce titre a été créé pendant la guerre du Japon, en 1502, pour 
^mpenser un général qui battit les Japonais en plusieurs rencontres; il 
^li^-élevé et très-grassement rétribué. Un autre siou-sa est À Pou-san, à 
99 iys ouest dans le district de Tong-naî ; le gouverneur remplit la fonction 
<ta iroisième. 

6 ieug-tsiang, dans les villes de : An-tong, Sang-tsiou, Taï-kou, Tsin-tsiou, 
1^-tsiou, plus le mandarin de Kim-haï. 

1 tsioung-koun, près du gouverneur. 

3 luinHiu>k4[oan. 

tO piel-tsiang, la plupart dans les Iles ou sur les bords de la mer, 

iÛDre de soldats : 310,440. 



L utmamccmm. 


OUilIllO JhfcfciL 


4e teoi 


4. Mn-iAVC, ▼. WL, 


800 


5. TfmG-foiiGy 


030 


0. TAHU>o,¥.aLei|MtaledeltpfO- 




Tinee et rtsideoee dn kan-si. 


000 


7. (hJI/-SA]^ 


850 


8. Toiic-iiAi, ▼. m. 


«0 


9. Ik-'toiig, 


000 


10. SOUV-OIIG, 


470 


il. TtILHLOS, 


670 


11. TsniG-TO. 


740 


13. ISlIO-TffId. 


000 


14. Hm-niBii, 


400 


15. Inw-Tfiu^ 


410 


16. HniG-flAi, ▼. m. 


800 


17. POCHG-UT. 


440 


18. KiniG-SAii, 


710 


19. Et-sbig, 


a» 


90. IniG-TEK, 


800 


21. NUKG-SAlf, 


890 


s. Hâh-iakg. 


700 


23. IflOHG-KOHG, 


400 


24. PONGHIOA, 


30 


25. TsiKVG-HA, ▼. m. 


830 


26. Eif-IA9G, ▼. m. 


830 


27. Tsw-po, 


630 


28. Hini-pocniG, 


680 


29. Kouii-oui, 


500 


30. Pl-AH, 


550 


31. Et-iekg, 


620 


32. Sllf-LIEIIGf 


650 


33. NiEHÂK, 


5» 


34. TsiAHG-Ei, ▼. m. 


820 


35. Inf-iL, ▼. ai. 


780 


36. TSIAHG-LIECG, 


72(1 


37. NiuiG-SAïf, 


750 


38. Kbhtsiakg, 


940 


30. TSA-IK, 


730 


40. IclIG-IAlfG, 


650 



^ 




Province de draiU (ou-to). 



33 
il 
8 
9 
13 
10 
13 



23 
13 

8 
8 
5 

19 
5 
6 
6 

10 

10 
5 
6 
6 

17 

10 
9 

11 
7 
7 

10 
8 
8 
7 
7 
7 
8 



ClMf^-lieox de distrirtt. 

1. TSUXG-OUEN, ▼. ai. 

2. Sang-tsiou, ▼. Bi. 

3. SE5G-TS10U, ▼. m. 

4. Tsix-TSiou, ▼. m. 

5. Km-flAi, ▼. Bi. 

6. SlEX-SAN, ▼. ■§. 

7. Kb-tsiei (île du même nom), 

8. Ha-tofcg, 

9. Ke-TSiAifO, 

10. HaM-IANG, ▼. WÊ. 

11. TSO-KIEl, 

12. Ham-an, ▼. Bi. 

13. KlM-SAN, 



Ditrance 
de te rapitele. 

810 lys. 

490 — 

610 — 

856 — 

880 — 

560 — 

1020 — 

836 - 

720 — 

746 — 

710 — 

810 — 

570 — 



Xoa.bre 
de raaioos. 

16 
14 
40 
70 
18 
18 

6 
12 

22 
18 
11 
18 
16 



id. 
puhkoiii. 



id. 
id. 
id. 



kooii-sioa 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 



id. 
id. 
hien-km 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 
id. 



Gndr 
da «aiidariB 

taî-poo-s; 
mok*sa. 

id. 

id. 
pou-sa. 

id. 

id. 
id. 
id. 
koun-siou 
id. 
id. 
id. 



u 

Ckdli-ll«in d« dtotrlcu. 
14. KOM-IARG, ▼. m. 

iS. Hap-tsikn, 

IdlfAv-HAi (Ile du même nom), 

yr.m. 
17. I0-6SRG, ▼. mt, 
il Sav-ka, ▼. m. 
m. Et-rikng, ▼. m. 
V. Tsiix>uiiff ▼. Ml. 
il. Tsm-HAïf ▼. Ml. 

S. MoUlf-UBIlG, 
B. BAH-T8UKGf 

U. Tsi-aïKi. 

B. KO-RUNG, 

X. Tam-suig, 
Î7. Kai-ubhg, 
fi. Sa-tsikn, ▼. Ml. 

9. OUHG-TSIBN, ▼. 1 

30. AX-ET, 

3t. San-tsibng, 

En tout : i kam-sa, 1 pou-ioan, 3 tal-pou-sa, 3 mok-sa, 13 pou-sa, 12 koun- 
sioo, 5 bien-Iieng, 34 hien-kam, 1 pan-koan. 
Le nombre des maisons est de 431.900. 

SERVICB DES POSTES. 



INTRODUCnon 


f. 






DisUnee 


Nombre 


Grade 


de la cfti»iule. 


de cutoot. 


da mandarin. 


906 


lys. 


10 


koun-siou. 


910 


_ 


20 


id. 


nom). 








936 


— 


7 


hien-Iieng. 


910 


— 


14 


id. 


760 


— . 


12 


hien-kam. 


795 


— 


19 


id. 


780 


— 


4 


id. 


850 


— 


3 


id. 


390 


— 


12 


id. 


480 


— . 


6 


id. 


OSO 


-~ 


4 


id. 


660 


— 


14 


id. 


846 


— 


8 


id. 


860 


... 


8 


id. 


886 


.^ 


8 


id. 


870 


— . 


5 


id. 


760 


— 


12 


id. 


860 


— 


14 


id. 



n y a H isal-pang, résidant à : 

lOQ-KOK, district de 

Ak-iey, — 

tsiakg-sou, — 

SONG-NA, — 

tsang-itak, ^ 

Sa-uun, — 

SO-TSON, — 

hoang-san, — 

Kecm-tsien, — 

Sekg-hien, — 

TSA-IB, — 

Nombre de chevaux entretenus : 



Moun-kieng, 

An-tong, 

Sin-lieng, 

Tsieng-ha, 

Sounheng, 

Ham-iang, 

Tsin-tsiou, 

Nieng'San, 

Kim-san, 

Tsieng-to, 
Tsiang-ouen. 
1,700. 



18 
10 
14 
7 
9 
15 
15 
16 
19 
13 
14 



iek. 



ORGANISATION MILITAIRE. 

3 pieng-sa; i*un est le gouverneur; un autre réside près de la ville de Oul- 
sa, dans la province de gauche, et le troisième à Tsin-tsiou, province de 
droite. 

3siou-sa; Tun est dans le district de Ko-seng, province de droite, et 
s'appelle tong-tsiei-sa. Il a autorité sur la marine des trois provinces méri- 
fiouales. Ce titre a été créé pendant la guerre du Japon, en 1592. pour 
iteompenser un général qui battit les Japonais en plusieurs rencontres; il 
Qt Irès-élevé et très-grassement rétribué. Un autre siou-sa est à Pou-san, à 
i lys ouest dans le district de Tong-naï ; le gouverneur remplit la fonction 
h troisième. 

6 ieng-lsiang, dans les villes de : An-tong, Sang-tsiou, Taï-kou, Tsin-tsiou, 
Kieng-tsiou. plus le mandarin de Kim-haï. 

1 tsioung-koun, près du gouverneur. 

3 kam-mok-4oan. 

10 piel-tsiang, la plupart dans les lies ou sur les bords de la mer, 

!lombre de soldats : 310,440. 



uv 



INTRODUGTIOIf. 



Cbifs-ileux de diitricU, 



Dictaace 
de la capitale. 

485 lys. 

525 — 

220 — 

405 — 

455 — 

585 - 



4. Ong-tsin, ▼. M. 

5. TSIANG-IBIf, 

6. Paik-tsien, 

7. SONG-HOAt 

8. Kang-libng, 

9. eun-lioul, 

En tout : 1 kam-sa, 2 mok-sa^dont un est le pan-koan de Hai4siou, 7 pou-sa, 
7 koun-siou, 2 hien-lieng, 5 hien-kam. 
Nombre de maisons : 138,000. 



Nombre 
de eaniona. 

5 
11 
16 

8 

5 

4 



Grade 
du mandarin. 



pou-aa. 

id. 
koun-siou. 
kien-kan. 

id. 

id. 



SERVICE DES POSTES. 

Il y a 3 tsalpang, résidant à : 
Keum-kio, district de Keam-tsien, 

TsiENG-TAïf, — Hai-tsiou, 

Key-rin, — Pieng-san, 

Nombre de chevaux entretenus : 396. 

ORGANISATION MIUTAIRE. 



8 iek. 

9 — 
11 — 



2 pieng-sa; l^in est le gouverneur, l'autre réside à Hoang-tsiou. 

2 siou-sa; Tun est le gouverneur, l'autre le mandarin de Ong-tsin. 

5 ieng-tsiang ; ce sont les mandarins de Pong-san, Poung-tsien, An-ak, 
Kok-san et Pieng-san. 
1 tsioung-koun, près du gouverneur. 

3 kam-mok-koan. 
5 piel-tsiang. 

Nombre de soldats : 153,800. 

VII. HAM-KIENG-TO. 



a Celle province esl bornée an nord-esl el à Test par le 
fleuve Tou-man-kang ; au sud-est et au sud par la mer du 
Japon ; au sud-ouest par la province de Kang-ouen ; à Touest el 
au nord-ouesl par celle de Pieng-an ; au nord par les sauvages. 

« Elle comprend 24 dislricls, dont 12 dans la province sud, 
(nam-lo); el 12 dans la province nord (pouk-lo). Sa capitale esl 
Ham-heng, résidence du gouverneur. 

Province sud (nam-to). 



Gheft-Iieux de diilrlets. 


Diitance 
de la capitale. 


Nombre 
de cantons. 


Gnde 
du mandarin. 


1. Ham-heng, v. mi. capitale de la 

province et résidence du kam-sa. 

2. Ieng-heng, 

3. An-pien, 

4. POUE-TSIENG, 


820 

685 

510 

1010 


lys. 


24 
12 
25 
19 


pan-koan. 
taï-pou-sa. 
pou-aa. 
id. 


5. Tee-ouen, 


560 


— 


20 


id. 


6. TiENG-PIENG, 


770 


— 


9 


id. 


7. Kap-san, 


1275 


— 


3 


id. 


8. Sah-siou, ▼. oi. 


1365 


— 


3 


id. 


9. Tan-tsien, ▼. m. 


1205 


— . 


9 


id. 


10. TSIANG-TSIN OU HOU-TSIOU, 


1050 


.— 


5 


id. 


11. KO-OOBN, 


645 


— 


6 


koun-«iou. 


12. MOUN-TSISN, 


505 


— 


6 


id. 



inmODUCTIOIf 


• 






Province Nord (pouk-to). 






Cbefc-li«iiz d« dJttrl«to. DliUnca 


Nombre 


Grade 


de la eapiUto. 


de cantoni. 


du maDdarin 


1. KiL^iOC, ▼. m. 1385 


lys. 


7 


mok-sa. 


1 KlBNG-OinUf, ▼. Ml. tt09 


^ 


12 


pou-«a. 


3. HOI-RIBRG» ▼• s. 1935 


mm^ 


9 


id. 


4 TSOHO-SBRO, ▼• Ml. 9032 


— 


5 


id. 


s. Off^BHG, ▼. ai. 3102 


— . 


12 


id. 


1 KiniG-HSUOy ▼• m, 2342 


^ 


7 


id. 


7. POOHilXIIG, ▼. Ml. 1665 


— 


9 


id. 


8. MmiG-TSiEif , ▼. m. 1455 


— 


7 


id. 


9. MOU-SAN, T. Ml. 1840 


» 


9 


id. 


iO. KlBIG^EIfG, ▼. Ml. 1595 


•^ 


6 


pan-koan. 


H. HoNG-oUEN, T. m. 920 





6 


bien-kam. 


li Ni-siNG ou Ni-OUEN, ▼. m. 1115 





3 


id. 



LV 



En tout : 1 kam-sa, ayant titre de pou-ioun, 1 taï-pou-sa, 1 mok-sa, 
16 pou-sa, 2 koun-siou, 2 hien-kam, 2 pan-koan, dont l'un (celui de 
Kieng-seng) a titre de pou-sa. 

Nombre de maisons : 103,200. 

SERVICES DES POSTES. 

li y a 3 tsalpang, résidant à : 

Ko-SAN, district de An-pien, 12 iek. 

Kb^h, — Pouk-tsieng, 24 — 

SoihSBifO, — Tsong-seng, 22 — 

Nombre de chevaux entretenus : 792. 

ORGANISATION MILITAIRE. 

3 pieng-sa; i*un est le gouverneur ; un autre réside à Pouk-tsieng, pro- 
vince sud, et le troisième à Kieng-seng, province uord. 

3 siou-sa ; ce sont les trois pieng-sa qui en font les fonctions. 

6 ieDg-tsiang ; ce sont les mandarins de Hong-ouen, Kap-san, leng-heng, 
TaiHsieo, Sam-siou et Tek-ouen. 

1 tsioung-koun. près du gouverneur. 

3 kam-mok-koan. 

S pieUtsiang. 

Nombre de soldats : 87,170. 



VIII. PIENG-AN>TO. 



c Cette province est bornée au nord-est et à Test par celle de 
Ham-kieng ; au sud-est par celles de Ham-kieng et de Hoang- 
hai ; au sud par celle de Hoang-haï ; au sud-ouest et à Touest par 
la mer (Jaune) ; au nord-onest par le fleuve Hap-nok-kang ou 
Yalu-kiang ; au nord par le pays des sauvages. 

c Elle comprend 42 districts, dont 23 dans la province sud 
(nam-to), et 19 dans la province nord (pouk-to). Sa capitale est 
Pieng-iang, résidence du gouverneur. 



1 



V 



Tribunaux. — Prétoriens et satellites. — Prisons. — Suppliées. 



Los mandarins des districts sont les juges ordinaires poar 
lotîtes les oatises qtii rossortissent aux tribunaux civik. Quand 
une aiïairo n*a pu être réglée à Tamiable par les anciens du vil- 
lage, et que les parties s'obstinent à faire un procès, on compa- 
rait devant le mandarin qui, dans les cas ordinaires, juge sus 
appel. Si Taiïaire est très-ini(>ortante. on peut recourir an goaver- 
neur de la pro\inoo. puis au ministre compétent, et enfin au roi. 

1.0$ causes oriiuinelles sont jugées par les mandarins mili- 
tairos. Quelquoiois les mandarins civils commencent rinstni& 
tiiMK afin do bien s assurer du caractère des faits, mais toujours 
ils ronxoient r.iiYairo au\ ju^i-s militaires. Les procès com- 
monooKt près du iong-isauf . dont le tribunal esc appelé vulgai- 
romoGi tribunal dos \olours. et do là, suivant la gravité des cas, 
sont rvr.\o\is au piorf-sa ou au gouverneur de la province, pais 
à 'x yAv^'.'Sx. .*'.. :r:Vu::i'. ^'-fs criaios. Ce tribunal se compose de 
»::\;\ vv,:rs ^v.s: :\:t>. Li :r'e!i:!;rt\ rommée po4seng, est une 
o;.;: d^v,:.:;':; :v-- :r.:-:..::v- ;tx terriiis, examiner la cause, cl 
jL-riv'r.:'. ,:e ^-t* : ,: s'.:* rVrvW •;.c> i\c-\ i Iiooisê- La seconde 
o;-::. v::v:*^,-; .;*:•.;-:>;. ;>: :;-n'er d*> j-ges qui portent la seo- 
*.:• N-^^ >^r *;^ svr.;;*>.;rx • : •;.;-:>:-:*. A--i^s5->a> du tribunal des 
..•'r>f>. i .Ji :iv :jl'. x .;---;, >■ ;r:-Tir? uto cour infériearei 
ex. ,v.-^5cvt,* 1 r:.> -.rriri^v -:^ r»:!::^ corrwûonnelle; on 
' irçvl,*; NtA,MJL7f -'.s: ;i l : .-.ra-Lil I^ orLarfs a juridiction 
>a:: ^^i'îT^ .U yo- . ; ;: >i.- .--s i:Cti> ;i i-* sxii pas digni- 
u.r^rs ra:i\>^ y» i- •;> :rii::< ;■ .mw :5çti«, excepté ceux de 
r:'iSfvj;ii :i h: I^^^nj^jl^c l r :"MTt sç«:CoiI, appelé KeiiD- 
T^w. ic i:a: "•:> ï^.':K :r\> v- 1 , ■..-..•i rte^ i •^■•:;»*«i par le roii 
aMl V; i.*Vi; i,' t:i^' •> \.k-.';.tîj. "*f< :'l':ô:5, « peut seul 

* acî.'s }*i "vcc- i.M iù bi i^Sif-iiavsîc^. qwb que 
l($ t^Mçoi^ÙL^^ rVij.> ,v ;•.'•-! *ir ri>^ a ûif.1** il condamné 

wuc ."X, •:•:*? ;4.r>st :.LL-«iii. m 5» por^tssont 

* M fxjifs M TPiTp; iii> 1 v%irr Ltîcr^ ii martyre 
Shw^:?^ t>»/^!. • .7^'-s\ 71.1 iirx'*.iss « ses parents. 



INTRODUCTION. LVII 

SERVICE DES POSTES. 

Il y a 2 isalpang, résidant à : 

Tai-tomg, district de Pieng-iang, 9 iek. 

E-TsiEN, — Nieng-pien, 21 — 

Nombre de chevaux entretenus : 31i. 

ORGAlflSATION MILITAIRE. 

3 pieng-sa; Tun est le gouverneur, l'autre réside à An-tsiou. 
i sion-sa; c*est le gouverneur. 

9 ieng-tsiang ; ce sont les mandarins de : Souk-tsien, Tek-tsien, Tsioung- 
boa, Soun-tsien, Ham-tsong, Niong-tsien, Koui-seng, Ka-san et Nieng-pien. 
1 tsioug-koun, près du gouverneur. 
I kam-mok-koan. 
A piel-tsiang. 
Nombre de soldats : i74,5S8. 



LX INTRODUCTION. 

DoDDons ici quelques détails sur ces agents des tribunaux, qui, 
en Corée, exercent une si grande part d'autorité. Il y en a de 
deux espèces, ceux qui servent les mandarins civils et ceux qui sont 
attachés aux mandarins militaires ou juges criminels. Le nom 
des premiers est, dans cette histoire, traduit ordinairement par 
le mot : prétorien, parce qu'ils forment la cour ou le prétoire du 
mandarin, et sont chargés de l'assister dans Tadmlnistration. 
Les seconds, qui exercent l'emploi de nos gendarmes ou agents 
de police, et relèvent du ministère des crimes, sont appelés pro- 
prement satellites. On les confond quelquefois, parce que leurs 
attributions, quoique distinctes, les obligent souvent à agir de 
concert, et aussi parce que, dans les districts où il n'y a pas de 
juge criminel, le mandarin civil a sous la main un certain nombre 
de satellites pour faire la police. 

Dans chaque district, les prétoriens sont en assez grand 
nombre. Les six ou huit principaux portent des titres analogues 
à ceux des ministres du roi, et remplissent en petit des fonctions 
de même nature, car chaque mandarinat est organisé sur le 
modèle du gouvernement central. Ils ont ainsi beaucoup d'auto- 
rité, et souvent plus que le mandarin qui, d'habitude, tout en 
les traitant comme des valets, se laisse mener par eux. Les 
autres prétoriens sont des commis, huissiers ou domestiques 
soumis aux premiers. Tous ces prétoriens forment dans la sociétér 
comme une classe à part. Ils se marient presque toujours entre 
eux ; leurs enfants suivent la même carrière, et de génération en 
génération ils remplissent, dans le tribunal, des charges plus ou 
moins élevées, selon leur adresse à les obtenir et à s'y maintenir. 
On prétend, et ce semble avec raison, vu les circonstances, que 
sans eux il n'y a pas d'administration possible. Rompus à toute 
espèce de ruses, d'intrigues, de stratagèmes, ils s'entendent 
admirablement à pressurer le peuple et à se protéger eux-mêmes 
contre les mandarins. On les casse, on les chasse, on les injurie, 
on les roue de coups de rotin, ils savent tout supporter et restent 
aux aguets pour saisir l'occasion de rentrer en place, et quelque- 
fois même de se débarrasser des mandarins trop sévères. 

Bien qu'ils soient divisés en divers partis, cherchant mutuelle- 
ment à se supplanter, à peu près comme les grands partis poli- 
tiques des No-ron, Nam-in, etc., dont il a été question plus 
haut, ils savent oublier momentanément leurs querelles et se 
soutenir tous quand les intérêts du corps sont menacés. Un de 
leurs axiomes fondamentaux est qu'il faut toujours tromper le 
mandarin, et le mettre le moins possible au courant des affaires 



imnoDucnoN. lxi 

locales. C'est pour eux une question de vie ou de mort, car 
ta plupart n'oDt pas de paye régulière, et ceux qui en ont 
«ne, ne la peuvent toucher que très-rarement. Forcés d'une 
part de satisfaire, aux dépens du peuple, Tavidité insatiable des 
mandarins, et d'autre part, obligés de dépenser beaucoup pour 
leur entretien et celui de leurs familles, ils ne vivent que des 
fraudes et des exactions qu'ils commettent pour leur propre 
compte. S^ils laissaient connaître au mandarin les ressources 
secrètes qa'ils savent ainsi exploiter, celui-ci s'en emparerait 
immédialenient, et il ne leur resterait qu'à mourir de faim. « Si 
Ton avait le malheur, disait un jour un prétorien à l'un des 
catéchistes de Mgr Daveluy, si l'on avait le malheur de donner 
nue fois an mandarin quelque chose de très-bon, il en voudrait 
toujours, et comme nous serions dans l'impossibilité de le satis- 
faire, il nous ferait assommer. » 

L'aventure suivante, arrivée il y a quelques années dans la 
province de Kieng-keî, montre bien ce que sont les prétoriens, et 
ce qu'ils peuvent. Dans une ville assez importante fut envoyé un 
mandarin honnête et capable, qui, non content de maintenir 
énergiquement ses subordonnés dans le devoir, manifesta Tin- 
tention d'examiner et de punir toutes les malversations dont ils 
s'étaient auparavant rendus coupables. La plupart étaient gra- 
vement compromis, quelques-uns même risquaient d'être con- 
damnés à mort. Leurs ruses ordinaires, leurs intrigues, leurs 
bttx témoignages, ne pouvaient parer le coup, et Teffroi était 
grand parmi eux, quand ils apprirent que des inspecteurs royaux, 
déguisés, parcouraient alors la province. En découvrir un, le 
suivre, le surveiller fut chose facile, et ils organisèrent de suite 
leur complot. Comme il n'est pas rare que des bandits intelligents 
et audacieux se fassent passer pour e-sa ou inspecteurs royaux et 
rançonnent des districts entiers, il fallait persuader au mandarin 
que l'inspecteur dont on avait découvert la trace était de ce 
nombre, et obtenir la permission de l'arrêter. Ceux qui garrot- 
teraient l'envoyé royal seraient très-probablement mis à mort ; 
mais, en revanche, le mandarin serait certainement dégradé, en 
Tertu de ce principe que , s'il gouvernait bien , des désordres 
aussi monstrueux que l'arrestation ofKcielle d'un grand dignitaire 
seraient impossibles. Le mandarin une fois écarté, les autres 
prétoriens n'auraient plus rien k craindre. On tira au sort les 
Doms de ceux qui devaient se sacrifier pour le salut commun, et le 
soir même la pétition fut présentée au mandarin. Il refusa d'abord 
delà recevoir; mais les prétoriens ne cessant de lui répéter 



1JL1I INTRODUCnON. 

qu'il encourait une terrible responsabilité en laissant iaipiiiii vo i 
pareil imposteur, qu'eux-mêmes se garderaient bien de lui fiure i 
une telle requête s ils avaient le moindre doute, puisqa'en m 
d'erreur il y allait de leur vie, il céda après quelques joui i 
d'hésitation, et signa le mandat d'arrêt. Munis de cette pièce, : 
les prétoriens désignés par le sort se rendent le soir même dus . 
l'endroit où l'inspecteur était descendu, tombent sur lui et le i 
lient comme un criminel. Celui-ci décline son nom et sa dignitév - 
exhibe sa patente munie du sceau royal, et fait un signal qii i 
réunit de suite auprès de lui ses assesseurs et une troupe de \ 
ses valets. Les prétoriens simulent la surprise et la constemt- : 
tion ; les uns s'enfuient, les autres tombent aux pieds du magis- ; 
trat et demandent la mort en expiation du crime horrible qu'ib : 
viennent de commettre à leur insu. L'inspecteur furieux les 
laisse entre les mains de ses gens pour être assommés de coups, 
et, en grand cortège, se rend droit à la préfecture, dégrade et 
chasse le mandarin. Aucun prétorien, dit-on, ne mourut; plu- 
sieurs demeurèrent estropiés, d'autres furent exilés, mais leur 
but était atteint, et le nouveau mandarin, effrayé par l'exemple 
de son prédécesseur, se garda bien d'imiter son zèle pour li 
justice. 

Les satellites ne sont pas comme les prétoriens une classe à 
part, exerçant les mêmes fonctions comme par droit d'héritage, 
de génération en génération. Ce sont des valets que Ton recrute 
oii l'on peut, en plus ou moins grand nombre, suivant les occa- 
sions et les besoins, et qui souvent ne remplissent cet office que 
pendant quelques années ou même quelques mois. 11 n'est pas 
rare de rencontrer parmi eux des voleurs ou autres individus 
gravement compromis avec la justice, qui se font satellites pour 
s'assurer l'impunité. Dans chaque district il y a des satellites 
désignés sous différents noms, mais les plus adroits, les plus 
insolents et les plus redoutés sont ceux des tribunaux criminels 
de la préfecture de chaque province. N'ayant pas de rétribution 
fixe, ils ne vivent que de rapines, et se font donner de force, par 
les gens du peuple, tout ce qui leur plait. Les uns font le métier 
de gendarmes, d'autres servent le mandarin h la maison, d'autres 
forment son cortège quand il sort. Ils ont une adresse et une 
sagacité incroyables pour reconnaître les voleurs et autres cou- 
pables, et il est rare qu'un accusé, sérieusement recherché, 
puisse échapper longtemps à leurs perquisitions. Mais ils ne 
s'occupent guère des petits voleurs. Les prendre et les punir ne 
servirait, d'après eux, qu'à en faire de plus mauvais sujets. 



INTRODUCTION. LXIÎI 

Quant aax bandits ou voleurs proprement dits, ils sont très- 
souvent les affidés des satellites, et ceux-ci ne les livrent au 
mandarin que quand ils y sont absolument forcés. 

Dans les grandes villes, il y a toujours sous la main des satel- 
lites quelques filous responsables, payés par la police pour être 
déférés aux tribunaux quand le peuple perd patience, et que les 
mandarins menacent plus que d'habitude. Avant de les empoi- 
pier on convient d'avance des quelques méfaits, relativement 
minimes, qui seront déclarés par les satellites et avoués par les 
accusés ; sur tous les faits graves, on garde un silence profond, 
et il est rare que les vrais coupables subissent le juste châtiment 
de leurs crimes. D'ailleurs le gouvernement tolère beaucoup de 
voleurs notoires, afin d'avoir sous la main, en cas de besoin, des 
auxiliaires aussi peu scrupuleux que déterminés. A la capitale, il 
j a une bande de filous, à peu près reconnue par Tautorité, et dont 
les déprédations restent impunies. Si le propriétaire lésé peut 
iaire parvenir sa plainte au mandarin, dans les trois jours qui sui- 
vent le vol, les objets enlevés lui sont généralement rendus. Mais 
les trois jours écoulés, les voleurs deviennent maîtres de tout 
ce qui n'est pas réclamé, et le vendent à bas prix h des receleurs. 
Dans beaucoup de villages, il y a des voleurs bien connus des 
habitants et protégés par eux contre les recherches des agents du 
mandarin. Peut-être en agit-on quelquefois ainsi par une com- 
misération mal entendue, mais, le plus souvent, c'est par crainte 
de la vengeance que ces bandits ou leurs associés pourraient 
tirer de ceux qui les livreraient. 

On peut aisément conclure de tout ce qui précède, combien 
il est difficile, en Corée, d'obtenir justice quand on n'a pour soi 
que son bon droit, sans argent ni protections. En théorie, cha- 
cun peut librement s'adresser au mandarin, et lui présenter ses 
pbintes ; en fait, les accès du tribunal sont si bien gardés par 
les prétoriens ou satellites, qu'il faut, bon gré, mal gré, passer 
par leurs mains, et réussit-on à remettre directement la pétition 
dans les mains du ipandarin, qu'on n'y gagnerait rien, puisque 
parce procédé on mettrait contre soi l'influence toute-puissante 
de ses subalternes. Aussi, d'ordinaire, on s'adresse d'abord aux 
gens du tribunal, et, si l'affaire est importante, ceux-ci tiennent 
conseil, examinent ce qu'il faut déclarer, ce qu'il faut cacher, 
ce qui peut être avoué sans inconvénient, ce qui doit être nié, 
et enfin de quelle manière et sous quel point de vue il faut pré- 
senter la chose au juge. Puis, moyennant une somme plus ou 
moins ronde, ils se chargent de la réussite du procès. Bien peu 



LXIV lirrRODUCTION. 

de mandarins ont le courage de résister à Tinfluence des pré- 
toriens, ou l'adresse de déjouer leurs intrigues. 

Une autre cause d'injustice dans les tribunaux coréens, c'est 
rintervention des grands personnages. Les familles des ministres, 
des femmes du roi, des grands dignitaires, etc.. ont une foule 
de valets ou suivants, qui s'attachent à leur service gratis, et 
quelquefois même en donnant de Targent, afin d'obtenir leur 
protection. Ces individus, moyennant salaire, se font entre- 
metteurs dans mille affaires, et obtiennent de leurs maîtres des 
lettres de recommandation qu'ils présentent au mandarin. 
Celui-ci n'ose jamais résister, et la cause ainsi appuyée, quelque 
injuste qu'elle puisse être, est gagnée de droit. Il est reçu 
aujourd'hui que le créancier qui ne peut rien tirer de son débi- 
teur, n'a qu'à promettre moitié de la somme à quelque puissant 
personnage. Il en reçoit une lettre pour le mandarin, qui, sans 
examiner si la réclamation est fondée ou non, condamne le débi- 
teur et le force à payer. Le mandarin qui hésiterait en pareil 
cas, se ferait en haut lieu un ennemi acharné, et perdrait certai- 
nement sa place. 

En Corée, comme jadis dans le monde entier et comme 
aujourd'hui encore dans tous les pays qui ne sont pas chrétiens, 
le principal moyen employé pour l'instruction d'un procès cri- 
minel est la torture. Il y en a plusieurs espèces, et de plusieurs 
degrés, mais la plus terrible de toutes est précisément celle qui ne 
figure pas au nombre des supplices autorisés par la loi, c'est-à-dire 
le séjour plus ou moins long dans les prisons. Ces prisons con- 
sistent généralement en une enceinte fermée de hautes murailles, 
auxquelles s'appuient à l'intérieur des baraques en planches. 
Le milieu laissé libre forme une espèce de cour. Chaque baraque 
n'a d'autre ouverture qu'une porte très-petite, par oii la lumière 
pénètre à peine. Le froid en hiver, et la chaleur en été, y sont 
intolérables. Le sol est couvert de nattes tissées avec une paille 
grossière. « Nos chrétiens, écrit Mgr Daveluy en parlant de la 
grande persécution de 1839, étaient entassés dans ces prisons, 
au point de ne pouvoir étendre leurs jambes pour se coucher. 
Ils m'ont déclaré, unanimement, que les tourments des interro- 
gatoires sont peu de chose, en comparaison des souffrances de 
cet affreux séjour. Le sang et le pus qui sortaient de leurs plaies 
eurent bientôt pourri leurs nattes. L'infection devint insuppor- 
table, et une maladie pestilentielle enleva en quelques jours 
plusieurs d'entre eux. Mais la faim, la soif surtout, étaient pour eux 
le plus terrible des supplices, et beaucoup de ceux qui avaient 



INTRODUCTION. LXV 

coerageusement confessé la foi dans les autres tortures, se 
laissèrent vaincre par celle-ci. Deux fois par jour on leur don- 
ndt une petite écuelle de millet, de la grosseur du poing. Ils 
hrent réduits à dévorer la paille pourrie sur laquelle ils étaient 
couchés, et enfin, chose horrible à dire, ils mangèrent laver- 
mine dont la prison était tellement remplie qu'ils la prenaient 
à poignées, i» Il est juste de remarquer que Mgr Daveluy parle 
id des prisons telles qu'elles sont pour les chrétiens en temps 
de persécution, et ce serait une exagération d'appliquer ses 
paroles à toutes les prisons coréennes, et à toutes les époques. 
Néanmoins, un fait hoi*s de doute, c'est que tous les accusés, 
pûens aussi bien que chrétiens, redoutent plus la prison que les 
tortures. 

Ces tortures cependant sont quelque chose d'affreux. Le roi 
leng-tsong, qui mourut en 1776, en abolit un grand nombre, 
entre autres l'écrasement des genoux, l'application du fer rouge 
sur diverses parties du corps, l'écartement des os sur le haut du 
mollet, etc.. Il défendit aussi de marquer les voleurs sur le 
front. Pendant les persécutions, et surtout en 1839, les satellites 
livrés à eux-mêmes ont employé contre les chrélicns plusieurs 
de ces supplices prohibés. D'ailleurs, il en reste bien assez 
d'autres autorisés par la loi et par l'usage journalier des tribu- 
naux. Voici les principaux : 

1^ La planche (tsi-to-kon). On fait coucher le patient par 
terre sur le ventre, et un homme robuste saisit une planche de 
chêne très-dur, et le frappe avec force sur les jambes au-dessous 
du jarret. Cette planche est longue de quatre ou cinq pieds, 
large de six à sept pouces, épaisse d'un pouce et demi, et Tune 
de ses extrémités est taillée pour servir de manche. Après quel- 
ques coups, le sang jaillit, les chairs se détachent et volent en 
lambeaux, et au di^ème ou douzième coup, la planche résonne 
sur les os nus. Plusieurs chrétiens ont reçu jusqu'à soixante 
coups de planche dans un seul interrogatoire. 

8® La règle, les verges et les bâtons (ieng-tsang). La règle est 
une planchette longue de trois pieds, large de deux pouces, ayant 
quelques lignes seulement d'épaisseur, avec laquelle on frappe 
le patient sur le devant de la jambe. Le chiffre ordinaire des 
eoops est fixé à trente par interrogatoire, et comme l'exécuteur 
doit à chaque coup casser la règle, il y en a toujours trente de 
préparées pour chaque accusé. — Les verges sont entrelacées 
trois ou quatre ensemble, et forment des cordes avec lesquelles 
on fustige le patient, mis à nu, sur tous les membres. — Les 

T. I. — L'ÉOLISC de CORÉE. e 



XVI INTRODUCTION. 

bâlODs sont de la (aille d'un homme et plus gros que le bras. 
Quatre valets entourant raccusé, le frappent tous à la fois de la 
pointe, dans les hanches et sur les cuisses. 

3° La dislocation et la courbure des os (tsouroi-tsil). On en 
dislingue trois espèces. Le kasai-tsouroi qui consiste à lier forte- 
ment ensemble les deux genoux et les gros doigts des deux 
pieds, et à passer dans Tintervalle deux bâtons que Ton tire 
en sens contraire jusqu'à ce que les os se courbent en arc, après 
quoi on les laisse revenir lentement à leur position naturelle. Le 
tsoul-tsouroi diffère du précédent en ce qu'on lie d'abord ensem- 
ble les doigts des deux pieds, puis on place entre les jambes 
une grosse pièce de bois, et deux hommes tirant en sens contraire 
des cordes attachées à chaque genou, les rapprochent peu à peu 
jusqu'à les faire toucher. Le pal-tsouroi est la dislocation des bras. 
On les attache derrière le dos l'un contre l'autre jusqu'au-dessus 
du coude, puis avec deux gros bâtons qu'on emploie comme 
leviers, on force les épaules à se rapprocher. Après quoi l'exécu- 
teur délie les bras, et, appuyant un pied sur la poitrine, les 
ramène à lui pour remettre les os à leur place. Quand les bour- 
reaux sont habiles, ils savent comprimer les os de façon à les 
faire seulement ployer, mais s'ils sont novices et inexpérimentés, 
les os se rompent au premier coup, et la moelle s'en échappe 
avec le sang. 

4^ La suspension (hap-tsoum). On dépouille le patient de tous 
ses vêtements, on lui attache les mains derrière le dos, et on le 
suspend en l'air par les bras ; puis quatre hommes se relèvent 
pour le frapper tour à tour à coups de rotin. Au bout de quelques 
minutes, la langue couverte d'écume pend hors de la bouche, le 
visage prend une couleur violet sombre, et la mort suivrait 
immédiatement si l'on ne descendait la victime, pour la laisser 
reposer quelques instants, après quoi on recommence. Le Isou- 
tsang-tsii est une autre espèce de suspension dans laquelle le 
patient est attaché en haut par les cheveux, et agenouillé sur 
des fragments de pots cassés, tandis que les satellites placés 
de chaque côté, lui frappent les jambes à coups de bâton. 

5® Le top-tsil où sciage des jambes. Avec une corde de crin 
on serre la cuisse, et deux hommes tenant chacun un bout de cette 
corde, la tirent et la laissent aller alternativement jusqu'à ce 
qu'elle soit parvenue à l'os en rongeant les chairs. Après quoi 
on recommence un peu plus haut ou un peu plus bas. D'autres 
fois le sciage se fait avec un bâton triangulaire sur le devant des 
jambes. 



IIITRODUCTION. l.XVII 

6^ Le sam-mo-tsang ou incisions faites avec une hache ou 
oogoée en bois qui enlève des tranches de chair. 

Etc.. etc. 

L'application plus ou moins longue et plus ou moins cruelle 
de ces diverses tortures, est entièrement laissée au caprice des 
joges, qui souvent, surtout quand il s'agit de chrétiens empri- 
sonnés pour cause de religion, se livrent à des excès de rage, et 
inventent des raffinements de barbarie, à faire frémir la nature. 
Il est rare qu*après un interrogatoire suivi de pareilles tortures, 
le patient puisse se traîner ; les bourreaux le ramassent sur deux 
bltODS, et le portent, bras et jambes pendants, à la prison. Quand 
un accusé est reconnu coupable, et que malgré les supplices il 
refuse de confesser sa faute, le juge compétent porte la sentence 
de mort, et à dater de ce moment, il est défendu de le torturer 
davantage. La loi exige que le condamné, avant de subir sa sen- 
tence, la signe de sa propre main pour reconnaître la justice du 
châtiment qui lui est infligé. Les martyrs ont souvent refusé de 
signer, parce que la formule officielle de condamnation portait 
en Udots ou d'autres analogues : coupable d'avoir suivi une reli- 
gion &usse, une superstition nouvelle et odieuse, etc.. « Notre 
religion est la seule vraie, disaient-ils, nous ne pouvons attester 
qa*elle est fausse. » En pareil cas, on leur prenait la main, et on 
les faisait signer de force. 

Quand le condamné à mort est un grand dignitaire, sa sentence 
sexécute en secret, par le poison. Généralement, on fait entrer 
la victime dans une chambre extraordinaircment chaufTée, on lui 
donne une forte dose d'arsenic, et il meurt en peu de temps. 
Tous les autres coupables sont mis à mort publiquement. 

Il y a trois sortes d'exécutions solennelles : 

La première est Texécution militaire, nommée koun-moun- 
hio-siou. Elle se fait dans un lieu spécial, à Sai-nam-to, à dix lys 
de la capitale. Cet endroit est quelquefois aussi appelé No-toul, 
du nom d'un village qui se trouve non loin delà, sur les bords 
du fleuve. Le condamné y est porté sur une litière en paille. 
L'exécution doit être présidée par le général commandant Tun 
des grands établissements militaires de la capitale. Les troupes 
commencent par faire autour du patient une série de manœuvres 
et d'évolutions ; puis on lui barbouille le visage de chaux, on lui 
lie les bras derrière le dos, et, lui passant un bâton sous les 
épaules, on le promène à diverses reprises autour du lieu du sup- 
plice. Ensuite, on hisse un drapeau au sommet d'un mât, et on 
lit à haute voix la sentence avec tous ses considérants. Enfin on 



LXVIIl INTRODOCTION. 

passe une flèche, la pointe en haut, dans chaque oreille repliée ; 
on dépouille le condamné de ses vêtements jusqu'à la ceinture, 
et les soldats, courant et gesticulant autour de lui, le sabre à la 
main, font voler sa tête. 

La deuxième espèce d'exécution publique, est celle des coupa- 
bles ordinaires. Elle a lieu en dehors de la petite porte de TOuest. 
Au moment voulu, on amène devant la prison une charrette au 
milieu de laquelle est dressée une croix de six pieds ou six pieds 
et demi de haut. Le bourreau entre dans le cachot, charge le 
condamné sur ses épaules, et vient rattacher à la croix par les 
bras et les cheveux, les pieds reposant sur un escabeau. Quand 
le convoi arrive à la porte de TOuest, oii commence une pente 
très-rapide, le bourreau enlève Tescabeau par un mouvement 
subit, et le conducteur pique les bœufs qui se précipitent sur la 
descente. Gomme le chemin est raboteux et rempli de pierres, la 
charrette fait des cahots terribles, et le patient, n'étant plus sou- 
tenu que par les cheveux et les bras, reçoit à droite et à gauche 
des mouvements saccadés qui le font horriblement souffrir. Arrivé 
au lieu de Texécution, on le dépouille de ses habits, le bourreau 
le fait agenouiller, lui place un billot sous le menton, et lui 
tranche la tête. D'après la loi, un général devrait accompagner 
le cortège, mais il est rare qu'il se rende jusqu'au lieu de l'exé- 
cution. Quelquefois, quand il s'agit d'un coupable dangereux et 
que les ordres de la cour pressent, on ne remplit pas les forma- 
lités habituelles, et l'exécution à lieu à Tintérieur de la ville près 
de la porte de l'Ouest. 

Pour les rebelles et les criminels de lèse-majesté, il y a une 
troisième espèce d'exécution publique. Tout sepasse comme nous 
venons de le dire ; mais après que la tête est séparée du tronc, on 
coupe les quatre membres, qui, avec la tête et le tronc, forment 
six morceaux. Autrefois on ne se servait pas de la hache ou du 
sabre pour enlever les membres ; on les attachait à quatre bœufs 
qui, aiguillonnés en sens contraire, écartelaient le corps du 
décapité. 

L'exécution militaire n'a lieu qu'à la capitale, les deux autres 
se font aussi dans les provinces, avec cette différence que les 
patients sont conduits au lieu du supplice sans croix ni char- 
rette. 

Habituellement les corps des suppliciés sont rendus à leurs 
familles, et quand plusieurs sont exécutés à la fois, on attache au 
corps de chacun des plaques de métal ou d'autres signes parti- 
culiers pour les faire reconnaître. Quelquefois on les enterre en 



I?ITR0DUCT10If. LXIX 

secret, sans marque aucune, dans des lieux écartés, afin qu'il 
soit impossible de les retrouver. Quant aux grands criminels, 
dont le corps est coupé en six morceaux, Tusage est d'envoyer les 
membres dans les diverses provinces pour effrayer le peuple et 
décourager les conspirations. De vils satellites promènent ces lam- 
beaux bideux sur les grandes routes, et se font donner de l'argent 
par tous ceux qu'ils rencontrent. Personne n'ose leur résister, 
car ils voyagent au nom du roi, et pour une affaire d'État. 
Mgr Ferréol raconte que, pendant la persécution de 1839, les 
satellites gardaient ordinairement pendant trois jours les corps 
des martyrs pour empêcher les chrétiens de les enlever. Après 
quoi les mendiants s'en emparaient, leur attachaient une corde 
sous les bras, et les traînaient devant les maisons du voisinage. 
Les habitants épouvantés se hâtaient de donner de l'argent pour 
être délivrés au plus vite de cet affreux spectacle. Plus tard, n'y 
teoaut plus, ils supplièrent le mandarin de désigner un autre 
lieu de supplice pour les chrétiens. 



VI. ^ 

Examens publics. — Grades et dignités. — Eooles spéciales. ^ 

# 

Tout le monde sait qu*en Chine il n*y a pas, légalemeoti ^^ 
d'autre aristocratie que celle des lettrés. Dans nul autre ptjSi ^ 
on ne professe une aussi grande admiration pour la science, us ^ 
aussi haute estime pour les hommes qui la possèdent. L'élude : 
est Tunique chemin des dignités, et Tétude est accessible à tons. -^ 
Sous la dynastie actuelle, il est vrai, les Mandchoux seuls ooea^ K_ 
peut presque toutes les charges militaires de Tempire, et bi : ; 
mandarinats militaires de premier ordre sont réservés à ceux de ^ 
cette race qui ont un titre de noblesse héréditaire. Lesempereon -- 
mandchoux ont voulu ainsi contre-balancer Tinfluence desdigoi* 
laires chinois. Mais c'est la seule exception. Pour avoir droit aux 
charges les plus élevées de Tordre civil, pour obtenir les emplois, 
les places, les faveurs, il est nécessaire et il suffit d'avoir réussi 
dans les examens publics. On ne s'enquiert ni de Torigine ni de 
la fortune de celui qui a fait ses preuves de savoir. Qeux-lk seuls 
sont exclus qui ont exercé une profession réputée infamante. 
En théorie, tout individu, si pauvre et si humble qu'il soit, peut, 
s'il a conquis les hauts grades littéraires, devenir le premier man- 
darin de Tempire ; mais celui qui échoue dans les examens, fût-il 
fils d'un ministre ou d'un marchand dix fois millionnaire, est 
légalement incapable d'exercer aucune fonction publique. Sans 
doute cette loi fondamentale est très-souvent éludée en pratique, 
mais tous la reconnaissent, et elle fait la base de l'organisation 
administrative du Céleste-Empire. 

La Corée étant depuis plusieurs siècles Thumble vassale de 
la Chine, et n'ayant jamais eu de relations avec aucun autre 
peuple, ou comprend facilement l'influence puissante qu'y exer- 
cent la religion, la civilisation, les idées et les mœurs chinoises. 
Aussi trouvons-nous en Corée le même respect pour la science, 
la même vénération enthousiaste pour les grands philosophes, 
et, au moins en théorie, le même système d'examens littéraires 
pour les emplois et dignités. Les savants hors ligne sont con- 
sidérés comme les précepteurs du peuple entier, et consultés sur 



INTRODUCTION. LXXI 

toutes les matières difficiles. Les plus hautes dignités leur sont 
accessibles, et s'ils y renoncent, leur crédit n'en est que plus 
grand, et leur influence près du roi et des ministres plus réelle. 
Quand le christianisme s'introduisit en Corée, la plupart des 
néophytes étaient des docteurs célèbres, et le roi Tsieng-tsong 
a?ait pour eux une si grande considération que, malgré toutes 
les intrigues de leurs ennemis politiques et religieux, il ne 
put jamais se décider à les sacrifier. Ce ne fut qu'après sa mort 
arrivée en 1800, et pendant une minorité, que Ton réussit à les 
bire condamner à mort. 11 n*est pas rare de rencontrer, encore 
aujourd'hui, des païens amenés à la foi par la renommée scien- 
tifique et littéraire de ces premiers convertis. 

Il y a, cependant, entre la Chine et la Corée, au sujet des 
études littéraires et des examens publics, deux différences nota- 
bles. Li première est que, en Corée, les études n'ont absolument 
rien de national. Les livres qu'on lit sont des livres chinois ; la 
langue qu'on étudie est, non pas le coréen, mais le chinois ; 
l'histoire dont on s'occupe est celle de la Chine, à l'exclusion 
de celle de Corée ; les systèmes philosophiques qui trouvent des 
aieptes sont les systèmes chinois, et par une conséquence natu- 
nlle, la copie étant toujours au-dessous du modèle, les savants 
coréens sont très-loin d'avoir égalé les savants chinois. 

Une autre différence beaucoup plus importante, c'est que, 
tandis que la Chine entière est une démocratie cgalitairc sous 
on maître absolu, il y a en Corée, entre le roi et le peuple, une 
noblesse nombreuse, excessivement jalouse de ses privilèges, 
et toute-puissante pour les conserver. Le système des examens 
en Chine sort naturellement de l'état social ; en Corée, au con- 
traire, il lui est antipathique. Aussi, dans l'application, voyons- 
nous ce qui arrive toujours en pareil cas, une espèce de com- 
promis entre les influences contraires. En droit, et d'après la 
lettre de la loi, tout Coréen peut concourir aux examens, et, 
s'il gagne les grades littéraires nécessaires, être promu aux 
emplois publics ; en fait, il n'y a guère que des nobles qui se 
présentent au concours, et celui qui h son titre de licencie ou 
de docteur ne joint pas un titre de noblesse, n'obtient que diffici- 
lement quelque place insignifiante, sans aucun espoir d'avan- 
cement. 11 est inouï qu'un Coréen, même noble, ait été nommé 
à un mandarinat important, sans avoir reçu son diplôme univer- 
sitaire ; mais il est plus inouï encore, qu*avec tous les diplômes 
possibles, un Coréen non noble ait été honoré de quelque haute 
fonction admistrative ou militaire. 



LXXII I^ITRODLXTION. 

Les examens qui ont lieu dans chacune des provinces, B*<mt 
de valeur que pour les emplois subalternes des préfectures. 
Si Ton veut arriver plus haut, il faut, après avoir subi cette 
première épreuve, venir passer un autre examen à la capitale. 
On ne demande aucun certificat d'étude ; chacun étudie oii il 
veut, comme il veut, et sous le maître qui lui plaît. Les examens 
se font au nom du gouvernement, et les examinateurs sont déâ- 
gnés par le ministre, soit pour les examens littéraires propre- 
ment dits qui ouvrent la porte des emplois civils, soit pour les 
examens militaires. 

Voici comment les choses se passent habituellement. A Tépoque 
fixée, une fois par an, tous les étudiants des provinces se mettent 
en route pour la capitale. Ceux de la même ville ou du même 
district voyagent ensemble, presque toujours à pied, par bandes 
plus ou moins nombreuses. Comme ils sont soindisant convoqués 
par le roi, leur insolence n'a pas de bornes ; ils commettent 
impunément toutes sortes d'excès, et traitent les aubergistes des 
villages en peuple conquis, à ce point que leur passage est 
redouté autant que celui des mandarins et des satellites. Arrivés 
à la capitale, ils se dispersent, et chacun loge où il peut. 

Quand vient le jour du concours, le premier point est de 
s'installer dans le local désigné, lequel est assez étroit et aussi 
mal disposé que possible. En conséquence, dès la veille, chaque 
candidat fait quelques provisions, amène avec lui un ou deux 
domestiques s'il en a , et se hâte de prendre place. On peut 
imaginer l'effroyable cohue qui résulte, pendant la nuit, de la 
présence de plusieurs milliers de jeunes gens dans cet espace 
resserré et malpropre. Quelques travailleurs opiniâtres conti- 
nuent, dit-on, à étudier et à préparer leurs réponses ; d'autres 
essayent de dormir ; le plus grand nombre mangent, boivent, 
fument, chantent, crient, gesticulent, se bousculent, et font un 
tapage abominable. 

Le concours terminé, ceux qui ont obtenu des grades revêtent 
l'uniforme convenable à leur nouveau titre, puis, à cheval, accom- 
pagnés de musiciens, vont faire les visites d'étiquette aux prin- 
cipaux dignitaires de TËtat, à leurs protecteurs, aux examina* 
leurs, etc.. Cette première cérémonie terminée, en vient une 
autre qui, sans être prescrite par la loi, est néanmoins absolument 
nécessaire, si l'on veut se faire reconnaître par la noblesse, et, 
plus tard, être présenté aux charges publiques. C'est une espèce 
d'initiation ridicule qui rappelle les scènes grotesques du bap- 
tême de la ligne, et dont on trouve Tanalogue, même aujour- 



INTRODUCTION. 



Lxxni 



t. - - . 



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F» -■ m 



an 

a- 
1^ 



dliai, diiis les plus célèbres écoles et universités d'Europe. Un 
des parents ou amis du nouveau gradué, docteur lui-même, et 
appartenant au même parti politique, doit lui servir de parrain, 
et présider la cérémonie. Au jour marqué, le jeune bachelier ou 
dacteur se présente devant ce parrain, le salue, fait quelques pas 
et arrière, et s'assied. Le parrain, avec la gravité voulue, lui 
biri)oaille le visage, d'encre d'abord, puis de farine. Chacun 
desassistants vient à son tour lui faire subir la même opération. 
Tous les amis ou connaissances ayant le droit de se présenter, 
■ ont garde de manquer une aussi belle occasion. Le piquant du 
jet est de laisser croire au patient, à diverses reprises, qu'il n'y a 
pifls personne pour le tourmenter, et quand il s'est lavé, raclé, 
lettoyé, pour la dixième ou quinzième fois, d'introduire de nou- 
max personnages pour recommencer son supplice. Pendant 
Hat ce temps, les allants et venants mangent, boivent et se 
Npient aux frais de leur victime, et s'il ne s*exécute pas géné- 
msement, on le lie, on le frappe, on va même jusqu a le sus- 
pendre en l'air, pour le forcer à délier les cordons de sa bourse. 
Cest seulement après cette farce grossière, que son titre littéraire 
ett reconnu valable dans la société. 

Les grades que l'on obtient dans les concours publics sont au 
aombre de trois : tchô-si, tsio-sa, et keup-tchiei, que Ton pour- 
rait comparer à nos degrés universitaires de bachelier, licencié, 
docteur ; avec cette différence cependant qu'ils ne sont pas suc- 
(ttsifs, et que l'on peut gagner le plus élevé sans passer par les 
aitres. Il y a des docteurs (keup-tchiei) qui n'ont pas le titre de 
ieeicié (tsin-sa), et un licencié n'a pas plus de facilité qu'un 
utre iffdividu pour obtenir le diplôme de docteur. Comme par* 
tMtf Texamen comprend une composition écrite et des réponses 
traies. Les diplômes sont délivrés au nom du roi, celui de tsin-sa 
sir papier blanc, celui de keup-tchiei sur papier rouge orné de 
{Birlandes de fleurs. 

Les tsin-sa, d'après la loi et la coutume, sont surtout destinés 
à remplir les charges administratives dans les provinces. Quel- 
fies années après leur promotion, on en fait des mandarins 
erdinaires de districts, des gardiens de sépultures royales, etc. ; 
■lis ils ne peuvent prétendre aux grandes dignités du royaume. 
Les keup-tchiei ont une position à part. Ils sont comme liés 
âTÉtat, et remplissent immédiatement, de degré en degré et 
cmme à tour de rôle, les charges du palais, et les grandes 
fenctions administratives de la capitale. On les envoie assez 
novent en province comme gouverneurs, ou mandarins de 



LXXIV I>TR0Dl'CT10?i. 

grandes villes, mais ce n'est qu'en passant, et pour qQeb|M 
années. Leur place est à la capitale, dans les ininistères, et 
auprès du roi. 

Les examensniilitaires sont très-difTérentsdes examens litléraini 
proprement dits. Les nobles de hante famille ne s'y présenleil 
point, et si par hasard quelqu'un d'eux veut embrasser la ctrrièn 
militaire, il trouve moyen d'obtenir un diplôme sans passer ptr 
la formalité du concours public. Les nobles pauvres et les gem 
du peuple sont les seuls prétendants. L'examen porte sartoit 
sur le tir de Tare et les autres exercices militaires ; on y joint une 
composition littéraire insignifiante. 11 n'y a qu'un seul degré 
nommé keup-tchiei. Celui qui l'obtient peut, s'il est noble, etsil 
a d'ailleurs du talent et des protections, prétendre à tous les 
grades de Tarmée ; s'il n'est pas noble, il reste ordinairaneot 
avec sou titre seul. Tout au plus lui donnera>t-on, après des 
années d'attente, une misérable place d*o(ficier subalterne. 

Au reste, quelle qu'ait pu être autrefois la valeur des examM 
et concours publics, il est certain que cette institution estaajofl^ 
d'hui en pleine décadence. Les diplômes se donnent actuellement 
non pas aux plus savants et aux plus capables, mais aux pto 
riches, à ceux qui sont appuyés des plus puissantes protec- 
tions. Le roi Ken-tsong commença de vendre publiquement lei 
grades littéraires, aussi bien que les dignités et emplois, et, 
depuis lors, les ministres ont continué ce trafic à leur profit 
Dans le principe, il y eut des protestations et des résistances 
aujourd'hui l'usage a prévalu et personne ne réclame. Au vu e 
au su de tous, les jeunes gens qui se présentent aux concour 
annuels, achètent à des lettrés mercenaires des composition 
toutes faites, et il n'est pas rare qu'on connaisse la liste de 
futurs licenciés et docteurs même avant l'ouverture de 
examens. Les études sont abandonnées, la plupart des man 
darins ne savent presque plus lire et écrire le chinois, qc 
cependant demeure la langue ofSciellc, et les véritables lettré 
tombent dans un découragement de plus en plus profond. 

Quelques détails sur certaines écoles spéciales du gouverne 
ment compléteront les notions précédentes. 

Les études qui ont pour objet les sciences exactes, la linguis 
tique, les beaux-arts, etc., sont loin d'être en aussi gran 
honneur que les éludes littéraires et philosophiques. Peu à 
lettrés nobles s'y adonnent, et quand ils le font c'est pour eu 
affaire de pure curiosité. Elles sont l'apanage à peu prts exclus 
d'un certain nombre de familles qui forment en Corée une class 



ITITBODDCTIOIf. LXXV 

> kptrt, laqoelle étant au service du roi et des ministres, a des 
jéiiléges particuliers, et jouit d'une assez grande considération 
ans le pays. On la désigne fréquemment sous le nom de classe 
wyenne, vu sa position intermédiaire entre la noblesse et le 
fenple. Les individus de cette classe se marient ordinairement 
; fËreeox, et leurs emplois passent de génération en génération 
llenrs descendants. Gomme les nobles, ils peuvent être dégradés 
et réhabilités. Ils sont exempts de la cote personnelle et du ser- 
vice militaire ; ils ont droit de porter le bonnet des nobles, et 
Mx-ci, dans leurs relations avec eux, les traitent sur un certain 
fied d'égalité. Us sont tenus de se livrer à certaines études déter- 
lioées, et passent des examens spéciaux pour obtenir leurs 
Afférents grades comme interprètes, médecins, astronomes, etc., 
et one fois reçus dans telle ou telle partie, ils ne peuvent plus 
fisserà une autre. Avant de leur conférer des grades, on fait, 
comme pour les nobles, Texamen de leur extraction et de leur 
firenté, et leur nomination se décide par le ministre compétent, 
asNsté de deux autres dignitaires. Ils ont en outre, comme tous 
h autres Coréens, le droit de concourir aux examens publics 
nk civils, soit militaires, et, s'ils y réussissent, peuvent obtenir 
lei places de mandarins jusqu'aux degrés de mok~sa et pou-sa 
iidasivement, mais pas plus haut. La plupart des piel-tsang 
(petits mandarins militaires ou sous-lieutenants), tsiem-sa (sous- 
préfets maritimes), et pi-tsiang (secrétaires des gouverneurs et 
fiotres grands mandarins) appartiennent à la classe moyenne. 
Les fonctions exclusivement remplies par des membres de 
tttte classe, se rattachent à huit établissements ou départements 
fttincts. 

!• Le corps des interprètes. C'est le premier, le plus irapor- 
tiil, et celui dont les emplois sont le plus courus. Leurs éludes 
«it pour objet quatre langues différentes : le chinois (Tsieng- 
kak), le mandchou (Hon-hak), le mongol (Mong-hak), et le 
^ponais (Oai-hak) ; et quand ils ont reçu leur diplôme dans une 
t ces langues, ils ne peuvent plus concourir pour une autre. 
Ht a toujours un certain nombre d'interprètes avec Tambassade 
k Chine. Pour celle du Japon, qui depuis longtemps a perdu 
fcson importance, c'est un înierprèle qui fait lui-même l'office 
fimbassadeur. De plus, un autre interprète, qui a le titre de 
bin-to, réside continuellement à Tong-naï, dans le voisinage 
!• poste japonais de Fousan-kaï, pour les rapports habituels 
atre les deux peuples. 

2® Le Koan-sang-kam, ou École des sciences, subdivisé en 



LXXTI l.lTHODUCnon. 

trois branches, où Ton étudie séparémeoi l'astronomie, 
scopie, et l'art de choisir les jours favorahles. Celle éco 
que pour le service du roi. 

3° L'Ei-sa ou Ëcole de médeciDe. Il y a deux sabdl 
suivant que tes étudiants se destinent au service dn palaii 
service du public. En fait cependant, les médecins so 
l'une ou de l'autre sont également admis au palais, et [ 
aux emplois officiels. 

4" Le Sa-lsa-koan ou École des chartes, dont les élèr 
employés à la conservaliou des archives, et k la rédacti 
rapports ofliciels que le ^ouverment envoie à Péking. 

S" Le To-hoa-se ou Ecole de dessin, pour les cartes et 
et surtout pour les portraits des rois. 

6° Le Nioul-hak ou Ëcole de droit. Cet établisseni< 
annexé au tribunal des crimes. On y étudie surtout le code 
et SCS employés servent dans certains tribunaux pour ic 
aux juges la nature exacte des peines portées par la loi, i 
ou tel cas, d'après les conclusions de la procédure. 

7° Le Kiei-sa ou École de calcul, d'où sortent les com 
ministère des finances. Outre les comptes habituels de reo 
de dépenses, ils sont chargés d'évaluer les frais présun 
divers travaux publics, et quelquefois même de présidei 
exécution. 

8° Le Hem-nou-koan ou Ëcole de l'horloge. C'est U 
prend les directeurs et surveillants de l'horloge du gouverD> 
la seule qu'il y ait en Corée. C'est une machine hydrauli( 
mesure le temps, en laissant tomber des gouttes d'eau à inie 
égaux. 

On compte aussi souvent comme faisant partie de la 
IDoyenne les musiciens du palais, mais c'est à tort. Ces 
ciens forment un corps à )>arE, et d'une condition un pe 
rieure. 




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H ISTOII{E DE L'EGLISE DE COI^ËE 




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kameul hion 




nolpeal -i 



Jco-tchml hoano 



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VII. 



La langue coréenne. 



mens dont nous venons de parler se font en chi- 
)Our objet que les caractères et les livres chinois. 
*andes écoles du gouvernement, on n*étudiequela 
s sciences chinoises, tandis que la langue natio- 
ée et méprisée. Ce fait étrange s'explique par 
ys. Depuis plus de deux siècles, la Corée est lelle- 
à la Chine, que le chinois est devenu la langue 
ivernement et de la haute société coréenne. Tous 

pouvoir doivent écrire leurs rapports en chinois. 

roi et du royaume, les proclamations, les édits 
les jugements des tribunaux, les livres de science, 
i sur les monuments, les correspondances, les 
es de compte des négociants, les enseignes des 
., tout est en caractères chinois. 
;culement les lettrés et les personnes instruites, 
nombre de gens du peuple savent lire et écrire 
On les enseigne dans les familles, dans les écoles, 
fants des nobles surtout, on peut dire que c'est 
s. Il n'y a pas de dictionnaires coréens, de sorte 
^endre un mot coréen dont on ignore le sens, il 
le caractère chinois correspondant, ou s'adresser 
i le connaisse. En Chine, les livres oii les enfants 
apprendre les caractères sont imprimés en types 
le nos abécédaires. Le plus souvent, on étudie 
men-ly ou livre des mille caractères, qui date des 
1 et Hàn. En Corée on se sert des mêmes livres, 
> chaque caractère chinois se trouvent : à droite, 
n à la manière coréenne ; à gauche, le mot coréen 
La planche I, ci-jointe, est la reproduction de la 

du Tchouèn-ly, tel qu'il est employé dans les 
!S coréennes, 
nt les Coréens prononcent le chinois en fait, pour 

langue à part. Du reste, on sait que, même en 



LXXVIII INTRODUCTION. 

Chine, les habitants des diverses provinces ont une noaniëre trës- 
difTérente de parler leur langue. Les caractères sont les mêmes 
et ont le même sens pour tous, mais leur prononciation varie 
tellement que les habitants du Fokien, par exemple, ou de 
Canton, ne sont compris dans aucune autre province. II n'y a 
donc pas lieu de s'étonner que le chinois des Coréens soit 
incompréhensible aux habitants du Céleste-Empire, et que les 
deux peuples ne puissent ordinairement converser que par écrit, 
en dessinant les caractères sur le papier avec un pinceau, ou 
dans la paume de la main avec le doigt. 

Avant que la conquête chinoise eût amené Tétat actuel des 
choses, les Coréens ont-ils eu une littérature nationale? et qu'é- 
tait cette littérature ? La question est très-difficile à résoudre, 
car les anciens livres coréens, tombés dans un oubli complet, 
ont presque tous disparu. Pendant les longues années de son 
apostolat, Mgr Daveluy était parvenu h en recueillir quelques-uns 
excessivement curieux. Ils ont péri dans un incendie. Aujour- 
d'hui, on n'écrit presque plus de nouveaux livres. Quelques 
romans, quelques recueils de poésie, des histoires pourles enfants 
et les femmes, c'est h peu près tout. 

Les enfants apprennent à lire le coréen, sans s'en douter pour 
ainsi dire, par la traduction qui est donnée dans les livres élé- 
mentaires où ils étudient le chinois; mais ils ne reconnaissent 
les syllabes que par habitude, car ils ne savent pas épeler, ou 
décomposer ces syllabes en lettres distinctes. Les femmes, les 
gens de basse condition qui n'ont pas le moyen ou le temps 
d'apprendre les caractères chinois, sont forcés d'étudier les lettres 
coréennes; ils s'en servent pour leur correspondance, leurs livres 
de compte, etc.. Tous les livres de religion imprimés par les 
missionnaires sont en caractères coréens. Aussi presque tous les 
chrétiens savent lire et écrire leur langue, en lettres aphabéti- 
ques, que les enfants apprennent très-rapidement. 

Cette rareté des livres coréens, le peu de cas que les lettrés font 
de leur langue nationale, et surtout la législation barbare qui 
interdit l'accès du pays atout étranger, sous peine de mort, sont 
cause que la langue coréenne est complètement ignorée des 
orientalistes. Depuis bientôt quarante ans, il y a des mission- 
naires français en Corée ; seuls, de tous les peuples, ils ont vécu 
dans le pays, parlant et écrivant cette langue pendant de longues 
années. Et néanmoins, chose étrange ! jamais aucun savant n'a 
songé à s'adresser à eux pour avoir, à ce sujet, les notions 
exactes que seuls ils pouvaient communiquer. Il n'entre pas dans 



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H ISTOIItE DE L'EGLISE DE COI(ËE liUmàus&mm 



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INTRODUCTION. LXXIX 

lonner ici une grammaire délaiilée de celte langue, 

le est absolument inconnue en Europe, quelques 

mrront intéresser tous les lecteurs par la nou- 

\, et n'être pas inutiles aux savants de profession. 

ins le cours de notre histoire, que les missionnaires 

avec ardeur à Tétude du coréen. Mgr Daveluy 

longtemps à un dictionnaire chinois-coréen-fran- 

irlhié en avait composé un autre coréen-chinois- 

litnicolas avait fait le dictionnaire latin-coréen qui 

n||us de trente mille mots latins et près de cent mille 

Ces divers dictionnaires, ainsi qu'une grammaire 

|conimun, étaient achevés, et on travaillait au collège 

afin de conserver dans la mission un exemplaire de 

lant qu'un autre serait envoyé en France pour y 

lorsque éclata la persécution de 1866. Tout fut 

aux flammes. Depuis lors, Mgr Ridel, vicaire apos- 

»rée, et ses nouveaux confrères ont refait, en partie, 

martyrs leurs prédécesseurs, et préparé, à l'aide de 

Stiens indigènes Irès-insiruils, une grammaire et un 

de la langue coréenne. Ces ouvrages seront publiés 

5nt, si les circonstances le permettent. 

1. — Lettres, écriture, prononciation. 

- On voit dans le tableau ci-joint (planche II) que 
oréen se compose de vingt-cinq lettres : onze voyelles 
consonnes. 

voyelles, sept sont simples : a, ^, o, ou, eu, t, à; les 
s sont mouillées, c'est-à-dire précédées du son t, lequel 
avec la voyelle suivante d'une seule émission de voix: 
cm. Celte modification de son s'indique dans l'écriture 
ant le signe caractéristique de la voyelle, 
«f consonnes simples : k, n, t, /, m, p, 5, ng, ts, et 
les : tch, kh, th, ph, h. — Les quatre consonnes fc, t, 
quelquefois doublées pour indiquer un son plus sec, 
■que celui de la consonne simple, 
position et la valeur des diphlhongues est indiquée 
leaii. Nous remarquerons seulement qu'en coréen le 
fermé) ou c (ouvert) ne peut s'écrire que par une 
oe. 

les voyelles ou diphthongues peuvent commencer ou 
syllabe. Toutes les consonnes, excepté ngf, peuvent 



t^galemeiK commencer une sjlbhtc? 
lement peuvent la terminer, c'est — ^^~ftii 
on un mol ne peut finir par f» ou j->^rf 
Les sons qui manquent en rorût^*'^ mi 
français, quoique le son d'une <ies *iiphi 
un peu ; pour les consonnes : h. y àur, 
quefois k prend le son de g dur, m 
mais les Coréens ne peuvent pas pronom 
même, quoiqu'ils prononccDl irès-faien 
ils ne peuvent prononcer cette kilre, ni 
mot, ni quand elle est jointe ininit^diatei 
sonne : pour pra, tra, etc., ils soron ( obf 

Écriture. — Les lettres coréen nés. 
langues, ont deux formes : la forme on 
donnée dans le tableau (pi. Il), et i|ui seri 
mes (pi. III), et la forme cursivc ou 
rante (pi. IV). Les livres impnin<5s éi 
main, avant d'éirc décalqués sur \iac pli 
d'y rencontrer certaines lettres qui s'élt 
forme el se rapprochent de la secon J c 
Chaque ligne s'écrit de haut en bas, 
colonne perpendiculaire. On commence à 
pagination .■îe compte également de Jroi|| 
que la fin d'un livre coréen si- iroiive f" 
commencement. Quand une sylJiibe coiui 
celle voyelle initiale est loujonis pr*'-<'< 
voyelles de forme vcriicalc se phu-eiil ; 
droite des consonnes qui les précèdent ; 
horizontale se placent dessous (pi- H)- Aîi 
î [ko), ,;„ (tioii). Si la syllabe se lerraine ^- 
consonne s'écrit toujours au dessotjs de 
p {ap)^^{kak), ",' {pat)... 

— Le coréen pourrait aussi s'écrire sur "«"^ 
ù Bouche, syllabe par syllabe, comme o« '1= ''^'^ 
coréens de deux syllabes. Hais ce &vslfc*ï^e «es 
livre purcmcnl coréen. Les missionnaires «=LlVes c 
entre eux avec stcuriU', s'ëcriveni en l» ^ "«*^* " 
leurs lettres seraient inicrceptées, les i-»«^\w*' ™ 
bas, n'y verraient qu'une succession de s.~^^ \\bWs« 
Il n'y a pas, en coréen, de si^ ^^■be?- '^^ 
point, deux-points, etc.. nous v *^ ^-. ^voto^V^w 
supplée. 

Le signe abréviatif (pi. H) 



\ 




I\\\ 13ITR0DCCnO5. 

•^gaiement commencer une syllabe, mais les huit premièi 
lement peuvent la terminer, c'est-à-dire que jamais une 
ou un mot ne peut finir par ts ou par Tudc des lettres as| 
Los sons qui manquent en coréen sont : pour les voyd 
français, quoique le son d'une des dipbthongues seo n| 
un peu; pour les consonnes : 6, g dur, /\ v, j, cK d^i 
quefois k prend le son de g dur, m et p prennent le sm 
mais les Coréens ne peuvent pas prononcer les autres letti 
même, quoiqu'ils prononcent très-bien r entre deux t9 
ils ne peuvent prononcer cette lettre, ni au commenceme 
mot, ni quand elle est jointe immédiatement à une aaU 
sonne : pour pra^ ira, etc., ils seront obligés de direpîn 

Écriture, — Les lettres coréennes, comme celles de toi 
langues, ont deux formes : la forme ordinaire que noas 
donnée dans le tableau (pi. II), et qui sert pour les livres 
mes (pi. 111), et la forme cursive ou celle de récriiur 
rante (pi. IV). Les livres imprimés étant d'abord écri 
main, avant d'être décalqués sur une planche, il n'est p 
d'y rencontrer certaines lettres qui s'éloignent de la pr 
forme et se rapprochent de la seconde. 

Chaque li^me s'écrit de haut en bas, syllabe sur sylli 
colonne perpendiculaire. Un commence â droite de la pij 
pai^nnation se compte également de droite à gauche, d< 
que la lin d'un livre coréen m^ trouve là où est pour i 
commencement. Quand une syllabe commence par uiievi 
cette voyelle initiale est toujours précédée du signe : 
\oyelles de forme verticale se placent sur la môme li| 
droite des consonnes qui les précèdent ; les voyelles de 
horizontale se placent dessous (pi. II). Ainsi on écrira h 
f. h'o)'^ i.m(^*'ou). Si la syllabe se termine par une consonne 
consonne s'écrit toujours au dessous de la voyelle précà 

— Le coKvn pourrait aussi s'écrire sur une ligne horizontale, de 
À }:aucht\ syllabe lur syllabe, comme ou le voit, planche 1, pour k 
oonvns de deux s>llabes. Mais ce sysK'me n'est jamais employé dk 
li\re puri'ment ooroen. Los missiounaires et les chrétiens, pourcorroi 
oiiiro eux avec socuriti*. »*èiTiveu( en lignes 1 1 or izon taies. Lors méi 
lours loi 1res seraionl iniorcepuVs, les païens, habitués à lire de I 
l»as. u*> verraient iiuune su-XYSsiou de syllal)es incohérentes. 

Il n'y a pas. on coréen, de signes de ponctuation : vil 
jHMni. deu\-poinis, eio... nous verrons plus loin comment 
supplée. 

Le si^Mie abieviaiit ^pl. U^ indique qu'il faut répA 



INTRODUCTION. LXXXI 

superposée. S'il est écrit deux ou trois fois, c*est qu*il 
tr les deux ou les trois syllabes précédentes. 

lois euphoniques font modifier le son de telle ou telle 

rant telle ou telle initiale. Le plus souvent on n'écrit pas 

ments. Quelquefois cependant ils passent dans Técri- 

ir exemple : { finale se trouvant presque toujours élidée, 

prononciation, devant une consonne initiale, il n*est pas 

'on se permette de la supprimer en écrivant. 

rtion. — Nulle règle écrite ne peut enseigner la pro- 
ion exacte d'une langue étrangère. Cet axiome est vrai 
pour la langue coréenne, à cause des voyelles indétermi- 
eu^ d, qui représentent toutes les nuances de son, depuis 
moet, en passant par eu fermé (comme dans peu), par eu 
(comme dans peur), jusqu'à Yo ouvert (comme dans or). 
féiles se prennent aisément, en certains cas, Tune pour 
et les Coréens eux-mêmes s'y trompent. 
a des voyelles et des diphthongues brèves et longues, 
seul peut les faire reconnaître, car aucun signe particu- 
les distingue dans l'écriture. 
|eoDsonne tj ou ts a été quelquefois traduite par dj ou tch. 
l, elle a une valeur mitoyenne entre ces diverses pronon- 
\, et ne peut être représentée exactement par aucune, 
consonnes désignées dans le tableau sous le nom i'aspi- 
iraient plutôt s'appeler expirées. Le terme adéquat serait : 
crachées, car le son que produit un gosier coréen en 
lODçant ressemble à celui de l'expectoration, 
tr plus de détails, voir la planche 11. 

§ 2. — Grammaire (parties du discours). 

:, déclinaisons. — 11 y a en coréen un très-grand nombre 
ibstantifs monosyllabiques. Exemple : fc/io, nez ; tp, bouche ; 
œil ; ni, dent ; moun, porte ; kat, chapeau ; piôk, mur, etc. 
[plupart sont de deux syllabes. Exemples : saràm, homme ; 
U front ; sàtjà, lion ; kitong, colonne, etc. — Ceux de trois 
labes et plus sont presque toujours des noms composés. 
Les mots chinois abondent dans la langue coréenne. Le peuple 
I campagnes s'en sert assez peu, mais les savants, les habi- 
Ils des villes et surtout ceux de la capitale, les emploient avec 
itfasion. Ces mots suivent les règles ordinaires de la gram- 
lire coréenne. 
Les substantifs n'ont pas de genre. On indique la différence 

T. !• — L^ÉGUSE DK CORÉK. f 



LXXXII INTRODUCTION. 

des sexes par des noms différeots ; ou bien on met les m 
siou^ mâle ; am, femelle, devant le nom de Tespèce. Les p 
des animaux se désignent, suivant Tespèce, par les mots m 
atji^ etc., ajoutés au nom ordinaire. 

Les noms de métiers, professions, etc. , se forment avec la 
ticuleXrotin qui correspond à la terminaison latine atar. E\. 
ouvrage, t{-^un, ouvrier; namouy bois ; namou-koun^ bûche 
tjim^ faix, tjinv-koun^ portefaix ; norom, jeu, norom-ftotin, jeu 

Le coréen étant une des langues qu'on nomme agglutinw 
pour les distinguer des langues à flexions, n'a qu'une s 
déclinaison. Elle est formée de neuf cas, ou, si Ton veut, de 
En efTet, par une particularité assez bizarre, le nominatif a 
terminaison spéciale qui le distingue du nom pur et sin 
Voici les terminaisons des différents cas : 



Nominatif : 


• 


le, la, quidam. 


Instrumental : 


ro. 


par, quo^ quâ. 


Génitif : 


eûé, 


de, du, de la. 


Datif : 


éké^ 


à, au, à la. 


Accusatif : 


eul^ 


le, la. 


Vocatif : 


a, 


ô. 


Locatif : 




en, sur, m, ubi 


Ablatif: 


ésiÔ^ 


de, ex, a6, unA 


Déterminatif: 


eun. 


quant à. 



Ces divers cas s'ajoutent au radical du nom de la mai 
suivante : 

Lorsque le nom se termine par une voyelle, on insère ava 
terminaison de Taccusatif, la lettre euphonique r; avant 
du vocatif, la lettre t ; avant celle du déterminatif, la lettre 
ce dernier cas s'écrit alors nàn au lieu de neuriy les deux 
étant presque identiques. Ex.: 





sio^ 


bœuf. 


Nominatif : 


siO'iy 


le bœuf. 


Instrumental : 


sio^o, 


par le bœuf. 


Génitif : 


sio-eué^ 


du bœuf. 


Datif : 


siO'éké, 


au bœuf. 


Accusatif : 


sio-{ryeul. 


le bœuf. 


Vocatif : 


sto-(i)-a. 


ô bœuf. 


Locatif : 


sio-é^ 


dans, sur le bœu 


Ablatif : 


sio'ésiô. 


du bœuf. 


Déterminatif : 


siO'{nyân, 


quant au bœuf. 



Nota» — {• Si la voyelle finale est / ou Tune des diphlhoDgues foi 



INTRODUCTION. LXXXIII 

ajODte pas la terminaison du nominatif, qui, en ce cas, n'est que 

' et simple. 

3t les mots terminés en a insèrent entre cette finale et les termi- 

nelles la consonne h euphonique. Ils se déclinent alors comme 

-minés par une consonne, excepté pour le vocatif dans lequel Vh 

i le vocatif devient (i)-a, selon la règle ordinaire. 

)ms terminés par une voyelle, font quelquefois leur nominatif en 

au lieu de t, les autres cas restant les mêmes. 

le le nom se termine par une consonne autre que I, on 
ant la terminaison de Tinstrumental la lettre eupho- 
Ex. : 





saràm, 


homme. 


f: 


«arâm-t, 


rhomme. 


ital : 


8aràm'-{euyro^ 


par rhommé. 




saràm-euéj 


de rhomme. 




saràm-éké, 


à rhomme. 


• 
• 


sartfm-ew/, 


rhomme. 




saràm'-a^ 


ô homme. 




saràm-é, 


dans, sur Thomme 




sar&m-esiô, 


de rhomme. 


atif: 


sar&fï^-eun^ 


quant à Thomme. 



1» Les mots terminés en n^, insèrent quelquefois un h euphoni- 
les terminaisons casuelles, excepté au vocatif. Avec Vh eupho- 
tif est indifféremment héké ou heuéké, Tablatif hésiô ou heuésiô, 
is grand nombre des mots terminés en s et quelques-uns terminés 
ent un j ou ts euphonique avant les terminaisons des cas autres 
itif, ce qui entraîne certains changements euphoniques : inst. (i-â)- 
'èké^ accus, (syàl^ etc... 

le le mot se termine par la consonne /, la terminaison 
strumental devient par affinité lo.Ex. : 

pal^ pied, 

if : pal-i, le pied (pron. : par-i^ v. pi. II, Obs.) 

ntal : pal-lo, par, avec le pied. 

pal^eué^ du pied (prononcez : par-eue). 
, etc. 

iriel de tous les mots se forme en ajoutant la terminaison 
e décline suivant la règle précédente. Ex. : 
1, homme, saràm-teul^ les hommes, saràm-teul-i ^ 
ul-loy saràm-teul-eué^ saràm-teul'éké, etc. (Prononcez: 
eur-t, saràm-teur-'euéy saràm-teur-éké, etc.) 
remarques compléteront cet exposé des règles de la 
>on coréenne. 1° Dans un certain nombre de mots ter- 
ût par une consonne, soit par une voyelle, Tusage a rem- 
terminaison éké du datif, par la contraction kki. 2® En 



LXXXIV IWTROOUCTIOW . 

coréen, comme dans la plupart des langues agglutinatives, on 
indique certaines nuances de signification, en surajoutant les 
unes aux autres les terminaisons de divers cas. Ainsi on ren- 
contre les terminaisons composées : ké-ro (dat. instr.), kè-ro-siè 
(dat. instr. abl.), etc. 

Adjectifs. — En coréen, il n'y a pas d'adjectifs proprement 
dits. On les remplace par des substantifs ou par des verbes. 

Quand un adjectif indique la matière d'un objet, sa nature, 
son essence distincte, et quMl peut, en français, se remplacer par 
un nom au génitif, comme dans les expressions : âme humam 
(d'homme), brise printanière (de printemps), cet adjectif se 
rend en coréen par un substantif que Ton place avant le nom 
qualifié. 

Exemples : langue coréenne, isio-siôn-mal (Corée-langage) ; 
Toreille humaine, saràm-koui (homme-oreille). Le premier 
substantif reste toujours invariable, et le second seul se décline. 

Les adjectifs qualificatifs, comme: bon^ grand, puissant, sont 
remplacés par des verbes, de la manière suivante. Si Tadjectil 
est seul avec le substantif, on se sert du participe relatif passé, 
qui se place avant le substantif et demeure invariable. Si, au 
contraire, Tadjectif est Tattribut de la proposition, le verbe se 
met après, au temps voulu. 

Exemple : le verbe neutre kheu-ta signifie : être grand ; son 
participe relatif passé est kheun, qui a été grand, qui est grand. 
Les expressions : une grande maison, de grandes maisons, à une 
grande maison, etc., se diront : kheun tsip, kheun tsip-teul, 
kheun tsip-éké, etc. Si, au contraire, on veut traduire : la maison 
est grande, la maison sera grande, la maison était grande, on 
dira : tsip-i kheu ta, tsip-i kheu-ket-ta, tsip-i kheu-tôni, etc., 
en conjuguant le verbe kheu-ta dont tsip est le sujet. 

On se sert presque toujours comme adjectif du participe rela- 
tif passé, parce que la qualité existe dans Tobjet antérieurement 
à Taffirmation qu'on en fait. Avec les expressions : digne de, 
propre à, probablement, etc., on emploierait le participe relalH 
futur, parce que ces expressions impliquent une nuance de 
fu tu ri té. 

Tous les mots coréens peuvent devenir adjectifs, à l'aide def 
participes du verbe être ou du verbe faire. (Voir divers excraplef 
dans le Pater et YAve, pi. III, IV.) 

Les participes relatifs employés comme adjectifs, deviennent 
quelquefois de véritables substantifs et se déclinent comme tels 



IIITRODUGTIOIV. LXXXV 

De même que nous disons en français : un égal, les petits, etc., 
OD dira en coréen : kàtheun-éki, à un égal ; tsiôkeun-eu-ro^ par 
an petit, etc. 

Le comparatif s'exprime par les mots : td, plus, ou MI, moins, 
placés devant Tadjectif (participe ou verbe). Ex. : tô nap-ta^ 
être plus haut ; tôl peulkeun kôt^ la chose moins rouge {litt.^ 
BQoiDS rouge-étant chose). On peut employer aussi le verbe po-ta^ 
voir. Ex. : t saràm-i na po-ta kheu~ta^ cet homme est plus 
grand que moi {litt. cet homme moi voir étre-grand). — Enfin 
ffhîa peut s'employer avant les mots td et loi. Ex. : hè tàl 
po-(a tô nop-to, le soleil est plus haut que la lune {Htl. soleil 
Inné voir plus étre-haut); hè piôl po-ta tôl nop-ta^ le soleil est 
moins haut que les étoiles. 

Le superlatif relatif se rend par le mot t$%oung-é, entre, 
parmi, qui précède Tadjectif. — Ex. : moteun saràm tsioung^ 
kheik4a, être le plus grand des hommes {litt. tous hommes entre 
être-grand). 

Le superlatif absolu se forme avec les adverbes tsikeuk-hi^ 
Ms, extrêmement ; onf^ûm-t, entièrement, etc., placés devant 
Fadjectif. Ex. : tsikeuk-hi nop-ta^ très-haut {litt. extrêmement 
itre-haut). 

Noms de nombre. — La langue coréenne n'a de noms que 
pour les unités et les dizaines. 

1, hàna; 3, tout; 3, set; 4, net; 5, tasàt; 6, iôsat; 7, ilkop; 
8, iôtalp ; 9, ahop; 10, iôl. 

li, itfr-fctfna (dix-un); 12, iôl-toul (dix-deux), etc.. 

SO, seumoul; 30, siorheun; 40, maheun; 50, souin; 60, 
iimun; 70, irheun; 80, iôteun; 90, aheun. 

Les noms : cent, mille, dix mille, etc., sont tirés du chinois, 
et quand on les emploie au pluriel , leur nombre doit être 
indiqué par les noms chinois des unités. Ex. : trois cent 
ioixante-cinq ans, le mot pe/c, cent, étant chinois, on ne peut 
pas employer le mot coréen sét, trois, et dire sét-pèk; il faut 
prendre le mot chinois sam, trois, et dire sam-pèk. Ensuite, si le 
nom de la chose comptée est coréen, soixante-cinq se dira en 
coréen ; si ce nom est chinois, soixante-cinq devra être également 
en chinois ; par conséquent, selon qu'on emploiera pour le mot : 
année, Texpression coréenne Aé, ou l'expression chinoise niôn^ on 
dira : samnpèkiisioun'tasàt hè, ou bien sam-pèk-niouk-sip-o 
nifti, trois cent soixante-cinq ans. 

IjCs noms de nombres cardinaux se placent avant le mot dont 



LIIXTI INTRODDCTIOll. 

ils désirent la quantité. Exemple : ammotU-sarilm, i 
liommes. 

Ces noms employés seuls peuvent se décliner comtnetm 
autres noms ; mais, placés devant un subslaoïif pour le quai 
ils deviennent adjectifs, et par conséquent restent invariabli 

Les nombres ordinaux se forment en ajoutant aux non 
cardinaux coréens la terminaison tsè. Ex. : toul-tsè, deuiii 
ilkop-tsè^ septième. De même qu'en français on ne dit [ 
unième, en corûen on ne dit pas kàna-tsè, mais tchiSt-t 
premier. Les nombres ordinaux chinois s'obtiennent en pré 
aux nombres cardinaux le mot tiei. Ex. : tiei-sam, trois! 
liei-sip, dixième ; tiei-pék, centième. Ils s'emploient avi 
mois chinois, selon la règle expliquée plus haut. 

Les noms de nombres ordinaux précèdent le substantif el 
invariables. Employés seuls, ils peuvent se décliner. 

Pronoms. — Le coréen n'a que deux pronoms personnel: 
je, moi; et nô, tu, toi. Comme dans les autres langues 
même famille, c'est un des pronoms démonstratifs qui sert 
la troisième personne : il, lui. Le plus ordinairement empic 
lia, celui-là, celle-là, cela. 

Na etnï se dâclinent suivant la règle générale. Deux ca 
lement font exception. Le nominatif, qui se forme avec I 
minaison ka, est pour la première personne : nè-ka au 1 
na-ka ; pour la seconde : né-ka au lieu de nâ-ka. L'instruc 
de la première, personue est nal-lo, celui de la seconde est i 
Enfin, on trouve au datif, outre la forme régulière, les forme 
tractées : nè-kké, ne'-fcfce. 

Le pluriel de la première personne est : ouri, nous ; ce 
la seconde : nôheuè, vous. On emploie égalemeoi d'autre 
riels dérivés des précédents : ouri-teul, nous ; nôkeué-têui 
Tous ces pluriels .se déclinent suivant la règle générale. 

Chez toutes les nations, mais surlout dans les pays m 

pronoms pcrsonoeU est restreinl par les règles de la pirtIU 
homme du peuple, s'adressant iM/ÊÊÊBAuîa, ne ^n' 
je ou moi, il tlira, en pnrlant^^^^^^ - — ' 

forte raison nedira-l-il p"» S^ 
litre voulu, c 
(leur, eic... ! 



oun, 




Il n'y a pas de pronoi 
ce sont les pronoms 
nôheué, placés 



par position, ei 



INTROOUGTlOIf. LXXXVII 

dire qa'ils demeurent alors invariables. Le substantif 
lide et prend, le cas échéant, la marque du pluriel. 
rail également employer le pronom personnel au géni- 
par exemple : na-eué tsoé^ de moi le péché, au lieu de 
m péché. 

noms et adjectifs démonstratifs sont : i, fîo, keu, (sa, 
is signifient : ce, cet, celui, celle, ceux, celles, ces. 
e les personnes ou les choses rapprochées, et corres- 
elui-ci, ceci, etc. — tid s'emploie pour les personnes 
»es éloignées, et signifie : celui-là, cela, etc. — keu 
personne ou la chose dont on vient de parler. — tsia 
iploient avec les participes relatifs des verbes. Ex. : 
tn tsia (salut ayant fait celui), celui qui a sauvé; 
rang hànàn pa (père-mère amour faisant celui), celui 
es parents. — tsia se dit des personnes, pa se dit des 
et des choses. . 

; pronoms, quand ils ne sont pas joints à un substantif, 
it suivant la règle générale. Quand ils précèdent un 

ils deviennent adjectifs et restent invariables, 
loms et adjectifs interrogatifs sont : nout, noukou^ qui ? 
lersonnes ; moudt^ quoi? pour les choses ; Snà^ dttdn^ 
* les personnes et les choses. iSnà signifie proprement : 
mtre plusieurs {quis) ; ôti^, quel ? de quelle espèce? 
Ex. : Snà saràm tnta, quel homme est-ce? ioan-i 
m être), c'est Jean, ôttdn saràm tnta, quel homme 
éak hàn saràm-i olsipAa (mal ayant fait, mal faisant 
e), c'est un mauvais homme. Ces pronoms se déclinent 
ont employés comme pronoms, c'est-à-dire isolément, 
ijectifs, ils restent invariables, 
om réfléchi est tsakeué^ soi-même, qui se décline régu- 

On emploie aussi tsô^ tsé qui se décline comme le 
5 la seconde personne n^, ne, etc.. 

pas en coréen de pronoms relatifs, on y supplée par 
ipes relatifs joints aux substantifs ou aux pronoms 
tifs, comme nous venons de le voir. 

, conjugaison. — Il y a, en coréen, des verbes actifs et 
neutres, mais ces dénominations n'ont pas exactement 
îns que dans nos langues. Un verbe actif, en coréen, 
ui exprime une action, qu*ellc soit faite ou reçue par le 
^lle se passe en lui ou hors de lui ; ce qui inclut les 
nsitifs, intransîtifs et passifs de nos grammaires. Fatre, 



LXXXVllI INTRODUCTION. 

pâtir, dormir, sont des verbes actifs. Les verbes neutres, qni 
seraient peut-être mieux nommés verbes qualificatifs ou verbes 
adjectifs, sont ceux qui expriment une qualité ou une manière 
d'être : être grand, être beau, etc. . . 

Il suit de là que les verbes coréens n'ont pas de voix passive. 
Un y supplée par les divers modes du verbe actif, surtout pir 
les participes relatifs, ou bien par une inversion dans la cons- 
truction de la phrase. 

En revanche, les verbes coréens comptent au moins sept voix 
différentes. Outre la voix active ou verbe afiirmatif, il y a le 
verbe éventuel, le verbe interrogatif, le verbe négatif, le verbe 
honorifique, le verbe causatif, le verbe motivant, etc.. 

Comme plusieurs autres langues de la même famille, le coréen 
a deux verbes substantifs : it-ta, qui signifie Texistence pure et 
simple, et il^ta, qui signifie Tessence, la nature du sujet, it-ta 
veut dire : exister; il-ta veut dire : être telle chose. 

Les verbes composés sont excessivement nombreux. Ils se 
forment par Tunion d*un substantif et d'un verbe, ou de deux 
verbes ensemble. — Tous les noms peuvent devenir des verbes 
par Taddition du verbe il-ta, être : homnie-être, f ère-être, etc. ; 
ou du verbe hà-ta, faire : travail-faire (travailler), joie-fairt 
(se réjouir), etc. — Quand deux verbes se joignent, le premier est 
au participe passé verbal, ou gérondif passé, et le second seul 
se conjugue. C'est de cette manière que la langue coréenDe 
supplée à ces prépositions qui jouent un si grand rôle dans les 
verbes de nos langues. Ex. : apporter se traduira par les verbes 
prendre et venir : ayant pris, viens (apporte) ; emporter se 
construira de la même manière : ayant pris, va (emporte]. 

La conjugaison coréenne est d'une simplicité toute primitive. 
11 n'y a ni nombres, ni personnes. La même expression signifie : 
je fais, tu fais, il fait, nous faisons, vous faites, ils font. Si le 
sens de la phrase ne suffit pas pour indiquer le sujet, on fait pré- 
rider le verbe d'un pronom personnel. — Les modes sont : l'in- 
dicatif, l'impératif, Tinfinitif et les participes. Il n'y a pas de 
subjonctif ou optatif. 

Dans chaque forme du verbe, il faut distinguer trois choses : 
la racine, le signe du temps, la terminaison. — La racine, ou 
le radical du verbe, indique purement et simplement l'état ou 
l'action que signifie le verbe. Elle est par conséquent immuable. 
— Le signe du temps indique si cet état ou cette action a eu 
lieu auparavant, a lieu maintenant, ou aura lieu plus tard.— 
La terminaison marque la différence entre les temps principaux 



IlfTRODUCTIOIH . LXXX1X 

les temps secondaires. Elle change ordinairement avec les 
«fses voix des verbes. 

Les radicaux coréens sont de deux espèces : ceux qui rendent 
iréela consonne qui les suit immédiatement, et ceux, beau- 
p plus nombreux, qui n'exigent pas cette aspiration. La ter- 
aison de Tinfinitif, qui est ta dans ces derniers, devient, dans 
iremiers, tlia. Ex. : hà-ta, faire ; no-tha, lâcher, 
es signes de temps n'étant autres que les participes verbaux, 
iporte, avant tout, de bien déterminer ce que sont ces parti- 
s, et de les distinguer des participes relatifs. Dans nos lan- 
, le même mot joue les deux rôles ; nous disons : dominant 
dère, il garda le silence, et : Thomme dominant ses passions 
ophera. Dans le premier exemple, dominant n'est pas un 
able participe puisqu'il ne participe pas de la nature de 
xtif, ce serait plutôt une espèce de gérondif. Dans le second 
dominant joue le rôle d'adjectif, et remplace le verbe avec 
relatif. Or il y a, en coréen, deux formes différentes de 
cipes^ pour exprimer ces deux sens difTérents. Les premiers 
les participes verbaux, et les seconds les véritables parti- 
, ou participes relatifs. 

lÎDtenant, comment se forment les participes verbaux? — Le 
npe futur se forme en ajoutant au radical la particule ké 
ans les verbes en tha devient khé. Ex. : hà-ta^ faire, hà-ké, 
it faire ; no-tha, lâcher, no-khé, devant lâcher. — Le par- 
) passé se forme en ajoutant au radical Tune des voyelles 
ô. Dans les verbes en tha, cette particule devient ha ou hd 
no-tha, lâcher, no-ha, ayant lâché ; nd-tha^ placer, nd-hô, 
placé. Dans les verbes en ta, la voyelle a ou J se joint au 
il soit directement, soit à l'aide d'une lettre euphonique. 
hà'ta, faire, hà-iô, ayant fait ; tsô-ta, boiter, tsd-^, ayant 
; sin^tà, chausser, sin-d, ayant chaussé. Les verbes dont le 
al est en a, n'ajoutent rien. Ex. : tsa-ta, dormir, tsa, ayant 
1. 

3- — Les règles euphoniques à observer dans la formation du participe 
verbal, étant assez compliquées, le dictionnaire, tout en donnant les 
sa rmfinitif, indique toujours ce participe. 

n'y a pas en coréen de participe verbal du présent. C'est le 
iâlpur et simple qui en tient lieu. En effet, dès lors que la 
ièrc d'être ou l'action affirmée par le verbe n'est rapportée 
«passé, ni au futur, elle est, par cela même, au présent 
itud. Ce présent suffit pour les verbes neutres, puisqu'ils 
riment seulement un état, une manière d'être ; il suffit, par 



XCIV INTRODUCTION. 

Od voit que les règles de la civilité compliquent terriblement les 
règles de la grammaire. — 3^ Beaucoup de terminaisons sont 
usitées, pour indiquer certaines nuances de sens : l'affirmation, 
la possibilité, le doute, la probabilité, Tespérance, le repro- 
che, etc. etc.. — 3*" Enfin, il y a des terminaisons spéciales 
pour indiquer que le sens de la phrase est suspendu ou terminé, 
en un mot, pour remplacer la ponctuation. 

Ces diverses particules terminatives s'ajoutent : les unes au 
radical, les autres aux participes verbaux, d'autres à la termi- 
naison régulière, d'autres enfin à l'une ou à l'autre forme indifTé- 
remment. De plus, elles se surajoutent et s'agglutinent très-sou- 
vent les unes aux autres, pour former un sens complexe, lequel 
est la résultante des sens de chaque fragment séparé. On conçoit 
qu'avec un pareil système, applicable aux divers temps et ^ux 
diverses voix de chaque verbe, la somme de toutes les termi- 
naisons simples ou composées que peut avoir un radical s'élève 
à un chiffre énorme: Les Coréens en comptent plusieurs milliers, 
mais dans les listes qu'ils en donnent^ il faut retrancher beau- 
coup de composés qui sont, non des terminaisons, mais de véri- 
tables phrases. Ainsi, par exemple, ils comptent parmi les ter- 
minaisons des verbes le mot (té, temps (ou son locatif ttè-é), qui 
se joint aux participes relatifs pour signifier : lorsque : hàn-ttè-é, 
lorsqu'il a fait ; hàl-Uè-é, lorsqu'il fera. 

Un mot seulement des terminaisons qui constituent la ponc- 
tuation et remplacent la virgule, le point, le point et virgule, 
les deux points, signes inconnus dans l'écriture coréenne. — La 
virgule s'indique le plus ordinairement par la terminaison ko, 
quelquefois par mid, ou par io (du verbe %l~ta), ou isio (du verbe 
honorifique m-to). La conjonction : et, en coréen oa, koa^ hoa, 
les formes du vocatif a, ta, id, peuvent également indiquer une 
virgule. — Le point et virgule se rend par les terminaisons 
miô^ hàni, tm. — Les deux points sont indiqués par les termi- 
naisons a, ia^ iô d'un participe passé, lorsqu'une énumération 
doit suivre, et parla particule té, lorsqu'on va citer les paroles 
de quelqu'un. — Le point est exprimé par toutes les combi- 
naisons de particules qui se terminent en ta on ra: niray intra, 
nanita, nantota^ tota^ tosoita^ et par d'autres encore comme sio- 
sid, etc. (Voyez le JPatér et VAve Maria en coréen, pi. III et IV). 

Adverbes. — Les adverbes simples sont en assez petit nombre. 
Ex. : tô, plus; toi, moins; tto, encore; miôt, combien; man, 
seulement, etc. Ces mots ont été ou sont encore de véritables 



INTRODUCTION. XCV 

substantifs, signifiant : le plus, le moins, etc.. Parmi les 
adverbes composés, les uns sont des substantifs, adjectifs, ou 
pronoms mis au cas voulu, le plus souvent à Tablalif, au locatif 
et à instrumental. La plupart sont plutôt des locutions adver- 
biales. Ex. : ônà'Uè (quel temps) quand ? ; tiô-ttè (ce temps-là), 
dernièrement ; tsion-é (dans le devant) , avant ; hou-^é (dans 
l'arrière), après ; iô-keué, ici ; xô-heui-siô^ d'ici ; tiô-keué^ là; 
tiô-kené sid, de là ; tt(hhan^ aussi ; han-katsi-rOy ensemble ; ôttô- 
khé, comment ; etc. Les autres adverbes composés se forment 
des verbes neutres en ajoutant au radical i, At, kei, kheiy Ex. : 
polk'i, évidemment; kateuk-hi, pleinement; kheu-ket^ grande- 
ment; etc. 

Postposttions. — Elles tiennent lieu de nos prépositions. Les 
principales sont celles qui servent pour la déclinaison, il y en a 
une ou deux autres. Ex. : Aiiri, avec. Les Coréens en comptent un 
certain nombre, qui sont en réalité des locutions postpositives. 
Ex. : po-ta, en comparaison de {liit. voir) ; isoung-é^ dans, 
parmi; tV/fdfta, par ; oui-hàiay pour. Ces deux dernières sont des 
participes verbaux qui gouvernent Taccusatif. 

Conjonctions. — La conjonction et se traduit par oa quand le 
mot précédent finit par une consonne , par hoa lorsqu'il finit 
par une voyelle. Souvent aussi on emploie ko, seul ou avec le 
radical M du verbe faire : hà-ko. Ces particules étant plutôt des 
participes continuatifs que de véritables conjonctions, se placent 
après le mot, et doivent être répétées après chacun des mots ou 
des propositions que l'on veut relier ensemble. Ex. : kenl-sseu-ko 
tsèk'po'ko, écrire-et lire-et. Les autres conjonctions sont : Aofc, 
ou; manàn, mais; pirok^ quoique, etc.. On rencontre aussi 
des locutions conjonctives. Ex. : iônkoro, donc {litt. par le être 
ainsi). 

Interjections. — Les principales sont : éfco, hélas ! ; é, é, fi ! ; 
ana, iôpo, eh \;ia, holà ! etc.... On peut aussi rattacher aux 
interjections les deux formes ordinaires de l'affirmation : onta, oui 
(du supérieur à l'inférieur), te, oui (de l'inférieur au supérieur). 

§ 3. — Grammaire (syntaxe;. 

Le principe fondamental de la syntaxe coréenne est celui-ci : 
le mot qui gouverne est invariablement placé après le mot qui 
est gouverné. D'où il suit que : — dans la déclinaison, la pré- 
position indiquant le cas change de place, et devient postposition 



XCVI INTRODUCTION. 

parce qu'elle gouverne le nom; — le nom au génilif précède 
celui qui le gouverne ; — l'adjectif ou participe relatif précède 
le nom auquel il se rattache ; — l'adverbe précède le verbe ; 
— le substantif précède le verbe par lequel il est gouverné, etc.. 
La forme invariable d'une phrase coréenne est donc : 1^ le sujet 
précédé de tous ses attributs, s'il en a ; 3° le régime indirect au 
cas voulu, précédé également de ses attributs ; 3^ le régime direct 
précédé de tout ce qui s'y rattache ; 4® enfin le verbe, précédé des 
adverbes, etc., lequel termine nécessairement la phrase. 

Cette règle générale sera suffisamment complétée par les obser- 
vations suivantes. 

Souvent on omet le signe du pluriel, surtout dans le langage 
ordinaire de la conservation. Ex. : seumou saràm, vingt hommes, 
pour seumou saràm-teul. 

On omet aussi volontiers le signe du génitif. Ex. : naniou-nôp, 
feuille d'arbre {litt, arbre-feuille), au lieu de namou-eué nôp. 
Dans les mots tirés du chinois, cette exception devient la règle 
absolue. Ex : thiôn-tsiou-kiông^ prière du maître du ciel {litt, 
ciel-maître-prière) 

Quand divers noms sont reliés par des conjonctions, le dernier 
seul prend le signe du cas, les autres restant invariables. Ex : 
nakoui-^a màl-koa kè-éké tsouôttàpnàita^ j'ai donné à l'âne, au 
cheval et au chien. 

Les mots chinois sont très-employés, à l'exclusion des mois 
coréens, par les gens de la haute classe et par les habitants des 
villes; les paysans eux-mêmes s'en servent quelquefois. En pareil 
cas, les adjectifs, noms de nombre, adverbes, etc., qui accom- 
pagnent un substantif ou un verbe chinois, doivent aussi être 
chinois. Jamais on ne met un adjectif coréen à un nom chinois, 
et réciproquement. 

Quand plusieurs adjectifs se rapportent à un seul sujet, le 
dernier adjectif seul prend la forme ordinaire (participe relatif) ; 
les autres sont au radical avec la conjonction fco. Ex : kôm-ko 
heuê-ko peulk-ko pheur-àn pit. Les couleurs : noire, blanche, 
rouge et bleue. 

Dans uneénumération, contrairement à nos idées de politesse, 
le pronom je ou ynoi se met le premier. Ex. : na-hàko apôtsi- 
hàko ôrnôni-hâko tong-sàing-hàko nounim-hàko aki-hàko tsal- 
teuritta. Ce qui signifie littéralement moi-et, père-el, mère-et, 
frère-et, sœur-et, petit enfant-et, bien (portants) être. 

Quand les termes d'une énuraération sont des verbes h Tinfi- 
nitif, le dernier seul se conjugue, les autres sont au radical suivi 



INTRODUCTION. XCYU 

de la conjonction ko. Ex : pallo-to ssao-ko^ soneuro-to ssao-ko 
niro^to ssaoat-ta. Us ont combattu des pieds, des mains et des 
dents. {LiU. par pied aussi combattre-et, par main aussi corn* 
battre-et, par dent aussi ils ont combattu). 

Généralement les choses inanimées ne peuvent pas être le sujet 
d'un verbe. En pareil cas, on tourne la phrase d'une autre manière. 

Quoique les verbes actifs gouvernent Taccusatif, le signe de ce 
cas est très-souvent omis après les régimes directs, surtout en 
conversation. 

S 4. — A QUELLE FAMILLE APPARTIENT LA LANGUE CORÉENNE ? 

Dans la classification des langues, l'élément fondamental est 
la ressemblance ou la diversité de structure grammaticale. La 
ressemblance ou la diversité des mots n'a qu*une importance 
très-secondaire. Or toutes les règles dont nous venons de donner 
un résumé, démontrent d'une manière évidente que le coréen 
appartient à cette famille de langues que Ton nomme généra- 
lement : mongoles, oural-altaïques, touraniennes, etc., et qui 
serait mieux caractérisée par le terme : scythiques ou tartares, 
puisque les mots : Scythes^ chez les anciens, et Tartares^ chez 
les modernes, ont toujours servi à désigner l'ensemble des 
peuples de la haute Asie. 

Quels sont en effet les principaux caractères des langues tar- 
tares, par contradistinction avec les langues indo-européennes? 

Les langues indo-européennes ont des mots de genre diffé- 
rent non-seulement pour les êtres vivants, dans lesquels existe la 
distinction de sexe, mais aussi pour les êtres inanimés et pour 
les idées abstraites ; dans les langues tartares, au contraire, les 
noms sont tous neutres ou plutôt n'ont point de genre. 

Les langues indo-européennes ont diverses déclinaisons pour 
les noms singuliers ; le pluriel y est toujours distinct et se décline 
d'une manière différente ; les terminaisons des cas, quelle qu^ait 
été leur origine primitive, sont devenues des changements ou 
flexions du mot lui-même, d'où leur nom de langues à flexions. 
Dans les langues tartares il n'y a qu'une seule déclinaison ; les 
cas se forment par l'addition de postpositions qui restent dis- 
liDctes et séparables du nom ; le pluriel est indiqué par une par- 
ticule spéciale jointe au radical, à laquelle s'ajoutent pour la 
déclinaison les mêmes postpositions qu'au singulier; enfin, par 
une ressemblance curieuse, la postposition du datif est carac- 
térisée dans un certain nombre de ces langues par la gutturale k. 
qui se trouve dans les langues du sud de Tlnde comme en coréen. 

T. I. ^ L'ÉGUSE de CORÉE. g 



XCVIll ]!ITRODUCTlO?i. 

Les langues indo-européennes ont des adjectifs qui se dé 
nent comme les substantifs, et s'accordent avec eux en genre, 
nombre et en cas. Dans les langues tartares, les adjectirsp 
prement dits sont très-rares, et toujours invariables ; les» 
ou verbes de qualité et de relation qui tiennent leur place, 
deviennent adjectifs par leur position avant le substantif, u 
comme tels, invariables. 

Les langues indo-européennes ont des pronoms pour lesti 
personnes. Les langues tarlares , surtout les plus primitif 
manquent du pronom de la troisième personne qu'elles reoq 
cent par un pronom démonstratif. 

Les langues indo-européennes sont toutes abondamment pi 
vues de pronoms relatifs. Dans la plupart des langues tarti 
on ne trouve pas de trace de Texistenee de ces pronoms 
on les remplace par des participes relatifs, qui incluent en 
seul mot ridée exprimée par le verbe et Fidée de relation. 

Dans les conjugaisons variées des langues indo-européen 
les divers modes, temps ou personnes sont indiqués par 
changements ou flexions du verbe lui-même. Dans les lanj 
tartares. Tunique conjugaison se forme par voie agglutinât 
en ajoutant ou surajoutant des particules qui restent touji 
distinctes. 

Les prépositions séparées, ou préfixées aux noms et aux ve 
pour en modifier le sens, jouent un grand rôle dans les lanj 
indo-européennes. Les langues tartares remplacent les pH 
sitions isolées qui indiquent un rapport quelconque par desp 
positions, et ne forment des verbes composés qu a Taide de n 
ou d'autres verbes. 

Les langues indo-européennes ont toutes la voix passive n 
lièrement conjuguée, avec des terminaisons différentes de Tac 
elles manquent de verbes négatifs, qu'elles remplacent par 
négation distincte employée adverbialement. Dans les lanj 
tartares qui ont le passif, il se forme par l'addition au rad 
d'une particule spéciale à laquelle se joignent les terminais 
de la conjugaison ordinaire. Dans les autres, la voix pas 
manque absolument. En revanche, l'existence de verbes négi 
disiiacts, et d'une voix négative commune à tous les verl 
80DC des particularités spéciales aux langues tartares. 

Enfin, pour ne pis prolonger inutilement cette comparai! 
dans les langues indo-européennes, le mot qui gouverne pré( 
fénéralement le mot qui est gouverné, au lieu que dans toi 
les langues tartares, il est invariablement placé après. 



INTRODUCTION. XCIX 

ignés caractéristiques des langues tartares^ que nous 
lumérer, nous les retrouvons tous sans exception dans 
ire coréenne ; donc le coréen appartient à la famille 
s tartares. Le fait est hors de doute. Maintenant, à 
>e de cette famille se rattache-t-il plus particulière- 
; une question qui devra être éclaircie plus tard, lors 
ication de la grammaire et du dictionnaire. Un fait 
l'il n'est pas inutile de noter en passant, c'est la 
ce entre la grammaire coréenne et la grammaire des 
ividiennes, ou langues du sud de Flnde. Dans beau- 
s, les règles sont, non-seulement analogues, mais 
La ressemblance entre certains mots coréens et dra- 
st pas moins frappante. L'étude approfondie de ces 
(Itérait un grand jour sur quelques points importants 
i primitive des peuples indous, et sur diverses ques- 
graphiques encore peu connues. 



VIII 



État scK-ial. — Différentes classes. — Noblesse. — Peuple. — Esclaves. 



li y a cinq siècles, dans les premiers temps de la dynastie 
actuelle, la société coréenne était divisée en deux classes seule- 
ment ; les nobles, et les serfs ou esclaves. Les nobles étaient 
les partisans du fondateur de la dynastie, ceux qui l'avaient 
aidé à s'asseoir sur le trône, et qui, en récompense, avaient 
obtenu les richesses, les honneurs, et le droit exclusif de posséder 
les dignités et de remplir les fonctions publiques. La masse de 
la population, placée sous leur autorité, se composait de serfs 
attachés k la glèbe, et d'esclaves. Les descendants de ces premiers 
nobles, et ceux de quelques autres personnes qui à diverses 
époques rendirent aux rois des services signalés, forment encore 
actuellement Taristocratie coréenne. Mais par la force naturelle 
des choses, il est arrivé pour les serfs, ce qui s'est vu en Europe 
pendant le moyen âge; le plus grand nombre ont, peu h peu, 
conquis leur liberté, et ont formé, avec le temps, le peuple de 
laboureurs, soldats, marchands, artisans, etc., tel qu'il existe 
de nos jours. De sorte qu'il y a maintenant en Corée trois classes 
distinctes, subdivisées en diverses catégories : les nobles, les gens 
du peuple, et les esclaves proprement dits. Ces derniers sont en 
assez petit nombre. 

La noblesse est héréditaire, et comme les emplois et dignités 
sont le patrimoine à peu près exclusif des nobles, chaque famille 
conserve avec une précaution jalouse ses tables généalogiques, 
ainsi que des listes complètes, détaillées, et fréquemment révi- 
sées de chacun de ses membres vivants. Ceux-ci ont grand 
soin d'entretenir des relations suivies entre eux, et avec le 
représentant de la branche principale de leur race,afin de trouver 
appui et protection en cas de besoin. 

Autrefois et pendant plusieurs siècles, la loi ne reconnaissait 
comme nobles que les descendants légitimes des familles aristo- 
cratiques. Il n'y avait d'exception que pour les bâtards des rois 
qui toujours ont été traités comme nobles de droit. Mais depuis 
plus d'un siècle, les enfants naturels des nobles, qui jadis 



INTRODUCnOIf. C 

formaient une classe à part et très-inférieure « sont devenus 
tellement nombreux et puissants, qu'ils ont peu à peu usurpé tous 
les privilèges des véritables nobles. En 1851, un décret royal a 
renversé les dernières barrières qui les séparaient des enfants 
légitimes, en leur reconnaissant, comme à ceux-ci, le droit de 
parvenir à presque toutes les dignités du royaume. Quelques-unes 
sont encore exceptées, par un reste de respect pour les anciennes 
coutumes, mais l'exception ne peut tarder à disparaître complè- 
tement. Néanmoins, les vrais nobles conservent toujours au fond 
du cœur un grand mépris pour ces parvenus, mépris qui se 
manifeste assez fréquemment, bien que, dans les relations ordi- 
naires de la vie, ils soient obligés de les traiter avec toutes les 
formes habituelles du respect et de Tétiquette. 

Le dévergondage des mœurs n'a pas été la seule cause de 
cette révolution importante dans les coutumes de Taristocratie 
coréenne. Les luttes violentes entre les partis politiques, et par 
suite l'avantage énorme pour les grandes familles d'avoir le plus 
possible de partisans, y ont puissamment contribué. Les bâtards 
nobles, quoiqu'ils se marient généralement sans distinction de 
partis civils, sout toujours comptés comme appartenant à la 
famille de leurs pères respectifs. C'est cette famille qui les pousse 
dans les emplois, les protège contre les mandarins criminels 
quand ils ont commis quelque délit, et en retour, ces hommes 
naturellement frondeurs, audacieux et turbulents, lui prêtent 
un puissant concours en temps de troubles et de commotions 
politiques. 

Tous les nobles ont certains privilèges communs, tels que 
celui de ne pas être inscrits sur les rôles de l'armée, celui de 
l'inviolabilité pour leurs personnes et leurs demeures, celui de 
porter chez eux le bonnet de crin qui est le signe distinctif de 
leur rang, etc. Cependant, il y a dans la noblesse divers degrés 
plus ou moins élevés. Les familles de ceux qui ont rendu à l'état 
quelque service signalé, ou accompli quelque grand acte de 
dévouement à la personne du roi, ou acquis une réputation 
exceptionnelle de science, de piété filiale, etc., sont beaucoup 
plus influentes que les autres, etaccaparent les principales charges 
de la cour. Les princes du sang et leurs descendants ont, en tant 
qu'ils appartiennent à la famille royale, des titres honorifiques 
très-fastueux, mais jamais d'emplois importants. Les rois de 
Corée, comme tous les rois absolus, sont trop jaloux de leur 
autorité, et trop soupçonneux de complots vrais ou faux, pour 
leor laisser la moisire participation à l'exercice du pouvoir. 




ai IRTRODUCTIOII. 

li en est de même pour les parents des reines. La première femme 
du roi est toujours choisie dans quelque grande famille, et par 
le fait de son mariage avec le souverain, son père et ses frères 
obtiennent de hautes dignités, quelquefois même des emplois 
lucratifs, mais presque jamais de fonctions qui leur donnent une 
autorité réelle. Ce n'est que par des voies indirectes, par Tinfluence 
des reines, par toutes sortes d'intrigues, ou bien en temps de 
minorité de Théritier du trône, qu'ils exercent une influence plus 
ou moins puissante. 

La noblesse se perd de diverses manières, par jugement, par 
mésalliance, par prescription. Quand un noble quelconque est 
exécuté comme coupable de rébellion ou de lèse-majesté, ses 
parents, ses enfants, et les membres de sa famille à un degré 
assez éloigné, sont tous dégradés, privés de leurs emplois et de 
leurs titres de noblesse, et relégués au rang des gens du peuple. 
Quand un noble épouse en légitime mariage une veuve ou une 
esclave, ses descendants perdent à peu près tous les privilèges de 
leur caste, et Taccès des emplois leur est fermé. De même, quand 
une famille noble a été exclue de toute espèce d'emplois publics 
pendant un temps considérable, ses titres sont par le fait même 
annulés, et les tribunaux lui refusent les privilèges de son rang. 

L'aristocratie coréenne est relativement la plus puissante et 
la plus orgueilleuse de l'univers. Dans d'autres pays, le souve- 
rain, la magistrature, les corporations diverses, sont des forces 
qui maintiennent la noblesse dans ses limites, et contrebalancent 
son pouvoir. En Corée, les nobles sont si nombreux, et malgré 
leurs querelles intestines, savent si bien s'unir pour conserver et 
augmenter les privilèges de leur caste, que ni le peuple, ni les 
mandarins, ni le roi lui-même ne peuvent lutter contre leur 
autorité. Un noble de haut rang, soutenu par un certain nombre 
de familles puissantes, peut faire casser les ministres, et braver 
le roi dans son palais. Le gouverneur ou mandarin qui s'aviserait 
de punir un noble haut placé et bien protégé, serait infaillible- 
ment destitué. 

Le noble coréen agit partout en maître et en tyran. Qu'un 
grand seigneur n'ait pas d'argent, il envoie ses valets saisir un 
marchand ou un laboureur. Si celui-ci s'exécute de bonne grâce, 
on le relâche ; sinon il est conduit dans la maison du noble, 
emprisonné, privé d'aliments, et battu jusqu'à ce qu'il ait payé 
la somme qu'on lui demande. Les plus honnêtes de ces nobles 
déguisent leurs vols sous forme d'emprunts plus ou moins volon- 
taires, mais personne ne s'y trompe, car ils ne rendent jamais 



INTRODUCTION. CUI 

ce qu'ils ont emprunté. Quand ils achètent à un homme de 
peuple un champ ou une maison, ils se dispensent le plus souvent 
de payer, et il n'y a pas un mandarin capable d'arrêter ce brigan- 
dage. 

D'après la loi et les coutumes, on doit à un noble quel qu'il 
soit, riche ou pauvre, savant ou ignorant, toutes les marques 
possibles de respect. Nul n'ose approcher de sa personne, et le 
satellite qui oserait mettre la main sur lui, même par erreur, 
serait sévèrement puni. Sa demeure est un lieu sacré ; entrer 
même dans la cour serait un crime, excepté pour les femmes, 
qui, de quelque rang ou quelque condition qu'elles soient, 
peuvent pénétrer partout. Un homme du peuple qui voyage à 
cheval doit mettre pied à terre en longeant la maison d'un noble. 
Dans les auberges, on n'ose ni l'interroger, ni même le regarder ; 
on ne peut fumer devant lui, et on est tenu de lui laisser la meil- 
leure place, et de se gêner pour qu'il soit à son aise. En route, 
un noble à cheval fait descendre tous les cavaliers plébéiens ; 
ordinairement ils le font d'eux-mêmes, mais au besoin on les 
presse à coups de bâton, et s'ils résistent, on les culbute de force 
dans la poussière ou dans la boue. Un noble ne peut aller seul 
à cheval ; il lui faut un valet pour conduire l'animal parla bride, 
et, selon ses moyens, un ou plusieurs suivants. Aussi va-t-il tou- 
jours au pas, sans trotter ou galoper jamais. 

Les nobles sont très-pointilleux sur toutes leurs prérogatives, 
et quelquefois se vengent cruellement du moindre manque de 
respect. On cite le fait suivant d'un d'entre eux qui, réduit à la 
misère et pauvrement vêtu, passait dans le voisinage d'une pré- 
fecture. Quatre satellites, lancés à la recherche d'un voleur, le 
rencontrèrent, conçurent quelques soupçons à sa mine, et lui 
demandèrent assez cavalièrement s'il ne serait point leur homme. 
« Oui, répondit-il, et si vous voulez m'accompagner à ma 
maison, je vous indiquerai mes complices, et vous montrerai le 
lieu où sont cachés les objets volés. » Les satellites le suivirent, 
mais à peine arrivé chez lui, le noble appelant ses esclaves et 
quelques amis, les fit saisir, et après les avoir roués de coups, fit 
crever les deux yeux h trois d'entre eux, et un œil au quatrième, 
et les renvoya en leur criant : « Voilà pour vous apprendre à y 
voir plus clair une autre fois, je vous laisse un œil afin que vous 
puissiez retourner chez le mandarin. » 11 va sans dire qqe cet 
acte de barbarie sauvage est demeuré impuni. De semblables 
exemples ne sont pas rares, aussi le peuple, surtout dans les 
campagnes, redoute les nobles comme le feu. On effraye les 



civ irrrRODCcnoN. 

enfants en leur disant que le noble vient ; on les menace de cet être 
malfaisant, comme en France on les menace de Croquemitaine. 
Le plus souvent, leurs injustices et leurs insolences sont subies 
avec une résignation stupide; mais chez beaucoup d'hommes du 
peuple, elles font naître et entretiennent une haine sourde et 
vivace qui, à la première occasion favorable, amènera de san- 
glantes représailles. 

Depuis la fondation de la dynastie actuelle, et par conséquent 
depuis Torigine de Taristocratie coréenne telle qu'elle existe 
aujourd'hui, on compte seize ou dix-sept générations. Aussi, le 
nombre des nobles, qui tout d'abord était considérable, s'est-il 
multiplié dans des proportions énormes. C'est là aujourd'hui la 
grande plaie de ce pays; c'est delà surtout que viennent les abus 
dont nous avons parlé. Car, en même temps que la caste aristo- 
cratique est devenue plus puissante, un plus grand nombre de ses 
membres, tombés dans un dénûment absolu, sont réduits à vivre 
de pillage et d'exactions. En effet, il est absolument impossible 
de donner à tous des dignités et des emplois ; tous cependant 
les recherchent, tous dès Tenfance se préparent aux examens qui 
doivent leur en faciliter l'accès , et presque tous n'ont aucun 
autre moyen de vivre. Trop fiers pour gagner honnêtement leur 
subsistance, par le commerce, Tagriculture, ou quelque travail 
manuel, ils végètent dans la misère et l'intrigue, criblés de 
dettes, attendant toujours que quelque petit emploi leur arrive, 
se pliant à toutes les bassesses pour l'obtenir, et s'ils ne peuvent 
réussir, finissant par mourir de faim. Les missionnaires en 
ont connu qui ne mangeaient de riz qu'une fois tous les trois 
ou quatre jours, passaient les hivers les plus rudes sans feu, 
et presque sans habits, et cependant refusaient obstinément de 
se livrer à quelque travail qui, tout en leur procurant une 
certaine aisance, les eût fait déroger à leur noblesse, et les eût 
rendus inhabiles aux fonctions de mandarin. Les nobles chré- 
tiens qui, depuis les dernières persécutions surtout, obtiennent 
très-difficilement des charges publiques, sont les plus malheu- 
reux de tous. Quelques-uns ont essayé de se faire laboureurs, 
mais ne connaissant pas le métier, et n'ayant pas la force que 
donne la longue habitude des travaux du corps, ils peuvent à 
peine suffire à leurs plus pressants besoins. 

Quand un noble parvient à quelque emploi, il est obligé de 
pourvoir à l'entretien de tousses parents, mêmeles plus éloignés. 
Par cela seul qu'il est mandarin, les mœurs et l'usage constant 
du pays lui font un devoir de soutenir tous les membres de sa 



INTRODUCnO?». CV 

famille, et s'il ne montre pas assez d'empressement, les plus 
avides mettent en usage divers moyens de se procurer de Targent 
à ses dépens. Le plus souvent, ils se présentent chez un des rece- 
veurs subalternes du mandarin, pendant Tabsence de celui-ci, 
et demandent une somme quelconque. Naturellement, le receveur 
proteste qu'il n'a pas en caisse une seule sapèque ; on le menace, 
on lui lie les bras et les jambes, on le suspend au plafond par les 
poignets, on lui inflige une rude bastonnade, et on parvient à lui 
extorquer l'argent demandé. Plus tard, le mandarin apprend 
raiïaire, mais il est obligé de fermer les yeux sur un acte de 
pillage, qu'il a peut-être commis lui-même avant d'être fonc- 
tionnaire, ou qu'il est prêt à commettre demain, s'il perd sa 
place. 

Les emplois publics étant, pour la noblesse coréenne, la seule 
carrière honorable et souvent le seul moyen de vivre, on com- 
prend aisément quelle nuée de flatteurs, de parasites, de pétition- 
naires, de candidats malheureux, d'<acheteurs de places, doivent 
encombrer jour et nuit les salons des ministres et autres grands 
dignitaires de qui dépendent les nominations. Cette foule de 
mendiants avides spécule sur leurs passions, flatte leur orgueil, 
et met constamment enjeu, avec plus ou moins de succès, mais 
toujours sans le moindre scrupule, toutes les intrigues, toutes les 
flatteries, toutes les caresses, toutes les ruses dont la bassesse 
humaine est capable. 

M. Pourthié, l'un des missionnaires martyrisés en 1866, s'est 
amusé à décrire en détail, dans une de ses lettres, l'espèce la 
plus commune de ces solliciteurs, ceux qu'on appelle moun-kaik. 
Son récit, quoiqu'un peu long, met si bien en relief divers aspects 
intéressants du caractère coréen, que nous le donnons tout entier. 

« Le moun-kaik, comme l'indique son nom, est un hôte qui 
a ses entrées dans les salons extérieurs ; mais on applique plus 
spécialement cette dénomination aux individus pauvres et dé- 
sœuvrés, qui vont passer leurs journées dans les maisons des 
grands, et qui, k force de ramper et de prodiguer leurs services, 
parviennent à recevoir, en récompense, quelque dignité. Il y a 
différentes catégories de moun-kaik, selon le degré de noblesse 
ou les prétentions. Autres sont ceux qui hantent le palais du roi, 
autres ceux qui entourent un petit mandarin ; mais tous se 
ressemblent. 

« Dès que le moun-kaik a trouvé un prétexte plausible pour 
s'introduire chez le ministre, le mandarin, ou le noble dont il 
convoite la faveur, un soin unique le préoccupe : c'est celui de 




GVl INTRODUCTION. 

conoaitre à fond le caractère, les penchants et les caprices de 
son protecteur, et de gagner ses bonnes grâces a force d'esprit, 
de souplesse et de protestations de dévouement. Il étudie avec 
soin les goûts dominants du cercle qu'il fréquente, et faisant 
bonne contenance contre mauvaise fortune, il s'y plie avec une 
adresse incomparable. Il est tour à tour causeur, lorsqu'il aurait 
plus d'envie de se taire, content et radieux lorsque le mauvais 
état de sa famille et de ses finances l'accable de tristesse, emporté 
et furieux, triste et en pleurs lorsque son cœur est dominé par 
les sentiments du bonheur et de la joie. Sa femme et ses enfants 
succomberaient-ils aux tourments de la faim, lui-même passe- 
rait-il de longues journées à jeun, il faut néanmoins qu'arrivé 
dans les salons, il rie avec ceux qui rient, joue avec ceux qui 
jouent ; il faut qu'il compose et chante des vei*s sur le vin, les 
festins et les plaisirs. C'est pour lui un devoir de n'avoir ni 
manières, ni couleurs, ni tempérament à lui propres. L'air 
joyeux ou affligé, passionné ou calme, vivant ou abattu, qui se 
voit sur les traits de son maître, doit être réfléchi sur les siens 
comme dans un miroir. Il ne doit être qu'une copie^ et plus la 
copie est fidèle, plus ses .chances augmentent. 

« A une complaisance sans bornes, le moun-kaik doit joindre 
un assortiment complet de tout ce que l'on nomme talents de 
société. C'est toujours lui qui se met en avant pour ranimer la 
gaieté de la compagnie, soutenir et intéresser la conversation. 
Répertoire vivant de toutes les histoires et de toutes les fables, il 
s'ingénie à raconter souvent et avec intérêt ; il connaît le premier 
toutes les nouvelles de la province et de la capitale, toutes les 
anecdotes de la cour, tous les scandales, tous les accidents. Il 
est, auprès des dignitaires, la renommée aux cent bouches, un 
véritable journal ambulant. Il pénètre tous les desseins, les plans 
secrets, les intrigues des différents partis ; il compte sur ses 
doigts le nombre, le nom, la position et les chances de tous les 
mandarins qui montent et descendent dans l'échelle des faveurs 
du gouvernement ; il récite avec aisance le catalogue universel 
et l'état financier de tous les nobles du royaume. 

« Nouveau Janus au double visage, sans conscience, et vrai 
caméléon de la politique, le moun-kaik a soin d'exposer sa belle 
face au soleil levant de la faveur. Toutes ses gentillesses sont 
exclusivement pour le côté d'où peuvent venir les dignités ; mais 
à tout ce qui lui est inutile, ou hostile, ou inférieur, il laisse 
voir une âme basse et cupide, uniquement gouvernée par les 
instincts du plus froid égoïsme. Il tourne avec la fortune, flattant 



INTRODUCTION. CVII 

ceux qu'elle flatte, laissant de côté ceux qu'elle abandonne, cal- 
culant toujours s'il est de son intérêt de se montrer raide ou 
souple, avare ou généreux, traître ou fidèle. Mettre la division 
là où elle le sert, séparer les parents et les amis, susciter des 
haines et des inimitiés mortelles entre les familles au pouvoir, 
faire tour à tour agir les ressorts de la vérité et du mensonge, 
de la louange et de la calomnie, du dévouement et de l'ingra* 
titude, tels sont ses moyens d'action les plus habituels. 

« Sachant qu'en Corée le cœur des grands ne s'épanouit que 
lorsqu'on repait leurs yeux de la vue des sapèques, il est à la 
quête de tous les gens en procès, de tous les criminels, de tous 
les ambitieux de bas étage , leur offre son entremise et leur 
promet son crédit, moyennant une bonne somme pour lui-même, 
et une plus grosse encore pour le mattre dont il doit faire inter- 
venir la puissance. L'argent une fois payé, les rustres, par son 
aide, deviennent grands docteurs, les roturiers nobles, les 
criminels innocents, les voleurs magistrats ; bref, il n'y a pas 
de difficultés que le moun-kaik et l'argent ne puissent aplanir, 
pas de souillure qu'ils ne parviennent à laver, paç de crime qu'ils 
ne sachent justifier, pas d'infamie qu'ils ne viennent à bout de 
dissimuler et d'ennoblir. 

« Cependant, le moun-kaik ne perd pas de vue que sa pro- 
fession actuelle n'est qu'un chemin pour parvenir au but de son 
ambition. Toujours vigilant, toujours aux aguets, il n'examine 
que le moment favorable où il pourra surprendre ou arracher à 
son protecteur le don de quelque fonction, de quelque dignité. 
Malheureusement pour lui, son influence n'est pas seule en jeu. 
L'argent, la parenté, l'intérêt, les sollicitations diverses, font 
porter ailleurs le choix du ministre, et souvent l'infortuné passe 
de longues années dans une pénible attente. Dans ce cas, le 
moun-kaik déploie une constance admirable. Au reste la vertu 
dominante du Coréen candidat est la patience. Il n'est pas rare 
de voir des vieillards à cheveux blancs se traîner avec peine pour 
la vingtième, la quarantième ou même la cinquantième fois aux 
examens du baccalauréat. Notre moun-kaik est, lui aussi, armé 
d'une patience héroïque ; plutôt que de désespérer et d'abandonner 
la partie, il continuera indéfiniment h vivre de misères et de 
déceptions. Enfin, s'il ne peut emporter l'affaire par la douceur 
et les caresses, il s'armera quelquefois d'impudence, et fera 
comme violence à son protecteur. 

« Un bachelier de la |merâK» Hoftog-hal était depuis trois ou 
quatre ans trte-assMtiigHÉii^ ministre, et comme il 



.>^ 



K 




CVIII INTRODUCTION. 

avait de Tesprit, aucun des moyens d'attirer un sourire de la 
fortune n'avait été négligé. Néanmoins, nulle lueur d'espoir ne 
brillait encore. Un jour qu'il se trouvait seul avec le ministre, 
celui-ci, occupé à chercher un mandarin pour un district, se prit 
à dire : « Tel district est-il un bon mandarinat ?» Le bachelier 
se lève brusquement, se prosterne aux pieds du ministre, et 
répond d'un ton pénétré : « Votre Excellence est vraiment trop 
« bonne, et je la remercie bien humblement de penser à donner 
« à son petit serviteur un district quel qu'il soit. » Le ministre, qui 
n'avait d'autre intention que de lui demander des renseigne- 
ments, resta interdit devant cette réponse, et n'osant pas contrister 
trop le pauvre moun-kaik, lui donna cette préfecture. 

a D'autres fois ce sera- un trait d'esprit, une bouffonnerie 
qui mettra le moun-kaik sur le piédestal. L'exemple que je vais 
citer, est demeuré célèbre dans le pays. Un bachelier militaire 
faisait très-fidèlement sa cour au ministre de la guerre. Quinze 
années s'étaient écoulées depuis qu'il avait commencé ce rude 
métier, et cependant rien ne semblait indiquer qu'il fût plus 
avancé que le premier jour. A chaque moment, des nominations 
se faisaient sous ses yeux, et néanmoins il n'avait encore pu sur- 
prendre ni un signe, ni une parole, qui dénotât qu'on pensait à 
lui. Son talent à raconter des histoires, l'avait rendu le boute-en- 
train de la société habituelle du ministre, et ses absences, lors- 
qu'elles avaient lieu, produisaient un vide notable dans l'assem- 
blée. Un temps vint où il cessa tout à coup de se montrer dans 
les salons, et quoique les grands, en ce pays-ci, fassent en général 
peu d'attention à ces sortes de choses, notre ministre remarqua 
que son assidu moun-kaik avait disparu, mais s'imaginant qu'il 
était tombé malade, ou bien qu'il s'était mis en voyage pour 
des affaires particulières, il ne s'en inquiéta pas davantage. Cette 
absence du moun-kaik se prolongeait depuis près de trois 
semaines, lorsqu'enfin, un beau jour, il reparaît tout pétillant 
de joie et s'en vient avec empressement saluer le ministre. 
Celui-ci , content aussi de le revoir, n'a rien de plus pressé, après 
avoir reçu son salut, que de lui demander comment, après une 
si longue disparition, il est enfin tombé du ciel. — « Ah ! » 
répond le moun-kaik. « Votre Excellence dit en ce moment plus 
« vrai qu'elle ne pense ! — Quoi donc, » reprend le ministre, 
w expliquez-vous, avez-vous été malade? —Un bachelier qui est 
« sur le pavé depuis quinze ans, ne peut manquer d'avoir une 
« maladie que Votre Excellence connaît fort bien, mais néanmoins 
« ce n'est pas cela. Oh ! en ce monde il arrive des histoires bien 



INTRODUCTION. CIX 

a étranges ! — Mais expliquez-vous donc, pourquoi nous tenir 
« en suspens? — Moi, vous tenir en suspens, jamais. Je viens de 
« faire une expérience telle que je ne désire certes plus, ni à moi 
c( ni aux autres, d'être suspendu en Tair. » Le ministre, de plus 
en plus intrigué et impatient de connaître une histoire qui 
semblait devoir être curieuse, dit d'un air piqué : « Si votre 
« histoire est étrange, il faut avouer que vous Tètes encore davan- 
« tage vous-même ; encore une fois, expliquez-vous sans détour. 
« — Puisque Votre Excellence le commande je vais tout révéler ; 
« mais c'est si extraordinaire qu'il n'a fallu rien moins qu'un 
« ordre de Votre Excellence pour me décider à faire connaître 
« une histoire à laquelle nul ne voudra ajouter foi. 

(( 11 y a une vingtaine de jours, voulant me délivrer de l'ennui 
a qui me poursuivait, je songeai à me distraire en faisant une 
(( partie de pêche. Je pris donc ma ligne, et fus me poster sur le 
« bord d'un grand étang aux environs de la capitale. Â peine ma 
« ligne avait-elle touché Teau, que des milliers de cigognes 
« vinrent s'abattre tout près de moi. Pensant de suite que quel- 
ce qu'un de ces oiseaux pourrait bien avoir envie de mordre k 
« rhameçon, et prévoyant que mon poignet ne serait pas assez 
« robuste pour comprimer ses ébats, je me hâtai de saisir l'extré- 
a mité de la longue corde de ma ligne, et je la fixai solidement 
« autour de mes reins. Cette précaution était à peine prise, 
« qu'une grosse cigogne plus voracc que les autres se jeta sur 
a l'appât, et le dévora en un clin d'œil. Envie me prit de laisser 
« la captive avaler paisiblement l'hameçon ; je ne bougeai pas, 
« et ma cigogne de son côté resta calme et immobile comme quel- 
(( qu'un qui médite un mauvais coup. Mais ces volatiles ont l'es- 
c( tomac tellement chaud, et la digestion tellement rapide, que 
« mon hameçon, une minute et demie après, reparut à l'autre 
ff bout. Pendant que je restais stupéfait de cette merveille, une 
« autre cigogne se jette sur l'appât, l'avale et le digère à son tour. 
« Une troisième la suit; bref: cinq, vingt, cinquante cigognes 
« viennent successivement s'enfiler dans ma ligne. Toutes y 
« auraient passé jusqu'à la dernière, mais ne pouvant plus tenir 
a à un si étrange spectacle, je partis d'un éclat de rire, et je 
« remuai. Soudain, l'escadron effrayé prend son vol, et comme 
« j'étais lié par les reins, je suis emporté avec lui dans les airs. 
« Plus nous allions et plus les cigognes s'effarouchaient. Il ne 
« m'agréait que tout juste de voler ainsi, suspendu à des distances 
« énormes au-dessus de la terre, tratné à droite, à gauche, plus 
« haut, plus bas, à travers des lùmf» interminables; mais je 




C\ INTRODUCTION. 

« n'avais pas à choisir, et je me cramponnais le mieux possible h 
« ma corde, lorsqu'enfin, lasses de me voiturer ainsi, les cigo- 
(c gnes allèrent s'abattre dans une vaste plaine déserte. 

a Je n'eus rien de plus pressé que de les délivrer en me 
« délivrant moi-même. Je revivais ; mais étais-je en Corée? ou 
« m'avaient-elles transporté aux derniers confins du monde ? 
« C'est ce qu'il m'était impossible de savoir. De plus, parti ino- 
« pinément pour un voyage si long, je n'avais pu faire aucune pro- 
(( vision, et, à peine redescendu en ce bas monde, je me sentis 
« dévoré d'une faim canine ; mais la solitude m'environnait de 
« toutes parts. Pestant contre moi-même et contre les cigognes, 
« je me dirigeai machinalement vers un énorme roc qui dominait 
« toute la plaine et dont la cime semblait toucher les cieux. J'ar- 
« rivai tout auprès, et à mon grand étonnement, ce que j'avais 
« pris pour un roc ne fut plus qu'une statue colossale dont la tête 
« s'élevait à perte de vue. Chose plus admirable encore, un grand 
« poirier chargé de fruits magnifiques avait pris racine et s'éle- 
« vait majestueusement sur la tête du colosse. La vue seule de 
« ces fruits faisait découler dans mon estomac je ne sais quelle 
« douce liqueur qui paraissait me faire grand bien, et excitait d'au- 
a tant plus mon appétit : mais comment les cueillir? comment 
« atteindre à cette hauteur démesurée ? La nécessité fut, dit-on, 
(( la mère de l'industrie. La plaine était couverte de roseaux. La 
« pensée me vint d'en couper une grande quantité, puis, les enfi- 
« lant les uns au bout des autres, je fabriquai une perche aussi Ion- 
« gue que la hauteur de la statue. Alors, enfonçant l'extrémité dans 
« les narines du colosse, je poussai tant et si bien, que la gigan- 
« tesque tête de la statue, prise d'un éternuement formidable, 
a s'agita dans des convulsions terribles, et secoua si fortement le 
« poirier que toutes les poires tombèrent à mes pieds. La bonté 
« en égalait la beauté ; je me rassasiai de ces fruits succulents, 
« puis j'allai à la découverte du pays. J'appris bientôt que le lieu 
« où je me trouvais était le district d'Eun-tsin (province de Tsiong- 
« Tsieng, k quatre cent lys de la capitale), et sans tarder, je 
a repris le chemin de Séoul, ou me voici enfin revenu. Cepen- 
« dani je dois avouer que, quoique étourdi par la rapide suc- 
ce cession de tant d'événements extraordinaires, je n'oubliai pas 
(( un instant Votre Excellence, et, en preuve, voici une de ces 
« poires que j'ai soigneusement conservée pour vous en faire 
« connaître la suavité, plutôt que pour appuyer la vérité de 
« mon étrange histoire. » En même temps le moun-kaik plaça 
dans les mains du ministre une énorme poire. Le ministre 



INTRODUCTION. CXI 

voulut la goûter sur-le-champ, et la trouva délicieuse. Le len- 
demain le moun-kaik était nommé mandarin. » 

Outre les nobles de naissance dont nous avons parlé jusqu'à 
présent, il y a des nobles d'adoption. Ce sont des individus riches 
qui achètent à prix d'argent des titres de noblesse, non pas an 
roi ni aux ministres, mais k quelque puissante famille, lis obtien- 
nent ainsi d'être inscrits sur les registres généalogiques comme 
descendants de tel ou tel^ et dès lors tous les membres de cette 
famille les reconnaissent comme parents devant le gouverne- 
ment et le public, les soutiennent et les protègent comme tels en 
toute circonstance. Cette pratique est contraire au texte de la loi ; 
mais elle a de nos jours passé dans les mœurs, et les ministres 
et le roi lui-même sont obligés de la tolérer. 

Mentionnons enfin la classe inférieure de la noblesse, c'est-à- 
dire les familles que l'on appelle : demi-nobles ou nobles de 
province. Ce sont les descendants de personnes qui ont rempli 
quelque charge publique peu importante comme celle de tsoa-siou 
ou de piel-kam (4). Ces familles ont quelques privilèges, 
entreautres celui de porter le bonnet de crin, et quand leurs 
membres ont souvent été honorés de ces emplois secondaires, 
elles jouissent, dans la province même, d'une certaine considé- 
ration. On doit se servir en leur parlant des mêmes formules de 
courtoisie qu'envers les vrais nobles. Mais au fond leur autorité 
est beaucoup moins grande, et en dehors de leur propre district, 
elle devient presque nulle. 

Inutile d'ajouter qu'en Corée comme ailleurs les usurpations 
de titres de noblesse ne sont pas rares. Beaucoup d'aventuriers, 
quand ils se trouvent dans une province éloignée de la leur, se 
font passer pour nobles, prennent le bonnet de crin, et usent 
et abusent de tous les autres privilèges de caste, avec une inso- 
lence tout à fait aristocratique. Quand la fraude est découverte, 
on les traîne à la préfecture la plus voisine, et ils reçoivent une 
forte bastonnade ; mais s'ils ont des talents, de l'adresse, de l'ar- 
gent surtout, les mandarins ferment les yeux, et le peuple est 
obligé de les supporter. Souvent, pendant les persécutions, des 
chrétiens oni employé ce moyen pour se mettre à l'abri des 
molestations, et, s'en trouvant bien, persistent à se faire passer 
pour nobles. « De temps en temps, écrivait Mgr Daveluy, je me 
permets de plaisanter un peu ces nobles d'emprunt. Mais les 



(t) Voir plus haut, fi^ uMé^>\^' 



exil INTRODUCTION. 

quelques chréliensqui sont véritablement de race noble prennent 
la chose plus au sérieux. Ils font entendre des plaintes amères 
sur un abus qui est à leurs yeux un crime énorme. Ils m'accusent 
d'une tolérance coupable envers ces roturiers qui osent les traiter 
d'égal à égal, et j'ai quelquefois peine à lies calmer. » 

Entre la noblesse et le peuple proprement dit, se trouve la 
classe moyenne, qui n'existe réellement qu'à la capitale. Elle se 
compose des familles qui depuis plusieurs générations remplissent 
auprès du gouvernement certaines fonctions spéciales, telles que 
celles d'interprètes, d'astronomes, de médecins, etc.. Nous en 
avons parlé plus haut. 

Au-dessous de la classe moyenne vient le peuple, qui n'a abso- 
lument aucune influence politique. Légalement, un homme du 
peuple peut concourir aux examens publics pour les emplois 
civils et militaires; maison fait, quelque titre qu'il obtienne, 
même de licencié ou de docteur, il ne recevra jamais du gouver- 
nement que des fondions insignifiantes. Pour se défendre contre 
les exactions, les cruautés et l'arbitraire des nobles, les gens des 
diverses classes de métiers se sont unis entre eux, et ont formé 
des associations qui, à la longue, sont devenues assez puissantes, 
à la capitale surtout, et dans les grandes villes. Quelques-unes 
de ces corporations, telles que : les faiseurs de cercueils, les cou- 
vreurs, les maçons, les porte-faix, etc.. possèdent, soit par droit 
écrit, soit par prescription, le monopole de leur industrie. Elles 
payent régulièrement au trésor royal une contribution déterminée, 
afin dempécher tout autre que leurs membres d'exercer tel ou 
tel métier. D'autres sociétés n'ont pas de monopole ; le but 
unique de leurs membres est de se protéger réciproquement, et 
de se faciliter les moyens de travail. Ces dernières reçoivent dans 
leur sein quiconque se présente, ouvrier ou non, pourvu qu'il 
paye sa cotisation, et se soumette aux règles communes. 

Cet esprit d'association, si naturel et si nécessaire dans un pays 
oii il n y a guère d'autre loi que celle du plus riche ou du plus 
fort, est très-répandu parmi les Coréens, depuis les familles prin- 
cières jusqu'aux derniers esclaves. Nous l'avons signalé dans les 
divers partis politiques qui divisent l'aristocratie, dans la classe 
moyenne, parmi les prétoriens et satellites des tribunaux. Nous 
le retrouvons dans toutes les classes du peuple. Chaque village 
forme une petite république, et possède une caisse commune à 
laquelle toutes les familles sans exception doivent contribuer. 
Cet argent est placé en fonds de terre ou à intérêt, et les revenus 
servent à payer les suppléments d'impôts, les objets d'tttiUté 



INTRODUCTION. CXIII 

publique pour les mariages, enterrements, etc..., et autres 
dépenses imprévues. Les individus attachés aux temples de 
Confucius ou d'autres grands hommes ; les gardiens, les portiers, 
les commissionnaires, les différentes espèces de domestiques des 
palais royaux ; les employés des ministères, des administrations 
civile, militaire ou judiciaire ; tous ceux, en un mot, qui ont 
un genre de travail ou des intérêts communs, forment entre eux 
des corporations ou sociétés, analogues à celles des ouvriers 
proprement dits, et ceux qui n'appartiennent par leur état ou 
leur situation à aucune de ces sociétés, s'y font affilier^ moyen- 
nant une somme plus ou moins considérable, afin de trouver aide 
et protection en cas de besoin. 

Une des corporations les plus puissantes et les mieux orga- 
nisées est celle des porte-faix. Le commerce intérieur se faisant 
presque toujours à dos d'hommes ou de bêtes de charge, est 
entièrement entre leurs mains. La plupart d'entre eux sont des 
gens veufs ou qui par pauvreté n'ont pu se marier ; les autres 
traînent à leur suite, le long des routes, leurs femmes et leurs 
enfants. Répandus dans le pays au nombre de huit ou dix mille, 
ils sont subdivisés par provinces et par districts, sous les ordres 
de chefs, sous-chefs, censeurs, inspecteurs, etc.. Ils parlent un 
langage de convention pour se reconnaître entre eux, se saluent 
partout oii ils se rencontrent, et se prodiguent les marques exté- 
rieures du respect le plus cérémonieux. Ils sont soumis à des 
règles sévères, et leurs chefs punissent eux-mêmes, quelquefois 
de mort, les crimes et délits commis par les confrères. Ils pré- 
tendent que le gouvernement n'a pas le droit de se mêler de 
leurs affaires, et jamais on n'en a vu aucun demander justice à un 
mandarin. Ils passent généralement pour probes et honnêtes, et 
les paquets ou ballots qu'on leur confie pour les provinces les 
plus éloignées, sont fidèlement remis à leur adresse. On prétend 
que leurs mœurs sont très-corrompues, et que presque tous 
s'adonnent à des vices contre nature. Néanmoins, leurs femmes 
sont respectées, et celui d'entre eux qui toucherait à la femme 
d'un de ses confrères, serait immédiatement mis à mort. Ils sont 
insolents vis-à-vis du peuple, et se font redouter même des man- 
darins. Quand ils croient avoir à se plaindre d'un affront, d'une 
injustice quelconque, ils se retirent en masse du district ou de la 
ville, et leur retraite arrêtant le commerce, et empêchant la 
circulation des marchandises, on est obligé de parlementer avec 
eux, et de subie leurs conditions, aprte quoi ils reviennent plus 
fiers qne jamais. 

T. u — h*imiu M csoaiit fi 



CXIV INTRODUCTION. 

La corporation la plus méprisée est celle des valets de bouchers 
ou abatteurs de bœufs. Le bœuf étant un animal absolument 
nécessaire pour la culture et le transport des fardeaux, une loi 
très-ancienne défend de le tuer sans permission du gouverne- 
ment, et Topinion publique, d'accord avec la loi, regarde Tacte 
de tuer un bœuf comme le plus avilissant de tous. Les abatteurs 
de bœufs forment donc une classe à part, plus dégradée aux yeux 
de tous que les esclaves eux-mêmes. Ils ne peuvent demeurer 
dans rintérieur des villages ; ils vivent en dehors de la popu- 
lation qui les repousse avec horreur, et ne se marient qu'entre eux. 
C'est parmi eux que sont pris les exécuteurs des hautes œuvres. 
Seuls ils ont le droit d'abattre les bœufs, et tout autre Coréen 
qui le ferait serait chassé de son village et de sa famille, et forcé 
de se réfugier chez eux. 11 est bon de noter en passant que le 
mépris public n'atteint que ceux qui tuent l'animal, et nulle- 
ment les bouchers qui en vendent la viande. Ceux-ci sont de gros 
personnages nommés par les mandarins, auxquels ils payent un 
impAt très-lourd afin de conserver leur monopole. Tout autre 
individu qui ferait abattre un bœuf, aurait à payer une amende 
de 54 à 56 francs, prix ordinaire d'un petit bœuf. 

Le nombre des esclaves est aujourd'hui bien moins considé- 
rable qu'autrefois, et va toujours en diminuant. On n'en ren- 
contre plus guère, au moins dans les provinces centrales, que 
chez les grandes familles nobles. Sont esclaves : ceux qui naissent 
d'une mère esclave; ceux qui se vendent ou sont vendus par leurs 
parents comme tels ; enfin les enfants abandonnés qui sont 
recueillis et élevés ; mais dans ce dernier cas l'esclavage est per- 
sonnel, et les enfants de celui qui a ainsi perdu sa liberté, nais- 
sent libres. L'esclavage est très-doux dans ce pays; généralement 
on ne garde et on n'emploie comme esclaves que les jeunes gens, 
surtout les jeunes filles pour le service intérieur de la famille. 
Quand ils sont en âge de se marier, les garçons sont le plus 
souvent laissés libres de se retirer ou ils voudront, à seule charge 
de payer au maître une espèce de capitation annuelle ; d'autres 
fois, le maître les garde auprès de lui et les marie à quelqu'une 
de ses esclaves. Les filles demeurent dans la famille du maître, 
et après leur mariage habitent une petite maison à part. Elles 
sont astreintes à quelques travaux, et tous leurs enfants appar- 
tiennent au maître. 

Le maître a droit de vie et de mort sur ses esclaves ; néan- 
moins, s'il usait de ce droit dans les circonstances ordinaires, 
ou même s'il les frappait trop violemment, il serait justiciable des 



INTRODUCTION. CXV 

tribunaux. Les inissioDnaires assurent qu'il y a peu d'excès de ce 
genre. En somme, le sort des esclaves est souvent préférable à 
celui des pauvres villageois, et il n'est pas rare de voir des gens 
du peuple se réfugier auprès des grands, demander à épouser 
leurs esclaves, et à devenir esclaves eux-mêmes, pour se mettre à 
Tabri des exactions et des violences des nobles ou des mandarins. 
Outre les esclaves qui sont la propriété des particuliers, il y en 
d'autres qui appartiennent au gouvernement. Ils sont attachés aux 
diverses administrations, ministères, préfectures, où ils remplis- 
sent les plus bas offices de domesticité. Quelques-uns de ces 
esclaves le sont de naissance ; la plupart le sont devenus par suite 
d'une condamnation en cause criminelle, et ces derniers sont 
des forçats plutôt que des esclaves. Cet esclavage est, surtout 
pour les femmes, beaucoup plus pénible que l'esclavage ordi- 
naire. Les femmes esclaves des préfectures sont traitées à peu 
près comme des animaux. Elles sont à la merci, non-seulement 
des mandarins, mais des prétoriens, des satellites, des valets, du 
premier venu. Rien n'égale le mépris qu'on a pour elles, et la 
condamnation à une telle servitude est, pour une honnête femme, 
mille fois pire que la mort. 



ii'j^irfl 




IX 



Condition des femmes. — Mariage. 



En Corée, comme dans les autres pays asiatiques, les mœi 
sont effroyablement corrompues, et par une suite toute nai 
relie, la condition ordinaire de la femme est un état d'abjecti 
et d'infériorité choquantes. Elle n'est point la compagne 
rhomme, elle n'est qu'une esclave, un instrument de plaisir 
de travail, à qui la loi et les mœurs ne reconnaissent aucun di 
et, pour ainsi dire, aucune existence morale. C'est un princ 
généralement admis, consacré par les tribunaux, et que pi 
sonne ne songe à contester, que : toute femme qui n'est pas s( 
puissance de mari ou de parents, est, comme un animal si 
maître, la propriété du premier occupant. 

Les femmes n'ont pas de nom. La plupart des jeunes fil 
reçoivent, il est vrai, un surnom quelconque, par lequel 
parents plus âgés, ou les amis delà famille les désignent pendi 
leur enfance. Mais aussitôt qu'elles ont atteint l'âge de puber 
I le père et la mère seuls peuvent employer ce nom ; les auti 

! membres de la famille, ainsi que les étrangers, se servent 

' périphrases telles que : la fille d'un tel, la sœur d'un tel. Ap 

le mariage une femme n'a plus de nom. Ses propres parents 
s désignent le plus souvent par le nom du district oii elle a 

mariée ; les parents de son mari, par le nom du district où e 
vivait avant son mariage. Quelquefois on l'appelle tout coui 
la maison d'un tel (nom du mari). Quand elle a des fils, les bi( 
séances demandent qu'on se serve de la désignation : mi 
d'un tel. Quand une femme est forcée de comparaître devant 
tribunaux, le mandarin, pour faciliter les débats, lui imp( 
d'office un nom pour le temps que doit durer le procès. 

Dans les hautes classes de la société, l'étiquette exige que 
enfants des deux sexes soient séparés dès l'âge de huit ou < 
ans. A cet âge, les garçons sont placés dans l'appartement exi 
rieur 011 vivent les hommes. C'est là qu'ils doivent passer le 
temps, étudier, et même manger et dormir. On ne cesse de k 
répéter qu'il est honteux à un homme de demeurer dans l'appj 
, tement des femmes, et bientôt ils refusent d'y mettre les pie< 



iNTRODucTion. cxvn 

Les jeunes filles au contraire sont enfermées dans les salles inté- 
rieures, où doit se faire leur éducation, où elles doivent apprendre 
à lire et à écrire. On leur enseigne qu*elles ne doivent plus jouer 
avec leurs frères et qu'il est inconvenant pour elles de se laisser 
apercevoir des hommes, de sorte que, peu à peu, elles cherchent 
d'elles-mêmes à se cacher. 

Ces usages se conservent pendant toute la vie, et leur exagé- 
ration a complètement détruit la vie de famille. Presque jamais 
un Coréen de bon ton n'aura de conversation suivie même avec 
sa propre femme, qu'il regarde comme infiniment au-dessous de 
lui. Jamais surtout il ne la consultera sur rien de sérieux, et 
quoique vivant sous le même toit, on peut dire que les époux 
sont toujours séparés, les hommes conversant et se délassant 
ensemble dans les salles extérieures, et les femmes recevant 
leurs parentes ou amies dans les appartements qui leur sont 
réservés. La même coutume, basée sur le même préjugé, em- 
pêche les gens du peuple de rester dans leurs maisons quand ils 
veulent prendre un instant de récréation ou de repos. Les 
hommes cherchent leurs voisins, et, de leur côté, les femmes se 
réunissent à part. 

Parmi les nobles, quand une jeune fille est arrivée à Tàge 
nubile, ses propres parents, excepté ceux du degré le plus rap- 
proché, ne sont plus admis ni à la voir ni à lui parler, et ceux 
qui sont exceptés de cette loi ne lui adressent la parole qu'avec 
la plus cérémonieuse retenue. Après leur mariage, les femmes 
nobles sont inabordables. Presque toujours consignées dans leurs 
appartements, elles ne peuvent ni sortir, ni même jeter un regard 
dans la rue, sans la permission de leur mari ; et de là, pour 
beaucoup de dames chrétiennes, surtout en temps de persé- 
cution, Timpossibilité absolue de participer aux sacrements. 
Cette séquestration jalouse est portée si loin, que Ton a vu des 
pères tuer leurs filles, des maris tuer leurs femmes, et des femmes 
se tuer elles-mêmes, parce que des étrangers les avaient touchées 
du doigt. Mais très-souvent aussi, cette réserve ou cette pudeur 
exagérée produit les inconvénients qu'elle est destinée à éviter. 
Si quelque libertin effronté parvient à pénétrer secrètement dans 
Tappartement d'une femme noble, elle n'osera ni pousser un cri, 
ni opposer la moindre résistance qui pourrait attirer l'atten- 
tion ; car alors, coupable ou non, elle serait déshonorée à tout 
jamais, par le seul fait qu'un homme est entré dans sa chambre, 
tandis que, la chose restant secrète, sa réputation est sauve. 
D'aillears, si elle résistait, persomie M4«i- es saurait gré, pas 




CXniI INTRODUCTION. 

même son mari, à cause de Téclat fâcheux qui serait ainsi 
occasionné. 

Quoique les femmes en Corée ne comptent absolument pour 
rien, ni dans la société, ni dans leur propre famille, elles sont 
entourées cependant d'un certain respect extérieur. On se sert en 
leur parlant des formules honorifiques, et nul n'oserait s'en dis- 
penser, si ce n'est envers ses propres esclaves. On cède le pas 
dans la rue à toute femme honnête, même du pauvre peuple. 
L'appartement des femmes est inviolable; les agents de l'autorité 
eux-mêmes ne peuvent y mettre le pied, et un noble qui se retire 
dans cette partie de la maison n'y sera jamais saisi de force. 
Le cas de rébellion est seul exce[»té, parce qu'alors les femmes 
sont supposées complices du coupable. Dans les autres circons- 
tances, les satellites sont forcés d'user de ruse pour attirer leur 
proie au dehors, en un lieu où ils puissent légalement l'arrêter. 
Quand un acheteur vient visiter une maison en vente, il avertit 
de son arrivée, afin qu'on ferme les portes des chambres réservées 
aux femmes, et il n'examine que les salons extérieurs ouverts à 
tous. Quand un homme veut monter sur son toit, il prévient les 
voisins afin que l'on ferme les portes et les fenêtres. 

Les femmes des mandarins ont le droit d'avoir des voitures à 
deux chevaux, et ne sont point obligées de faire cesser, dans 
l'enceinte de la capitale, les cris des valets de leur suite, ce que 
doivent faire les plus hauts fonctionnaires, même les gouverneurs 
et les ministres. Les femmes ne font la génuflexion à personne, 
si ce n'est à leurs parents, dans le degré voulu, et selon les règles 
fixées. Celles qui se font porter en chaise ou palanquin, sont 
dispensées de mettre pied à terre en passant devant la porte du 
palais. Ces usages semblent dictés par le sentiment des conve- 
nances , mais il en est d'autres qui viennent évidemment du 
mépris qu'on a pour le sexe le plus faible ou de la licence des 
mœurs. Ainsi, les femmes, à quelque classe de la société qu'elles 
appartiennent, ne sont presque jamais traduites devant les tribu- 
naux, quelque délit qu'elles puissent commettre, parce qu'on ne 
les suppose pas responsables de leur actes. Ainsi encore, elles ont 
droit de pénétrer partout dans les maisons, de circuler en tout 
temps dans les rues de la capitale, même la nuit ; tandis que, 
depuis neuf heures du soir, moment où la cloche donne le signal 
de la retraite, jusqu'à deux heures du matin, aucun homme ne 
peut sortir, sauf le cas d'absolue nécessité, sans s'exposer à une 
forte amende. 

Lorsque les enfants ont atteint l'âge de puberté, ce sont les 



INTRODUGTlOIf. GXIX 

parents qui les fiancent et les marient, sans les consulter, sans 
s'inquiéter de leurs goûts, et souvent même contre leur gré. De 
part et d'autre on ne s'occupe que d'une chose, la convenance de 
rang et de position entre les deux familles. Peu importent les 
aptitudes des futurs époux, leur caractère, leurs qualités ou leurs 
défauts physiques, leur répugnance mutuelle. Le père du garçon 
se met en relation avec le père de la fille, de vive voix s'ils 
demeurent dans le voisinage Tun de Vautre, par lettre s'ils sont 
trop éloignés. On discute les diverses conditions du contrat, on 
convient de tout, on marque l'époque qui semble la plus favorable 
d'après les calculs des devins ou astrologues, et cet arrangement 
est définitif. 

La veille ou l'avant-veille du jour fixé pour le mariage, la 
demoiselle invite une de ses amies pour lui relever les cheveux ; 
le jeune homme de son côté appelle l'un de ses parents ou con- 
naissances pour lui rendre le même service. Ceux qui doivent 
faire cette cérémonie sont choisis avec soin ; on les appelle pok- 
siou, c'est-à-dire : main de bonheur. Voici sur quoi est fondé 
cet usage. En Corée, les enfants des deux sexes portent leurs 
cheveux en une seule tresse qui pend sur le dos. Ils vont toujours 
nu-tête. Tant que Ton n'est pas marié, on reste au rang des enfants 
(ahai), et l'on doit conserver ce genre de coiffure. On peut alors 
faire toutes sortes d'enfantillages et de folies, sans que cela tire 
à conséquence ; on n'est pas supposé capable de penser ou d'agir 
sérieusement, et les jeunes gens, eussent-ils vingt-cinq ou trente 
ans, ne peuvent prendre place dans aucune réunion où l'on traite 
d'affaires importantes. Mais le mariage amène l'émancipation 
civile, à quelque âge qu'il soit contracté, fût-ce à douze ou treize 
ans. Dès lors on devient homme fait (euroun), les jeux d'enfants 
doivent être abandonnés, la nouvelle épouse prend son rang 
parmi les matrones, le jeune marié a le droit de parler dans les 
réunions d'hommes et de porter désormais un chapeau. Après 
que les cheveux ont été relevés pour le mariage, les hommes les 
portent noués sur le sommet de la tête, un peu en avant. D'après 
les vieilles traditions, ils ne devraient jamais se couper un seul 
cheveu ; mais, à la capitale surtout, les jeunes gens qui veulent 
faire valoir leurs avantages personnels , et n'avoir pas sur le 
crâne un trop gros paquet de cheveux, se font raser le sommet 
de la tête, de façon à ce que le nœud ne soit pas plus gros qu'un 
œuf. Les femmes mariées, au contraire, non-seulement conser- 
vent tous leurs cheveux, mais s'en procurent de faux, afin de 
grossir autant que possible les deu tresMS qui pour elles sont 




GXX INTRODUCTION. 

de règle stricte. Les femmes de tout râag à la capitale, et les 
femmes nobles dans les provinces forment avec ces deux tresses 
un gros chignon qui, maintenu par une longue aiguille d'argent 
ou de cuivre placée en travers, retombe sur le cou. Les femmes 
du peuple, dans les provinces, roulent les deux tresses autour de 
leur tête, comme un turban, et les nouent sur le front. Les 
jeunes personnes qui refusent de se marier, et les hommes qui, 
arrivés à un certain âge, n'ont pu trouver femme, relèvent eux- 
mêmes leurs cheveux secrètement et en fraude, afin de ne pas 
être éternellement traités comme des enfants ; c'est une violation 
grave des usages, mais on la tolère. 

Au jour fixé, on prépare dans la maison de la jeune £lle une 
estrade plus ou moins élevée, ornée avec tout le luxe possible ; 
les parents et amis sont invités, et s'y rendent en foule. Les 
futurs époux qui ne se sont jamais vus, ni jamais adressé la 
parole, sont amenés solennellement sur Testrade, et placés Tun 
en face de Tautre. Ils y restent quelques minutes, se saluent sans 
mot dire, puis se retirent chacun de son côté. La jeune mariée 
rentre dans Tappartement des femmes , et le marié demeure 
avec les hommes dans les salons extérieurs, où il se réjouit avec 
tous ses amis, et les fête de son mieux. Quelque considérables 
que puissent être les dépenses, il doit s'exécuter de bonne grâce; 
sinon, on emploiera tous les moyens imaginables, jusqu'à le 
lier et le suspendre au plafond, pour le forcer à se montrer 
généreux. 

C'est cette salutation réciproque, par devant témoins, qui 
signifie le consentement, et constitue le mariage légitime. Dès 
lors le mari, à moins qu'il n'ait répudié sa femme dans les formes 
voulues, peut toujours et partout la réclamer ; et, l'eût-il répu- 
diée, il lui est interdit de prendre lui-même une autre femme 
légitime, du vivant de la première, mais il reste libre d'avoir 
autant de concubines qu'il en peut nourrir. Quant aux concubines, 
il suffit qu'un homme puisse prouver qu'il a eu des relations inti- 
mes avec une fille ou une veuve, pour que celle-ci devienne sa 
propriété légale. Personne ne peut la lui enlever, et les parents 
eux-mêmes n'ont pas droit de la réclamer. Si elle s'enfuit, il peut 
la faire ramener de force à son domicile. 

Le fait suivant, arrivé il y a quelques années dans un village 
oii se trouvait un missionnaire, nous fera mieux comprendre ces 
diverses lois et coutumes au sujet du mariage. Un noble avait à 
marier sa propre fille et celle de son frère défunt, toutes deux 
du même âge. 11 voulait pour chacune d'elles, mais pour sa fiUe 



1?ITR0DUCTI0ÎI. CXXl 

surtout^ le plus excellent mari qui se pût rencontrer, et dans son 
désir de faire le meilleur choix possible, il avait refusé déjà plu- 
sieurs partis très-convenables. Un jour enfin, on lui fait une 
demande de la part d'une riche et grande famille. Après avoir 
hésité quelque temps s'il donnerait sa fille ou sa nièce, il se 
détermine pour sa fille, et sans avoir jamais vu son futur gen- 
dre, engage sa parole et convient de Tépoque des noces. Mais 
trois jours avant la cérémonie, il apprend par des sorciers que 
le jeune homme est un niais, très-laid et très-ignorant. Que 
faire? Il n'y avait plus moyen de reculer. Il avait donné son con- 
sentement, et en pareil cas la loi est inflexible. Dans son déses- 
poir, il imagina un moyen d'amortir le coup qu'il ne pouvait parer 
entièrement. Le jour du mariage, dès le matin, il se rendit à 
l'appartement des femmes et donna ses ordres de la manière la 
plus absolue, pour que sa nièce, et non sa fille, fût coiffée, 
habillée, et conduite sur l'estrade saluer le futur mari. Sa fille, 
stupéfaite, n'avait qu'à obéir. Les deux cousines, étant à peu près 
de la même taille, la substitution fut facile, et la cérémonie eut 
lieu dans les formes voulues. Le nouveau marié, [selon l'usage, 
passa l'après-midi dans l'appartement des hommes, et quelle ne 
fut pas la stupéfaction du vieux noble lorsqu'il vit que, loin d'être 
le badaud que lui avaient dépeint les sorciers, il était beau, bien 
fait, très-spirituel, très-instruit et très-aimable ! Désolé d'avoir 
perdu un pareil gendre, il songea à réparer le mal, et ordonna 
secrètement que, le soir, on introduisit dans la chambre nuptiale 
non point sa nièce, mais sa propre fille. Il savait bien que le 
jeune homme ne se douterait de rien, parce que pendant les salu- 
tations officielles sur l'estrade, les nouvelles mariées sont telle- 
ment affublées et surchargées d'ornements qu'il est impossible 
de distinguer leur visage. Tout se fit comme il le désirait. Pen- 
dant les deux ou trois jours que l'on passa en famille, le vieux 
noble, heureux du succès de ses stratagèmes, se félicitait d'avoir 
un gendre aussi parfait. Le nouveau marié de son côté, se montrait 
de plus en plus charmant, et gagna tellement le cœur de son 
beau-père, qu'à la fin, dans un épanchement d'affection, celui-ci 
lui raconta tout ce qui était arrivé, les bruits qui avaient couru 
sur son compte, et les substitutions successives de la nièce à la 
lille, et de la fille à la nièce. Le jeune homme fut tout d'abord 
interdit, puis reprenant son sang-froid : « C'est très-bien, dit-il, 
et très-adroit de votre part. Mais il est clair que les deux jeunes 
personnes m'appartiennent, et je les réclame toutes les deux, 
votre nièce qui seule est ma légitime épouse, puisqu'elle m'a 



CXXII INTRODUCTION. 

fait les salutations légales ; votre fille parce que, introduite par 
vous-même dans la chambre nuptiale, elle est devenue de droit et 
de fait ma concubine. » Il n'y avait rien à répondre ; les deux 
jeunes femmes furent conduites à la maison du nouveau marié, et 
le vieillard demeuré seul fut bafoué de tous pour sa maladresse 
et sa mauvaise foi. 

Le jour du mariage, la jeune fille doit montrer la plus grande 
réserve dans ses paroles. Sur Testrade, elle ne dit pas un mot, et 
le soir, dans la chambre nuptiale, l'étiquette, surtout entre gens 
de la haute noblesse, lui commande le silence le plus absolu. 
Le jeune marié Taccable de questions, de compliments; elle doit 
rester muette et impassible comme une statue. Elle s'assied dans 
un coin, revêtue d'autant de robes qu'elle en peut porter. Son 
mari la déshabillera s'il le veut, mais elle ne s'en mêlera pas. Si 
elle prononçait une parole ou faisait un geste, elle deviendrait 
un objet de risée et de plaisanterie pour ses compagnes, car les 
femmes esclaves de la maison se tiennent auprès des portes pour 
écouter, regardent par toutes les fentes, et se hâtent de publier 
ce qu'elles peuvent voir et entendre. Un jeune marié fit un jour 
avec ses amis la gageure d'arracher quelques mots à sa femme 
dès la première entrevue. Celle-ci en fut avertie. Le jeune homme 
après avoir vainement (enté divers moyens, s'avisa de lui dire que 
les astrologues, en tirant Thoroscope de sa future, lui avaient 
affirmé qu'elle était muette de naissance, qu'il voyait bien que 
tel était le cas, et qu'il était résolu à ne pas prendre une femme 
muette. La jeune femme aurait pu se taire impunément, car 
les cérémonies légales une fois accomplies, que l'un des deux 
conjoints soit muet ou aveugle, ou impotent, peu importe, le 
mariage existe. Mais piquée de ces paroles, elle répondit d'un 
ton aigre- doux : « Hélas! l'horoscope tiré sur ma nouvelle famille 
est bien plus vrai encore. Le devin m'a annoncé que j'épouserais 
le fils d'un rat, et il ne s'est pas trompé. » C'est là pour un 
Coréen la plus grossière injure, et elle atteignait non-seulement 
l'époux mais son père. Les éclats de rire des femmes esclaves en 
faction auprès de la porte augmentèrent la déconvenue du jeune 
homme. II avait gagné son pari, mais les moqueries de ses amis 
lui firent payer bien cher et bien longtemps sa malencontreuse 
bravade. 

Cet état de réserve et de contrainte entre les nouveaux mariés 
doit, selon les lois de l'étiquette, se prolonger très-longtemps. 
Pendant des mois entiers, la jeune femme ouvre à peine la 
bouche pour les choses les plus nécessaires. Point de conversa- 



INTRODUCTIOTC. CXXllI 

lions suivies avec son mari, point de confidences, jamais Tombre 
de cordialité. Vis-k-vis de son beau-père, Tusage est encore plus 
sévère; souvent elle passe des années entières sans oser lever les 
yeux sur lui ou lui adresser la parole, sinon pour lui donner de 
loin en loin quelque brève réponse. Avec sa belle-mère elle est 
un peu plus à Taise, et se permet quelquefois de petites conver- 
sations ; mais, si elle est bien élevée, ces conversations seront 
rares et de peu de durée. Inutile d'ajouter que les chrétiens de 
Corée ont laissé de côté la plupart de ces observances ridicules. 

D'après tout ce que nous venons de dire, on comprend combien 
rares doivent être en Corée les mariages heureux, les unions 
bien assorties. La femme n'a que des devoirs envers son mari, 
tandis que celui-ci n'en a aucun envers elle. La fidélité conjugale 
n'est obligatoire que pour la femme. Si insultée, si dédaignée 
qu'elle soit, elle n'a pas le droit de se montrer jalouse; Tidée 
même ne lui en vient pas. D'ailleurs, Tamour mutuel entre les 
époux est un phénomène que les mœurs rendent presque impos- 
sible. Les bienséances tolèrent qu'un mari respecte sa femme et 
la traite convenablement ; mais on se moquerait cruellement de 
celui qui lui donnerait une marque d'affection véritable, et qui 
l'aimerait comme la compagne de sa vie. Elle n'est et ne doit être, 
pour un homme qui se respecte, qu'une esclave d'un rang un 
peu plus élevé, destinée à lui donner des enfants, à surveiller 
l'intérieur de la maison , et k satisfaire quand il lui plait ses 
passions et ses appétits naturels. Parmi les nobles, le jeune marié 
après avoir passé trois ou quatre jours avec sa nouvelle épouse, 
doit la quitter pour un temps assez long, afin de prouver qu'il ne 
fait pas d'elle trop grand cas. Il la laisse dans un état de veuvage 
anticipé, et se dédommage avec des concubines. En agir autrement 
serait de mauvais goût. On cite des nobles, qui pour avoir laissé 
échapper quelques larmes à la mort de leur femme, ont été obli- 
gés de s'absenter pendant plusieurs semaines des salons de leurs 
amis où l'on ne cessait de les poursuivre de quolibets. 

Parmi les femmes, un certain nombre acceptent cet état de 
choses avec une résignation exemplaire. Elles se montrent 
dévouées, obéissantes, soigneuses de la réputation et du bien-être 
de leurs maris. Elles ne se révoltent pas trop contre les exigences 
souvent tyranniques et déraisonnables de leurs belles-mères. 
Habituées dès l'enfance à porter le joug, à se regarder elle-mêmes 
comme une race inférieure, elles n'ont pas même l'idée de pro- 
tester contre les usages établis, ou de briser les préjugés dont 
elles sont victimes. Mais beaucoup d'autres femmes se laissent 



CXXIV INTRODUCTION. 

aller à tous leurs défauts de caractère, sont violentes, insubor- 
données, mettent dans leurs maisons la division et la ruine, se 
battent avec leurs belles-mères, se vengent de leurs maris en leur 
rendant la vie insupportable, et provoquent sans cesse des scènes 
de colère et de scandale. Chez les gens du peuple, en pareil cas, le 
mari se fait justice à coups de poing ou de bâton ; mais dans les 
hautes classes, Tusage ne permettant point à un noble de frapper 
sa femme, il n'a d'autre ressource que le divorce, et s*il ne lui est 
pas facile d'y recourir et de faire les frais d'un autre mariage, il 
faut qu'il se résigne. Si sa femme, non contente de le tourmenter, 
lui est infidèle ou s'enfuit de la maison conjugale, il peut la con- 
duire au mandarin, qui, après avoir fait administrer la baston- 
nade à la dame, la donne pour concubine à quelqu'un de ses 
satellites ou de ses valets. 

Quelquefois cependant, même en Corée, les femmes de tact et 
d'énergie savent se faire respecter, et conquérir leur position 
légitime, comme le prouve l'exemple suivant, extrait d'un traité 
coréen de morale en action, à l'usage des jeunes gens des deux 
sexes. Vers la fin du siècle dernier, un noble de la capitale, assez 
haut placé, perdit sa femme dont il avait plusieurs enfants. Son 
âge déjà avancé rendait un second mariage difficile ; néanmoins, 
après de longues recherches, les entremetteurs employés en 
pareil cas firent décider son union avec la fille d'un pauvre noble 
de la province de Kieng-sang. Au jour fixé, il se rendit à la mai- 
son de son futur beau-père, et les deux époux furent amenés sur 
l'estrade pour se faire les salutations d'usage. Notre dignitaire en 
voyant sa nouvelle femme, resta un moment interdit. Elle était 
très-petite, laide, bossue, et semblait aussi peu favorisée des dons 
de l'esprit que de ceux du corps. Mais il n'y avait pas à reculer, 
et il en prit son parti, bien résolu à ne jamais l'amener dans sa 
maison et à n'avoir aucun rapport avec elle. Les deux ou trois 
jours que Ton passe dans la maison du beau-père étant écoulés, il 
repartit pour la capitale, et ne donna plus de ses nouvelles. La 
femme délaissée, qui était une personne de beaucoup d'intelli- 
gence, se résigna à son isolement, et demeura dans la maison 
paternelle, s*informant de temps en temps de ce qui arrivait à son 
mari. Elle apprit, après deux ou trois ans, qu'il était devenu 
ministre de second ordre, qu'il venait de marier très-honorable- 
ment ses deux fils, puis, quelques années plus tard, qu'il se 
disposait à célébrer, avec toute la pompe voulue, les fôtes de sa 
soixantième année. 

Aussitôt, sans hésiter, malgré l'opposition et les remontrances 



INTRODUCTION. CXXV 

de ses parents, elle prend le chemin de la capitale, se fait porter h 
la maison du ministre, et annoncer comme sa femme. Elle descend 
de son palanquin sous le vestibule, se présente d*un air assuré, 
promène un regard tranquille sur les dames de la famille réunies 
pour la fête, s'assied à la place d'honneur, se fait apporter du 
feu, et avec le plus grand calme, allume sa pipe devant toutes 
les assistantes stupéfaites. La nouvelle est portée de suite à Tap- 
partement des hommes, mais par bienséance personne n'a Tair de 
s'en émouvoir. Bientôt la dame fait appeler les esclaves de ser- 
vice, et d'un ton sévère : « Quelle maison est-ce que celle-ci ? 
leur dit-elle ; je suis votre maîtresse et personne ne vient me 
recevoir. Où avez-vous été élevées? je devrais vous infliger une 
grave punition, mais je vous fais grâce pour cette fois. Où est 
Tappartement de la maîtresse ?» On se hâte de l'y conduire, et là, 
au milieu de toutes les dames : « Où sont mes belles-filles? 
demande-t-elle, comment se fait-il qu'elles ne viennent pas me 
saluer ? Elles oublient sans doute que par mon mariage je suis 
devenue la mère de leurs maris, et que j'ai droit de leur part à 
tous les égards dus à leur propre mère. » Aussitôt, les deux 
belles-filles se présentent, l'air honteux, et s'excusent de leur 
mieux sur le trouble où les a jetées une visite aussi inattendue. 
Elle les réprimande doucement, les exhorte à se montrer plus 
exactes dans l'accomplissement de leurs devoirs, et donne diffé- 
rents ordres en sa qualité de maîtresse de la maison. 

Quelques heures après, voyant qu'aucun des maîtres ne parais- 
sait, elle appelle une esclave et lui dit : « Mes deux fils ne sont 
certainement pas sortis en un jour comme celui-ci ; voyez s'ils 
sont à l'appartement des hommes, et faite&-les venir. » Ils arrivent 
très-embarrassés, et balbutient quelques excuses. « Comment, 
leur dit-elle, vous avez appris mon arrivée depuis plusieurs 
heures, et vous n'êtes pas encore venus me saluer ! Avec une 
aussi mauvaise éducation, une pareille ignorance des principes, 
que ferez-vous dans le monde ? J'ai pardonné aux esclaves et à 
mes belles-filles leur manque de politesse, mais, pour vous autres 
hommes, je ne puis laisser votre faute impunie. » En même 
temps, elle appelle un esclave, et leur fait donner sur les jambes 
quelques coups de verges. Puis elle ajoute : « Pour votre père le 
ministre, je suis sa servante, et n'ai pas d'ordres à lui donner; 
mais vous, désormais, faites en sorte de ne plus oublier les 
convenances. » 

A la fin, le ministre lui-même, bien étonné de tout ce qui se 
passait, fut obligé de s'exécuter et vint saluer sa femme. Trois 



CXXVI INTRODUCTION. 

jours après, les fêtes étant terminées, il retourna au palais. Le 
roi lui demanda familièrement si tout s'était passé aussi heureuse- 
ment que possible ; le ministre raconta en détail Thistoire de son 
mariage, Tarrivée inopinée de sa femme et la manière dont elle 
avait su se conduire. Le roi, qui était un homme de sens, lui 
répondit : « Vous avez fort mal agi envers votre épouse. Elle me 
parait une femme de beaucoup d*esprit et d*un tact extraordi- 
naire; sa conduite est admirable, et je ne saurais assez la louer. 
J'espère que vous réparerez les torts que avez eus envers elle. » 
Le ministre le promit, et quelques jours plus tard, le prince 
conféra solennellement à la dame une des plus hautes dignités 
de la cour. 

La femme épousée légitimement, à moins qu'elle ne soit une 
veuve ou une esclave, entre en tout et pour tout en participation 
de Tétai social de son mari. Quand même elle ne serait pas noble 
de naissance, elle le devient si elle épouse un noble, et ses enfants 
le sont aussi. Si deux frères par exemple, épousent la tante et la 
nièce, et que la nièce tombe en partage à Tatné, elle devient par 
le fait la sœur ainée, et la tante sera traitée comme la sœur 
cadette, ce qui dans ce pays fait une énorme différence. 

Dans toutes les classes de la société, la principale occupation 
des femmes est d'élever, ou plutôt de nourrir leurs enfants. La 
mère se dispense rarement de ce devoir, plus sacré encore en ce 
pays, où l'on n'a aucune idée de l'allaitement artificiel, et où 
par conséquent les enfants qui perdent leur mère dans les pre- 
mières années meurent presque tous. Les Coréens ne savent pas 
traire les animaux, et n'usent jamais de lait de vache ou de 
chèvre. La seule exception est en faveur du roi qui en prend 
quelquefois. Dans ce cas, on s'en procure à l'aide d'une opération 
très-compliquée. Ou couche la vache sur le flanc, en présence de 
toute la cour, puis avec des planchettes ou bâtons on presse les 
mamelles, et le lait, que les opérateurs en font découler à la 
sueur de leurs fronts, est précieusement recueilli pour l'usage 
de Sa Majesté. 

Quand il n'y a pas d'autres enfants plus jeunes, la mère 
allaite son nourrisson jusqu'à l'âge de sept ou huit ans, quelque- 
fois même jusqu'à dix ou douze ans. Cette coutume dégoûtante 
semble si naturelle en ce pays que la chose se fait publiquement, 
et l'on voit des enfants presque aussi grands que leurs mères 
prendre le sein, sans que personne songe à se scandaliser. L'édu- 
cation du reste exige peu de soins. Elle consiste habituellement 
à faire toutes les volontés de l'enfant, surtout si c'est un fils, à se 



INTRODUCTION. CXXVII 

plier à tous ses caprices, et à rire de tous ses défauts, de tous ses 
vices, sans jamais le corriger. En dehors du soin de leur progé- 
niture, les femmes nobles n'ont rien à faire qu'à diriger leurs 
servantes, et maintenir Tordre dans les appartements intérieurs. 
Leur vie s'écoule presque tout entière dans l'inaction la plus 
complète. Mais les femmes du peuple ont une rude besogne. Elles 
doivent préparer les aliments, confectionner les toiles, en faire 
des habits, les laver et blanchir, entretenir tout dans la maison, 
et de plus, pendant l'été, aider leurs maris dans tous les travaux 
de la campagne. Les hommes travaillent au temps des semailles 
et de la moisson, mais en hiver ils se reposent. Leur seule occu- 
pation alors est de couper sur les montagnes le bois nécessaire 
pour le feu ; le reste de leur temps se passe à jouer, fumer, dor- 
mir, ou visiter leur parents et amis. Les femmes, comme de 
véritables esclaves, ne se reposent jamais. 

L'injuste inégalité entre les sexes continue, même après que le 
mariage est finalement dissous par la mort d'un des conjoints^ 
Le mari porte le demi-deuil, après la mort de sa femme, pen- 
dant quelques mois seulement, et peut se remarier aussitôt. La 
femme au contraire, surtout dans les hautes classes, doit pleurer 
son mari et porter le deuil toute sa vie. Ce serait une infamie pour 
une veuve de bon ton, si jeune qu'elle soit, de se remarier. Le 
roi Sieng-tsong, qui régna de 1469 à 1494, interdit les examens 
publics aux enfants des femmes nobles mariées en secondes noces, 
et défendit de les admettre à aucun emploi. Aujourd'hui encore, 
ils sont considérés par la loi comme des enfants illégitimes. 

De cette prohibition inique des secondes noces résultent néces- 
sairement de graves désordres, chez un peuple aussi brutalement 
passionné que les Coréens. Les jeunes veuves nobles ne se rema- 
rient point, mais presque toutes sont, publiquement ou secrète- 
ment, les concubines de ceux qui veulent les nourrir. D'ailleurs, 
celles qui s'obstinent à vivre honnêtement dans la solitude sont 
très-exposées. Tantôt on les enivre à leur insu, en jetant des 
narcotiques dans leur boisson, et elles se réveillent déshonorées, 
à côté d'un scélérat qui a abusé d'elles pendant leur sommeil; 
tantôt on les enlève de force pendant la nuit , à l'aide de 
quelques bandits soudoyés ; et quand, d'une manière ou d'une 
autre, elles ont été une fois victimes de la violence de celui qui 
les convoite, il n'y a plus de remède possible : elles lui appar- 
tiennent de par la loi et la coutume. On voit quelquefois de 
jeunes veuves se donner la mort aiU8U6t âoi^ les funérailles de 
leur mari, afin de mieux proa?er mettre leur 



CXXVIII INTRODUCTION. 

réputation et leur honneur hors de toute atteinte. Les nobles 
n'ont pas assez de voix pour célébrer ces femmes modèles, et ils 
obtiennent, presque toujours, que le roi leur décerne un monu- 
ment public, colonne ou temple, destiné à conserver la mémoire 
de leur héroïsme. Il y a vingt ans, de vagues rumeurs d'une guerre 
civile prochaine s'étant répandues dans le pays, des veuves chré- 
tiennes demandèrent au missionnaire la permission de se suici- 
der si les bandes armées approchaient de leur maison, et le prêtre 
eut beaucoup de difficulté à leur faire comprendre que, même en 
pareil cas, le suicide est un crime abominable devant Dieu. 

Aux gens du peuple, les secondes noces ne sont défendues ni 
parla loi, ni par la coutume. Dans les familles riches, on tient 
assez souvent, par amour-propre, à imiter la noblesse en ce point 
comme en d'autres. Mais, chez les pauvres, la nécessité pour les 
hommes d'avoir quelqu'un qui prépare leur nourriture, la néces- 
sité pour les femmes de ne pas mourir de faim, rendent ces sortes 
de mariages assez fréquents. 



:iitj 



Famille. — Adoption. — Liens de parenté. — Deuil légal. 



Le Coréen est fou de ses enfants, surtout des garçons qui, à 
ses yeux, ont au moins dix fois la valeur des filles ; et celles-ci 
même lui sont chères. Aussi ne voit-on presque jamais d'exemple 
d'enfants exposés ou abandonnés. Quelquefois, aux époques de 
grande famine, des gens qui meurent de faim sont poussés à cette 
extrémité : mais, alors même, ils cherchent plutôt à les donner 
ou à les vendre, et les premières ressources qu'ils peuvent réunir 
ensuite sont destinées à les racheter si possible. Jamais ils ne 
trouvent leur famille trop nombreuse, et, soit dit en passant, la 
conduite de ces pauvres païens sera, au jour du jugement, Toppro- 
bre et la condamnation de ces parents infâmes qui, dans nos pays 
chrétiens, ne craignent pas de violer les lois de Dieu et d'outrager 
la nature, pour s'épargner les ennuis et les fatigues de l'éduca- 
tion des enfants. Un Coréen, si pauvre qu'il soit, est toujours 
heureux d'être père, et il sait trouver dans son dénûment de 
quoi nourrir et élever toute la famille que Dieu lui envoie. 

La première chose que l'on inculque à l'enfant dès son plus 
bas âge, c'est le respect pour son père. Toute insubordination 
envers lui est immédiatement et sévèrement réprimée. Il n'en 
est pas de même vis-à-vis de la mère. Celle-ci, d*après les moeurs 
du pays, n'est rien et ne compte pour rien, et l'enfant l'apprend 
trop tôt. Il ne l'écoute guère, et lui désobéit à peu près impuné- 
ment. En parlant du père, on ajoute fréquemment les épithètes : 
em-trim, em-pou-hien, qui signifient : sévère, redoutable, et 
impliquent un profond respect. Au contraire, on joint au nom 
de la mère les mots : tsa-tsin, tsa-tang, c'est-à-dire : bonne, 
indulgente, qui n'est pas à craindre, etc.... Cette difTérence a 
certainement sa racine dans la nature, mais, exagérée comme elle 
l'est en ce pays, elle devient un abus déplorable. 

Le fils ne doit jamais jouer avec son père, ni fumer devant lui, 

ni prendre en sa présence une posture trop libre ; aussi dans les 

familles aisées, y a-t-il un appartement spécial où il peut se 

mettre à Taise et joaer avec ses amis. Le fils est le serviteur du 

T. I. "- touti M ooaii. i 



. f 



GXXX INTRODUCTION. 

père ; souvent il lui apporte son repas, le sert à table et pré- 
pare sa couche. Il doit le saluer respectueusement en sortant de 
la maison, el en y rentrant. Si le père est vieux ou malade, le fils 
ne le quitte presque pas un instant, et couche non loin de lui 
afin de subvenir à tous ses besoins. Si le père est en prison, le 
fils va s'établir dans le voisinage afin de correspondre facilement 
avec lui, et de lui faire parvenir quelques soulagements ; et quand 
cette prison est celle du Keum-pou (1) le fils doit rester age- 
nouillé devant la porte, à un endroit désigné, et attendre ainsi 
jour et nuit que le sort de son père soit décidé. Quand un cou- 
pable est envoyé en exil, son fils est tenu de raccompagner au 
moins pendant tout le trajet, et si Tétat de la famille le permet, 
il s'établit lui-même dans le lieu ob son père subit la condamna- 
tion. Un fils qui rencontre son père sur la route, doit lui faire 
de suite la grande génuflexion et se prosterner dans la poussière 
ou dans la boue. En lui écrivant, il doit se servir des formules les 
plus honorifiques que connaisse la langue coréenne. Les manda- 
rins obtiennent fréquemment des congés plus ou moins longs afin 
d'aller saluer leurs parents, et si, pendant qu'ils sont en charge, 
ils viennent à perdre leur père ou leur mère, ils doivent donner 
de suite leur démission pour s*occuper uniquement de rendre au 
défunt les derniers devoirs, et ne peuvent exercer aucune fonc- 
tion tant que dure le deuil légal. Nulle vertu, en Corée, n'est 
estimée et honorée autant que la piété filiale, nulle n'est enseignée 
avec plus de soin, nulle n'est plus magnifiquement récompensée, 
par des exemptions d'impôts, par l'érection de colonnes monu- 
mentales, ou même de temples, par des dignités et des emplois 
publics ; aussi les exemples extraordinaires de cette vertu sont-ils 
assez fréquents, surtout de la part d'un fils ou d'une fille envers 
son père. Ils se rencontrent plus rarement de la part des enfants 
envers leur mère, et cela à cause des préjugés d'éducation dont 
nous avons parlé. 

L'adoption des enfants est très-commune en Corée. Celui qui 
n'a pas de fils nés de lui, doit en choisir dans sa parenté, et la 
grande raison de cet usage se trouve dans les croyances reli- 
gieuses du pays. En efTet, ce sont les descendants qui doivent ren- 
dre aux ancêtres le culte habituel, garder leurs tablettes, observer 
les nombreuses cérémonies des funérailles et du deuil, offrir les 
sacrifices, etc.. La conservation de la famille n'est qu'une fin 



(1) Voir plus haut, p. lviii. 



'.'i^L'Jità 



INTRODUCTION. CXXXI 

secondaire de Tadoption ; aussi n'adopte-t-OD jamais de filles, 
parce qu'elles ne peuvent accomplir les rites prescrits. D'un 
autre côté, le consentement de Tadopté ou de ses parents n'est 
nullement nécessaire, parce qu'il s'agit d'une nécessité religieuse 
et sociale, dont le gouvernement, en cas de besoin, impose de 
force l'acceptation. 

Légalement, l'adoption pour être valide devrait être enre- 
gistrée au Niei-tso ou tribunal des rites, mais cette formalité est 
tombée en désuétude. Il suffit qu'elle ait été faite publiquement, 
en conseil de famille, et reconnue de tous les parents. L'enfant 
adoptif doit être pris dans la parenté du côté paternel, c'est-à- 
dire parmi ceux qui portent le même nom, et, dans le cas où la 
famille est trop nombreuse, parmi ceux qui appartiennent à une 
même branche. Il faut de plus que l'adopté soit parent de l'adop- 
tant en ligne collatérale inégale, mais inégale d'un degré seule- 
ment. C'est-à-dire qu'un homme peut adopter le fils de son 
frère, ou le fils de son cousin germain, ou le fils de son cousin 
issu de germain, et ainsi de suite : mais il ne pourrait adopter 
ni son frère ni un cousin quelconque, ni leurs petits-fils. Celui 
qui aurait eu un fils marié, mort sans enfant, ne peut plus 
adopter en son propre nom, mais au nom de son fils mort, et par 
conséquent, en vertu de la règle précédente, il doit choisir le 
petit-fils d'un de ses frères ou cousins, c'est-à-dire quelqu'un 
qui puisse être le fils de son fils. 

Le plus souvent l'adopté est un enfant encore à la mamelle, 
mais il n'y a pas de condition d'âge. L'enfant adoptif est tenu 
envers ses nouveaux parents à tous les devoirs de fils ; et il en 
possède tous les droits et privilèges sans exception. Ces adop- 
tions, la plupart forcées, amènent bien des divisions dans les 
familles et sont la cause d'une foule de misères. Il est bien diffi- 
cile à l'adoptant d'aimer comme son propre fils l'enfant d'un 
autre, et de son côté l'adopté, peu satisfait de sa position, regrette 
souvent ses propres parents. Dans les hautes classes, on conserve 
par décorum, devant les étrangers, tous les dehors delà plus vive 
affection ; mais chez les gens du peuple, les discordes, les querel- 
les éclatent tous les jours. L'adoption légale ne peut être cassée 
que par une permission spéciale du tribunal des rites, et il est 
assez difficile de l'obtenir. Quand une adoption a été annulée, on 
est libre d'en faire une autre. Les adoptions, même revêtues de 
toutes les formes officielles, n'ont jamais été, en Corée, reconnues 
par l'Église, parce que le plus souvent elles sont imposées par 
force et tuiûrenls et aux enfants. 



u. 




m:':- 



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•^ 



CXXXU INTRODUCTION . 

Il y a une autre espèce d'adoption qui n'est pas reconni 
la loi, et qui ne confère aucun droit ou privilège à W 
adoptif. Elle a lieu surtout parmi les classes inférieures, < 
des personnes, qui n'ont pas d'enfants ou qui n'ont que des 
élèvent l'enfant d'un autre afin d'avoir en lui un soutien 
leur vieillesse et leurs infirmités. Cette adoption se fait san 
malités extérieures, et sans aucune restriction de nom, de ps 
' ou de famille. Ceux-là seulement y ont recours qui, à eau 
leur pauvreté, ne peuvent trouver à adopter un fils dai 
formes voulues par la loi ; et quand ils meurent, la propri^ 
leur maison, de leurs meubles et autres objets d'une valeur 
gnifiante, passe sans contestation à leur enfant adoptif. 
En Corée, comme dans la plupart des pays d'Orient, les 
«S de famille sont beaucoup plus resserrés et s'étendent beai 

j^ plus loin, que chez les peuples européens de notre époque. 

les parents jusqu'au quinzième ou vingtième degré, quell 
soit d'ailleurs leur position sociale, qu'il soient riches ou pai 
savants ou ignorants, fonctionnaires publics ou mendiants, 
ment un clan, une tribu et, pour parler plus juste, une 
famille, dont tous les membres ont des intérêts communs ei 
vent se soutenir réciproquement. A la mort du père, le fih 
prend sa place ; il conserve la propriété. Les cadets reçoive 
leurs parents des donations plus ou moins importantes à l'é] 
•j: de leur mariage, et dans certaines autres circonstances, 

l'usage, le rang, et la fortune des familles ; mais tous les 
restent à l'ainé, qui est tenu de prendre soin de ses frères c( 
de ses propres enfants. Ses frères , de leur côté , le rega 
^1 comme leur père, et quand il est condamné à la prison ou à 1 

lui rendent les mêmes services qu'à leur propre père. En géi 

les rapports entre parents sont d'une grande cordialité. La m 

,^ de Tun est la maison de tous, les ressources de l'un sont ; 

j^ près celles de tous, et tous appuient celui d'entre eux i 

quelque chance d'obtenir un emploi ou de gagner de Tar 
parce que tous en profileront. C'est là l'usage universel, et 
le reconnaît, car on fait payer aux plus proches parents non 
lement les impôts et contributions qu'un des leurs ne paye 
mais même les dettes particulières qu'il ne peut pas ou ne 
pas acquitter. Les tribunaux prononcent toujours dans ce 
et il ne vient à l'esprit de personne de s'en plaindre o 
protester. 

(( Dernièrement, écrivait en 1865 Mgr Daveluy, un j 
homme de plus de vingt ans fut traduit devant un mandarin 



' I 

. s 

I 
y 



INTRODUCTIOI^. CXXXIII 

quelques francs de cote personnelle, dus au fisc, et qu'il se trouvait 
dans Timpossibilité de payer. Le magistrat, prévenu d'avance, 
arrangea l'affaire d'une manière qui fut fort applaudie. - <c Pour- 
« quoi n'acquittes tu pas tes contributions ? r> demanda-t-il au 
jeune homme. — « Je vis difficilement de mes journées de travail, 
« et je n'ai aucune ressource. — Où demeures tu ? — Dans la 
n rue. — Et tes parents? — Je les ai perdus dès mon enfance. 
« — Ne reste-t-il personne de ta famille? — J*ai un oncle qui 
« demeure dans telle rue, et vit d'un petit fonds de terre qu'il 
« possède. — Ne vient-il pas à ton aide? — Quelquefois, mais il 
<c a lui-même ses charges, et ne peut faire que bien peu pour 
a moi. » Le mandarin sachant que le jeune homme parlait ainsi 
par respect pour son oncle, et qu'en réalité celui-ci était un vieil 
avare, fort à son aise, qui abandonnait le pauvre orphelin, con- 
tinua de le questionner. — « Pourquoi, à ton âge, n'es-tu pas 
(( encore marié? — Est-ce donc si facile? Qui voudrait donner 
(( sa fille à un jeune homme sans parents et dans la misère ? — 
« Désires-tu te marier? — Ce n'est pas l'envie qui me manque, 
(( mais je n'ai pas le moyen. — Eh bien ! je m'en occuperai; tu 
« me parais un honnête garçon, et j'espère en venir à bout. 
(( Avise au moyen de payer la petite somme que tu dois au gou- 
a vernement, et dans quelque temps je te ferai rappeler. » 

a Le jeune homme se retira, sans trop savoir ce que tout cela 
signifiait. Le bruit de ce qui s'était passé en plein tribunal arriva 
bientôt aux oreilles de l'oncle, qui, honteux de sa conduite, et 
craignant quelque affront public de la part du mandarin, n'eut 
rien de plus pressé que de faire des démarches pour marier son 
neveu. L'affaire fut rapidement conclue, et on fixa le jour de la 
cérémonie. La veille même, lorsqu'on venait de relever les che- 
veux du futur époux, le mandarin qui se faisait secrètement 
tenir au courant de tout, le rappelle au tribunal et lui réclame 
l'argent de l'impôt. Le jeune homme paye immédiatement. — 
(c Eh quoi ! » dit le mandarin, « tu as les cheveux relevés. Es-tu 
« déjà marié? Comment as-tu fait pour réussir si vite? — On a 
ff trouvé pour moi un parti convenable, et mon oncle ayant pu 
« me donner quelques secours, les choses sont conclues, je me 
« marie demain. — Très-bien ! mais comment vivras-tu? As-tu 
« une maison? — Je ne cherche pas à prévoir les choses de si 
« loin, je me marie d'abord ; ensuite j'aviserai. — Mais en 
« attendant, où logeras-tu ta femme ? — Je trouverai bien chez 
« mon oncle ou ailleurs un petit coin pour la caser, en attendant 
ff que j'aie one maison à moi. -^ Bl^iniis le moyen de t'en 




CXXXIV INTRODUCriON. 

« faire avoir une? — Vous êtes trop bon de penser à moi, cela 
« s'arrangera peu à peu. — Mais enfin, combien te faudrait-il 
« pour te loger et t'établir passablement ? — Ce n'est pas petite 
« affaire. Il me faudrait une maison, quelques meubles, et un 
« petit coin de terre à cultiver. — Deux cents nhiangs (environ 
« quatre cents francs) te suffiraient-ils? — Je crois qu'avec deux 
« cents nhiangs je pourrais m'en tirer très-passablement. — Eh 
« bien ! j'y songerai. Marie-toi, fais bon ménage, et sois plus 
« exact d4ormais à payer tes impôts. » Chaque mot de cette 
conversation fut répété à Toncle ; il vit qu'il fallait s'exécuter sous 
peine de devenir la fable de toute la ville, et quelques jours après 
ses noces, le neveu eut à sa disposition une maison, des meubles, 
et les deux cents nhiangs dont avait parlé le mandarin. » 

Si ce système de communauté d'intérêts et d'obligations réci- 
proques entre les membres d'une même famille a ses avantages, 
il ne manque pas non plus d'inconvénients graves. Nous en avons 
déjà signalé quelques-uns en parlant des fonctionnaires publics. 
Il est rare que, dans une famille un peu nombreuse, il ne se trouve 
pas quelques fainéants, quelques individus dévoyés, qui, incapa- 
bles d'occuper un emploi ou de gagner honnêtement leur vie, 
vivent aux dépens de leurs proches, volant à celui-ci un bœuf, à 
celui-là un chien, à un autre de la toile, de l'argent, des provi- 
sions, empruntant pour ne jamais rendre, et arrachant par vio- 
lence ce qu'on ne veut pas leur donner de bonne grâce. Quelque- 
fois ils vont jusqu'à enlever des titres de propriété qu'ils vendent 
à leur profit, ou même jusqu'à fabriquer des titres faux qu'ils don- 
nent en gage à des étrangers. Ils sont presque assurés de l'impu- 
nité, car non-seulement les mœurs du pays ne permettent pas de 
livrer un parent à la justice, mais elles obligent tous les siens à le 
soutenir et à le défendre s'il tombe entre les mains du mandarin. 
Les voisins, quand ils ne sont pas lésés personnellement, ne peu- 
vent pas intervenir ; on les prierait de se mêler de leurs propres 
affaires. Les mandarins ne peuvent guère s'occuper d'eux, puis- 
qu'il n'y a pas d'accusation formelle, et qu'il serait impossible de. 
trouver des témoins dans la famille des coupables. D'ailleurs, en 
règle générale, un mandarin est un homme qui se résigne à grand' 
peine à examiner et traiter les affaires qu'il ne peut éviter ; où en 
trouver un qui par amour platonique de la justice, irait, de gaieté 
de cœur, se créer des embarras ou des ennuis? La seule ressource 
des familles en pareil cas, est de prendre la loi entre leurs mains. 
Il faut qu'un des chefs donne les ordres nécessaires ; les autres 
saisissent le coupable, l'enferment ou lui infligent une vigoureuse 



INTRODUCTlOlf. CXXXV 

bastonnade. Celui-ci n'a pas le droit de se défendre, et si on 
montre un peu d-énergie, il est obligé ou de changer de conduite 
ou de s'enfuir et de quitter la province. Malheureusement, il est 
rare que les familles aient la persévérance requise, et ces punitions, 
ordinairement insuffisantes, ne font que pallier le mal. 

Tout ce que nous venons de dire de la parenté, de ses liens et 
de ses obligations, ne doit s'entendre que de la parenté par le 
père, c'est-à-dire entre ceux qui portent le même nom. Elle 
s'étend jusqu'au delà du vingtième degré, et n'a pas, pour ainsi 
dire^ de limite légale, tandis que la parenté par la mère est à peu 
près nulle. Dès la seconde génération, on ne se connaît plus, on 
ne s'entr'aide plus, et l'on ne porte plus le deuil. 

Les noms de famille sont en très«petit nombre, cent quarante- 
cinq ou cent cinquante au plus, et encore beaucoup de ces noms 
sont peu répandus. Tous sont formés d'un seul caractère chinois, 
sauf six ou sept qui se composent de deux caractères. Pour dis- 
tinguer les différentes familles qui portent le même nom, on joint 
à ce nom ce qu'on appelle le poti, c'est-à-dire : l'indication du 
pays d'où ces familles sont venues originairement. Si ce pou est 
différent, on n'est pas censé parent, mais s'il est le même, 
on est parent aux yeux de la loi, et le mariage est interdit. Il y a 
des noms comme Kim et Ni qui ont plus de vingt pouy c'est-à-dire 
qui sont communs à plus de vingt familles d'origine différente. 
Nous les avons indiqués dans cette histoire sous le nom de : 
branche de tel ou tel endroit. Le nom de famille ne s'emploie 
jamais seul ; il est suivi ou d'un nom propre, ou du mot so-pang 
pour les hommes encore jeunes, ou du titre saing-ouen pour les 
nobles âgés, les chefs de famille, etc.. Ces expressions répondent 
à peu près à nos mois : monsieur, seigneur. 

Outre ces noms de famille, il y a les noms propres de chaque 
individu. On en compte habituellement trois, savoir : le nom 
d'enfant, le nom propre volgaire, et le nom propre légal, aux- 
quels il faut ajouter le surnom ou sobriquet, et, pour les chré- 
tiens, le nom de baptême. Le nom d'enfant se donne quelque 
temps après la naissance, et tout le monde, sauf les esclaves et 
domestiques, s'en sert comme appellalif de la personne jusqu'à 
l'époque de son mariage ; ce nom est un des mots de la langue 
ordinaire. Il s'emploie seul ou à la suite du nom de famille. Après 
le mariage il n'est plus jamais employé pour les hommes, sauf 
quelquefois par le père, la mère, le précepteur et autres per- 
sonnes semblables. Le nom propre vulgaire se donne au moment 
du mariage. Il sert d'apjpellatif de la part des sopérirars et des 



XVI INTRODUCTION. 

ux. Les amis et connaissances n'en emploient pas d'autre, et 
t le plus généralement connu. Les femmes ne changent pas 
lom propre à leur mariage. Elles conservent leur nom d'en- 
, ou plutôt n'ont plus de nom particulier. On les désigne 
éralement par le nom de leur mari suivi du mot : taik, 
lame, ou koa-taik, madame veuve. Le nom propre légal est 
osé quelquefois dès l'enfance, le plus souvent à l'époque du 
iage. Il se compose de deux caractères chinois, et parmi 
nobles, tous ceux qui descendent d'une branche ou souche 
imune doivent y faire entrer un caractère de convention qui 
Qge à chaque génération : de sorte qu'à la seule vue de ce 
ictère, on connaîtra de suite le nombre de générations qui 
irent en ligne directe de la souche originaire, et le degré de 
Bnté en ligne collatérale. Ce nom n'est pas employé dans les 
lions habituelles de la vie, sinon envers les dignitaires et les 
imes haut placés, mais il est le seul qui paraisse dans les 
^s publics , dans les contrats civils , dans les examens, les 
ces, etc.. Il sert de signature lorsqu'on écrit une lettre impor- 
te. Souvent ce nom, quoique inscrit dans les listes généalogi- 
s, ou dans les registres officiels de l'État, est inconnu des 
sonnes qui ne sont pas de la famille, ou n'ont pas de rapports 
uents avec l'individu. Ordinairement, les gens du peuple 
Il pas de nom civil. Les sobriquets sont très-communs en 
ée, et tout le monde peut les employer. 
Remarquons ici que l'étiquette coréenne défend non-seulement 
»peler par leur nom le père ou la mère, ou les oncles, ou 

autre supérieur, mais qu'elle interdit même de prononcer 
nom. En pareil cas, les gens bien élevés ont recours à 
irses périphrases. Le nom du roi, composé d'un ou deux 
ictères chinois, est imposé par la cour de Péking quand 

donne l'investiture ; il ne doit jamais se prononcer, et le 
pie ne connaît même pas ce nom. ^près la mort du prince, 

successeur lui donne un nom sous lequel l'histoire devra le 
gner. 

!uelques mots, en terminant, sur le deuil légal tel qu'il est 
irvé en Corée, surtout dans les hautes classes. Quand un noble 
rdu son père, sa mère, ou un de ses proches parents, il n'est 
libre de le pleurer à sa manière ; il doit, et pour le temps, et 
r le lieu, et pour la méthode, et pour la durée du deuil, se 
brmer aux rubriques, telles qu'elles sont expliquées au long 
^ un traité officiel, publié par le gouvernement. Y manquer 
m point grave serait perdre la face, Qn d'autres termes, être 



INTRODUCTION. CXXXVII 

désboDoré au point de ne plus oser se montrer à qui que ce soit. 
On commence par placer le corps du mort dans un cercueil de bois 
très-épais, que Ton conserve plusieurs mois dans un appartement 
spécial, préparé et orné à cet effet. Les gens du peuple qui n^ont 
pas le moyen d'avoir une chambre pour le cadavre, gardent le 
cercueil en dehors de leur maison, et le recouvrent de nattes en 
paille pour le protéger contre la pluie. C'est dans Tappartement 
du mort que Ton doit aller pleurer au moins quatre fois le jour, 
et pour y pénétrer, on fait une toilette spéciale. Elle consiste en 
une grande redingote de toile grise, déchirée, rapiécetée, et aussi 
sale que possible. On se ceint les reins d'une corde de la grosseur 
du poignet, partie en paille et partie en fil. Une autre corde sem- 
blable, grosse comme le pouce, fait le tour de la tête qui est 
couverte d'un bonnet de toile grise. Les deux bouts de cette corde 
retombent par devant sur chaque joue. Des bas et des souliers 
spéciaux, et, à la main, un gros bâton noueux complètent le 
costume. 

Dans cet accoutrement on se rend à la chambre mortuaire, le 
matin en se levant, puis avant chaque repas. On apporte une 
petite table chargée de divers mets que l'on place sur un autel, 
à côté du cercueil ; puis la personne qui préside la cérémonie, 
courbée et appuyée sur son bâton, entonne les gémissements 
funèbres. Pour un père ou une mère ces gémissements se com* 
posent des syllables : ai-kô, que l'on répète sans interruption, 
d'un ton lugubre, pendant un quart d'heure ou une demi-heure. 
Pour les autres parents, on chante : ôî, ôï. Plus la voix qui se 
lamente est forte, plus la séance est longue, et plus l'individu en 
deuil monte dans l'estime publique. Les gémissements terminés, 
on se retire, on emporte les mets, on quitte les habits de deuil, 
et on prend son repas. A la nouvelle et à la pleine lune, tous les 
parents, amis et connaissances sont invités à prendre part à la 
cérémonie. Ces pratiques se continuent même après l'enterrement, 
pendant deux ou trois ans, et, dans cet intervalle, un noble qui 
se respecte doit aller souvent pleurer et gémir sur le tombeau de 
ses parents. Quelquefois il y passe toute la journée et même la 
nuit. On en cite qui ont fait bâtir une petite maison près de ces 
tombeaux, pour y demeurer pendant plusieurs années, et qui par 
là ont acquis une haute renommée de sainteté, et la vénération 
universelle. 



XI 



Religion. — Culle des ancêtres. — Bonzes. — Superstitions populaires. 



D'après les traditions locales, le bouddhisme ou doctrine de 
Fô pénétra en Corée au quatrième siècle de Tère chrétienne, et se 
répandit, avec plus ou moins de succès, dans les trois royaumes qui 
alors se partageaient la péninsule. Lorsque la dynastie Korie eut 
réuni ces divers États en une seule monarchie, elle protégea les 
sectateurs de cette doctrine qui devint la religion officielle. A la 
fin du quatorzième siècle, la dynastie Korie ayant été renversée, 
les princes de la dynastie Tsi-tsien, qui lui succéda, cédant à 
Vinfluence et peut-être aux ordres formels des empereurs de 
Péking, adoptèrent non-seulement la chronologie et le calendrier 
chinois, mais aussi la religion de Confucius. Us ne proscri- 
virent point la religion ancienne, mais ils Tabandonnèrent à 
elle-même, et, par la marche naturelle des choses, le nombre 
des bouddhistes a toujours été en diminuant, et leur doctrine 
aussi bien que leurs bonzes sont aujourd'hui tombés dans le 
mépris. La doctrine de Confucius, au contraire, établie par la loi, 
est devenue la religion dominante ; son culte est le culte officiel, et 
toute contravention à ses règlements en matière grave peut être 
punie du dernier supplice, comme le prouvent les pièces du pro- 
cès de Paul loun et de Jacques Kouen, et d'autres documents 
que nous donnons tout au long dans cette histoire. 

Nous ne parlerons pas ici de cette doctrine de Confucius en 
elle-même. Les travaux des missionnaires et des sinologues, 
depuis deux siècles, ont épuisé la question, et à travers les exagé- 
rations opposées de louange ou de blàme, on est aujourd'hui par- 
venu à en avoir une idée à peu près exacte. Voyons seulement ce 
qu'elle est en Corée. Pour la masse du peuple, elle consiste dans 
le culte des ancêtres, et dans l'observation des cinq grands 
devoirs : envers le roi, envers les parents, entre époux, envers 
les vieillards, et entre amis. A cela se joint une connaissance 
plus ou moins vague du Siang-tiei que la plupart confondent 
avec le ciel. Pour les lettrés, il faut ajouter : le culte de Confucius 
et des grands hommes, la vénération des livres sacrés de la Chine, 



INTRODUCTlOrV. CXXXIX 

el enfin un culte officiel au Sia-tsik ou génie protecteur du 
royaume. Quelquefois aussi, dans les actes publics du gouverne- 
ment, il est fait mention des bons génies et du destin. 

Les missionnaires ont souvent interrogé des Coréens très- 
instruits sur le sens qu'ils attachent au mot Siang-tiei, sans 
jamais obtenir de réponse claire et précise. Les uns croient que 
Ton désigne par là TÊtre suprême, créateur et conservateur du 
monde ; d'autres prétendent que c'est purement et simplement le 
ciel, auquel ils reconnaissent un pouvoir providentiel, pour pro- 
duire, conserver et faire mûrir les moissons, pour éloigner les 
maladies, etc.. ; le plus grand nombre avouent qu'ils Tignorent 
el qu'ils ne s'en inquiètent guère. Quand on offre des sacrifices 
publics pour obtenir la pluie ou la sérénité, ou pour conjurer 
divers fléaux, la prière s'adresse soit à l'Être suprême, soit au 
ciel, selon le texte que rédige le mandarin chargé de la 
cérémonie. 

Voici quelques détails sur ces sacrifices, assez peu fréquents 
d'ailleurs. Quand des districts ou des provinces souffrent de la 
sécheresse, le gouvernement envoie un ordre aux mandarins, et 
chacun d'eux, au jour marqué, se rend dès le matin avec sa suite, 
ses prétoriens et ses satellites au lieu qui lui est désigné. Là, il 
attend patiemment sans prendre aucune nourriture, sans même 
fumer de tabac, que l'heure propice arrive. C'est ordinairement 
vers minuit, et en tout cas, le mandarin ne doit rentrer chez lui 
qu'après minuit passé. Au moment précis, il immole des porcs, 
des moutons, des chèvres, dont le sang et les chairs crues sont 
offertes à la divinité. Le lendemain il se repose, pour recom- 
mencer le surlendemain, et ainsi de suite, de deux en deux jours, 
jusqu'à l'obtention de la pluie. A la capitale, les mandarins se 
relèvent, afin que les sacrifices aient lieu tous les jours. Si après 
deux ou trois sacrifices on n'obtient rien, on change de place, et 
l'on s'installe dans un autre endroit plus propice. Les diverses 
stations que l'on doit ainsi occuper sont déterminées par d'an- 
ciens usages. Si les prières sont inutiles, les ministres viennent 
officier à la place des mandarins ; et enfin, quand ni les manda- 
rins ni les ministres n'ont pu rien obtenir, le roi lui-même vient 
en grand appareil pour sacrifier et obtenir le salut de son peuple. 
Lorsque la pluie arrive, ni le sacrificateur ni les gens de sa suite 
nont le droit de se mettre à l'abri ; ils doivent attendre jusqu'a- 
près minuit avant de rentrer dans leurs maisons. Tout le peuple 
les imite, car on croirait faire injure au ciel en cherchant à 
éviter une pluie si ardemmeot iéaité^ et si quelque individu a la 



CXL INTRODUCTIOlf. 

malencontreuse idée de prendre son chapeau ou d'ouvrir son 
parapluie, on lui arrache ces objets que Ton met en pièces, et 
on r«ccable lui-même de coups et d'injures. 

Le mandarin après le sacrifice duquel la pluie arrive, est 
regardé comme ayant bien mérité de la patrie, et le roi le récom- 
pense en lui donnant de Tavancement, ou en lui faisant quelque 
cadeau précieux. Il y a quelques années, un mandarin de la capi- 
tale, pour avoir fait la cérémonie avant Theure fixée, fut immé- 
diatement destitué. Mais cette nuit-là même, la pluie commença 
à tomber; il fut rétabli dans sa charge, et partagea la récompense 
avec le mandarin du jour suivant, pendant le sacrifice duquel la 
pluie tomba en grande abondance. Chacun d'eux reçut du roi une 
peau de cerf, qui fut portée à leur domicile avec tout l'appareil 
et toute la pompe possibles. 

Les sacrifices pour obtenir le beau temps se font, à la capitale, 
sur la grande porte du Midi. L'heure est la même, le sacrificateur 
garde la même abstinence, et pendant tout le temps que durent 
ces sacrifices la porte reste fermée jour et nuit, et la circulation 
est arrêtée. Quelquefois aussi on interdit, pendant ce temps, de 
transporter les morts. Ceux qui alors font la levée du corps et se 
mettent en route, malgré la défense, soit parce qu'ils l'ignorent, 
soit parce qu'ils espèrent passer en contrebande , soit enfin 
parce que le jour du convoi a été fixé par les devins et ne peut 
être changé, sont impitoyablement arrêtés aux portes de la ville. 
Comme ils ne peuvent retourner chez eux avant l'enterrement, ils 
doivent demeurer à la pluie, eux et les cercueils qu'ils portent, 
souvent pendant plusieurs jours, jusqu'à ce que le retour de la 
séri^nité fasse lever la prohibition. 

Quelquefois, dans les grandes calamités, comme au temps du 
choléra, les particuliers se cotisent ou font des quêtes pour four- 
nir aux frais de sacrifices plus nombreux, et le roi, de son côté, 
cherche à apaiser le courroux du ciel en accordant des amnis- 
ties partielles ou générales. 

Outre ce culte officiel du Siang-liei ou du ciel, le gouverne- 
ment entretient à la capitale un temple et fait offrir régulièrement 
des sacrifices au Sia-tsik. « J'ai souvent demandé, écrit Mgr 
Daveluy, ce qu'est ce Sia-lsik. Les réponses sont fort obscures. 
La plupart prétendent que Sia est le génie de la terre, et Tsik 
l'inventeur de l'agriculture en Chine, placé aujourd'hui parmi les 
génies tulélaires. Quoi qu'il en soit, le peuple ne s'occupe guère 
du Sia-tsik, ei dans les provinces, on ignore et son nom et son 
culte. Mais, à la capitale, son temple est ce qu'il y a de plus sacré; 



INTRODUCTION. CXLl 

le temple où Ton conserve les tablettes des ancêtres de la dynastie 
régnante ne vient qu^en second lieu. » 

La partie principale de la religion des lettrés, la seule qu6 con- 
naisse et pratique fidèlenoent Timmense majorité de la population, 
est le culte des ancêtres. De Ih Timportance des lois sur le deuil, 
sur le lieu où doivent être placés les tombeaux, et sur la conser- 
vation dans chaque famille des tablettes des parents défunts. A 
propos des funérailles royales et des devoirs de parenté, nous 
avons déjà donné des détails sur le deuil et sur les tombeaux des 
rois; voici maintenant, pour compléter, quelques notions sur les 
sépultures ordinaires et sur les tablettes. 

Le choix d*un lieu d'enterrement est pour tout Coréen une 
affaire majeure ; pour les gens haut placés, on peut dire que c'est 
leur principale préoccupation. Ils sont convaincus que de ce choix 
dépendent le sort de leur famille et la prospérité de leur race, et 
ils n'épargnent rien pour découvrir un endroit propice. Aussi, les 
géoscopes et les devins, qui se font une spécialité de cette étude, 
abondent dans le pays. Quand le lieu de la sépulture est fixé et 
qu'on y a déposé le corps, il est défendu désormais à qui que ce 
soit d'y enterrer, de peur que la fortune ne passe de son côté, et 
la prohibition s'étend à une distance plus ou moins considérable, 
suivant le degré d'autorité de celui qui l'établit. Pour les tom< 
beaux des rois, le terrain réservé s'étend h plusieurs lieues tout 
autour, et comprend les montagnes environnantes d'où Ton peut 
voir le tombeau. De leur côté, les grands et les nobles prennent le 
plus d'espace possible; ils y plantent des arbres qu'il est défendu 
de couper jamais, et qui avec le temps deviennent de véritables 
forêts. Si quelqu'un parvient à enterrer furtivement sur une 
montagne déjà occupée par d'autres, cette montagne devient, aux 
yeux de la loi, la propriété du dernier inhumant, et dans ce cas, 
lorsque les premiers tombeaux appartiennent à des nobles ou à 
des gens riches, on fait déterrer les corps, sinon on se contente 
de raser les tombes et d'en faire disparaître la trace, en nivelant 
le terrain. De là des querelles, des rixes, des haines violentes qui, 
comme toutes les haines du Coréen, se transmettent de génération 
en génération. 

La loi défend de déterrer le corps d'un individu appartenant à 
une autre famille, les parents du mort ont seuls le droit d'y tou- 
cher. Il y a quelques années, derrière la montagne où habitait un 
missionnaire, un riche marchand, qui venait de perdre son père, 
trouva un lieu de sépulture à sa convenance. Près de là étaient 
quelques tombeaux de nobles. La distance étant légalement 



c\i.ii iNTnoiit:aio>. 

suffisante, le miirclianil avait le droit d'enterrer ; mais la ruMoè 
plus Tort est, en Corée, presque toujours la meillenre, et le 
nobles firent opposition. Le marchand persista, loua secrÈtenwi 
une centaine d'individus déterminés, pour vaiocre toute réÉf 
tance de la part des gardiens, fit Tinhumalion selon les riflM 
et se retira avec sa troupe. Il était environ six heures da H> 
Les nobles, premiers possesseui-s du terrain, demeuraient i tnï 
lieues de lii, et, bien qu'on les eut avertis dès le matin, ilii 
purent arriver, avec deux ou trois cents hommes, qu'une itM 
heure trop tard. La montagne leur élait ravie. N'osant toiuil 
au cadavre fraîchement inhumé, ils se lancèrent avec leurs ga 
à la poursuite du marchand, battirent ses affidés, le saisirent In 
même, lui lièrent tes pieds et les mains, et l'apportèrent, au milÏB 
des plus effroyables vociférations, jusque sur la tombe de lo 
père. Le pauvre malheureux, h moitié mort de frayeur et 4 
fatigue, donna le premier coup de bêche. Les autres purent alM 
déterrer le corps, ce qui fui fait en quelques minutes, et ie nul 
ehand dut chercher ailleurs un lieu de sépulture. 

Les gens du peuple ont recours h tous les moyens pour pri 
léger leurs tombeaux. Un jour, des prétoriens voulurent entem 
un des leurs dans l'endroit que possédait une famille pauvre. I 
chef de cette lamillc voyant que toutes les réclamations étaîM 
inutileî, assista tranquillement h renlcrremenl fait par les préli 
riens et, après la cérémonie, offrit du vin aux fossoyeurs, f 
l'acceptèrent. Puis avec le plus grand sang-froid, il se coupa la 
même les chairs des cuisses, et leur en olîrit les morceaux M 
gnanls pour compléter leur repas. Le mandarin appreniol 





fait, el eniendanl les exécrations 


don! le peuple chargeait * 


]>réloriens, les fit punir sévèrM 


jtet les força à déterrer jl 


mortel II rendre Jii placf^au g^g 


^^priétaire. Une atilfH| 


lin aballeur de liœufs fui di"^^ 


Hft ta sr-[)ijlltire de son*!! 


JMM nol>l<! l^ès-|>!li^^.l,,l 


^tra s:i rni-ro dans le R0 


^^keux de 'lis,,,,.^^ 


Hp tiouime, loin 4»jfaid 


^^^^B de meillciii'u^^^l 


^^^^^^^L^^^^M^H 




^^^^Bt obtint, en ^^^^Ê 


^^^^^^^B^^^^r 




^^^^Bnrdien du ^^^^^Ê 


^^^^^^^^^^^^ 


1 


^^Hi^ril^^H 


m.à 



INTROnuCTIO.N. CXUII 

'aalre. Il y a quelques nuits, j'ai vu le corps de mon 
er, marcher droit au tombeau de madame votre mère... 
îhever ; mais dès le matin, j"ai planté cette haie pour 
]ne aussi scandaleuse proranation. » Le noble, k moitié 
onte, ne répondit pas un mot. Le soir même, il fît 
cercueil de sa mère, et le transporta ailleurs. 
. après la mort, on Tabrique la tablette dans laquelle 
résider l'âme du dérunl. Ces tablettes sont générale- 
)is de châtaignier, et l'arbre doit être lire des forêts les 
lées de toute habitation humaine, ce que les Coréens 
par ces mots : « Pour les tablettes il faut un bois qui, 
at(avant d'être coupé), n'ait jamais entendu ni l'aboie- 
lien, ni le chant du coq. » Celte tablette est une petite 
late que l'on peint avec du blanc de céruse, et sur 
1 inscrit en caractères chinois le nom du défunt. Sur le 
ratique des trous par lesquels doit entrer l'âme. La 
lacée dans une boite carrée,se conserve : chez les riches, 
chambre ou salle spéciale : chez les gens du peuple 
spècede niche, au coin de la maison. Les pauvres font 
ttesen papier. Pendant les vingt-sept mois du deuil, les 
>e font tous les jours devant ces tablettes. On se pros- 
>nt dans la poussière ; ou offre divers mets préparés avec 
ibac ï fumer, et de l'encens. Après le deuil, on continue 
} sacrihces plusieurs fois par mois, à des jours fixés par 
jsage, soit devant les tablettes, soit sur le tombeau. A 
me génération, od enterre les tablettes, e( te culte 
lilirement, si ce n'est pour les hommes extraordinaires 
iblelies se conservent h perpétuité. 
C calt« des ancêtres, commun à tous les Coréens, les 
les nobles ont celui dp Confiiciiis ei des grands 



auxquels 
BOD pan 




ci'ilices dans îles temples 

dent comme des dieux, mais 

sont devenus des esprits ou 

par iJi? il est difficile de le 

ivelu}', on^^^>4s de notions 

' Aa con»- *r la .spiri- 

Vonsacrés 

^e, ne sont 

.aux âmes 

,û'[ ji' disais 

.i.i.iiif. Pour 

ime se dissipe 



CXLIV INTRODUaiO>. 

avec le dernier souffle de la vie ; mais pour les grands hommes, ils 
subsistent encore après leur mort. Parlait-il de leur âme, ou pré- 
tendait-il qu'ils étaient transformés en esprits ou génies ? Je 
Tignore, et lui-même ne le savait pas. » Dans chaque district, se 
trouve un temple de Confucius. Ce sont de petits bâtiments assez 
beaux pour le pays, avec de vastes dépendances. On les appelle 
hiang-kio. On ne peut passer à cheval devant ces temples, et 
des bornes, placées aux extrémités du terrain consacré, marquent 
Tendroit où il faut mettre pied à terre. C'est dans ces temples que 
les lettrés tiennent leurs réunions, et Ton y offre des sacrifices, à 
la nouvelle et à la pleine lune. Quand les revenus attachés aux 
temples ne suffisent pas pour couvrir les frais, la caisse du district 
doit y suppléer. Les lettrés élisent entre eux ceux qui doivent, 
pour un temps donné, exercer les fonctions de sacrificateur. 

Les se-ouen sont des temples élevés aux grands hommes avec 
l'autorisation du roi. Leurs portraits y sont conservés, et Ton 
témoigne à ces portraits une vénération presque égale à celle que 
l'on a pour les tablettes des défunts. Si ces grands hommes ont 
laissé des descendants, ceux-ci sont, de droit, fonctionnaires de 
leurs temples; sinon, les lettrés du voisinage remplissent à tour 
de rôle, l'office de sacrificateur. Quelques-uns de ces se-ouen sont 
trës-célèbres dans le pays, et le gouverneur ou ministre qui refu- 
serait d'accorder sur les deniers publics les sommes, quelquefois 
énormes, exigées par les fonctionnaires de ces temples pour les 
frais des sacrifices, compromettrait gravement sa position. 

Les livres sacrés de la Chine sont aussi les livres sacrés des 
Coréens. Il en existe une traduction officielle en langue vulgaire, 
à laquelle il est défendu de changer un seul mot sans l'ordre du 
gouvernement. Le lettré ou docteur qui se permettrait de donner 
une interprétation différente sur un point grave, pourrait bien 
payer de sa tète une telle audace. 11 y a quelques années, un noble, 
poursuivi pour avoir publié quelques attaques contre un sage, 
disciple de Confucius, faillit périr dans une émeute de lettrés, 
et le roi eut beaucoup de peine à lui sauver la vie. Outre ces 
livres, il y a en Corée un recueil de prophéties ou livre sibyllin, 
prohibé par le gouvernement, et qui circule en cachette. On 
attribue k ce livre une très-grande antiquité. Il annonce claire- 
ment, dit-on, pour l'année sainte, rétablissement d'une religion 
qui ne sera ni celle de Fô, ni celle de Confucius. Mais qu'est-ce 
que cette année sainte? nul ne le sait. 

A côté de la religion officielle se trouve, comme nous l'avons 
dit, le bouddhisme ou doctrine de Fô, qui est mainteDaQteo 



) 



IlfTRODUCTlON. CXLV 

pleine décadence. Avant la dynastie actuelle, le bouddha coréen, 
quelquefois appelé Sekael (issu de la famille de Se), était en 
très-grand honneur^ ainsi que ses bonzes. C'est alors que 
furent bâties toutes les grandes pagodes dont quelques-unes 
existent encore aujourd'hui. On en trouvait dans chaque district, 
et les largesses du peuple et des rois les entretenaient dans la 
prospérité. Quand les dons volontaires étaient insuffisants, le 
trésor public y pourvoyait. Plusieurs rois de la dynastie Korie 
voulurent, par dévotion, être inhumés dans ces pagodes, à la 
manière bouddhique, qui consiste à brûler les corps et à recueillir 
les cendres dans un vase, que Ton conserve en un lieu spécial, 
ou que Ton jette à Teau. Un de ces rois fit même un décret pour 
obliger chaque famille qui aurait trois enfants, à en donner un 
pour devenir bonze. A la fin du quatorzième siècle, la nouvelle 
dynastie qui s'installa sur le trône de Corée, sans prohiber en 
aucune manière le bouddhisme, le laissa complètement de côté, 
et depuis cette époque, pagodes, bonzes et bonzesses, n'ont cessé 
de déchoir dans la vénération publique. Quelquefois encore, même 
aujourd'hui, le gouvernement invoquera officiellement le nom de 
Fô, et les reines ou princesses feront, dans des circonstances 
particulières, un petit présent à telle ou telle pagode, mais rien 
de plus, et tout le monde, les bouddhistes eux-mêmes, avouent 
que, dans quelques générations, il ne restera de leur culte qu'un 
souvenir. 

Les pagodes bouddhiques, bâties dans le genre chinois, n'ont 
généralement rien de remarquable. Le sanctuaire où se trouve 
la statue de Fô est assez étroit, mais il est toujours entouré de 
nombreux appartements qui servent aux bonzes de demeure, de 
salles d'étude et de lieux de réunion. Du plus grand nombre, il ne 
reste que des ruines. Ces pagodes sont d'ordinaire situées dans 
les montagnes, dans les déserts, et souvent le site en est admi- 
rablement choisi. Pendant Tété surtout, les lettrés s'y réunissent 
souvent pour se livrer à l'étude et aux discussions littéraires. Ils 
y trouvent la tranquillité, la solitude, le bon air ; et les bonzes, 
moyennant une légère rétribution , leur servent de domes- 
tiques . 

Ces bonzes sont maintenant presque sans ressources. Excepté 
dans la province de Kieng-sang, où ils ont conservé quelque 
influence, ils sont obligés, pour vivre, de mendier ou de se livrer 
à divers travaux manuels, tels que la fabrication du papier ou des 
souliers. Quelques-uns cultivent de petits coins de terre appar- 
tenant anx boDzeries. Par suite du discrédit où est tombée leur 

tàU-** L*toUSE DE CORÉE. } 



CXLVI INTRODUCTION. 

religion, ils ne peuvent que difficilement se recruter, et ont dû 
abandonner toute espèce d'études. Ceux qui se font bonzes aujour- 
d'hui sont, pour la plupart, des gens sans aveu qui cherchent un 
refuge dans les pagodes, des individus qui n'ont pas pu se marier, 
des veufs sans enfants qui ne veulent pas ou ne peuvent pas 
vivre seuls, etc.. Le peuple les méprise, les regarde comme des 
querelleurs, des charlatans, et des hypocrites; néanmoins, par 
habitude, peut-être aussi par une certaine crainte superstitieuse, 
on leur fait assez facilement l'aumône. 

On trouve aussi, comme dans tous les autres pays bouddhistes, 
des bonzesses vivant ensemble dans des monastères, non loin des 
pagodes ob il leur est interdit de résider. De même que les 
bonzes, elles sont tenues à garder la continence pendant leur 
séjour dans les bonzeries, et il y a peine de mort contre celles 
qui auraient des enfants; aussi, à ce qu'on assure, sont-elles 
très-versées dans Tart infâme des avortements. Leurs mœurs 
passent pour être abominables. Du reste, bonzes ou bonzesses sont 
parfaitement libres de quitter leurs couvents quand il leur plaît 
pour rentrer dans la vie commune, et c'est ce qui arrive tous les 
jours. On entre dans ces maisons parce qu'on ne sait que faire, 
et après un séjour plus ou moins long, si l'on s'ennuie, on les 
quitte pour aller chercher fortune ailleurs. 

Tel est, en Corée, l'état actuel de la religion de Confucius et 
de celle de Fô. Ces deux doctrines, comme on Ta remarqué bien 
souvent, et selon nous avec beaucoup de justesse, ne sont, au 
fond, que deux formes différentes d'athéisme. De leur coexistence 
légale, de leur mélange nécessaire dans Tespril d'un peuple qui ne 
raisonne guère sa foi religieuse, est sortie cette incroyance pra- 
tique, cette insouciance de la vie future qui caractérise presque 
tous les Coréens. Tous font les prostrations et offrent les sacrifices 
devant les tablettes, mais peu croient sérieusement à leur effica- 
cité. Ils ont une notion confuse d'un pouvoir supérieur et de l'exis- 
tence de l'âme, mais ils ne s'en inquiètent pas, et quand on leur 
parle de ce qui suivra la mort, ils répondent aussi stupidement 
que nos libres penseurs de haut et de bas étage : « Qui le sait? 
personne n'en est revenu ; l'important est de jouir de la vie pen- 
dant qu'elle dure. » Mais, si presque tous les Coréens sont prati- 
quement athées, en revanche, et par une conséquence inévitable, 
ils sont les plus superstitieux des hommes. 

Ils voient le diable partout; ils croient aux jours fastes et 
néfastes, aux lieux propices ou défavorables ; tout leur est un 
signe de bonheur ou de malheur. Sans cesse ils consultent leiNfl^ 



INTRODUCTION. CXLVll 

et les devins; ils multiplient les conjurations, les sacrifices, les 
sortilèges, avant, pendant, et après toutes leurs actions ou entre- 
prises importantes. Dans chaque maison, il y a une ou deux 
cruches en terre pour renfermer les dieux pénates : Seng-tsou, 
le protecteur de la naissance et de la vie ; Tse-tsou, le protec- 
teur des habitations, etc., et de temps en temps on fait devant 
ces cruches la grande prostration. Si quelque accident arrive en 
passant sur une montagne, on est tenu de faire quelque offrande 
au génie de la montagne. Les chasseurs ont des observances spé- 
ciales pour les jours de succès ou d'insuccès; les matelots plus 
encore, car ils font des sacrifices et offrandes à tous les vents du 
ciel, aux astres, à la terre, à Teau. Sur les routes, et surtout au 
sommet des collines, il y a de petits temples ou seulement des las 
de pierres; chaque passant accrochera au temple un papier, 
ruban, ou autre signe, ou jettera une pierre dans le tas. Le ser- 
pent est ici, comme partout et toujours chez les païens, Tobjet 
d'une crainte superstitieuse ; très-peu de Coréens oseraient en 
tuer un. Quelquefois même, ils fournissent de la nourriture en 
abondance, et régulièrement, aux serpents qui se logent dans les 
toits ou les murailles de leurs masures. Un homme en deuil ne 
peut donner la mort à aucun animal ; il n'ose même pas se débar- 
rasser de la vermine qui le dévore. Les femmes, qui en ce pays 
font tous les métiers possibles, ne voudraient jamais tuer un 
poulet, ni même le vider après qu'il aurait été tué par une autre 
personne. 

La plupart des familles conservent précieusement le feu dans 
la maison, et font en sorte de ne jamais le laisser éteindre. Si un 
pareil malheur arrivait, ce serait pour la famille le pronostic et 
la cause des plus grandes infortunes. Pour l'éviter, tous les jours, 
après avoir préparé le repas du matin ou du soir, on dépose ce qui 
reste de charbons embrasés avec les cendres dans un vase de 
terre, en forme de chaufferette, et on prend les précautions néces- 
saires afin de conserver Télincelle qui servira à rallumer le feu 
à la prochaine occasion. Un jour, un noble qui avait grande com- 
pagnie dans ses salons, vit un esclave sortir, un bouchon de paille 
à la main, au moment oîz l'on devait préparer le repas. « Oîi 
vas-tu? lui cria-t-ii. — Je vais chez le voisin chercher du feu, 
répondit l'esclave; il n'y en a plus, nulle part, dans la maison. — 
Impossible, » dit le maître en pâlissant, et aussitôt, laissant ses 
hôtes, il court aux vases où dans les divers appartements on 
Gooservait le feu, et, à genoux, les larmes aux yeux, il retourne 
\f>^^9ÊâtÊÊ^:Vf^^^^ attention fiévreuse. A la fin il aperçoit une 




CXLVlll INTRODUCTION. 

faible lueur ; il souflle et parvient à enflammer une allumette. 
«Victoire! s* écrie-t-il en rentrant dans le salon, les destins de ma 
race ne sont pas encore terminés ; j'ai recouvré ce feu que mes 
ancêtres se sont fidèlement transmis depuis dix générations, et 
je pourrai à mon tour le léguer à mes descendants. » 

Nous avons dit plus haut combien la petite vérole est terrible 
en Corée. Quand on s'attend à la voir arriver dans un village, 
hommes et femmes se baignent la tète à grande eau avec des 
vases neufs, et répètent très-souvent ces ablutions, afin de se pré- 
parer à recevoir convenablement la visite de cette illustre dame. 
Si Ton peut avoir de Teau de mer en pareil cas, elle est beaucoup 
plus efficace que Teau douce. En même temps, on dispose sous le 
vestibule ou auprès de la porte de chaque maison, une table char- 
gée de fruits. Lorsque la maladie s'est déclarée dans une maison, 
on y place un petit drapeau, ou bien on bariole la porte avec de 
la terre jaune, pour empêcher les étrangers de venir par leur 
présence troubler ou contrarier la terrible hôtesse. On s'efforce 
de la bien traiter pour obtenir ses bonnes grâces, on se prosterne, 
on prie, on chante, on multiplie les sacrifices en son honneur, on 
fait des gâteaux de riz pour régaler en son nom tous les voisins, 
et si le riz a été mendié de porte en porte, Tœuvre est bien plus 
méritoire. On fait venir les mou-tang ou sorciers avec tous leurs 
appareils superstitieux, et Ton finit^ chacun selon sa fortune, par 
une grande cérémonie pour éconduire la dame avec toute la 
pompe voulue. Tous sont convaincus que, pendant la maladie, 
les enfants attaqués sont en communication avec les génies, qu ils 
ont le don de seconde vue, et qu'ils aperçoivent à travers les 
murailles ce qui se passe même à de grandes distances. Il y a 
quelques années, pendant qu'un enfant de douze à treize ans 
était couché malade dans une maison, un noble du village entra 
sans y faire attention dans la cour attenante, le bonnet de crin 
sur la tête. L'enfant, qui lui gardait rancune pour quelques coups 
de bâton qu'il en avait reçus, le vit venir et s'écria ; « Ce noble 
qui vient ici avec son bonnet, irrite la dame, redouble mes souf- 
frances et va être cause de ma mort. Il faut le battre sur le der- 
rière pour apaiser la fureur de la dame. » Le noble, effrayé, 
reconnut son tort, et pour détourner les malheurs dont le mena- 
çait cette colère redoutable, consentit à recevoir, séance tenante, 
la bastonnade expiatrice. 

Ces superstitions et une foule d'autres, qu'il serait trop long 
d'énumérer en détail, sont très-répandues dans le pays. Quelques 
hommes de la classe instruite les méprisent et n'y ont aucune 



INTRODUCTION. CXLIX 

foi, mais les femmes de toutes les conditions y tiennent comme à 
leur vie, et les maris, pour ne pas compromettre la paix de leur 
ménage, les tolèrent même en refusant d'y prendre part, de sorte 
que depuis le palais jusqu'à la dernière cabane, elles sont uni- 
versellement pratiquées. On peut juger parla combien nombreux 
doivent être les charlatans, astrologues, devins, jongleurs, diseurs 
de bonne aventure, de Tun et de Tautresexe, qui vivent en Corée 
de la crédulité publique. On en rencontre partout qui, moyen- 
nant finance, viennent examiner les terrains propres pour bâtir 
ou pour enterrer, déterminer par le sort les jours favorables pour 
les entreprises, tirer Thoroscope des futurs époux, prédire l'ave- 
nir, conjurer les malheurs ou les accidents, chasser le mauvais 
air, réciter des formules contre telle ou telle maladie, exorciser 
les démons, etc., et toujours avec grandes cérémonies, foret', 
tapage, et quantité de nourriture, car la gloutonnerie des devins 
est proverbiale en Corée. 

Ceux qui ont le plus de succès et de réputation dans ce métier, 
sont les aveugles qui, presque tous, Texercent depuis leur bas âge, 
et transmettent leurs secrets aux enfants affligés de la même infir- 
mité. C'est pour ainsi dire leur office naturel, et le plus souvent 
leur seul moyen de subsistance. Dans les districts éloignés, chacun 
d'eux exerce séparément, à ses risques et périls ; mais dans les 
villes et surtout à la capitale, ils forment une corporation puis- 
samment organisée, qui est reconnue par la loi, et qui paye des 
impôts au gouvernement. Seuls, ils ont droit de circuler dans les 
rues pendant la nuit. Le jour on les rencontre, deux ou trois 
ensemble, poussant un cri spécial pour attirer l'attention de ceux 
qui peuvent avoir besoin de leurs services. Pour être reçu définiti- 
vement membre de la société, il faut passer par un noviciat d'au 
moins trois ans. Ce temps est consacré à étudier les secrets de 
Tart, et surtout les rues et ruelles de la capitale. C'est quelque 
chose de prodigieux, et qui semble naturellement inexplicable, 
que leur adresse à se retrouver dans le dédale de rues tortueuses, 
de culs-de-sac, d'impasses, qui forment la ville de Séoul. Quand 
on leur a indiqué une maison quelconque, ils s'y rendent, en 
tâtonnant un peu avec leur bâton, presque aussi vite, et aussi 
sûrement que tout autre individu. 

On les fait venir pour indiquer l'avenir découvrir les choses 
secrètes, tirer les horoscopes, mais surtout pour chasser les 
diables. Dans ce dernier cas, il convient qu'ils soient plusieurs 
ensemble; leurs cérémonies ont alors une action plus rapide et 
plus efficace. Ils commencent par psalmodier diverses formules 



CL INTBODUCnOIf. 

d^une voix grave et lente, puis peu à peu haussent le ton, en s'ac- 
compagnant du roulement monotone et de plus en plus rapide de 
leurs bâtons, sur le plancher et sur des vases de terre ou de cuivre. 
Ils entrent bientôt dans une espèce de frénésie étrange ; le rhythme 
de leurs chants devient de plus en plus saccadé, et à la fin, c'est 
un vacarme affreux de hurlements et de vociférations diaboli- 
ques. « Quels poumons ! s'écrie Mgr Daveluy, à qui nous em- 
pruntons ces détails ; je vous assure qu'il y a réellement de quoi 
mettre en fuite tous les diables de Tenfer. Chaque exorcisme 
dure trois ou quatre heures, et quelquefois on recommence, tou- 
jours plus fort, trois fois dans une même nuit et plusieurs 
nuits de suite. Malheur aux voisins des maisons où se passent 
de pareilles scènes ! il leur est absolument impossible de fermer 
Fœil, comme j'en ai fait plusieurs fois Texpérience. » A la fin 
cependant, les opérateurs parviennent à vaincre le diable ; ils 
Tacculent dans un coin, le serrent de tous côtés, et finissent par 
le forcer à se réfugier dans un pot ou dans une bouteille que Tun 
d'eux tient à la main. On bouche et on ficelle immédiatement 
cette bouteille avec le plus grand soin, et, la maison étant débar- 
rassée de son hôte incommode, on commence le chant de vic- 
toire. Pendant toute la cérémonie on n'a cessé d'offrir au diable 
toutes sortes de mets pour le gagner ; ces mets deviennent la 
propriété des aveugles, à qui on donne en outre une somme 
d'argent plus ou moins ronde. 

Quant à l'action réelle du démon dans ces cas et d'autres analo- 
gues, il est difficile de la déterminer. Qu'il y ait souvent beaucoup 
de jonglerie et de charlatanisme, nul n'en doule. Mais que, de 
temps en temps, le démon manifeste réellement sa présence et son 
action dans les hommes ou les choses par des phénomènes con- 
traires aux lois de la nature ; qu'il y ait de véritables sorciers, des 
sorcières surtout, qui par des rites magiques se mettent en rapport 
direct avec les puissances infernales, le fait est absolument cer- 
tain. Les missionnaires attestent que les possessions proprement 
dites se rencontrent quelquefois ; de môme, les obsessions, sans 
être fréquentes, ne sont pas rares, même parmi les chrétiens. 

Au reste, les faits de cette espèce, qui arrivent en Corée, sont 
ceux qui se sont passés et se passent encore chez tous les peuples 
païens. Toutes les pages de la Bible, dans le Nouveau comme dans 
l'Ancien Testament, sont pleines de semblables exemples ; et 
aujourd'hui que l'histoire du monde est mieux connue, aucun 
savant sérieux n'oserait en nier la possibilité. 



XII 



Caractère des Coréens : leurs qualités morales, leurs défauts, leurs 

habitudes. 



La grande vertu du Coréen est le respect inné et la pratique 
journalière des lois de la fraternité humaine. Nous avons vu plus 
haut comment les diverses corporations, les familles surtout, for- 
ment des corps intimement unis pour se défendre, se soutenir, 
s'appuyer et s'entr'aider réciproquement, Mais ce sentiment de 
confraternité s'étend bien au delà des limites de la parenté ou de 
l'association; et Tassistance mutuelle, l'hospitalité généreuse 
envers tous, sont des traits distinctifs du caractère national, des 
qualités qui, il faut l'avouer, mettent les Coréens bien au dessus 
des peuples envahis par l'égoïsme de notre civilisation con- 
temporaine. 

Dans les occasions importantes de la vie, telles qu'un mariage 
ou un enterrement, chacun se fait un devoir d'aider 1^ famille 
directement intéressée. Chacun apporte son offrande et rend 
tous les services en son pouvoir. Les uns se chargent de faire les 
achats, les autres d'organiser la cérémonie ; les pauvres, qui ne 
peuvent rien donner, vont prévenir les parents dans les villages 
voisins ou éloignés, passent jour et nuit sur pied, et font gratui- 
tement les corvées et démarches nécessaires. 11 semblerait qu'il 
s'agit non pas d'un affaire personnelle, mais d'un intérêt public 
de premier ordre. Quand une maison est détruite par un incen- 
die, une inondation ou quelque autre accident, les voisins s'em- 
pressent d'apporter pour la rebâtir, qui des pierres, qui du bois, 
qui de la paille ; et chacun, outre ces quelques matériaux, donne 
deux ou trois journées de son travail. Si un étranger vient s'éta- 
blir dans un village, chacun l'aide à se bâtir une petite demeure. 
Si quelqu'un est obligé d'aller au loin sur les montagnes couper 
du bois ou faire du charbon, il est sûr de trouver dans le village 
voisin un pied-à-terre ; il n'a qu'à apporter son riz, on se char- 
gera de le cuire, et on y mettra les quelques assaisonnements 
nécessaires. Lorsqu'un habitant du village tombe malade, ceux 
qui auraient à la maison un remède n'attendent pas pour le 



CLU INTRODUCnOIf. 

doDner qu'on le leur demande ; le plus souvent, ils se hâtent de 
le porter eux-mêmes, et ne veulent point en recevoir le prix. Les 
instruments de jardinage ou de labour sont toujours à la dispo- 
sition de qui vient les demander, et souvent même, excepté 
pendant la saison des travaux , les bœufs se prêtent assez 
facilement. 

L'hospitalité est considérée par tous comme le plus sacré des 
devoirs. D'après les mœurs^ ce serait non-seulement une honte, 
mais une faute grave, de refuser sa part de riz à quiconque, 
connu ou inconnu, se présente au moment du repas. Les pauvres 
ouvriers qui prennent leur nourriture sur le bord des chemins, 
sont souvent les premiers à offrir aux passants de la partager 
avec eux. Quand, dans une maison quelconque, il y a une petite 
fête ou un repas solennel, tous les voisins sont toujours invités 
de droit. Le pauvre qui doit aller pour ses affaires dans un lieu 
éloigné ou visiter à de grandes distances des parents ou amis, n'a 
pas besoin de longs préparatifs de voyage. Son bâton, sa pipe, 
quelques bardes dans un petit paquet pendu à l'épaule, quelques 
sapèques dans sa bourse, si toutefois il a une bourse et des 
sapèques â mettre dedans, voilà tout. La nuit venue, au lieu de se 
rendre à Tauberge, il entre dans quelque maison dont les appar- 
tements extérieurs sont ouverts à tout venant, et il est sûr d'y 
trouver de la nourriture et un gite pour la nuit. Quand l'heure du 
repas arrive, on lui donne sa part ; il a pour dormir un coin de 
la natte qui recouvre le plancher, et un bout du morceau de bois 
qui, appuyé contre la muraille, sert d'oreiller commun. S'il est 
fatigué, ou que le temps soit trop mauvais, il passera ainsi quel- 
quefois un ou deux jours, sans que l'on songe à lui reprocher son 
indiscrétion. 

En ce bas monde, les meilleures choses ont toujours un mau- 
vais côté, et les habitudes toutes patriarcales que nous venons 
de décrire, produisent bien quelques inconvénients. Le plus 
grave est Tencouragement qu'elles donnent à la fainéantise d'une 
foule de mauvais sujets, qui spéculent sur l'hospitalité publique, 
et vivent en flânant de côté et d'autre dans une complète oisi- 
veté. Quelques-uns des plus effrontés viennent s'établir, pendant 
des semaines entières, chez les gens riches ou aisés, et se font 
même donner des vêtements que Ton n'ose pas refuser de peur 
d'être ensuite injurié et calomnié par eux. On dit que, dans la 
province de Pieng-an surtout, ces cas sont assez fréquents. Dans 
les montagnes du Kang-ouen, on voit des bandes entières s'éta- 
blir dans un village, y vivre deux ou trois jours aux finis des 



■^.-* 



INTRODUCTION. CUII 

habitants, puis passer dans un autre, et ainsi de suite, pendant 
des mois entiers, sans que le gouvernement ose intervenir pour 
protéger le peuple. Les petits marchands ambulants, les comé- 
diens, les astrologues prennent les mêmes libertés; c'est Tusage, 
et nul ne réclame ni ne songe à se débarrasser par force de ces 
hôtes incommodes. Il y a de plus les mendiants proprement dits. 
Ce sont des infirmes, des estropiés, des vieillards sans ressources, 
auxquels chacun donne un peu de riz ou quelques sapèques. Â 
Séoul, se trouve une corporation de mendiantes qui se partagent 
les différents quartiers de la capitale et quêtent chaque jour de 
porte en porte. Elles sont généralement détestées à cause de leur 
méchanceté et de leur insolence ; mais la crainte de s'attirer de 
mauvaises affaires de la part de toute la bande, force la main aux 
habitants paisibles, et elles recueillent d'abondantes aumônes. 
Parmi les mendiants attitrés il faut aussi compter tous les bonzes. 
Les uns mendient par nécessité, les autres par vertu; on donne 
k ces derniers le nom de San-lim. Quoique la religion de Fô soit 
maintenant tombée dans un discrédit universel, presque toujours, 
par pitié ou par un reste de superstition, on leur donne quelques 
poignées de riz. 

Les visites, soirées, invitations, et autres relations ordinaires 
de société sont très-multipliées, et la plus grande liberté y règne. 
Les femmes ne se montrent jamais dans ces réunions ; elles 
passent leur vie dans les appartements intérieurs, et ne se visitent 
qu'entre elles. Mais les hommes à leur aise, les nobles surtout, 
naturellement causeurs et paresseux, vont continuellement de 
salon en salon tuer le temps, raconter ou inventer des nouvelles. 
Ces salons ou appartements extérieurs sont placés sur le devant 
de la maison, et toujours ouverts à tout venant. Le maître du 
logis y fait sa résidence habituelle, et met son orgueil à recevoir 
et à bien traiter le plus d'amis possible. Naturellement les con- 
versations ne roulent guère sur la politique ; personne ne s'en 
occupe, et d'ailleurs un tel sujet serait dangereux. Mais on se 
raconte les dernières histoires de la cour et de la ville, on 
colporte les médisances du jour, on répète les bons mots qui ont 
été dits par tel ou tel grand personnage, on récite des fables ou 
des apologues, on parle science ou littérature. L'été surtout, ces 
réunions entre lettrés deviennent de petites académies, ou l'on 
s'assemble trois ou quatre fois la semaine pour discuter des 
questions de critique littéraire, approfondir le sens des ouvrages 
célèbres, comparer diverses compositions poétiques. Les gens du 
peaple, de leur côté, se rencontrent dans les rues, le long des 






CLIV l?«TRODUCTIOÎS. 

routes, dans les auberges. Quand ils sont deux ou trois ensemble, 
la conversation s'engage immédiatenient et ne languit janoais. 
Us se font les questions les plus indiscrètes, sur leur nom, leur 
âge, leur demeure, leurs occupations, leur commerce, les 
dernières nouvelles qu'ils ont pu apprendre, etc. Un Coréen ne 
peut rien garder de ce qu'il sait; c'est chez lui une démangeaison 
incroyable d'apprendre toutes les nouvelles, même les plus insi- 
gnifiantes, et de les communiquer immédiatement à d'autres, 
ornées de toutes les exagérations et de tous les mensonges 
possibles. 

En Corée on parle toujours sur un ton très-élevé, et les 
réunions sont extraordinairement bruyantes. Crier le plus haut 
possible, c'est faire preuve de bonnes manières, et celui qui, 
dans une société, parlerait sur un ton ordinaire, serait mal vu des 
autres, et passerait pour un original qui cherche à se singula- 
riser. Le goût du tapage est inné en eux, et rien à leur sens ne 
peut être fait convenablement sans beaucoup de vacarme. L'étude 
des lettres consiste à répéter à gorge déployée, chaque jour, 
pendant des heures entières, une ou deux pages d'un livre. Les 
ouvriers, les laboureurs, se délassent de leurs fatigues en luttant 
à qui criera le plus fort. Chaque village possède une caisse, des 
cornes, des flûtes, quelques couvercles de chaudrons en guise de 
cymbales, et souvent pendant les rudes travaux de l'été, on 
s'interrompt quelques instants, et l'on se délasse par un concert à 
tour de bras. Dans les préfectures et les tribunaux, les ordres 
des mandarins sont répétés d'abord par un crieur, puis par 
beaucoup d'autres échelonnés h tous les coins, de manière à 
retentir dans les quartiers environnants. Si un fonctionnaire 
public sort de sa maison, les cris perçants d'une multitude de 
valets annoncent sa marche. Dans les rares circonstances où le 
roi se montre en public, une foule de gens sont postés de dis- 
lance en distance pour pousser les plus formidables clameurs, et 
ils se partagent la besogne alternativement, de manière à ne pas 
laisser une seconde de silence. La moindre interruption, en pareil 
cas, serait un manque de respect envers la majesté royale. 

Les Coréens des deux sexes sont naturellement très-passionnés ; 
mais l'amour véritable ne se trouve guère en ce pays, car la 
passion chez eux est purement physique, le cœur n'y est pour 
rien. Ils ne connaissent que l'appétit animal, l'instinct de la 
brute qui, pour se satisfaire, se rue à l'aveugle sur le premier 
objet à sa portée; aussi la corruption des mœurs dépasse tout ce 
qu'on peut imaginer. Elle est telle, que l'on peut affirmer hardie 



IJÏTRODUCTION. CLV 

ment que plus de la moitié des individus ne connaissent pas leurs 
véritables parents. Plusieurs fois des chrétiennes, sur le point 
d*être violées par des païens, les ont arrêtés par ces paroles : 
« Ne m'approche point, je suis ta propre fille. » Et le païen 
reculait, sachant que le fait était, sinon probable, au moins très- 
possible. Au reste, comment pourrait-il en être autrement dans 
un pays où aucun frein religieux ne vient dominer les passions, 
et où les coutumes, les nécessités même de la vie matérielle 
forcent souvent les pauvres, c'est-à-dire la moitié de la popula- 
tion, à oublier les lois de la pudeur? En effet, les maisons des 
pauvres ne sont que de misérables huttes de terre. Ils n'ont pas 
le moyen d'avoir deux chambres, ou, s'ils en ont deux, ils ne 
peuvent les chauffer toutes deux pendant l'hiver. Aussi, père, 
mère, frères et sœurs, tous dorment ensemble, sous la même 
couverture s'ils en ont une, et, s'ils n'en ont point, serrés les uns 
contre les autres pour se réchauffer un peu. 

Presque tous les enfants jusqu'à l'âge de neuf ou dix ans, 
quelquefois même davantage, vivent pendant Tété absolument 
nus, ou revêtus seulement d'une petite jaquette qui descend 
jusqu'à la ceinture. Les enfants chrétiens sont généralement 
vêtus d'une manière plus décente, mais les missionnaires ont eu 
beaucoup de peine à obtenir cette concession. Tout homme, 
marié ou non, est libre d'avoir chez lui autant de concubines 
qu'il peut en entretenir. Quand une femme arrive dans un 
village, elle trouve toujours où se placer; si nul n'est assez riche 
pour la garder chez lui, chacun la prend dans sa maison à tour 
de rôle, et la nourrit pendant quelques jours. Une femme qui, 
voyageant seule, passerait la nuit dans une auberge, serait 
infailliblement la proie du premier venu; quelquefois même la 
compagnie d'un homme, à moins qu'il ne soit bien armé, ne 
suffit pas à la protéger. Inutile d'ajouter que la prostitution 
s'étale partout au grand jour, et que la sodomie et autres crimes 
contre nature sont assez fréquents. Le long des routes, à l'entrée 
des villages surtout, les filles puMiques de bas étage s'installent 
avec une bouteille d'eau-de-vie de riz, dont elles offrent aux 
voyageurs. La plupart s'arrêtent d'eux-mêmes pour les faire 
chanter, ou badiner avec elles; et si quelqu'un passe sans les 
regarder, elles ne se gênent nullement pour l'arrêter par ses 
habits et même lui barrer le chemin. 

Mais détournons les yeux de ce triste spectacle, et hâtons-nous 
de passer à un autre sujet. 

^ ^^^IVÉMbi^B^ généralement le caractère entier, difficile, 




CLVI INTRODUCTION. 

colère et vindicatif. C'est le fruit de la demi-barbarie dans 
laquelle ils sont encore plongés. Parmi les païens, l'éducation 
morale est nulle ; chez les chrétiens eux-mêmes, elle no pourra 
porter ses fruits qu'à la longue. Les enfants ne sont presque 
jamais corrigés, on se contente de rire de leurs colères conti- 
nuelles ; ils grandissent ainsi, et plus tard, hommes et femmes se 
livrent sans cesse à des accès d'une fureur aussi violente 
qu'aveugle. En ce pays, pour exprimer une résolution arrêtée, 
on se pique le doigt, et on écrit son serment avec son propre 
sang. Dans un accès de fureur, les gens se pendent ou se noient 
avec une facilité inexplicable. Un petit déplaisir, un mot de 
mépris, un rien, les entraine au suicide. Ils sont aussi vindicatifs 
qu'irascibles. Sur cinquante conspirations, quarante-neuf sont 
trahies d'avance par quelque conjuré, et presque toujours pour 
satisfaire une rancune particulière, pour se venger d'un mot un 
peu vif. Peu leur importe d'être punis eux-mêmes, s'ils peuvent 
attirer un châtiment sur la tête de leurs ennemis. 

On ne peut les accuser ni de mollesse ni de lâcheté. Â Toccasion 
ils supportent les verges, le bâton, et les autres supplices avec 
un grand sang-froid, et sans laisser paraître la moindre émotion. 
Ils sont patients dans leurs maladies. Ils ont beaucoup de goût 
pour les exercices du corps, le tir de l'arc, la chasse, et ne 
reculent point devant la fatigue. Et cependant, chose extraordi- 
naire, avec tout cela ils font en général de très-pauvres soldats, 
qui, au premier danger sérieux, ne songent qu'à jeter leurs armes, 
et à s'enfuir dans toutes les directions. Peut-être est-ce simple- 
ment le manque d'habitude, et le défaut d'organisation. Les 
missionnaires assurent qu'avec des officiers capables, les Coréens 
pourraient devenir d'excellents soldats. En 18Îfi, les Américains 
rencontrèrent une résistance désespérée, et les divers récits de 
leur expédition rendent justice au courage des troupes d'élite 
que l'on avait envoyées contre eux. 

La chasse est considérée comme une œuvre servile; aussi les 
nobles, si l'on excepte quelques familles pauvres des provinces, 
ne s'y livrent presque jamais. Elle est tout à fait libre ; point de 
port d'armes, point de parcs réservés, point d'époques interdites. 
Le seul animal qu'il soit défendu de tuer est le faucon, dont la 
vie est protégée par des lois sévères. Malheur à celui qui blesse- 
rait un de ces oiseaux ! il serait traîné à la capitale devant la 
cour des crimes. La chasse n'a lieu que dans les montagnes, car 
les vallées et les plaines, presque toutes en rizières, n'offrent 
aucun gibier qui puisse tenter les chasseurs. Leur fusil est le 



I?ITRODUGTION. CLVII 

fusil japonais à pierre, très-lourd et fort peu élégant. Avec cette 
arme insuffisante, un Coréen même seul, tirera le tigre, quoique 
cet animal, quand il n'est pas tué sur le coup, s^élance toujours 
droit sur l'ennemi qui devient alors facilement sa proie. Quand 
le tigre fait de grands ravages dans un district, le mandarin 
réunit les chasseurs et organise une battue dans les montagnes 
voisines, mais presque toujours sans résultat, car, en pareil cas, 
la peau de l'animal est pour le gouvernement, et le mandarin 
garde pour lui la prime due aux chasseurs. Ceux-ci préfèrent 
risquer leur vie en chassant seuls, parce quMls ont alors le 
bénéfice de la peau qu'ils vendent secrètement. Ils mangent la 
chair qu'ils prétendent être très-succulente. Les os piles et 
bouillis servent à faire diverses médecines. On les vend surtout 
aux Japonais qui les achètent à très-haut prix pour en fabriquer 
des remèdes secrets. 

Les tigres sont excessivement nombreux en Corée, et le chiffre 
annuel des accidents est très-considérable. Quand le tigre pénètre 
dans un village dont les maisons sont bien fermées, il ne cesse 
de tourner pendant des nuits entières autour de quelque masure, 
et si la faim le presse, il finit par s'y introduire en bondissant 
sur le toit de chaume, au travers duquel il fait un trou. Le plus 
souvent, il n'a pas besoin de recourir à cet expédient, car les 
villageois sont dune insouciance telle, que, malgré sa présence 
dans les environs, ils dorment habituellement, pendant l'été, la 
porte de leurs maisons grande ouverte, et quelquefois même 
sous des hangars ou en plein champ sans songer à allumer du 
feu. Peut-être, avec des battues bien suivies, dans la saison 
propice, réussirait-on à détruire beaucoup de ces animaux, et à 
refouler le reste dans les grandes chaînes de montagnes qui sont 
presque inhabitées ; mais chacun ne songe qu'à se débarrasser 
du péril présent, sans s'inquiéter de l'avenir ni du bien général. 
On prend quelquefois des tigres au piège, dans des fosses pro- 
fondes recouvertes de feuillage et de terre, au milieu desquelles 
est planté un pieu aigu ; mais ce moyen si simple, et sans danger 
aucun pour le chasseur, n'est que rarement employé. Pendant 
l'hiver, quand la neige est à demi gelée, assez forte pour résister 
au pied de l'homme, elle cède encore aux pattes du tigre, qui s'y 
enfonce jusqu'au ventre et ne peut en sortir. Souvent alors on en 
tue à coups de sabre ou de lance. 

Les chasseurs coréens ne tirent jamais au vol. Ils s'affublent 
de peaux, déplumes, de paille, etc., et se tapissent dans quelque 
trou pour tromper les animaux qui viennent à leur portée. Ils 



CLVUÎ INTRODUCTION. 

savent contrefaire parfaitement les cris des divers oiseaux, parti- 
culièrement celui de faisan qui appelle sa femelle, et par là 
réussissent à prendre beaucoup de ces dernières. Mais leur chasse 
principale est celle du cerf. Elle n'a lieu qu'au moment oii ses 
bois se développent, c'est-à-dire pendant la cinquième et la 
sixième lune (juin et juillet), parce qu'alors seulement ces bois 
se vendent à un prix (rès-élevé. Les chasseurs au nombre de 
trois ou quatre au plus, battent les montagnes plusieurs jours de 
suite, et quand la nuit les force à s'arrêter pendant quelques 
heures, ils ont un instinct admirable pour retrouver la piste de 
l'animal, à moins que la terre ne soit trop desséchée. D'ordinaire, 
ils l'atteignent avant la fin du troisième jour, et le tuent à coups 
de fusil. Cette chasse, quand elle réussit bien, leur donne de 
quoi vivre pendant une partie de l'année, et Ton cite des indi- 
vidus qui par ce moyen ont acquis une petite fortune. 

Les Coréens sont âpres au gain; pour se procurer de l'argent, 
tous les moyens leur sont bons. Ils connaissent très-peu et 
respectent encore moins la loi morale qui protège la propriété et 
défend le vol. Néanmoins, les avares sont peu nombreux, et ne 
se trouvent guère que parmi les riches de la classe moyenne ou 
les marchands. En ce pays, on appelle riche celui qui a deux ou 
trois mille francs vaillant. En général, ils sont aussi prodigues 
qu'avides, et aussitôt qu'ils ont de l'argent, ils le jettent à pleines 
mains. Ils ne songent alors qu'à mener grand train, bien traiter 
leurs amis, satisfaire leurs propres caprices ; et quand Tindi- 
gence revient, ils la subissent sans trop se plaindre, et attendent 
que la roue de la fortune en tournant leur ramène de beaux 
jours. Souvent, l'argent se gagne assez vite, mais il disparaît 
plus vite encore. On a fait gagner un procès à quelqu'un, on a 
trouvé une racine de gen-seng, un petit morceau d'or, une veine 
de cristal, n'importe quoi, on est à flot pour quelques jours, et 
vogue la galère ! l'avenir s'occupera de l'avenir. De là vient que 
tant de gens sont toujours sur les routes, cherchant une chance 
heureuse, espérant rencontrer là-bas ce qui leur manque ici, 
trouver quelque trésor, découvrir quelque source de richesse non 
encore exploitée , inventer quelque nouveau moyen de battre 
monnaie. Dans certaines provinces surtout, la moitié des habi- 
tants n'ont pour ainsi dire pas de demeure fixe; ils émigrent 
pour échapper à la misère, restent un an ou deux, et émigrent 
de nouveau, pour recommencer plus lard, cherchant toujours 
le mieux, et presque toujours rencontrant le pire. 

Un autre grand défaut des Coréens, c'est la voracité. Som^ 



INTRODUCTION. CLIX 

rapport, il n'y a pas la moindre différence entre les riches et les 
pauvres, les nobles et les $^ens du peuple. Beaucoup manger est 
un honneur, et le grand mérile d'un repas consiste, non dans la 
qualité, mais dans la quantité des mets fournis aux convives. 
Aussi cause-t-on très-peu en mangeant, car chaque phrase ferait 
perdre une ou deux bouchées. Dès l'enfance, on s'applique à 
donner à Festomac toute Télasticité possible. Souvent les mères 
prenant sur leurs genoux leurs petits enfants, les bourrent de 
riz ou d'autre nourriture, frappent de temps en temps avec le 
manche de la cuiller sur le ventre pour voir s'il est suffisam- 
ment tendu, et ne s'arrêtent que quand il devient physiquement 
impossible de les gonfler davantage. Un Coréen est toujours prêt 
à manger ; il tombe sur tout ce qu'il rencontre et ne dit jamais : 
c'est assez. Les gens d'une condition aisée ont leurs repas réglés, 
mais si dans l'intervalle se présente l'occasion d'avaler du vin, 
des fruits, des pâtisseries, etc., en quelque quantité que ce 
soit, ils en profitent largement, et l'heure ordinaire du repas 
venue, se mettent à table avec le même appétit que s'ils avaient 
jeûné depuis deux jours. La portion ordinaire d'un ouvrier est 
d'environ un litre de riz, lequel après la cuisson donne une forte 
écuelle. Mais cela ne suftit pas pour les rassasier, et beaucoup 
d'entre eux en prennent facilement trois ou quatre portions 
quand ils le peuvent. Certains individus, dit-on, en absorbent 
jusqu'à neuf ou dix portions impunément. Quand on tue un bœuf, 
et que la viande est servie à discrétion, une écuelle bien remplie 
n'effraye aucun des convives. Dans les maisons décentes, le bœuf 
ou le chien sont découpés par tranches énormes, et comme 
chacun a sa petite table à part, on peut se montrer généreux 
envers tel ou tel convive, tout en ne donnant aux autres que le 
strict nécessaire. Si l'on offre des fruits, des pèches par exemple 
ou de petits melons, les plus modérés en prennent jusqu'à vingt 
ou vingt-cinq, qu'ils font très-rapidement disparaître, sans les 
peler. 

Inutile d'ajouter que les habitants de ce pays sont loin 
d'absorber chaque jour les quantités de nourriture dont nous 
venons de parler. Tous sont prêts à le faire, et le font en effet 
quand ils en trouvent l'occasion, mais ils sont trop pauvres pour 
la trouver souvent. La viande de bœuf surtout est assez rare. 
Nous avons dit plus haut qu'un boucher est une espèce de 
fonctionnaire nommé par le gouvernement, et qui paye un impôt 
considérable pour avoir le droit exclusif de faire abattre les 
lNBufii« Quelques nobles haut placés se permettent aussi d'avoir 



CLX INTRODUCTION. 

des bouchers à eux. C'est un abus que Ton tolère faute de pouvoir 
Tempêcher. Quelquefois aussi, dans les circonstances extraordi- 
naires, le roi permet d'abattre un bœuf dans chaque village, et 
alors c'est une fête universelle, et son nom est béni d'un bout à 
l'autre du royaume. 

Un excès en appelle un autre, et l'abus de la nourriture amène 
naturellement Tabus de la boisson. Aussi l'ivrognerie est-elle en 
grand honneur dans ce pays, et si un homme boit du vin de riz 
de manière à perdre la raison, personne ne lui en fait un crime. 
Un mandarin, un grand dignitaire, un ministre même, peut, 
sans que cela tire à conséquence, rouler sur le plancher à la fin 
de son repas. On le laisse cuver son vin tranquillement, et les 
assistants loin d'être scandalisés de ce dégoûtant spectacle, le 
félicitent intérieurement d'être assez riche pour pouvoir se 
procurer un aussi grand plaisir. 

Quant à la préparation de la nourriture, les Coréens ne sont 
nullement difficiles; tout leur est bon. Le poisson cru, la viande 
crue, surtout les intestins, passent pour des mets friands, et 
parmi le peuple, on n'en voit guère sur les tables, car un pareil 
morceau à peine aperçu est aussitôt dévoré. Les viandes crues se 
mangent habituellement avec du piment, du poivre ou de la 
moutarde, mais souvent on se passe de tout assaisonnement. 
Sur le bord des ruisseaux ou rivières, on rencontre quantité de 
pêcheurs à la ligne, dont le plus grand nombre sont des nobles 
sans le sou qui ne veulent pas ou ne peuvent pas travailler pour 
vivre. A côté d'eux est un petit vase contenant de la poudre de 
piment délayée, et aussitôt qu'un poisson est pris, ils le saisissent 
entre deux doigts, le trempent dans cette sauce et l'avalent sans 
autre cérémonie. Les arêtes ne les effrayent point ; ils les mangent 
avec le reste, comme ils mangent aussi les os de poulets ou 
d'autres volatiles afin de ne rien laisser perdre. 

Quelques mots, en finissant ce chapitre, sur les différences de 
caractère entre les habitants des diverses provinces. Ceux des 
deux provinces du Nord, du Pieng-an particulièrement, sont 
plus forts, plus sauvages, et plus violents que les autres Coréens. 
Il y a très-peu de nobles parmi eux, et par suite très-peu de 
dignitaires. On croit qu'ils sont les ennemis secrets de la dynastie; 
aussi le gouvernement, tout en les ménageant, les surveille de 
près, et redoute toujours de leur part une insurrection qu'il serait 
très-difficile de vaincre. Les gens du Hoang-haï passent pour 
avoir l'esprit étroit et borné. On les accuse de beaucoup d'avarice 
et de mauvaise foi. La population du Kieng-^keï, ou province de 



li^. 



â 



INTRODUCTION. CUl 

la capitale, est légère, inconstante, adonnée au luxe et aux 
plaisirs. C'est elle qui donne le ton au pays tout entier; c'est à 
elle surtout que s'applique ce que nous avons dit plus haut de 
Fambition, de la rapacité, de la prodigalité, et du faste des 
Coréens. Les dignitaires, nobles, et lettrés y sont excessivement 
nombreux. Les gens du Tsiong-tsieng ressemblent de tous points 
à ceux du Kieng-kei, dont ils ont, à un degré moindre, les vices 
et les bonnes qualités. Dans la province de Tsien-la on rencontre 
peu de nobles. Les habitants sont regardés par les autres Coréens 
comme des gens grossiers, hypocrites, fourbes, ne cherchant que 
leurs intérêts, et toujours prêts à commettre les plus odieuses 
trahisons s'ils y trouvent leur profit. La province de Kieng-sang 
a un caractère à part. Les habitudes y sont beaucoup plus 
simples, les mœurs moins corrompues, et les vieux usages plus 
fidèlement conservés. Peu de luxé, peu de folles dépenses ; aussi 
les petits héritages se transmettent-ils de père en fils, pendant 
de longues années, dans les mêmes familles. L'étude des lettres 
y est plus florissante qu'ailleurs, et souvent l'on voit des jeunes 
gens qui après avoir travaillé aux champs tout le jour, donnent à 
la lecture le soir et une partie de la nuit. Les femmes de condi- 
tion ne sont pas enfermées aussi strictement que dans les autres 
provinces; elles sortent pendant le jour, accompagnées d'une 
esclave, et n'ont à craindre aucune insulte ni aucun manque 
d'égards. C'est dans le Kieng-sang que le bouddhisme ou religion 
de Fô conserve le plus de sectateurs. Ils sont très-attachés à leurs 
superstitions et difficiles à convertir ; mais une fois devenus 
chrétiens, ils demeurent fermes et constants dans la foi. Les 
nobles, très-nombreux dans cette province, appartiennent' 
presque tous au parti Nam-in, et depuis les dernières révolutions 
dont nous donnons le détail dans cette histoire, n'ont plus de 
part aux dignités et emplois publics. 







XIII 



Jeux. — Comédies. — Fêtes du nouvel an. — Le Hoan-kap. 

Le jeu d'échecs est très-répandu en Corée, et on prétend qu'il 
y a des joueurs capables de tenir tête aux Chinois les plus habiles. 
Ils ont aussi une espèce de jeu de dames, beaucoup plus com- 
pliqué que le nôtre, le trictrac, le jeu d'oie, et divers autres 
jeux d'adresse ou de hasard. Hais celui qui a le plus de vogue, 
est le jeu de cartes, lequel est interdit par la loi. On ne le permet 
qu'aux soldats qui font la veillée dans un poste quelconque, 
pour les empêcher de s'endormir, et on prétend qu'en temps de 
guerre, c'est la plus sûre sauvegarde des camps contre les 
surprises et les attaques nocturnes. Malgré la prohibition, ce jeu 
est en grand usage, surtout parmi les gens du peuple, car les 
nobles le regardent comme au-dessous de leur dignité. On y joue 
la nuit, en cachette, en dépit des amendes et des punitions que 
les tribunaux infligent journellement. Il y a des bandes de joueurs 
qui y passent leur vie, et n'ont pas d'autre métier. Ce sont 
presque toujours des filous fieffés, qui escroquent à leurs dupes 
îles sommes considérables et mènent grand train sans s'inquiéter 
de la loi. Les prétoriens et autres agents de l'autorité ferment les 
yeux sur leurs contraventions, tantôt parce qu'ils sont secrète- 
ment payés pour se taire, souvent aussi parce qu'ils redoutent 
la vengeance de ces individus, qu'ils savent être peu scrupuleux, 
déterminés et capables de tout. 

A la capitale et dans quelques autres grandes villes, beaucoup 
de gens inoccupés passent leur temps à lancer des cerfs-volants, 
surtout pendant un ou deux mois d'hiver quand souffle le vent 
du Nord. La foule se presse h ce spectacle ; chacun examine les 
soubresauts de ces cerfs-volants, et en tire des pronostics pour 
le bon ou mauvais succès des affaires dans lesquelles il est alors 
engagé. Souvent on se porte des défis mutuels, h qui usera ou 
coupera le plus vite la corde de son voisin, en faisant rencontrer 
les cerfs-volants dans les airs, et là-dessus s'engagent des paris 
quelquefois considérables. 

Les Coréens, nobles et gens du peuple, s'amusent volontiers à 
tirer de Tare. Cet exercice est encouragé par le gouvernemenl 



t Ëi 






INTRODUCTION. CLXUI 

qui y voit un moyen de former de bons archers. A certaines 
époques de Tannée, les villes et les villages un peu considérables 
donnent des prix au concours pour les plus habiles tireurs, et 
quelquefois les mandarins en envoient d'autres aux frais du trésor 
public. Souvent aussi il y a des boxes ou luttes à coups de 
poing, entre des champions choisis, de village contre village, 
ou de certains quartiers d'une ville contre les autres. Chaque 
année, à Séoul, pendant la première lune, on a le spectacle 
d'une de ces luttes, qui ordinairement dégénère en un combat 
acharné. On commence à coups de poing, mais Ton continue à 
coups de bâton et de pierres, et cela dure plusieurs jours, 
pendant lesquels il est impossible de circuler sans danger dans 
les rues. D'habitude, il reste quatre ou cinq morts sur le terrain, 
les blessés et les estropiés ne se comptent pas ; mais le gouver- 
nement n'intervient jamais, et laisse les choses suivre leur cours, 
sous prétexte qu'il s'agit d'un jeu. 

On trouve dans toutes les villes des chœurs de musiciens et 
de chanteuses. La capitale en est remplie. Ces chanteuses, 
élégamment vêtues, exécutent des chants et des danses pour 
l'amusement des spectateurs, dans les parties de plaisir que 
donnent les mandarins ou les gens haut placés. Ce sont ou des 
esclaves de préfectures, ou des femmes que la misère a jetées 
dans la débauche; et toutes joignent le métier de prostituées à 
celui de musiciennes. On dit cependant que leurs danses publiques 
n'ont rien de trop indécent. 

Il n'est pas rare non plus de rencontrer des saltimbanques ou 
comédiens ambulants qui vont par bandes, de côté et d'autre, 
donnant des représentations dans les maisons de ceux qui les 
payent, à l'occasion d'un mariage, d'un anniversaire heureux, ou 
d'une fête quelconque. Us sont acrobates, musiciens, joueurs de 
marionnettes, escamoteurs, font mille tours de force et d'adresse, 
et passent pour être souvent d'une habileté merveilleuse. À 
défaut d'amateurs bénévoles, ils s'imposent aux villages, et 
comme ils ont la réputation d'être des bandits, capables de 
toutes sortes de crimes et d'actes de violence, on les subit par 
crainte, et on les paye sur les fonds communs pendant leur 
séjour. 

Le théâtre proprement dit n'existe pas en Corée. Ce qui se 
rapproche le plus de nos pièces dramatiques est la récitation 
mimée de certaines histoires, par un seul individu qui en repré- 
sente successivement tous les rôles. Si , par exemple , il est 
question dans son récit d*iiB mandariD, d'on bomnw qi|.l9CWt la 




CLXIV lîfTRODUCTION. 

bastonnade, d'un mari qui se dispute avec sa femme, etc., il 
imitera alternativement le ton grave et solennel du magistrat, 
les plaintes, les cris de celui qui est battu, la voix du mari, le 
fausset de la femme, les rires de celui-ci, les gestes étranges de 
celui-là, la stupéfaction d'un autre, assaisonnant le tout de 
compliments, de bons mots, de lazzis et de pasquinades de toute 
espèce. Il y a beaucoup de livres ou recueils d'anecdotes que ces 
artistes étudient continuellement, mais ceux qui ont du talent ne 
s'astreignent point aux scènes ainsi préparées; ils les changent 
et les entremêlent avec adresse, y introduisent, séance tenante, 
des pointes, des allusions, des plaisanteries appropriées à Taudi- 
toire, et conquièrent ainsi une réputation qui peut les conduire à 
la fortune. On les invite aux réunions d*amis, aux fêtes de 
famille; ils ne manquent jamais d'accompagner dans leurs visites 
officielles les nouveaux dignitaires, ainsi que les candidats 
heureux des examens publics, et dans chaque maison on leur 
donne quelque argent. Les hommes seuls font ainsi le métier 
de comédien. 

Le jour de Tan est une des plus grandes fêtes pour toutes les 
classes de la société coréenne, et la manière de le célébrer offre 
une certaine analogie avec nos usages d'Europe. La plupart des 
travaux sont interrompus dès le troisième jour qui précède la tin 
de Tannée, afin de donner à tous le temps de regagner le toit 
paternel ou de rejoindre leur famille. Très-peu de personnes 
passent cette époque hors de leurs maisons, et si quelque pauvre 
portefaix ou commissionnaire est forcé par des retards malen- 
contreux de séjourner dans une auberge le jour de Tan, presque 
toujours Taubergiste lui donne la nourriture gratis. À cette 
époque les mandarins évitent de faire des arrestations, et leurs 
tribunaux sont fermés. Il y a plus : beaucoup de prisonniers, 
détenus pour des affaires de peu d'importance, obtiennent un 
congé plus ou moins long, afin d'aller rendre leurs devoirs à leurs 
parents vivants et morts. Les fêtes passées, ils doivent d'eux- 
mêmes revenir, et reviennent en effet, se constituer prisonniers. 

Habituellement, d'après les règles de l'étiquette, on se fait 
deux salutations : la première, le soir du dernier jour de l'an, 
ce qu'ils appellent le salut de l'année qui finit; la seconde, le 
malin du premier jour, c'est le salut de l'année qui commence. 
Cette dernière salutation seule est absolument de rigueur, et 
personne ne s'en dispense. Elle se fait à tous les parents, supé- 
rieurs, amis et connaissances. Y manquer serait provoquer 
infailliblement une rupture, ou un refroidissement marqué dans 



INTRODUCTION. CLXV 

les relations. La principale cérémonie du jour de Tan, est le 
sacrifice aux tablettes des ancêtres. Chacun y déploie toute la 
pompe que lui permet sa position, et c'est, dans l'opinion 
commune, le sacrifice le plus indispensable de toute Tannée. Si 
les tombeaux des parents se trouvent près de la maison, on s'y 
rend de suite pour faire les prostrations et cérémonies voulues; 
sinon, on est tenu de les visiter dans le courant de la première 
lune. Après le sacrifice vient la distribution des étrennes, qui 
généralement sont peu considérables. Elles consistent en quelques 
vêtements qu'on donne aux enfants ou aux inférieurs, en pâtisse- 
ries que Ton envoie aux supérieurs, amis, et connaissances. \ 
la capitale, les parents font assez souvent cadeau à leurs enfants 
de quelques joujoux de peu de valeur. Les jours suivants se 
passent en échange de civilités, visites, réunions, soirées. Les 
travaux, les transactions commerciales, les séances des tribu- 
naux, etc., ne peuvent recommencer que le cinquième jour de la 
lune, ce qui fait, en tout, huit jours de repos légal. En fait, ce 
repos est beaucoup plus prolongé, et quinze ou vingt jours se 
dépensent en jeux et en parties de plaisir, sans que personne y 
trouve à redire. 

Les familles riches célèbrent aussi Tanniversaire de la nais- 
sance de chacun de leurs membres par une réunion et un festin ; 
chez les pauvres on ne tient compte que du jour de naissance du 
chef de la maison. Ce jour-là, on invite les voisins à un petit 
régal. Entre tous ces anniversaires, le plus célèbre est celui de la 
soixante et unième année. Les Coréens suivent le cycle chinois de 
soixante ans, et chacune des années porte un nom particulier, 
comme chez nous les noms des jours de la semaine ou des mois 
de Tannée. Cette période de soixante ans une fois écoulée, les 
années de même nom recommencent dans le même ordre, et 
Tannée de la naissance se présente après une révolution entière 
du cycle. Cet anniversaire appelé Hoan-kap, est en ce pays 
Tépoque la plus solennelle de la vie. Riches et pauvres, nobles 
et gens du peuple, tous ont à cœur de fêter dignement ce jour oii 
Tàge mûr finit, où commence la vieillesse. Celui qui atteint cet 
âge est censé avoir rempli sa tâche, achevé sa carrière ; il a bu 
à longs traits la coupe deTexistence, il ne lui reste qu'à se sou- 
venir et à se reposer. 

Longtemps d'avance on fait les préparatifs de la fête. Quelle 
plus belle occasion de montrer de la piété filiale! de prouver 
publiquement combien on apprécie Tinestimable bonheur d'avoir 
conservé ses parents jusqu'à un âge aussi respectable! Les riches 



GLXVI INTRODUCnON. 

prodiguent leurs ressources pour faire venir, même des proyinces 
éloignées, tout ce qui peut orner un festin ; les pauvres s'ingé- 
nient à ramasser quelques épargnes. De leur côté, les lettrés 
composent des pièces de vers, pour chanter cet heureux jour. Le 
bruit s'en répand dans les environs, et c'est un événement, non- 
seulement pour le village, mais pour tout le canton. A Tintérieur 
de la maison, on est continuellement affaire. Tous les habits 
devront être blancs comme la neige, les jupes bleues comme 
Tazur; un nouvel habit de soie sera Tornement du sexagénaire. 
11 faut ramasser du vin et de la viande en abondance pour 
rassasier et enivrer parents, amis, voisins, connaissances, 
étrangers, etc.. Les femmes de la maison sont surchargées de 
besogne, mais alors, comme du reste dans les autres grandes 
circonstances, leurs voisines, leurs amies s'empressent de venir 
k leur secours. S'il est nécessaire, les voisins contribuent 
généreusement aux frais par des présents en argent ou en nature. 
Ils sont tous invités de droit, et ce qu'ils font aujourd'hui pour 
un autre, on le fera demain pour eux. 

L'heureux jour arrivé, on conduit le héros de la fête, en 
grande cérémonie, à la place d'honneur. Il s'assied, et reçoit 
d'abord les saints et félicitations de tous les membres de la 
famille, puis on place devant lui une table surchargée des meil- 
leurs mets qu'il a été possible de trouver. Viennent ensuite les 
amis, les voisins, les connaissances, les parasites, etc.. tous 
avec les plus beaux compliments dans la bouche, et un appétit 
féroce dans l'estomac. Personne n'est repoussé, personne ne 
s'en retourne à jeun ; les passants, les voyageurs profitent de 
la bonne aubaine, et si on oublie de les inviter, ils s'invitent 
eux-mêmes sans plus de formalités. Bien plus, quand les res- 
sources le permettent, on envoie chez tous les voisins des tables 
abondamment servies. La musique la plus étourdissante vient 
réjouir les convives ; on appelle des chœurs de musiciens et de 
danseuses, des comédiens, tout ce qui peut embellir la fête, et 
rehausser l'éclat de la solennité. C'est pour des enfants bien 
élevés la plus rigoureuse des obligations, et devraient-ils se sai- 
gner à blanc, se condamner à mourir de faim le reste de l'année, 
dépenser leur dernière sapèque, il leur faut faire les choses 
avec une profusion extravagante, sous peine d'être à jamais 
déshonorés . 

Si les particuliers doivent ainsi déployer toute la prodigalité pos- 
sible, on peut imaginer avec quelle pompe, quel appareil, quelles 
folles dépenses, les grands personnages célèbrent le Hoan-kap. 



IFITRODUCTIOlf. CLXVII 

Lorsque la reine mère , la reine, et surtout le roi atteignent la 
soixantaine, le royaume entier doit prendre part à la fête. Toutes 
les prisons s'ouvrent parla proclamation d'une amnistie générale, 
et il y a une session extraordinaire d'examens pour conférer les 
grades littéraires. Tous les dignitaires de la capitale vont en 
personne présenter au roi leurs hommages et leur vœux. Dans 
chaque district, le mandarin précédé de la musique, escorté de ses 
prétoriens et satellites, suivi de toute la population , se rend 
au chef-lieu, k Tendroit ou est exposée en grand apparat la 
tablette qui représente le roi, et se prosterne humblement pour lui 
offrir ses congratulations personnelles, et celles de ses subordon- 
nés. Ce jour est, pour tous, une fête chômée de premier ordre. 
Tous les soldats de la capitale reçoivent quelque marque de la 
munificence royale. Des tables richement servies, des cadeaux 
de prix, sont envoyés aux ministres, aux fonctionnaires du 
palais, aux grandes familles nobles, à tous ceux qui ont quelque 
crédit à la cour. 

Malheureusement pour le peuple, ces grandes fêtes se donnent 
à ses dépens. Le plus souvent, c'est au moyen de rapines, de con- 
cussions, d'extorsions de toute espèce, que les parents du roi, les 
ministres et autres grands personnages se procurent les ressources 
nécessaires. Un de ces Hoan-kap a été^ sous ce rapport, scan- 
daleux entre tous : c'est celui de Kim Moun-keun-i, beau-père 
du roi Tchiel-tsong, célébré à la fin de 1861. Dès les premiers 
jours de l'automne, toutes les productions rares des provinces 
afDuèrent à sa maison. On y expédia des centaines de bœufs, des 
milliers de faisans, des fruits en quantité énorme. Les mandarins, 
tant pour obéir à l'usage que pour s'attirer les bonnes grâces 
d'un homme aussi influent, luttaient à qui ferait les plus riches 
offrandes, en argent et en produits de leurs districts ou préfec- 
tures. Le gouverneur de la province de Tsiong-tsieng fut destitué, 
quelques jours après la fête, pour n'avoir envoyé que la misé- 
rable somme de mille nhiangs (environ deux mille francs), tandis 
que les autres, plus généreux, avaient expédié huit, dix, quelques- 
uns même vingt mille francs. M. Pourthié raconte qu'un vieux 
mandarin de sa connaissance, criblé de dettes et sans le sou, ne 
put absolument rien envoyer. Kim Moun-keun-i voulait le punir 
sévèrement. « Ne touchez pas à cet homme, lui dirent les minis- 
tres ; pour avoir osé vous insulter ainsi, il faut certainement 
qu'il soit bien déterminé, et qu'il ait des moyens secrets de 
braver votre colère ; il est plus prudent de le laisser tranquille. » 
Le pauvre mandarin conserva sa place. Les gens du peuple, même 



CLXVIII INTRODUCTION. 

les plus pauvres, furent forcés, par insinuations et par menaces, 
de payer sous forme d^offrandes volontaires un impôt considé- 
rable. On rapporte qu'un malheureux en haillons, aux traits 
hâves et décharnés, dut apporter lui-même quelques pelotons de 
fil de soie, sa dernière ressource. Le grand personnage eut la 
bassesse de les recevoir de sa propre main, et la cruauté de 
remercier en souriant. 

La soixante et unième année du mariage donne également 
occasion à des rejouissances extraordinaires, à peu près de même 
genre que celles du Hoan-kap ; mais ces fêtes sont, naturelle* 
ment, beaucoup plus rares. 



XIV 



Logements. — Habillements. — Coutumes diverses. 

« 

L'extraii suivant d'une lettre de M. Pourlhié, résume de la 
manière la plus intéressante diverses notions sur la vie de chaque 
jour en Corée, sur la manière de se loger, de s'habiller, de se 
nourrir, etc... 

(( Voulez-vous, écrit le missionnaire, voulez-vous avec moi faire 
une course dans le pays ? je crois que vous n'en aurez guère le 
courage. D'abord vous ne serez chaussé que de sandales de 
paille, qui permettent rentrée à la pluie, à la neige, à la boue, et 
k toutes les malpropretés; ensuite, comme personne, en Corée, 
ne se mêle d'entretenir les chemins, vous serez bientôt fatigué 
de sauter de pierre en pierre ; vous vous lasserez de ces ascen- 
sions et descentes continuelles, souvent très-rudes ; enfin, si vous 
n'y faites grande attention, votre orteil qui dépasse le bout de 
la sandale, et s'avance seul et sans protection, comme une 
sentinelle perdue, ira heurter contre les pierres ou contre les 
tronçons de broussailles, ce qui vous arrachera des cris doulou- 
reux, et vous forcera de renoncer à votre entreprise. Arrêtons 
nous plutôt à examiner ces maisons que vous voyez à l'abri du 
vent dans toutes les vallées, et qui de loin ressemblent à de 
grandes taches noires sur la neige. 

« Vous avez vu quelquefois de misérables cabanes : hé bien ! 
rabattez encore de la beauté et de la solidité des plus pauvres 
masures que vous connaissez, et vous aurez une idée à peu près 
exacte des chétives habitations coréennes. On peut dire en thèse 
générale que le Coréen habite sous le chaume, car les maisons 
couvertes de tuiles sont si rares, soit dans les villes, soit dans 
les campagnes, qu'on ne pourrait en compter une sur deux 
cents. On ne connaît pas l'art de construire, pour les maisons, 
des murs en pierre, ou plutôt, la plupart du temps, on n'a pas 
assez de sapèques pour une telle dépense. Quelques arbres à 
peine dégrossis, quelques pierres, de la terre et de la paille en 
sont les matériaux ordinaires. Quatre piliers fichés en terre 
soutiennent le toit. Quelques poutrelles transversales, auxquelles 
s'appuient d'autres pièces de bois croisées en diagonale, forment 



CLXX INTRODUCTION. 

un réseau çt supportent un mur en terre pétrie de huit à 
douze centimètres d'épaisseur. De petites ouvertures, fermées 
par une boiserie en treillis, et recouvertes faute de verre d'une 
feuille de papier, servent à la fois de portes et de fenêtres. Le 
sol nu des chambres est couvert de nattes bien humbles, si vous 
les comparez aux nattes de la Chine ou de Tlnde; la misère 
forcera même souvent à se contenter de cacher le sol sous une 
couche de paille plus ou moins épaisse. Les gens riches peuvent 
tapisser ces murs de boue d'une feuille de papier, et pour rem- 
placer les planchers et des dalles d'Europe, ils colleront au sol 
d'épaisses feuilles de papier huilé. Ne cherchez pas des maisons 
à étages, c'est inconnu en Corée. 

(( Mais pénétrons dans l'intérieur, et d'abord ôtez vos sandales; 
l'usage et la propreté l'exigent. Les riches gardent leurs bas 
seulement, les paysans et les ouvriers sont ordinairement pieds 
nus dans leurs chambres. Une fois entré, tâchez de ne pas heurter 
la tête contre la (erre pétrie et les branchages qui forment le 
plafond ; accroupissez-vous plutôt sur la natte, et gardez-vous de 
chercher un siège, car le roi lui-même, lorsqu'il reçoit les pro- 
strations de sa cour, est accroupi sur un tapis, les jambes croisées 
à la façon de nos tailleurs. Peut-être désirez-vous prendre des 
notes sur les curieuses choses que vous voyez? Inutile de 
demander une table, les Coréens n'en ont que pour les sacrifices 
aux ancêtres et pour les repas. Mettez donc votre calepin sur le 
genou, et écrivez comme si c'était pour vous une habitude que 
vous trouvez toute naturelle et très- commode. 

« Nous sommes en novembre, et le vent du nord-ouest, tout 
en procurant un automne sec et serein, vous fera frissonner de 
froid sur votre natte. Vous voulez faire fermer la porte, mais les 
nombreux trous pratiqués aux vieux papiers des fenêtres rendront 
la précaution à peu près inutile. D'ailleurs, l'adresse du menui- 
sier coréen aura toujours su vous ménager assez de fentes pour 
qu'il n*y ait aucun danger d asphyxie. Et en cela tout le tort n'est 
pas de son côté, car enfin une porte de douze ou vingt sous, 
achevée le plus souvent avec le seul secours de la hache et du 
ciseau, peut-elle être une œuvre parfaite? Le seul moyen est 
donc d'avoir recours au feu : mais pas de cheminée, et com- 
ment allumer du feu sur la natte? On y a pourvu. A Textérieur 
de la maison, sur le côté, se trouve le foyer de la cuisine auquel 
viennent aboutir divers conduits qui passent sous le sol de la 
chambre. Ces conduits ou tuyaux sont couverts de grosses pierres 
dont on a rempli les interstices et comblé les inégalités avec de 



IIVTRODUCTION. CLXXI 

la terre pétrie ; c'est là-dessus qu'est étendue votre natte. La 
fumée et la chaleur passant par ces tuyaux pour sortir de Tautre 
côté de la maison font arriver jusqu'à vous une chaleur bienfai- 
sante qui^ grâce à l'épaisseur des pierres, se maintiendra assez 
longtemps. Vous voyez que les Coréens ont connu, bien avant 
nous, Tusage des calorifères. II est vrai que la fumée passe en 
bouffées abondantes à travers les fentes du sol, mais il ne faut 
pas être trop délicat, et d'ailleurs, en ce monde, quelle est la 
bonne chose qui n'ait pas ses inconvénients ? 

« Vous vous empressez de jeter un regard sur Tameublement. 
Et d'abord, en fait de lits ne croyez pas dé(*X)uvrir quelqu'un 
de ces solennels amas de matelas avec baldaquin et draperies. 
Presque toute la Corée couche sur des nattes. Les pauvres, 
c'est-à-dire la grande majorité, s'étendent dessus sans autre cou- 
verture que les haillons dont ils sont revêtus jour et nuit. Ceux 
qui ont quelques sapèques se donnent le luxe d'avoir une cou- 
verture, et, dans la classe aisée, on y joint souvent un petit mate- 
las d'un à deux décimètres d'épaisseur. Tous, riches et pauvres, 
ont dans un coin de la chambre un petit tronçon de bois qua- 
drangulaire, épais de quelques pouces, qui leur sert de traversin. 
Quant aux autres meubles, les pauvres n'en ont aucun ; les gens 
du peuple ont un bâton transversal sur lequel est suspendu un 
habit de rechange ; les individus à leur aise ont quelques cor- 
beilles hissées sur des barres de bois ou pendues au toit ; chez 
les riches on trouve des malles assez grossières ; les lettrés, les 
marchands sont assis près d'une petite caisse qui contient l'en- 
crier, les pinceaux, et un rouleau de papier. Les jeunes dames 
ont une petite malle noire garnie de deux jupes, l'une rouge et 
Tautre bleue, l'indispensable présent de noces. Enfin chez les 
grands fonctionnaires et dans les maisons de la haute noblesse, 
on rencontre quelques livres chinois et des armoires vernissées 
(le modestes dimensions. 

« Maintenant, comment serez-vous habillé? J'ai déjà parlé des 
sandales de paille, je n'essayerai pas de vous les décrire; il faut 
les voir pour s'en faire une idée. C'est la chaussure ordinaire du 
pays, surtout dans les voyages. La semelle tressée en paille de 
riz protège un peu la plante du pied contre les cailloux, mais 
c'est là sa seule utilité. Aussi n'est-ce pas une petite mortifica- 
tion, dans les rigoureux hivers de Corée, de marcher avec des 
savates, les pieds dans la neige ou dans une boue glaciale. 
Pendant Tété, le seul inconvénient est de prendre quelquefois 
des bains de pieds ; mais lorsque l'eau n'est pas à craindre, votre 



GLXXII IIITRODIICTION. 

chaussure a Tavantage d'être moins chaude que nos souliers. 
Avec ces sandales, vous pouvez faire jusqu'à dix lieues de suite, 
quelquefois beaucoup moins. Il faut donc à chaque moment 
les renouveler; toutefois, on le peut sans beaucoup de frais, 
car leur prix varie de trois à huit sapèques (deux sapëques et 
demie valent un sou de France). D'autres sandales un peu plus 
belles et plus chères, de même forme, sont confectionnées avec 
du chanvre ou avec Técorce de Tarbrisseau morus papyrifera. 
mais ces dernières se perdent au moindre contact de Teau. Il 
y a aussi des souliers en cuir assez bizarres, vilains, et incom- 
modes, mais, outre que les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de 
la population ne peuvent pas se permettre un pareil luxe, cette 
chaussure est bonne tout au plus pour circuler dans la maison ; 
nul n'oserait se mettre en route les pieds chargés de pareilles 
entraves. 

« Mais, au moins, vous aurez des bas, car tout Coréen, lors- 
qu'il n*est pas occupé aux travaux des champs, peut se donner 
cette satisfaction, à moins qu'il ne soit réduit à une extrême 
misère. N'allez pas croire cependant qu'il s'agit de bas élastiques 
de soie, de laine, de coton, ou de toute autre matière dont on se 
sert en Europe pour cet usage ; deux simples morceaux de toile 
grossière cousus de manière à se terminer en pointe et suivre 
les contours du pied, vous gêneront, si vous voulez, bien souvent, 
mais enfin ils vous couvriront les pieds, et ce seront vos bas 
coréens. Une culotte aussi ample que celle des zouaves, mais à 
formes bien moins gracieuses, remplace on ne peut plus modes- 
tement le pantalon; des guêtres étroites et en toile viennent se 
nouer sous le genou et retiennent les jambes de la culotte plis- 
sées contre les mollets. Pour couvrir le haut du corps vous aurez 
une veste qui, pour la forme et la longueur, correspond à la car- 
magnole que portent les paysans français dans certaines provinces. 
Les propriétaires à Taise et qui ne travaillent pas revêtent ordi- 
nairement par-dessus un habit, pourvu de larges manches, fendu 
sur les côtés, et qui retombe jusqu'aux genoux par devant et par 
derrière, à peu près de la même manière que le grand scapulaire 
des religieux carmes ; les paysans au contraire ne revêtent cet 
habit que lorsqu'ils sont en voyage ou en visite. La mode s'est 
introduite de le remplacer, en hiver, par une redingote qui, chez 
les dignitaires, doit toujours être fendue par derrière comme nos 
redingotes françaises, tandis que les personnes ordinaires ne 
peuvent pas la porter fendue. Enfin, un surtout de cérémonie et 
(|ui ne diffère de celui que nous venons de décrire que par ses 



INTRODUCTION. CLXXUI 

manches encore plus larges, couronne le tout et sert dans les 
voyages ou dans les grandes circonstances. 

« Ni le rasoir, ni les ciseaux ne passent jamais sur la tête ou 
sur la barbe du Coréen. Dans ces derniers temps où tout dégé- 
nère, en Corée comme ailleurs, les jeunes gens se permettent 
quelquefois de raser une partie de la tète, afin que leurs che- 
veux relevés ne forment pas un chignon disgracieux par trop 
d'épaisseur, mais c'est une violation des règles. Ne croyez pas 
cependant pour cela que les épaisses chevelures ou les fortes 
barbes soient communes dans le pays. Les enfants des deux sexes 
tressent leurs longs cheveux et les ramènent par derrière en 
forme de queue. L'époux avant d'aller chercher sa fiancée, fait 
disparaître sa queue, retrousse ses cheveux, et les noue sur le 
sommet de la tête ; la fiancée de son côté achète, suivant ses 
facultés, force faux cheveux, les ajoute à sa queue, et forme ainsi 
une longue et grosse corde qui se roule sur la tête en plusieurs 
tours. Cette masse de cheveux lourde et informe ne peut être 
que très-disgracieuse aux yeux des étrangers ; pour le Coréen, au 
contraire, c'est du plus haut ton et du meilleur goût. Les 
femmes et les enfants vont toujours nu-léte ; Thomme marié 
retient ses cheveux contournés en haut par le moyeu d'un serre- 
léte en crin tressé en filet. 

« Enfin un chapeau ridicule complète Thabillement. Imaginez 
un tuyau fermé, rond comme dans les chapeaux européens, mais 
beaucoup plus étroit et légèrement conique, qui s'ajuste sur le 
sommet du crâne, et dans lequel le chignon de cheveux peut 
seul pénétrer. Ce tuyau a des ailes comme les chapeaux d'Eu- 
rope, mais des ailes si démesurées que souvent le tout forme un 
cercle de plus de soixante centimètres de diamètre. La charpente 
de ce chapeau est constituée de morceaux de bambou découpés 
dans leur longueur en fils très déliés : sur cette charpente, on 
tend une toile de crin tre^ssée à jour. Comme ce chapeau ne 
pourrait seul rester fixé sur le chignon, des cordons que les fonc- 
tionnaires publics ornent de globules d'ambre jaune ou d'autres 
globules précieux, suivant leur fortune et leur dignité, viennent 
le rattacher sous le menton. Ce chapeau ne préserve ni de la 
pluie, ni du froid, ni même du soleil ; mais, en revanche, il est 
très-incommode, surtout quand le vent le fait branler sur la tète. 

« Tous les habits sont communément en toile grossière de 
coton, et confectionnés Dieu sait comment. Il y a quatre ou 
cinq cents ans, la Corée n'avait pas la culture du cotonnier 
{gossypium herbaceum), dont on fait id maintenant un si 



CLXXIV INTRODUCTION. 

grand usage. Le gouvernement chinois, pour conserver le mono- 
pole des toiles, défendait rigoureusement Texportation des 
graines de cette plante; néanmoins un ambassadeur coréen, 
nommé Moun-iouk-i, réussit, pendant son voyage de Péking, 
à se procurer quelques-unes de ces graines, les cacha, dans le 
tuyau de sa pipe disent les uns, dans une plume suivant d'au- 
tres, échappa à la vigilance des gardes-frontières, et dota son 
pays de cet arbuste précieux. Si la toile coréenne est si gros- 
sière, cela vient de ce que par ici on compte peu d'artisans pro- 
prement dits, ou plutôt de ce que tout le monde est artisan. Dans 
chaque maison, les femmes filent, tissent la toile et confection- 
nent les habits, d'où il résulte que, personne n'exerçant habi- 
tuellement ce métier, personne n'y devient habile. Il en est de 
même à peu près pour tous les arts, aussi les Coréens sont-ils 
en tout très-arriérés; on n'est pas plus avancé aujourd'hui qu'on 
ne Tétait autrefois, pas plus qu'on ne le fut au lendemain du 
déluge, quand tous les arts et métiers recommencèrent. 

« Le lin n'est pas employé. Je l'ai souvent aperçu parmi les 
graminées des montagnes; mais le Coréen le confond avec les 
plantes sans valeur, propres seulement à être jetées au feu. Avec 
le chanvre, on ne fait qu'une toile à trame claire propre aux per- 
sonnes en deuil, et qui d'ailleurs ne sert que pour les habits 
d'été. L'espèce d'ortie appelée urtica nivea, est cultivée avec 
succès dans les provinces méridionales ; mais, faute de savoir 
filer et tisser, on n'en retire que des toiles à mailles inégales et 
très-espacées qui, non plus, ne sont employées qu'en été. 

« Sur toutes ses montagnes, la Corée pourrait élever des 
troupeaux immenses de moutons, mais le gouvernement défend 
aux particuliers d'en nourrir. Dans certaines préfectures, les 
mandarins en conservent quelques-uns, uniquement pour offrir 
leur chair dans les sacrifices à Confucius. Aussi les Coréens 
n'ont-ils jamais essayé de tisser la laine; à peine si quelques 
draps étrangers, la plupart de fabrique russe, parviennent à 
grands frais jusqu'à Séoul. La soie indigène est très-grossière et 
en petite quantité. Cependant, en voyant le mûrier croître 
spontanément dans les montagnes, et les vers h soie réussir 
malgré le peu de soin qu'on en prend, je suis convaincu que, 
sous l'impulsion d'un gouvernement intelligent, cette branche 
d'industrie pourrait acquérir de grandes proportions. 

(( Les toiles européennes de coton, importées par les Chinois, 
commencent à se vendre en Corée, mais leur prix très-élevé et 
leur peu de solidité en restreignent forcément l'usage. )> 



INTRODUCTION. CLXXV 

De son côté, M. Féron écrivait en 1858 : 

fit J'habite la plus belle maison du village : c'est celle du caté- 
chiste, un richard ; on estime qu'elle vaut bien vingt francs. Ne 
riez pas, il y en a de quinze sous. Ma chambre, de grandeur 
suffisante, vu Tameublement, a pour porte une feuille de papier, 
pour fenêtre une feuille de papier ; deux autres feuilles de 
papier forment une grande porte à deux battants, qui commu- 
nique avec la chambre voisine. Là demeure mon serviteur, et les 
lieux chambres réunies forment Téglise de la paroisse ; plus tard, 
peut-être y ajoutera-t-on un clocher. Pour le moment, il pleut 
chez moi comme dehors, et deux grands chaudrons ne suffisent 
pas à recevoir une eau rousse comme la saumure coréenne, qui 
tiltre à travers le toit d'herbes de mon presbytère. 

« Le prophète Elisée, chez la Sunamite, avait pour meubles 
un lit, une table, une chaise et un chandelier, total : quatre. Ce 
n'était pas du luxe. Pour moi, en cherchant bien, je pourrais 
peut-être aussi trouver quatre meubles ; voyons : un chandelier 
en bois, une malle, une pipe, une paire de souliers, total : quatre. 
De lit, point ; de chaises, point ; « attendu, disent les Coréens, 
que la terre n'est pas percée, et qu'il doit être très-fatigant 
de s'asseoir sur un siège, puisque, évidemment, ce n'est pas 
la position naturelle. » De table, point : je vous écris sur mes 
genoux, dans la position susdite : excusez si ce n'est pas le 
mieux du monde. Je ne suis pas encore devenu assez Coréen 
pour trouver que ce soit plus commode qu'un bureau. Quand il 
s'agit de manger, on apporte la table toute servie : c'est un petit 
guéridon d'un pied de haut, sur lequel sont rangées, dans un 
ordre aussi parfaitement réglé que celui de vos plus fins desserts, 
deux écuelles, avec trois ou cinq soucoupes. N'allez pas croire 
qu'on mettra jamais à gauche Técuelle ou la soucoupe qui doit 
être à droite. Celui qui agirait de la sorte serait, par cela même, 
convaincu de n'être qu'un grossier personnage, et jamais Coréen 
ne se permettra pareille inconvenance. 

a Mon ameublement étant tel, suis-je plus riche ou plus 
pauvre que le prophète? C'est une question. Sa chambre était 
plus confortable que la mienne, mais il faut dire aussi que rien 
de tout cela ne lui appartenait ; au lieu que pour moi, s'il est 
vrai que le chandelier soit celui de la chapelle, et la malle celle 
que Mgr Berneux m'a prêtée, je ne puis nier que la pipe et les 
souliers ne soient miens : ces derniers ne me servent que pour 
la messe. J'en possédais, il est vrai, une autre paire ; mais ayant 
eu le malheur de les mettre pour sortir, ils ne peuvent plus 



CLXXVI INTRODUCTION. 

paraître dans ma chambre : ainsi le veulent Tétiquette et la pro- 
preté de la natte qui me sert de siège, de lit et de plancher. 
Donc, je suis chaussé simplement avec des bas de coton. Quant 
à la pipe, elle sert de contenance en voyage, dans un pays où 
tout le monde fume ; cependant je n'ai pu encore arriver à en 
comprendre les charmes, bien que j*aie essayé, et même que je 
me sois rendu malade deux fois, ce qui m*a ôté toute envie de 
recommencer. Aussi mes gens s'étonnent-ils devoir que le père 
fume beaucoup moins que la bonne femme qui fait cuire son riz.» 

Complétons ces détails à l'aide de renseignements puisés dans 
diverses lettres des autres missionnaires. Les maisons coréennes 
sont en général très-petites et peu commodes. Elles sont un peu 
élevées au-dessus du niveau du terrain pour donner passage par 
dessous aux tuyaux qui conduisent la fumée de la cuisine. A la 
capitale cependant, cet usage n'est pas toujours suivi. C'est 
assez commode en hiver, mais en été la chaleur devient un 
supplice insupportable, et la plupart des habitants couchent 
dehors. Les riches ont le plus souvent des chambres d'été, sous 
lesquelles ne sont point pratiqués de conduits de ce genre. Dans 
les maisons ordinaires il y a deux chambres contiguës, rarement 
trois, sans compter la cuisine située de côté, et qui est ouverte à 
tous les vents. Tout autour de la maison, la toiture en paille de 
riz dépasse le mur de trois ou quatre pieds, de façon à former 
de petites galeries couvertes. Les murailles des maisons riches 
sont recouvertes de papier blanc à l'intérieur, quelquefois aussi 
à l'extérieur. Du reste, ces maisons ont presque toujours un 
aspect sale, délabré, misérable, même à la capitale, et partout 
et toujours sont remplies de vermine de toute espèce. 

Les auberges le long des routes sont des taudis dégoûtants 
où l'on ne trouve à peu près rien ; le plus grand nombre des 
voyageurs portent avec eux leurs provisions, quand ils ont le 
moyen d'en avoir. Les granges et écuries sont inconnues; de 
grands hangars, ouverts des quatre côtés, les remplacent, et en 
hiver , quand le froid est trop violent , on habille de paille 
les bœufs ou les chevaux qui y sont réunis. 

Les tables à manger sont hautes de trente à cinquante centi- 
mètres, et larges d'autant, de forme à peu près ronde. Quel que 
soit le nombre des convives, chacun doit avoir la sienne. La 
vaisselle de porcelaine grossière ou de cuivre, ne consiste qu'en 
écuelles de différentes grandeurs, une paire de bâtonnets à la 
chinoise, et une cuiller en cuivre. Les mets ordinaires SODI dn 
riz, du piment, quelques légumes ; les gens à l'aise y qofMft 



INTRODUCnON. CUXVlt 

un peu de viande ou de poisson salé. Ces aliments sont apprêtés 
à rhuiie de sésame, de ricin ou de menthe, avec force saumure ; 
car le lait et le beurre sont inconnus, et Ton ne sait pas faire 
usage de la graisse des animaux. On ne trouve que difficilement 
de la viande de bœuf, si ce n'est à la capitale. Il n'y a pas de 
viande de mouton, c'est le chien qui la remplace, et les mission- 
naires s'accordent à dire que le goût n'en est nullement désa- 
gréable. En fait de légumes, il n'y a guère que le navet, le 
chou chinois, et les feuilles de plantain et de fougère dont on 
fait grande consommation. Pour boisson ordinaire on a l'eau 
dans laquelle a été cuii le riz. Le vin se fait avec du blé ou du 
riz fermenté. En été les nobles boivent beaucoup d'eau-de-vie de 
riz, et d eau de miel. Le thé n'est pas inconnu dans les maisons 
des riches, mais l'usage en est très-restreint. 

Le repas à peine terminé, on enlève les tables et chacun 
allume sa pipe, car les Coréens sont grands fumeurs. 11 est rare 
en ce pays qu^un homme sorte sans sa pi|»e. La forme est la 
même que celle de la pipe chinoise : un long tuyau de bambou 
avec un foyer en cuivre, et une embouchure de même métal. 
Chaque Coréen porte toujours avec lui un briquet dont il se sert 
exclusivement pour allumer sa pipe. A la maison, quand il a 
besoin de lumière, il em|)loie des allumettes soufrées. En route, 
une torche composée de trois ou quatre biions entrelacés, rem- 
place nos lanternes. Quelquefois, en été, au lieu d'une lampe 
dans l'intérieur de la maison, on allume du feu sur une pien'e au 
milieu de la cour, et tous les membres de la famille travaillent à 
la lueur de ce feu, pendant qu'un amas d'herbes sèches, brûlant 
à quelque distance, les enveloppe d'une fumée épaisse destinée à 
chasser les moustiques et autres insectes. 

Les habits coréens sont toujours d'une ampleur exagérée. Le 
corps passerait facilement dans chaque jambe du pantalon on 
dans chaque manche de la veste. Pour sortir, le bon ton exige 
que l'on porte le plus d'habits possible, deux ou trois pantalons, 
deux ou trois chemises, quatre ou cinq redingotes en toile, sui- 
vant la solennité et aussi suivant les ressources de chacun. La 
redingote se fixe sous les bras par deux bandelettes, lesquelles 
remplacent les boulons inconnus dans le pays. Les habits sont 
supposés être blancs, mais il en coûie trop de les entretenir 
sulfisamment propres, et le plus souvent la couleur primitive a 
disparu sous une épaisse couche de crasse, car la malpropreté est 
no grand dé&ut des Coréens. 11 n'est pas rare de voir lesjrieiies 
eax«in6oies.po|tar .daa v«ten|eBU dé$Utte M raa|l»j|l|4MHtaii 




CLXXYIII IllTB0DUCT10!f« 

Pour laver le liage, on le trempe dans Teau de lessive préparée 
avec des cendres, puis on le frappe avec des planchettes plus 
étroites que les baltoirs des laveuses en Europe. Ensuite on Fen- 
duit d'une couche de colle destinée à empêcher les taches. La 
plupart des habits étant fabriqués de morceaux faufilés ensemble 
ou simplement collés, on sépare les morceaux, et on les blanchit 
à part. Les nobles seuls portent des habits cousus. 

Le chapeau ordinaire est de dimensions très-respectables ; mais, 
en temps de pluie, les Coréens se mettent sur la tête un autre 
chapeau, véritable parapluie de trois pieds de large, en paille, 
fort l(^ger, et qui les abrite assez bien. S'ils doivent travailler par 
de fortes averses, ils revêtent de plus un manteau de paille, et 
ainsi accoutrés, ils peuvent affronter une pluie diluvienne. 

Outre les diiïérenles espèces de chans«ures dont il a été ques- 
tion, il faut mentionner les sabots en bois dont se servent les 
paysans; ces sabots ont la semelle et le talon excessivement 
épais, ce qui les fait ressembler à des patins. Le Coréen ne porte 
jamais ses souliers ou sandales d.ins les appartements ; il les 
dépose h la porte. De là dans les chrétientés, lors de la visite du 
missionnaire, des scènes assez curieuses. Le soir, les néophytes se 
pressent dans la maison pour la prière commune, et aussi, comme 
ils disent, pour voir le Img nez du Père. La visite terminée, il 
faut, à la lueur des torches, que chacun retrouve sa chaussure, 
et en attendant on piétine avec ses bas dans la boue ou la 
poussière, avec force cris et discussions, sans batailles toutefois. 

L'usag<* des lunettes, quoiqu'il ne date guère que de 4835 
ou 1840, est très-répandu parmi les hautes classes. Vers 1848, 
c'était une véritable manie; aujourd'hui on y met un peu plus 
de modération. Les gens de l'ancien régime, avant de prendre 
leurs lunettes, demandent encore la permission à îa compagnie, 
mais la jeunesse se dispense de cette formalité. 

Outre le pantalon, plus étroit que celui des hommes, les fem- 
mes portent une camisole de toile ou de soie, dont la couleur 
varie selon l'âge : elle est rose ou jaune pour les jeunes filles ou 
les nouvelles mariées, violette pour les femmes au-dessous de 
trente ans, et blanche pour celles d'un âge plus avancé. En 
guise de robe, elles s'entoureut d'une large toile bleue, qu'elles 
attachent sous les bras au moyen d'une ceinture. Pour les 
femmes du peuple, qui soiuent à volonté, cette jupe s'arrête 
au-i!essus du pied ; pour les femmes nobles, à qui l'étiquette ne 
permet pas de sortir de leurs appartements, elle est ample et 
traîne à terre. Les veuves^ si jeunes qu'elles soient, doivent uw* 



INTRODUCTION. CLXXIX 

jours être revêtues de toile blanche ou grise. Les Corc^ennes ne 
donnent pas dnns la folie stupide des Chinoises, et ne s'estro- 
pient point pour avoir de petits pieds; elles laissent agir la 
nature. Les femmes du peuple voyagent presque toujours nu- 
pieds. Leurs cheveux, roulés en tresse autour du crâne, ser\ent 
de coussinet pour les vases d*eau et autres objets pesants qu'elles 
portent habituellement sur la tête. 

Ajoutons, pour terminer cette esquisse, que les hommes en 
deuil doivent contenir leurs cheveux dans un filet, non de crin, 
mais de toile grise, surmonté d'un bonnet de même étoffe, de la 
forme d'un sac grossier. En chemin, ils portent au lieu de 
chapeau une immense toiture de paille, en cône tronqué, qui 
descend jusqu'aux épaules. Les couleurs éclatantes sont tellement 
interdites à Thomme en deuil, que sa canne même et le tuyau 
de sa pipe doivent être blancs. S il ne veut en acheter d'autres, 
il couvre de papier sa canne et sa pipe habituelles, ce qui est 
aussi facile que peu dispendieux. La forme des vêtements ne 
change point pour la femme en deuil, mais la couleur rigoureu- 
sement prescrite est le blanc ou le gris : toutes les autres sont 
prohibées. Aux yeux des Coréens, un homme en deuil est un 
homme mort. 11 doit être tout absorbé dans sa douleur, ne rien 
voir, ne rien entendre qui puisse l'en distraire. Il a toujours, 
quand il sort, un éventail ou petit voile en toile grise fixé sur 
deux bâtonnets, avec lequel il se couvre le visage. Il ne fréquente 
plus la société ; à peine se permet-il de regarder le ciel. Si on 
Tinterroge, il peut se dispenser de répondre. Il ne peut pas tuer 
un animal, même un serpent venimeux ; ce serait un crime irré- 
missible. En route et dans les auberges, il se retire dans une 
chambre ou dans un coin isolé, et refuse de communiquer avec 
qui que ce soit. Tous ces usages ne sont strictement observés que 
dans les hautes classes de la société. 

Les missionnaires ont souvent répété que ce costume et ces 
manières d'un noble en deuil semblent avoir été inventés par 
la Providence, pour leur procurer un déguisement facile et com- 
plet, sans lequel leur séjour en Corée, et surtout leurs voyages 
parmi les chrétiens, auraient été à peu près impossibles. Mal- 
heureusement , depuis la dernière persécution, on sait qu'ils 
usaient habituellement de ce moyen, et l'on a parlé de réformer 
le costume et les lois du deuil. Dieu y pourvoira. 




XV 



Sciences. — Industrie. — Commerce. — Relations interaationales. 



Malgré la protectioD olllieielle dont jouissent, en Corée, certai- 
nes études scientiGques, malgré les écoles spéciales entretenues 
par le gouvernement pour en favoriser les progr^^, ces études 
sont à peu près nulles. Les astronomes en titre ont à peine les 
notions suffisantes pour faire usage du calendrier chinois qui 
chaque année leur est apporté de Péking; en dehors de cela, ils 
ne connaissent que des formules astrologiques ridicules. La 
science des principaux calculateurs du ministère des finances, ne 
dépasse pas les opérations ordinaires d'arithmétique nécessaires 
pour la tenue des livres. Celle des élèves du Nioul-hak ou école 
de droit se borne à une connaissance, à peu près machinale, des 
textes officiels de la loi et des décrets royaux. La médecine seule 
semble faire exception. Tout en adoptant la médecine chinoi.se, 
les Coi*éens y ont introduit, semble-t-il, des améliorations 
sérieuses, à ce point qu'on n'a pas dédaigné de composer à 
Péking même les planches pour l'impression du plus célèbre 
livre coréen de médecine, le Tieng-oi-po-kan. Nul autre livre 
coréen n'a jamais eu cet honneur. 

Les médecins réellement instruits ne se trouvent guère qu'à 
la capitale. Ce sont quelques nobles qui ont étudié par curiosité, 
ou des individus de la classe moyenne qui ont travaillé à se 
faire une position conome médecins de la cour. Ailleurs, on peut 
rencontrer de loin eu loin quelques praticiens capables, h qui 
une longue expérience a enseigné le véritable usage des remèdes 
locaux ; mais ces hommes sont de rares exceptions, et l'immense 
majorité des médecins de province ne sont que des charlatans 
sans études et sans conscience, qui pour toutes les maladies 
possibles emploient chacun une drogue spéciale et toujours la 
même, et ne prennent jamais la peine de voir les malades qu'ils 
traitent. 

On prétend que Ton a en Corée, comme en Chine, certains 
remèdes très-cflicaces contre diverses maladies, entre autres une 
potion qui dissout les pierres et calculs de la vessie, et guérit 
celte terrible maladie sans aucune opération chirurgicale. 



't:.^ 



ItfTRODCCTIO!!. CLXXXI 

Mrt Fcrpéol, troisième vicaipc apostolique de Corée, après de 
longues soufrranccs qui Favaicnt réduit à Textréroité, fut guéri 
delà pierre, en quelques heures, par un médecin chinois. Mais 
la formule de ce remède est un secret soigneusement gardé par 
ceux qui le possèdent. La règle générale est de donner les 
remèdes en potion; les exceptions sont rares. On fait bouillir 
ensemble jusqu'à vingt ou trente espèces de plantes, et on mêle 
à la décoction diverses matières plus ou moins sales et rebutantes, 
dont on ne cherche d'ailleurs aucunement à déguiser le nom sous 
un travestissement plus ou moins scientifique. Les confortants 
sont d'un usage continuel. Le plus ordinaire est le consommé de 
viande, que les Coréens excellent à préparer. Il y en a deux 
autres qui méritent une mention particulière : le gen-seng dont 
nous avons parlé plus haut, et la corne de cerf. 

La corne de cerf a, dit-on, des effets restauratifs plus durables 
que le gen-seng; sa force varie selon la région où vit Tanimal. 
Les Coréens estiment peu celle qui vient de Chine ou des pro- 
vinces septentrionales (Ham-kieng et Pieng-an). La meilleure 
est, disent-ils, celle qui provient du Kang-ouen; encore fait-on 
une distinction entre les différents districts de cette province. Le 
cerf doit être abattu au moment où les bois croissent, et avant 
qu'ils soient durcis, autrement les effets du remède seraient 
nuls. On coupe la tête de l'animal, et on la maintient renversée 
pendant dix ou douze heures, afin que toute la vertu du sang 
passe dans les cornes, puis on les fait sécher sur un feu doux 
avec toutes les précautions possibles. Pour s'en servir, on racle 
un peu cette corne, on la mélange avec le jus de quelques plantes, 
et on l'administre au malade. Mgr Daveluy atteste qu'il a usé 
fréquemment de ce remède pendant de longues années d'épui- 
sement, et qu'il en a ressenti d'excellents effets. Le sang de cerf, 
pris chaud, passe aussi pour donner h tous les membres une vie 
et une force extraordinaires. « Quand on en a bu, disaient des 
chasseurs chrétiens à un missionnaire, les montagnes les plus 
escarpées semblent une plaine, et l'on ferait le tour du royaume 
sans aucune fatigue. » 

Un autre moyen curatif dont il convient de dire un mot, c'est 
l'acupuncture. Elle consiste, pour les médecins coréens, à percer 
d'un coup de lancette divers points du corps, afin de rétablir la 
machine dans son équilibre naturel. Il existe des traités spéciaux 
sur cette pariie de l'art chirurgical, la seule connue des Coréens; 
ils savent même fabriquer avec du fil de fer des modèles du corps 
humain, afin d-'iodlquer exaeiémeot a» étudiii1t4if#Bdfoits où 




CLXXXTI IHTIiODUCTIOIf . 

la lancette doit être enfoncée. Sous la main d*un opérateur habile, 
rinstriiment, excessivenoent mince, pénètre jusqu'à quatre ou 
cinq centimètres de profondeur, et c^est h peine s'il sort quelques 
gouttes de sang. Les missionnaires assurent qu'ils ont souvent vu 
des effets remarquables et toujours très-prompts de ce genre de 
traitement. 

Les Coréens, peu avancés dans les études scientifiques, ne le 
sont guère plus en connaissances industrielles. Chez euxjes arts 
utiles n*ont fait, depuis des siècles, absolument aucun progrès. 
Une des principales causes de cet état dinfériorité, c'est que, 
dans chaque maison, on doit faire à peu près tous les métiers, et 
fabriquer soi-même les objets de première nécessité. La récolte 
donne au laboureur tout ce qu'il lui faut, et pendant Thiver il 
devient tour à tour : tisserand, teinturier, charpentier, tailleur, 
maçon, etc.. Il fait chez lui le vin de riz, Tbuile, Teau-de-vie. 
Sa femme et ses filles filent le chanvre, le coton, la soie même, 
quand il a pu élever quelques vers; elles en tissent des étoffes 
grossières, mais solides, qui suffisent aux besoins habituels. 
Chaque paysan connaît et recueille les graines requises pour la 
teinture, et celles qui servent de remèdes dans les maladies les 
plus ordinaires. Il confectionne lui-même ses habits, ses souliers 
de paille, ses sabots, les corbeilles, paniers, balais, cordes, 
ficelles, nattes, instruments de labour, dont il a besoin. Le cas 
échéant, il répare le mur, le toit, la charpente de sa maison. En 
un mot, il se suffit, mais comme il est facile de le comprendre, il 
ne travaille à chaque chose que dans la mesure de la nécessité 
présente, se contente des procédés les plus simples et les plus 
primitifs, et ne peut jamais arriver à une habileté remarquable. 

11 n'y a d'ouvriers spéciaux que pour les métiers qui exigent 
des outils particuliers, et un apprentissage de la manière de 
s'en servir. Mais, dans ce cas même, les ouvriers établis d'une 
manière fixe, et travaillant dans leur boutique, sont excessive- 
ment rares. D'habitude, chacun d'eux va où on l'emploie, portant 
ses outils sur le dos, et quand il a fini quelque part, cherche de 
l'ouvrage ailleurs. Ceux mêmes qui ont besoin d'une certaine ins- 
tallation, ne se fixent définitivement nulle part. Les potiers, par 
exemple, s'établissent aujourd'hui dans un lieu où le bois et 
l'argile .sont à leur convenance; ils y bâtissent leur cabane et 
leur four, fabriquent pour les gens du voisinage quelques porce- 
laines grossières, des vases de teiTe assez solides et d'une capa- 
cité quelquefois monstrueuse ; puis, quand le bois est épuisé, ils 
vont chercher fortune ailleurs. Les forgerons agissent de oéiMi 



llfTRODVCnOtl. CLXXXIII 

et 8*éloignent quand Textraction du minerai devient trop difficile. 
Aussi jamais de grandes fabriques, jamais d'exploitation sérieuse, 
jamais d'ateliers qui en méritent le nom. Des baraques de plan- 
ches mal jointes, facilement emportées par le vent ou effondrées 
par la pluie, des fours ou fourneaux sans solidité qui se fendent 
à chaque instant, voilà tout. Par suite, le profit est presque nul. 
Les individus qui ont de l'argent ne songent guère à le mettre 
dans de pareilles entreprises, et parmi ceux qui avec quelques 
centaines de francs veulent tenter la fortune, la moitié se ruinent 
en quelques moi^. 

Les Coréens prétendent qu'ils fabriquent et exportent en Chine 
de grands couteaux, des sabres et des poignards de première 
qualité; mais les missionnaires n'ont pas eu loccasion de vérifier 
suffisamment l'exactitude de cette assertion. Us font aussi des 
fusils à mèche qui paraissent assez solides. Bien qu'il y ait de 
très-beau cuivre dans leur pays, ils tirent du Japon tout celui 
qu'ils emploient. Ils le mélangent avec le zinc pour en confec- 
tionner des vases et des marmites. Ainsi combiné, il s'oxyde très- 
difficilement, et malgré l'usage continuel qui se fait de ces vases 
dans les maisons un peu aisées, on ne connaît aucun exemple 
d'empoisonnement par le vert-de-gris. Tous les bijoux, tous les 
articles de parure, tous les objets de luxe viennent de Chine; en 
Corée, on ne sait point les travailler. 

Il est néanmoins une industr e dans laquelle les Coréens l'em- 
portent sur les Chinois, c'est la fabrication du papier. Avec de 
i'écorce de mûrier, ils font du papier bien plus épais et plus solide 
que celui de la Chine; il est comme de la toile et on a peine à le 
déchirer. Son emploi se diversifie à 1 infini. On en tait des 
chapeaux, des sacs, des mèches de chandelle, des cordons de 
souliers, etc.. Lorsqu'il est préparé avec de Thuile, il remplace 
avantageusement, vu son bas prix, nos toiles cirées, et sert à 
confectionner des parapluies et des manteaux imperméables. Les 
portes et les ienéires n'ont pas d'autres vitres que ce papier 
huilé collé sur le châssis. Il y a une exception cependant. «Quand 
un Coréen, dit Mgr Daveluy, a trouvé un petit morceau de verre 
d'un demi-pouce carré, c'est une bonne fortune. Aussitôt il l'in- 
sère dans une fente de sa porte ; dès lors il peut, d'un tout petit 
coin de l'œiK regarder ce qui se passe au dehors, et il est plus 
fier qu'un empereur se mirant devant les glaces de son palais. 
A défaut de ce morceau de verre, il fait avec le doigt un trou 
dans le papier, et se met ainsi en communication avec le monde 
nténoat. > 



OXXXIT IimiODUCTIOll. 

On peut aisément conclure de tout ce qui précède que Te com- 
merce intérieur esl, en Corée, peu développé. Il y a lr^s-pcu de 
marchands qui tiennenl magasin ouvert dans I. urs maisons, et 
presque toutes les transactions se font dans les foires ou marchés. 
Ces foires se tiennent dans différentes villes ou bourgades dési- 
gnées par le gouvernement , au nombre de cinq par district. 
Dans chacune de ces localités, la foire a lieu tous les cinq jours, 
aujourd'hui dans Tune, demain dans une autre, et ainsi de suite, 
toujours dans le même ordre, de manière que chaque jour il y 
ait une foire sur un point quelconque du district. Des tentes sont 
préparées pour les marchandises. 

Les mesures dont se servent les marchands sont : pour les 
grains, la poignée. Cent poignées font un boisseau, vingt 
boisseaux font un sac (en coréen ; som). Pour les liquides, on 
compte par tasses. La mesure de poids est la livre chinoise, et 
Ton ne se sert que des balances de Chine. La mesure de longueur 
est le pied, qui varie suivant les provinces, on pourrait dire 
suivant les marchands. Le pied se subdivise en dix pouces; le 
pouce en dix lignes. 

Un des grands obstacles au développement du commerce est 
rimperfection du système monétaire. Les monnaies dor ou 
d'argent n'existent pas. La vente de ces métaux, en lingots, est 
entravée par une foule de règlements minutieux; et l'on se com- 
promettrait gravement si, par exemple, on vendait de l'argent 
de Chine, même fondu en barres de forme coréenne. Cet argent 
serait reconnu infaillibloment, et le marchand, outre la confis- 
cation de ses barres, risquerait une forte amende, et peut-être la 
bastonnade. La seule monnaie qui ait cours légal est la sapèque. 
C'est une petite pièce de cuivre, avec alliage de zinc ou de plomb, 
d'une valeur d'environ deux centimes ou deux centimes et demi. 
Elle est percée, au milieu, d'un trou destiné à laisser passer une 
ficelle avec laquelle on en lie ensemble un certain nombre, d'où 
l'expression ligature ou demi-ligature, si fréquemment employée 
dans les relations de l'extrême Orient, pour désigner la monnaie 
courante. Pour effectuer un payement considérable, il faut une 
troupe de portefaix, car cent nhiangs ou ligatures (environ deux 
cents francs), forment la charge d'un homme. Dans les provinces 
du Nord, cette monnaie même n'a pas cours; tout s'y fait par 
échanges, d'après certaines bases de convention. Il paraît qu'au- 
trefois les céréales servaient de monnaie, car, encore dans la lan- 
gue actuelle, celui qui porte son blé au marché pour levendr8«dH 
qu'il va acheter; et celui qui va en acheter dit qu'il va:.ieilÂHk 




i:«TnoDncTioi«. ctxxxr 

Le taux de Targent est énorme en Corée. Gelai qui le prôte 
à trente pour cent est censé le donner pour rien. Le plus liabi- 
tucllcment on réclame cinquante, soixante, quelquefois même 
cent pour cent. Il est juste de dire que la rente de la terre, qui 
doit servir de point de départ pour apprécier le taux de Targent, 
est en ce pays relativement considérable. Dans les bonnes années, 
le cultivateur tire de ses champs environ trente pour cent de la 
valeur du fonds. 

D'après les anciennes traditions du pays, il parait que les rois 
des dynasties précédentes avaient une monnaie de papier, de 
la Terme d'un fer de fibche, d'une valeur d'environ trois feuilles 
de papier. Après la soumission de la Corée par la dynastie 
mandchoue de Péking, le droit de battre monnaie fut retiré aux 
rois coréens. Le premier qui osa en frapper, malgré le texte des 
traités, parait avoir été Souk-tsong qui mourut en 1720, après 
un règne de quarante-deux ans. Aujourd'hui, le droit est acquis 
par une longue prescription, et le gouvernem^int en use et abuse. 
Dans ces d<?rnières années on en frappe continuellement, mais 
elle est de plus en plus altérée. Tandis que les anciennes sapèques 
étaient de cuivre, avec un alliage minime, les nouvelles ne sont 
presque que du plomb, et se détériorent rapidement. Ce n'est pas 
le gouvernement qui y gagne, car il fournit aux fondeurs la quan- 
tité de cuivre voulue; mais ceux-ci remplacent le cuivre par du 
plomb et partagent le bénéfice, soit avec le ministre des finances, 
soit avec le fonctionnaire spécialement chargé de la vérification. 

Une autre entrave aux transactions commerciales, c'est le triste 
état des voies de communication. Les rivières navigables sont 
très* rares en Corée; quelques unes seulement portent bateau, 
et cela dans une partie fort restreinte de leur cours. D'un autre 
cAté, l'art de faire des routes, dans ce pays de montagnes et 
de vallées, est à peu près inconnu. Aussi presque tous les trans- 
ports se font, soit à dos de bœufs ou de chevaux, soit à dos 
d'hommes. 

a Les routes, écrit Mgr Daveluy,se divisent, théoriquement du 
moins, en trois classes. Celles de première classe que je traduis 
par routes royales, ont généralement une largeur suffisante pour 
quatre hommes de front. Comme il n'y a pas de voitures en pro- 
vince, c'est tout ce qu'il faut pour les piétons et cavaliers. Elles 
sont bonnes ou mauvaises suivant la saison. Mais il arrive fré- 
quemment qu'elles sont diminuées des trois quartSipar quelque 
grosse . pierre, ou. fragment dfi ronber^ioa patceifiieJa piqie.a em- 
poctjljiiie'parlîe da.cbeaUiu.P£rauùie«^É||l||^^ 




cîXKvn iffTBODvcnoir. 

à remédier à ces petits inconvénicots, et souvent il faut grimper 
sur ces rochers avec sa monture, au risque de se casser le cou ou 
de rouler dans le fossé. Toutefois, aux environs de la capitale, 
ces routes sont un peu mieux entretenues. La principale est celle 
qui va de Séoul à la frontière de Chine. Il y en a une autre, assez 
belle dit-on, longue de huit lieues seulement, qui conduit du 
palais à un tombeau royal. 

a Quant à celles de deuxième classe, leur beauté, largeur et 
commodité varient tous les quarts d'heure. Lorsque je ne vois 
plus qu'un mauvais sentier, je demande si c'est encore la grande 
route; on répond affirmativement; le tout est de s'entendre. 
Pierres, rochers, bouc, ruisseaux, rien n'y manque, excepté le 
chemin. Mais que dire des routes de troisième classe, larges d'un 
pied plus ou moins, visibles ou non, selon la sagacité du guide, 
souvent couvertes d'eau quand elles traversent les rizières, et 
dans les montagnes, efQeurant les précipices ! 

a Pour les ponts, deux espèces sont à ma connaissance. Les 
uns consistent en quelques grosses pierres jetées de distance en 
distance, en travers des ruisseaux ; ce sont les plus communs. Les 
autres, composés de pieux fichés dans le fleuve et supportant une 
espèce de plancher recouvert de terre, forment un viaduc passable, 
quoique trop souvent à jour. Quand Teau est abondante, ce qui 
est fréquent en été, tous les ponts sont emportés ou submergés 
par la crue, et laissent au voyageur le plaisir de prendre un bain 
au passage Les grands seigneurs peuvent s'y soustraire en 
grimpant sur le dos de leur guide. Enfin, il y a à la capitale un 
pont en pierre, magnifique sans doute, et Tune des merveilles 
du pays. Les rivières un peu considérables se traversent en 
bateau. » 

Les relations commerciales de la Corée avec les nations voi- 
sines sont presque nulles. Pour mieux conserver son indépen- 
dance coutreses deux puissants voisins, la Chine et le Japon, ce 
pays s'est enfermé dans un isolement complet. Toute communi- 
cation avec les étrangers, sauf les cas prévus par la loi, est un 
crime digne de mort. D'après les conventions internationales, 
aucun Chinois ou Japonais ne peut s'établir en Corée, et récipro- 
quement. Les ambassadeurs chinois qui viennent à Séoul laissent 
leur suite à la frontière, sauf un ou deux domestiques attachés à 
leur personne, et pendant qu'ils sont à la capitale, ne sortent pas 
du palais qui leur est assigné pour résidence. Les ambassadeurs 
coréens peuv^^nt, au contraire, entrer en Chine avec tous les geai 
de leur suite, et circuler librement dans les rues de PéUif 



IimiODUCTTÔIV. CLXXXfll 

pendant lear séjour. Lors da passage de Tambassadear h Pien- 
men (1), à Falleret au retour, il y a une foire qui dure plusieurs 
jours. Le mandarin de Ei-tsiou, dernière ville coréenne sur la 
frontière chinoise, a seul le droit d'avoir des rapports par lettres 
avrc les autorités de Pien-men, h toutes les époques de Tannée. 
Tous les deux ans, une autre foire se tient h Textrémiié nord de 
la province de llam-kieng. entre Houng-tchoung, village tartare 
de cette partie de la Mandchonrie qui a été dernièrement cédée 
aux Russes, et Kieng-oucn, ville coréenne la plus voisine. Cette 
foire est considérable, mais elle ne dure que deux ou trois jours, 
et quelques heures seulement chaque jour, depuis midi jusqu'au 
coucher du soleil. Au signal donné, chacun se hâte de repasser la 
frontière, et les soldats poussent les traînards avec leurs lances. 
Nous avons mentionné plus haut les marchés mensuels, entre les 
Coréens et les quelques soldats japonais établis à Fusan-kaL Là 
se bornent les rapports que la Corée a, par terre, avec les autres 
nations. 

Par mer, elle en a moins encore. On permet aux navires 
chinois ou japonais de venir pécher le haî-san {holothuria) sur le 
rivage du Pieng-an, et le hareng sur les côtes du Hoang-haï, 
mais à deux conditions : ne jamais mettre pied à terre, et ne 
jamais s'aboucher, en pleine mer, avec les gens du pays, sous 
peine de confiscation du navire et d'emprisonnement de Téqui- 
page. La première condition est généralement observée, mais il 
se fait, entre les barques coréennes et les jonques chinoises, k 
Tabri des innombrables rochers ou Ilots de Tarchipel coréen, un 
commerce de contrebande assez considérable. Les mandarins, 
moyennant quelques profits secrets, ferment les yeux. Si la tem- 
pête jette un navire chinois sur la côte coréenne ou un navire 
coréen sur la côte chinoise, les naufragés sont recueillis, entre- 
tenus par le gouvernement, gardés avec soin pour empêcher 
aucun rapport entre eux et les habitants, et reconduits par terre 
jusqu'à la première ville de leur pays. Le retour par mer leur est 
interdit. Entre le Japon et la Corée, le rapatriement se fait par 
mer, mais avec des précautions analogues. 

Donnons ici quelques détails sur les difficultés que les mission* 
naires ont eu à surmonter pour pénétrer en Corée ; on aura, 
par là môme, une idée de la sévérité minutieuse avec laquelle le 



(i) Pien-mên, dont il est très-sooirfiit question dans celle histoire, est la 
deroidro ville cbinoisc du eàià de la Goréo» nrâ» de la mor Jauae. Sk)o nom 
rignllle: porto de Uftwilèiré. ■■-^^^'^ 




cunxnit mmoDucnoii. 

gouvernement coréen maintient son isolement absoln. Les fron- 
tières de terre et de mer sont gardées par un cordon de postes 
militaires, uni(|iiemcnt chargés d*empëclicr l'entrée des étrangers 
et la sortie des indigènes. Dans les plus importants de ces postes 
résident, comme inspecteurs et employés des douanes, des agents 
de police choisis parmi les plus fins et les plus expérimentés, et 
ils se font aider dans leur surveillance de jour et de nuit par 
des chiens dressés exprès, de sorte qu'il est à peu près impos* 
sible de passer la frontière inaperçu. 

Par terre, il n'y a que deux chemins : celui de Tartarie par 
Houng-tchoung etKieng-ouen, et celui de Chine par Pien-men et 
Ei-tsiou. Ailleurs, la frontière qui sépare la presqu'île coréeoDe 
du con!inent, est formée de déserts montagneux et de forêts im- 
praticables. Or on ne peut tenter le passage sur un de ces deux 
points qu'aux jours de foire légalement reconnus; à toute autre 
époque, ce serait folie même pour les indigènes, à plus forte 
raison pour des étrangers. U faut donc ou suivre les caravanes 
qui se rendent à la foire de Houng-tchoung, ou se joindre à l'am- 
bassade coréenne qui revient de Chine. La grande difficulté, dans 
les deux cas, est la manière d'arranger les cheveux. Les Chinois 
se rasent la tète, ne gardant, au sommet, qu'une touffe de che- 
veux qui se tresse et s'allonge en queue sur le dos; les Coréens 
conservent tous leurs cheveux. Si l'on se rase à la chinoise, on 
sera reconnu et arrêté en entrant en Corée ; si Ton suit la mode 
coréenne, on sera reconnu en Chine même, avant d'arriver sur 
la frontière. Pendant la foire de Kieng-ouen, il est défendu aux 
Chinois d'entrer dans les maisons coréennes, et de nombreux 
satellites sont distribués à la porte de la ville et dans les rues 
pour faire observer cette consigne. Le missionnaire qui prendrait 
cette voie, même en supposant qu'il n'ait pas été découvert par 
ses compagnons de route, soit en chemin, soit pendant les quel- 
ques jours d'attente qui précèdent la foire, devrait s'aboucher avec 
les courriers coréens et changer d'accoutrement en plein air, au 
milieu de milliers de personnes, sans être aperçu d'aucune, ce qui 
est manifestement impossible. D'ailleurs, une fois entré, il lui 
faudrait, avant derencontrer des villages chrétiens, faire une route 
d'un mois, dans un pays peu fréquenté, et où, par conséquent, 
les voyageurs sont rares et facilement reconnus. Les courriers qui 
lui serviraient de guides auraient a repasser, dans les quelques 
auberges de la roule, avec une personne de plus qu'en allant ; cela 
seul éveillerait immédiatement d.'s soupçons, que la différence 
de visage et de prononciation changerait bientôt en certitodé^ 



INTRODUCTION, CUXXIX. 

P<nr Pien-men les dimcultés ne sont guère moindres. Chacun 
des Coréens qui suit Pambassade, à quelque titre que ce soit, est 
visité à la porte, lors du départ pour la Chine, et fouillé de haut 
en bas. Si sa personne et ses bagages n^oiïrent rien de suspect, 
il reçoit un passeport où tout est minutieusement déiaillé. Sup- 
posons que les courriers ont obtenu leurs passeports. Ils ramènent 
avec eux un missionnaire, et ont réussi à passer la douane chi- 
noise; mais de là à la douane coréenne, il y a quinze lieues de 
désert. Â droite et à gauche de Tunique roule, s*étendent des 
forêts impénétrables. Si pendant le trajet on s'avise de faire du 
feu pour préparer quelque nourriture, les autres voyageurs 
accourent afin de faire eux-mêmes cuire leur riz, cequ*on ne peut 
leur refuser, et le danger pour le missionnaire est grand, vu 
la curiosité insolente des Coréens. On arrive sur les bords du 
fleuve où stationnent des gardiens, et Ton descend dans une 
barque coréenne qui conduit les voyageurs n la douane située sur 
Tautre rive. Là, chacun doit présenter son passeport, se laisser 
fouiller et examiner minutieusement. Le missionnaire évidem- 
ment ne peut affronter cette douane, aussi a-t-il pris soin de 
demeurer caché sur Tautre rive. Il doit attendre la nuit pour 
tenter le passage sur la glace, car c'est toujours en hiver que 
l'ambassade revient de Péking. Mais sur la rive coréenne sont 
échelonnés de distance en distance des corps de garde, chacun 
avec un piquet de soldats et une troupe de chiens. La seule 
chance de succès est de se traîner dans les ténèbres entre deux 
corps de garde, et d'escalader les montagnes neigeuses du voisi- 
nage pour, de là, regagner la route à l'intérieur. Les premiers 
missionnaires entrèrent par cette voie ; mais bientôt, à la suite 
des persécutions, toutes les ruses des chrétiens furent connues* 
non-seulement des mandarins, mais des douaniers, des auber- 
gistes, de tous les habitants païens, et Ton fut forcé d'abandonner 
cette route, désormais impossible. 

Reste la voie de mer. Nous avons fait connaître les conventions 
maritimes en vigueur entre la Chine et la Corée, d'où il résulte 
qu'aucun navire de l'un des deux pays ne peut, légalement, 
abordera la côte de l'autre. Cette prohibition n'est violée ni par 
les Coréens, ni par les Chinois. Les milliers de jonques chinoises 
qui partent chaque année du Léao-tong, du Kiang-nan, du Chan- 
toirg, ei vont à la pêche sur les côtes de Corée, stationnent 
toujours loin du rivage. Si elles approchent de trop près, elles 
sont soiiipises aux perquisitions les piv$ sévères, et aucune con- 
sidératioa» auciuio oflre d*«qM|rfiM^ 1^^ équipage 




CXC limiODUCTIOR. 

à prendre (erre. Quant aux Coréens, il serait difficile de (ronver 
parmi eux un pilote capable de diriger une barque, en pleine 
mer. vers un point donné. Us connaissent la boussole, nommée 
par eux : le fer qui marque le sud, et on en rencontre dans le 
pays un cerlain nombre de fabrique chinoise. Mais ils ne s*en 
servent que dans la recherche superstitieuse des lieux les plus 
favorables pour les sépultures. Lusage de cet instrument pour la 
navigation leur est inconnu, c^ir leurs barques ne quittent jamais 
la terre de vue. D'ailleurs, les navires coréens sont très mal 
consiniits. Destinés uniquement à la pêche côtière, ils sont plats 
en dessous afin de pouvoir sans inconvénient restera sec pendant 
la marée basse. Une vague un peu forte rompt le gouvernail ; 
une brise un peu fraîche force à couper les mflts qui sont toujours 
très-hauts. Construire autrement serait attirer Tattention, pro- 
voquer une surveillance spéciale, et s'exposer à la prison pour 
cause de violation des usages. Eût on triomphé de tous ces obs- 
tacles, fait le voyage de Chine aller et retour, que la réussite 
serait encore fort douteuse. Uu navire qui arrive de la pleine 
mer est par cela seul mis en suspicion ; les matelots des autres 
barques se hâtent de venir à bord, les autorités ne peuvent 
tarder à faire leur visite, et si Ton trouve quelque objet d'origine 
suspecte, la barque est brûlée, et Téquipage mis à mort. 

Le seul moyen praticable de pénétrer en Corée par mer, est 
celui que les missionnaires avaient adopté dans les derniers 
temps. Partir de Chine sur une jonque chinoise, après s'être 
entendu d'avance avec des pêcheurs coréens sur le lieu et 
Tépoque du rendez-vous; s'aboucher la nuit assez loin de la côte, 
h Tabri de quelqu'une des lies de l'archipel coréen, transborder 
h la h&te, et gagner le rivage avant le jour. Mais cette voie, 
employée sans accidents fâcheux jusqu'en 1866, est maintenant 
fermée. MM. Ridel et Blanc Pont vainement essayée en 1869; 
la surveillance est tellement sévère, qu'ils n'ont échappé à la 
mort que par une protection spéciale de la Providence. 

En effet, depuis l'expédition du contre-amiral Roze, la Corée 
est, plus que jamais, séquestrée du reste du monde. En 1867, 
les foires annuelles qui avaient lien à Pien-men, au passage des 
ambassadeurs, ont été supprimées; les jonques chinoises venues, 
comme d'habitude, pour faire la pêche sur les côtes, ont été 
visitées jusqu'à fond de cale, et renvoyées sans permission de 
séjour. L'année suivante, 1868, plus de soixante-dix de ces 
jonques ont été brûlées, et trois cents hommes de leurs équipages 
massacrés, on ne sait sous quel prétexte. Un ou deux oavifii 



IKTRODUCTION, OCl 

américains ayant éprouvé le même sort, les États-Unis ont fail à 
leur tour, en 1871, une expédition aussi stérile que celle des 
Français en 1866. Depuis lors, la pécbe du hareng sur les côtes 
de Corée est interdite aux navires chinois, qui n*osent plus guère 
s'y aventurer. 

Et cependant, le peuple coréen n^est point, par nature, ennemi 
des étrangers. Peut-être même est-il mieux disposé envers eux 
que ne le sont les Chinois; il est moins arrogant, moins ennemi 
de tonte espèce d'amélioration et de progrès, moins fanatique de 
sa prétendue supériorité sur les Barbares qui peuplent le reste du 
monde. Mais le gouvernement conserve avec un soin jaloux cet 
isolement quMl croit nécessaire à sa sécurité, et aucune considé- 
ration d'intérêt ou d humanité ne le lui fera abandonner. Pen- 
dant les années 187i et 1872, une famine épouvantable a désolé 
la Corée. La misère était si grande que les habitants de la côte 
ouest vendaient leurs jeunes filles aux contrebandiers chinois, un 
boisseau de riz par téie. Quelques Coréens, venus au Léao-tongà 
travers les forêts de la frontière septentrionale, ont fait aux mis- 
sionnaires un tableau effrayant de Tétai du pays, aftirmant que 
sur toutes les routes on rencontrait des cadavres. Mais le gou- 
vernement de Séoul laisserait périr la moitié du peuple, plutôt 
que de permettre de s'approvisionner en Chine ou au Japon. La 
force seule pourra lui imposer un changement de système. Les 
diverses expédiiions ou plutôt démonstrations faites dans les 
trente dernières années, mal combinées, sans esprit de suite, sans 
vues politiques sérieuses, n*ont abouti, jusqu'à présent, qu*à 
Tirriter et à exaspérer son orgueil, sans le dompter. Si 1 on 
devait s'en tenir là, elles auraient été, sous tous les points de 
vue, dans Tintérêi de la liberté de commerce comme de la liberté 
religieuse, beaucoup plus nuisibles qu'utiles. 

Il est évident qu'un pareil état de choses ne peut durer, et que 
l'excès du mal amènera le remède. Les nations civilisées, forcées 
de proléger dans l'extrême Orient leur marine et leur commerce, 
ne toléreront pas indéfiniment qu'un misérable petit royaume, 
sans marine, sans armée sérieuse, brûle les navires qui touchent 
à ses rivages, massacre les étrangers parce qu'ils sont étrangers, 
et se tienne de force en dehors de l'humanité. Très-probablement, 
le procès sera vidé par les Russes dont les conquêtes, au nord-est 
de l'Asie, prennent chaque jour un développement plus considé- 
rable. Depuis 1860, leurs possessions sont limitrophes de la 
Corée. 11 y a déjà eu plusieurs difficultés entre les deux pays 
pour des questions de frontière et de commerce ; ces questions ne 




GXCII INTRODUCTION. 

peuvent manquer de se renouveler, et, un jour ou Fautre, elles 
se termineront par Tannexion de la Corée au territoire russe. 
Peut-être aussi les Anglais ou les Américains, poussés à bout par 
quelque nouvelle insulte à leur pavillon, imposeront de force la 
liberté commerciale. 

Mieux vaudi*ait certainement que la France se chargeât elle- 
même d'intervenir, pour elTacer Thumiliaiion de l'échec subi en 
1866. Cette malheureuse expédition devait, dans Tintention du 
gouvernement, punir le meurtre des missionnaires français, et 
rendre impossible la répétition de pareils actes de barbarie. En 
fait, elle a complété la ruine de TEglise de Corée, et causé le 
massacre de milliers de chrétiens. Quelle autre manibre de réparer 
ce désastre que d'assurer aux frères et aux enfants de ces martyrs 
la complète liberté de religion, en forçant la Corée à conclure 
des traités avec les peuples civilisés, et, ces traités une fois 
conclus, à les respecter scrupuleusement? Sans doute, dans les 
circonstances actuelles, une expédition de ce genre semble à peu 
près impossible, mais la France n'est pas morte, l'avenir n*a pas 
dit son dernier mot, et l'avenir est k Dieu. 



HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE CORÉE 



PREMIÈRE PARTIE 

De l'introduction du Christianisme en Corée à l'érection de ce 

royaume en Vicariat Apostolique. 

1784-1881 



LIVRE I" 

Depuis les premières conversions» Jnsqn'à l'arrivée di 
P. Jacoves TftlOUy prêtre chinois» envoyé par 

PÉvéqne de Péklnir* 
1V84-1994 



CHAPITRE !•' 

Invasion des Japonais en Corée* au xvi« siôcle. — Néophytes 

et martyrs coréens au Japon. 



Vers la fin du xvi^ siècle, quarante ans après la mort de saint 
François-Xavier, lorsque TEglise du Japon florissante conoptait 
déjà des millions d'enfants, lorsque la Chine évangélisée dès le 
VI* siècle, évangélisée de nouveau aux xiii* et xiv* siècles, venait 
enfin de se rouvrir pour la troisième fois au zèle des mission- 
naires, le royaume de Corée, dont le nom même était inconnu 
en Europe, n'avait encore jamais entendu prêcher Jésus-Christ. 

A cette époque, on put espérer un instant que le jour de la 
miséricorde était arrivé pour ce pays. Taiko-Sama, devenu maître 

I 



— 2 — 

absolu de tout le Japon, avait conçu le projet de conquérir la 
Chine. Pour se frayer un chemin, en l'an 1593, il fit envahir la 
Corée par une armée de deux cent mille hommes, qui battirent 
les Coréens et les Chinois venus à leur secours, s'emparèrent de 
cinq provinces sur huit, prirent la capitale, firent un immense 
carnage, et envoyèrent comme esclaves, au Japon, un nombre 
considérable de prisonniers. 

La plupart de ces soldats japonais étaient chrétiens, car 
Taïko-Sama, qui avait secrètement résolu de faire disparaître 
du Japon la religion de Jésus-Christ, avait surtout employé pour 
cette expédition les princes et les seigneurs chrétiens. Il comptait, 
s'ils étaient vainqueurs, leur donner des apanages dans le pays 
conquis, et y transplanter de gré ou de force tous les chrétiens de 
son empire ; s'ils étaient vaincus, les abandonner sans secours et 
s'en débarrasser ainsi sans se donner l'odieux d'une persécution 
ouverte. 

La guerre se prolongeant en Corée, les princes et les seigneurs 
chrétiens, et surtout Augustin Arimandono, roi de Fingo et grand 
amiral du Japon, le principal et le plus zélé d'entre eux, firent de 
vives instances auprès du supérieur de la mission du Japon pour 
obtenir un prêtre. Vers la fin de 1593, le vice-provincial de la 
Compagnie de Jésus leur envoya le P. Gregorio de Cespedes, et 
un frère japonais nommé Foucan Eion. Ce Père et son compagnon 
furent forcés d'hiverner dans Tîle de Tsoutsima, dont le prince, 
néophyte zélé, servait lui-même en Corée. Ils y baptisèrent un 
grand nombre de païens, entre autres les quatre principaux con- 
seillers de Tsoutsimandono. Enfin, au commencement de 1594, 
après une navigation assez longue et remplie de dangers, ils arri- 
vèrent en Corée et gagnèrent la forteresse de Comangaï oîi rési- 
dait Augustin (i). 

Pendant près d'un an, le P. de Cespedes exerça son ministère 
parmi les troupes japonaises avec un zèle infatigable. Il allait 
de forteresse en forteresse, luttant contre les désordres de toute 
nature, réformant les abus, raffermissant les chrétiens par l'ad- 
ministration des sacrements, et baptisant de nombreux soldats 
païens. Mais il fut soudain arrêté au milieu de ses travaux. Un 
général païen, jaloux de la haute fortune du prince Augustin, le 
dénonça à Taïko-Sama, prétendant que ses efforts et ceux du 



(i) Leltre annuelle du Japon, de Mars 1593 à Mars i59i, écrite par le 
P. Pierre Gomcz au P. Claude Acquaviva, général de la Compagnie de Jésus 
— Milan, 1597, — p. 112 et suivantes. 



— 3 — 

P. de Cespedes, pour la propagation de la foi chrétienne, cachaient 
une vaste conspiration contre le pouvoir de Tempereur. Averti à 
temps, Augustin renvoya immédiatement le prêtre au Japon, et y 
retourna lui-même peu après, pourselaverde Taccusation intentée 
contre lui. Il parvint aisément à sejustifier, et TafTaire n'eut pas 
de suites fâcheuses. 

La lettre annuelle de la mission du Japon, qui nous donne 
ces détails, raconte aussi que le prince de Tsoutsima envoya à sa 
femme Marie, fille d'Augustin, deux jeunes esclaves coréens, Tun 
fils d'un secrétaire du roi de Corée, et l'autre aussi d'une très- 
noble famille. La princesse touchée de leur infortune les donna à 
l'Eglise, envoya immédiatement le plus âgé au séminaire des 
PP. Jésuites, et garda l'autre chez elle jusqu'à ce qu'il pût y être 
envoyé à son tour (1). 

Dans sa lettre de l'année suivante le P. Louis Froës parle encore 
des Coréens. « Cette année, dit-il, on a instruit beaucoup d'escla- 
ves coréens, tant hommes que femmes et enfants, qui demeurent 
ici à Nangasaki, et dépassent, dit-on, le chiffre de trois cents. Il y 
a deux ans qu'ils ont été baptisés pour la plupart, et le plus grand 
nombre s'est confessé cette année. On voit clairement par l'ex- 
périence, que c'est un peuple très-disposé à recevoir notre sainte 
Foi ; ils sont très-affables, reçoivent le baptême avec allégresse, 
et sont heureux de se voir devenus chrétiens. Ils aiment à se 
confesser, et en très-peu de temps, le plus grand nombre a appris 
la langue japonaise avec tant de facilité, que presque aucun 
d'eux n'a besoin d'interprète pour le faire. Le vendredi saint, 
aussitôt que la nuit se fit, pendant qu'on apprêtait l'église dont 
les portes étaient fermées, et qu'on disposait les fonts baptismaux 
pour le lendemain, un Père et quelques Frères qui dirigeaient 
les préparatifs, entendirent un grand bruit du dehors, près de la 
porte de l'église. Ils ouvrirent une fenêtre et demandèrent ce 
que c'était. Quelques hommes, agenouillés avec une grande humi- 
lité, répondirent : « Père, ce sont les pauvres Coréens. Parce 
que nous sommes esclaves, nous n'étions pas prêts hier pour la 
procession, mais nous voici maintenant venus tous ensemble, 
pour demander à Dieu miséricorde et pardon pour nos péchés. » 
En disant cela ils se flagellaient cruellement, et tous ceux qui les 
entendirent et virent la rigueur de leur pénitence, en versaient 
des lannes. Cette nation unit un bon jugement à une grande 



(1) Lettre annoeUe du Japon pour 1505, du P. Loub Frofis au P. C. Acqua- 
Tita. — Eome, ISB8, — p. 32 et suivantes. 



_4 — 

simplicité, et elle parait ne le céder en ricD aux Japonais. Il a plu 
à Dieu Notre Seigneur de prendre ces prémices du royaume de 
Corée, à l'occasion de celte guerre, pour le plus grand bien de 
leurs âmes. L*opinion commune, dans les entreliens qu'ils ont 
entre eux, est que si la prédication de la loi évangélique pénétrait 
une fois en Corée (ce qui semble ne devoir pas être difficile par 
la voie du Japon), elle y serait très-facilement reçue, et pourrait 
prendre dans ce royaume de grands développements (i). » 

Ces belles espérances ne furent point réalisées. En 1598, 
Taïko-Sama, se sentant mourir, envoya à ses troupes Tordre 
formel d'abandonner toutes leurs conquêtes, et de revenir de 
suite au Japon. Les tuteurs de son fils pressèrent Texécution 
immédiate de cet ordre, et la Corée tout entière, sauf le poste 
militaire de Fusan-kaï sur la côte sud-est, se retrouva sans 
coup férir sous Tautorité de son propre roi. 

Les troupes japonaises, en quittant la Corée, y laissèrent-elles 
quelques germes de christianisme, et faut-il faire remonter à 
cette expédition la véritable origine de TÉglise coréenne? On Ta 
dit et répété dans ces derniers temps ; mais cette assertion ne 
soutient pas un examen sérieux. 

Peudaut son séjour en Corée, Tan 1594, le P. de Cespedes 
n'avait vu d'autres indigènes que les prisonniers de guerre que 
Ton expédiait au Japon pour y être vendus comme esclaves. Les 
lettres écrites alors par les jésuites du Japon à leur Père général 
prouvent qu'il lui avait été impossible d'entrer en relation avec 
les gens du pays. En effet, la tactique des Coréens était d'isoler 
les Japonais, en dévastant complètement la contrée autour des 
forteresses qu'ils occupaient ; la plupart des habitants avaient fui 
dans les provinces septentrionales ; les autres reculaient devant 
les envahisseurs, et, à leur approche, cherchaient un refuge dans 
les bois et les montagnes. Après le départ du P. de Cespedes, 
l'armée japonaise resta encore plus de trois ans en Corée, mais 
le zélé missionnaire ne put y revenir, et aucun autre prêtre ne 
fut envoyé à sa place. Les Japonais chrétiens ne purent, pas plus 
que lui, se mettre en rapport avec les habitants ; d'ailleurs la 
haine innée des Coréens pour tout ce qui est étranger, Texas- 
pération naturelle d'un peuple vaincu contre ses vainqueurs, 
auraient certainement fait échouer toute tentative de prosé- 
lytisme. Les Coréens emmenés au Japon comme prisonniers de 

(I) Lettre annuelle du Japon pour 1505.— Rome, 1589.— p. 136et 8uivaatâl« 



— 5 - 

guerre eurent donc, seuls de leurs compatriotes, l'opportunité de 
connaître la foi chrétienne, et nous avons vu que, grâce à Dieu, 
un grand nombre en profilèrent. Quelques années après l'expé- 
dition de Taïko-Sama, commençait, au Japon même, cette persé- 
cution si longue, si sanglante, si glorieuse qui semblait devoir 
y éteindre le christianisme, et on comprend facilement que les 
missionnaires de ce pays ne purent plus songer à la Corée, et 
ne firent aucune tentative pour y pénétrer. 

Dans cette grande persécution, un certain nombre de néophytes 
coréens partagèrent avec leurs frères japonais l'honneur de con- 
fesser Jésus-Christ devant les bourreaux. Leur vie et leur mar- 
tyre appartiennent à l'Église du Japon, mais, parleur naissance, 
ils sont les prémices de l'Église de Corée. C'est pourquoi nous 
reproduisons ici, dans l'ordre chronologique, ce que l'on sait de 
leurs noms et de leur histoire (1). 

Michel, pauvre laboureur coréen, avait été baptisé à Nangasaki. 
11 était d'une charité singulière envers les lépreux, les attirait 
dans sa maison, les faisait asseoir à son foyer, les servait de ses 
mains en leur disant : « Vous êtes mes frères, et votre infirmité 
m'oblige à vous honorer davantage. » On le suspendit à une four- 
che, puis on lui comprima les jambes et on lui coupa les jarrets. 
11 expira dans ce supplice, le 22 novembre 1614. Après sa mort, 
on lui trancha la tête, et son corps fut haché en morceaux. 

Le même jour fut aussi martyrisé Pierre Djincouro. Il avait été 
esclave chez les païens, depuis l'âge de treize ans jusqu'à celui de 
trente. Omis sur la liste des chrétiens dénoncés, parce qu'il 
n'était que locataire d'une boutique et n'avait pas de maison à 
lui, il fit de vives réclamations et obtint d'être inscrit avec eux. 
11 supporta courageusement les tortures, et comme il ne cessait 
d'invoquer le saint nom de Jésus, il eut les lèvres et la bouche 
fendues, fut percé d'un poignard, et enfin décapité. Il était âgé 
de trente-trois ans. 

Le 18 novembre 1619, Cosme Takeya fut brûlé vif h Nanga- 
saki. Trois ans plus tard, sa femme Inès, âgée de quarante- 
deux ans, subit à son tour le martyre. Elle eut la tête tranchée. 



(1) Le P. Charlevoix, Hisl. du ChrisUanisme au JapoUj passim. — M. Léon 
Pages, Hisl, du Japon, Tome III, passim. — Les noms de famille des 
martyrs coréens cités par ces auteurs sont des noms japonais, soit qu'on 
ait donné aux capli& de nouveaux noms, soit qu'on ait purement et simple- 
ment traduit en japonais leurs noms coréens. 



— 8 — 

se sentit ému de compassion à la vue du jeune orphelin, le prit 
en affection, et chargea un de ses parents d*en avoir soin jusqu^à 
la fin de la guerre. 11 confia ensuite son éducation aux Jésuites, 
qui l'instruisirent de la religion et le baptisèrent. Le jeune 
Gafioie, autant par affection que par reconnaissance, ne voulut 
plus se séparer de ceux qui l'avaient engendré à Jésus-Christ; 
il les accompagna toujours dans leurs courses apostoliques, et 
fut enfin pris et conduit avec eux dans les prisons de Ghimabara. 
Quelque affreuse que fût cette prison, les saints confesseurs ajou- 
taient encore des austérités volontaires à leurs souffrances. On 
avait choisi les gardes les plus brutaux, pour accroître la dureté 
de leur détention ; mais la vie angélique des prisonniers, leur 
patience, et un air de sainteté qui paraissait sur leur personne, 
adoucissaient insensiblement la férocité de ces satellites. Ils com- 
mençaient par admirer une religion qui élève Thomme au-dessus 
de lui-même, et finissaient souvent par Tembrasser. Aussitôt qu'on 
apercevait en eux quelques sentiments d'humanité, on leur substi- 
tuait d'autres geôliers, qui bientôt se trouvaient vaincus à leur 
tour. A la fin, le gouverneur furieux commit le soin des confes- 
seurs à un officier de ses parents, qui était plus semblable à une 
bête féroce qu'à un homme. Sa haine contre le christianisme 
ne connaissait point de bornes ; cependant, dès qu'il eut vu 
les prisonniers, il se sentit ému, et au bout de huit jours se 
déclara chrétien. Le gouverneur aussi surpris qu'irrité de cette 
conversion, n'épargna ni reproches ni menaces pour ramener le 
néophyte au culte des idoles. Cet officier lui répondit invariable- 
ment : « Vous pouvez me dépouiller de mes emplois, m'enlever 
mes biens, m'ôter même la vie ; mais vous ne pourrez rien sur 
mon esprit, je vivrai et mourrai chrétien. » 

Le gouverneur voyant que la rigueur de la prison était inutile, 
se résolut à tourmenter les confesseurs, mais séparément, afin 
qu'ils ne pussent pas s'encourager les uns les autres, II commença 
par Cafioïe ; croyant qu'un étranger serait vaincu plus facile- 
ment. Il le fit venir chez lui, le combla d'amitiés et de caresses, 
lui fit les promesses les plus séduisantes, et le menaça en même 
temps des plus horribles supplices, s'il n'obéissait à l'heure même. 
Le néophyte coréen lui répondit simplement : « Je suis chrétien 
et je ne renoncerai jamais à ma religion. » A l'instant même, il 
le fit exposer tout nu à un vent glacial, et oubliant en même 
temps le caractère déjuge dont il était revêtu, il n'eut pas honte 
d'exercer la fonction de bourreau. Il tenailla de ses propres mains 
le saint confesseur, qui ne faisait que rire d'un si horrible 



— 9 — 

supplice ; ensuite il lui fit avaler une drogue, que le patient rejeta 
par la bouche avec des flots de sang. Ce tourment lui causa une 
défaillance, mais il reprit aussitôt ses sens et recouvra ses forces. 
Dès ce moment, il ne sentit plus d'autre douleur qu'un léger 
engourdissement aux pieds et aux mains. On continua les tortures 
plusieurs jours de suite, sans pouvoir jamais lasser sa constance. 
Enfin on le renvoya en prison, dans une masure ouverte à tous 
les vents ; il y passa vingt-quatre jours, exposé aux injures de Tair 
et privé de toute noun'iture. Il respirait encore lorsque l'em- 
pereur donna ordre de le transporter a Nangasaki, pour y être 
brûlé vif comme chrétien, avec les illustres compagnons de sa 
prison et de ses souffrances. Avant de mourir, il demanda au 
Père Pacheco, provincial des Jésuites, de l'admettre dans la 
société ; ce Père lui accorda cette grâce, et reçut ses vœux sur le 
lieu même où ils allaient tous les deux consommer leur sacrifice. 
Vers le même temps, une jeune Coréenne, nonamée Julie Ota, 
donna une preuve de 'courage à peu près semblable. Issue d'un 
sang illustre, elle était élevée à la cour de Cubo-Sama, et fort 
chérie de ce prince, qui voulait la marier à un des plus grands 
seigneurs de l'empire. Il s'agissait d'abord de changer de reli- 
gion ; Julie refusa, et fit, sur-le-champ, vœu de virginité. Puis, 
non contente de paraître en public avec toutes les marques exté- 
rieures de sa foi, elle se mit à fréquenter les maisons ou les 
chrétiens tenaient leurs assemblées, chose extraordinaire au 
Japon, où les femmes de qualité ne sortent jamais qu'accompa- 
gnées du plus grand cortège, et encore très-rarement. Elle 
voulait par là, à quelque prix que ce fût, forcer Cubo-Sama h 
lui accorder la palme du martyre ; or, il ne s'agissait de rien 
moins que d'être condamnée au feu, ou à d'autres supplices bien 
plus cruels encore. Cubo-Sama , essaya par toutes sortes de 
moyens d'ébranler sa constance , et à la fin , voyant que les 
caresses et les menaces étaient également inutiles, il la déporta 
dans une tle lointaine où vivaient quelques pauvres pêcheurs, qui 
n'avaient d'autres habitations que de misérables cabanes. Son 
exil et ses souffrances durèrent quatre ans, c'est-à-dire autant que 
sa vie; mais si les consolations humaines lui manquèrent, elle 
en fut pleinement dédommagée par l'abondance des faveurs du 
ciel. Son seul chagrin était de n'avoir point versé son sang pour 
Jésus-Christ. Elle trouva l'occasion d'écrire à un missionnaire 
jésuiteà cesujet; le missionnaire lui répondit que l'Église regarde 
aussi comme martyrs ceux qui ont été exilés pour la foi. Cette 
réponse la combla de joie, et dissipa toutes ses craintes. 



— 10 - 

En 1629, le 31 juillet, le gouverneur de Nangasaki fit conduire 
aux étangs sulfureux d'Oungen, soixante-quatre chrétiens des 
deux sexes, parmi lesquels une néophyte coréenne, nommée 
Isabelle. On avait averti les^ confesseurs qu'ils ne seraient point 
mis à mort, mais que leur supplice se prolongerait, plusieurs 
années s'il était nécessaire, jusqu'à leur apostasie ; car les juges 
sachant que les chrétiens regardent comme un grand bonheur de 
mourir pour Jésus-Christ, ne voulaient pas laisser cette consola- 
tion à leurs victimes. Les eaux d'Oungen sont si corrosives qu'elles 
couvrent de plaies les parties du corps sur lesquelles on les 
répand. On avait partagé les confesseurs en cinq troupes, et les 
femmes avaient été séparées de leurs maris. Tous les jours on les 
arrosait de cette eau brûlante, et après quelque temps, le plus 
grand nombre faiblirent. Isabelle, presque seule, resta intrépide 
jusqu'à la fin, « Votre mari à apostasie, » lui disait-on. — a Que 
m'importe! j'ai dans le ciel un époux immortel, et c'est à lui 
d abord que je dois obéissance. » On la plaça debout pendant plus 
de deux heures, avec une pierre au cou, des pierres dans la 
bouche, et une autre sur la tête, lui déclarant que si cette 
dernière tombait, ce serait signe d'apostasie, « Non, répondit- 
elle, il n'est pas en mon pouvoir d'empêcher que cette pierre ne 
tombe, mais quand je tomberais moi-même à terre, ma volonté 
ne changera point. » La pierre ne tomba pas, et la nuit suivante 
une vision céleste vint consoler la courageuse chrétienne. Le len- 
demain, elle fut inondée de nouveau. «Nous continuerons dix ans, 
ving ans, s'il le faut, » répétaient les bourreaux. — « Dix ans, 
vingt ans, cent ans même, s'il m'était donné de les vivre, sont 
un intervalle bien court, et je m'estimerai heureuse de passer 
ma vie entière dans les supplices, pour rester fidèle à mon Dieu. » 
La patience* d'Isabelle finit par lasser ses persécuteurs. Après 
treize jours, on la traîna épuisée, meurtrie, devant le gouverneur 
de Nangasaki. On lui prit la main de force, et avec cette main 
on signa une déclaration d'apostasie, puis sans lui laisser proférer 
une parole, on la renvoya. 

Tels furent les principaux martyrs coréens qui, les premiers de 
leur nation, allèrent intercéder auprès de Dieu pour la conversion 
de leurs infortunés compatriotes. 

L'invasion japonaise avait disparu de la Corée sans y laisser 
aucune trace de christianisme, et, dans les desseins de Dieu, 
deux siècles encore devaient s'écouler avant que la foi pût péné- 
trer en ce royaume que la jalousie de l'enfer tenait si complète- 



— 11 — 

Bent fermé. Le seul fait à citer pendant ce long intervalle, CvSt 
mtrodaction en Corée, à diverses reprises, de quelques livres 
bréliens en langue chinoise. Ceci eut lieu au moyen des ambas- 
ides que le roi de Corée envoie chaque année en Chine. On con- 
oit, en effet, que les ambassadeurs coréens et les seigneurs de 
Nur sait6, ne pouvaient pas ignorer entièrement Texistence 
ifficielle à Péking des missionnaires. D'un autre côté, les Jésuites 
ixés à la cour impériale, quelque gênés qu'il fussent dans Texer- 
jce de lear zèle, n'ont certainement pas laissé échapper de 
lareilles occasions d'entrer en rapport avec les représentants 
l'un royaume païen non encore évangélisé. 

Dans un recueil coréen de documents curieux, on lit qu'en Tan- 
tée sîn-mi(1631), l'ambassadeur Tsieng Tou-ouen-i vit à Pékin un 
îaropéen nommé Jean Niouk, âgé de quatre-vingt-dix-sept ans, 
4 jouissant encore d'une santé parfaite. « Il semblait, dit-il, être 
m des bienheureux sin-sien (les bienheureux immortels de la 
ecte de Lao-tse). » C'était sans doute un des premiers compa- 
gnons du P. Ricci. L'ambassadeur reçut de lui beaucoup de 
ivres de science, faits par les Européens, et aussi des objets 
urieox, tels que pistolets, télescopes, lunettes, horloges, etc. 

Ni Siou, surnommé Si-pong, Tun des ancêtres du martyr 
Iharles Ni, et l'un des plus célèbres savants qu'ait eus la Corée, 
lentionne dans ses écrits l'ouvrage du P. Ricci, intitulé : Tien- 
wu-sir-ei^ ou Véritables principes sur Dieu, dont il donne une 
nalyse assez exacte. Il parle aussi de la constitution de l'Église 
DUS l'autorité du Souverain Pontife. 

En Fan kieng-tsa (1720), l'ambassadeur Ni I-mieng-i vit aussi 
Péking plusieurs missionnaires, et eut avec eux des conférences 
ar les questions religieuses. Il raconte qu'il a trouvé l'enseigne- 
nent chrétien sur la mortification des mauvais instincts et la 
larification du cœur, assez semblable aux théories de la religion 
les lettrés ; il croit voir dans le mystère de l'incarnation une des 
loctrines de Fo, et assure qu'il ne faut nullement placer cette 
louvelle religion au même rang que la secte de Lao-tse. 

Ni Ik-i, surnommé Seng-ho, parle aussi de la religion dans ses 
livres. D'après lui, le Dieu des chrétiens n'est pas autre que le 
Siang-tiei des lettrés (le chang-ti des Chinois). Li doctrine du 
paradis et de l'enfer lui semble empruntée au système de Fo. 
U a aussi quelques mots sur les sept vertus, opposées aux sept 
péchés capitaux. 

La lecture de quelques livres chrétiens, les rapports néces- 
sairement très-rares et très-limités des ambassadeurs avec les 



— 12 — 

missionnaires de Péking, n'avaient, on le voit, pa donner an 
Coréens qa*ane idée bien vagae du christianisme. Elle ftit soffi 
santé néanmoins, si Ton en croit les traditions coréennes, poa 
convertir un homme de bonne volonté. Cet homme nommé Bon) 
lou-han-i, ou Sa-riang-i, était né en 4736, d'une famille hono^ 
rable dont les membres avaient souvent rempli des charge 
importantes. Il habitait Niei-san, et, dans sa jeunesse, avait pn 
des leçons de Ni Ik-i dont nous venons de parler. En 1770, 1 
rencontra des livres chrétiens, les lut avec joie, abandonna toik 
autre étude, et se livra k la pratique de la religion. N'ayant il 
calendrier ni livre de prières, et sachant seulement que les flta 
se succédaient de sept en sept jours, il se mit k ch6mer rér 
gieusement les 7, 14, 21 et 28 de chaque mois, laissant de cM 
ces jours-lk, toutes les affaires du sitele, pour se donner tM 
entier k Toraison. Ck)mme il ne connaissait pas les jours d'abiti 
nence, il prit pour règle de se priver toujours des mets les pti 
délicats, donnant pour raison k ceux qui lui en faisaient la renii 
que que la cupidité naturelle est mauvaise de soi, et quil fiiil 
autant que possible, la dompter. On raconte de lui plusien 
traits édifiants. Un jour qu'il voyageait k cheval dans un ckeoi 
boueux, il vit un vieillard chargé d'un lourd fardeau. Touché d 
compassion, il descendit de cheval, fit monter cet homme k i 
place, et marchant k pied le conduisit lui-même. Une antre tw 
ayant appris qu'un champ vendu par lui, venait de disparaiU 
sous un éboulement de montagne, il en renvoya le prix k Tk 
quéreur, et malgré le refus de celui-ci, le força k l'accepter, fl 
dit que Hong lou-han-i passa treize ans dans les montagnes ( 
Paik-san, pour se livrer sans obstacle, dans la solitude, ï I 
contemplation et k la prière. Il mourut k Niei-san, n'ayai 
probablement jamais reçu d'autre baptême que le baptême ( 
désir. On ne voit pas qu'il ait cherché k convertir personne, A 
sa mort, il ne laissa point de disciples. 



CHAPITRE II. 



Origine de TËglise de Corée. — Premières conversions. 



L'an de Jésus-Christ 1784, le jour du salut se leva enfin pour 
la Corée. Alors Dieu, dans sa miséricorde, y implanta la foi 
chrétienne d'une manière définitive ; alors commença cette glo- 
rieuse Église, qui, depuis, n'a cessé de grandir et de se fortifier 
à travers les persécutions et les vicissitudes dont nous allons 
retracer Fémouvante histoire. 

Le principal instrument dont la Providence se servit pour 
introduire l'Evangile en Corée fut Ni Tek-tso, surnommé Piek-i. 
Il descendait de la famille des Ni de Kieng-tsiou, et parmi ses 
ancêtres, déjà dans les dignités sous la dynastie Korie, on 
comptait un grand nombre de personnages qui s'étaient distingués 
dans les lettres, et avaient été honorés des plus hautes fonctions 
publiques. Depuis deux ou trois générations, cette famille s'était 
tournée exclusivement vers la carrière des armes, et ses membres 
avaient obtenu des grades militaires importants. Piek-i étant 
doué des plus belles qualités du corps et de l'esprit, son père 
voulut l'appliquer, dès son enfance, aux exercices de Tare et de 
l'équitation, qui pouvaient plus tard rendre son avancement 
facile. Mais l'enfant s'y refusa avec obstination, allant jusqu'à dire 
que, dût-il mourir, il ne s'y livrerait pas. Par là, il perdit, en 
partie au moins, Taffection de son père, qui lui donna ce surnom 
de Piek-i, pour désigner la ténacité de son caractère. 

Avec l'âge, Piek-i devint un homme d'une haute stature et 
d'une force prodigieuse. « Il avait, disent les relations coréennes, 
une taille de huit pieds (1), et d'une seule main pouvait soulever 
cent livres. Son extérieur imposant attirait vers lui tous les 
regards ; mais il brillait surtout par les qualités de l'âme et les 
talents de Tesprit. Son élocution facile pouvait être comparée 



(1) Le pied coréen est plus peUt que le pied français. 

A ce propos, il est bon de rappeler au lecteur que les mémoires de 
Mgr Daveluy sur cette période primitive, ne sont le plus souvent que la 
traduction littérale des documents originaux coréens, ce qui explique Tem- 
pbase toute orientale de certaines descriptions d*hommes et de choses. 



MaakA^ 



- 14 — 

i cours majestueux d'un fleuve. II s'appliquait à approfondir 
)utes les questions, et dans Tétude des livres sacrés du pays, 

s'était fait, dès sa jeunesse, une habitude de creuser toujours 
is sens mystérieux cachés sous le texte. » Non content d'étudier 
^s livres, Piek-i cherchait à se lier avec tous les gens instruits 
ui pouvaient le diriger et Taider dans l'acquisition de la science. 

aimait la plaisanterie, et se souciait assez peu des lois compli- 
uées et minutieuses de l'étiquette coréenne ; mais, quoiqu'il ne 
onservât pas toujours cet air de dignité guindée qui, en ce pays, 
istingue les docteurs de profession, il avait naturellement dans 
î manière d'agir quelque chose de noble et de grand. De si 
eureuses dispositions lui promettaient un brillant avenir dans 
i monde, lorsque Dieu daigna jeter sur lui un regard de 
liséricorde. 

En l'année tieng-iou (1777), le célèbre docteur Kouen Tsiel- 
in-i, accompagné de Tieng Iak-lsien-i et de plusieurs autres 
obles désireux d'acquérir la science, s'était rendu dans une 
agode isolée pour s*y livrer avec eux, sans obstable, à des études 
pprofondies. Piek-i, l'ayant appris, en fut rempli de joie, et 
)rma aussitôt la résolution d'aller se joindre à eux. On était en 
iver, la neige couvrait partout les routes, et la pagode était à 
lus de cent lys de distance. Mais ces difficultés ne pouvaient 
rrêter un cœur aussi ardent. Il part à l'instant même, il s avance 
ésolûment par des chemins impraticables. La nuit le surprend à 
ne petite distance du but de son voyage. Il ne peut se déter- 
liner à attendre plus longtemps, et continuant sa route, arrive 
ntin vers minuit à une pagode. Quel n'est pas, alors, son désap- 
ointement en apprenant qu'il s'est trompé de chemin, et que la 
agode qu'il cherche est située sur le versant opposé de la mon- 
igne ! Cette montagne est élevée, elle est couverte de neige, et 
es tigres nombreux y ont leur repaire. N'importe, Piek-i fait 
3ver les bonzes et se fait accompagner par eux. Il prend un bâton 
îrré pour se défendre des attaques des bêtes féroces, et, poursui- 
ant sa route au milieu de ténèbres, arrive enfin au lieu désiré. 

L'arrivée de Piek-i et de ses compagnons répandit d'abord la 
payeur parmi les habitants de cette demeure isolée, et perdue au 
lilieu des montagnes. On ne pouvait imaginer quel motif ame- 
ait, à cette heure indue, des hôtes si nombreux. Mais bientôt 
3ut s'éclaircit, la joie succéda à la crainte, et dans les premiers 
panchemenls que fit naître cette heureuse rencontre, on s'aper- 
ut à peine que le jour avait déjà paru. 

Les conférences durèrent plus de dix jours. Pendant ce temps, 



— 16 — 

on chercha la solution des questions les plus intéressantes sur 
le ciel, le monde, la nature humaine, etc. Toutes les opinions 
des anciens furent rappelées et discutées point par point. On 
étudia ensuite les livres de morale des grand hommes ; enfin on 
examina quelques traités de philosophie, de mathématiques et de 
religion, composés en chinois par les missionnaires européens, et 
on mit tout le soin possible à en approfondir le sens. Ces livres 
étaient ceux qu'à diverses reprises les ambassadeurs coréens 
avaient rapportés de Péking. Un certain nombre de savants en 
avaient entendu parler, car dans les compositions littéraires qu'il 
est de mode d'échanger entre Coréens et Chinois, lors de Tam- 
bassade annuelle, on voit, vers cette époque, qu'il est souvent 
fait allusion aux sciences et à la religion européennes. 

Or, parmi ces ouvrages scientifiques, se trouvaient quelques 
traités élémentaires de religion. C*étaient les livres sur Texistence 
de Dieu, sur la Providence, sur la spiritualité et l'immortalité 
de l'âme, et sur la manière de régler ses mœurs en combattant 
les sept vices capitaux par les vertus contraires. Accoutumés aux 
théories obscures et souvent contradictoires des livres chinois, 
ces hommes droits et désireux de connaître la vérité, entrevirent 
de suite ce qu'il y a de grand, de beau et de rationnel dans la 
doctrine chrétienne. Les explications leur manquaient pour en 
acquérir une connaissance complète ; mais ce qu'ils avaient lu 
suffit pour émouvoir leurs cœurs et éclairer leurs esprits. Immé- 
diatement, ils se mirent à pratiquer tout ce qu'ils pouvaient 
connaître de la nouvelle religion, se prosternant tous les jours, 
matin et soir, pour se livrer à la prière. Ayant lu quelque part 
que, sur les sept jours, on doit en consacrer un tout entier au 
culte de Dieu, les septième, quatorzième, vingt-unième, et 
vingt-huitième jours de chaque mois, ils laissaient toute autre 
affaire pour vaquer uniquement à la méditation, et, en ces jours, 
observaient l'abstinence ; tout cela dans le plus grand secret, et 
sans en parler à personne. On ignore pendant combien de temps 
ils continuèrent ces exercices, mais la suite des événements porte 
à croire que la plupart n'y furent pas longtemps fidèles. 

Une semence précieuse avait été ainsi déposée dans le cœur de 
Pieki, mais il sentait combien ces premières notions sur la reli- 
gion étaient insuffisantes, et toutes ses pensées se portaient vers 
la Chine, oii devaient se trouver les livres plus nombreux et plus 
détaillés nécessaires pour compléter son instruction. Se procurer 
ces livres était chose bien difficile et plusieurs années s'écou- 
lèrent en tentatives infiructaeoses» U le se décourageait pas 




-16 — 

cependant, et ne manquait aucune occasion d*approfondir et de 
discuter la doctrine chrétienne. Nous lisons, dans une des pre- 
mières relations écrites par les chrétiens, qu*au commencement 
de Tété de 1783, le 15 delà quatrième lune, après avoir séjourné 
quelque temps à Ma-tsaî, dans la famille Tieng, à Toccasion de 
l'anniversaire de la mort de sa sœur, Piek-i monta sur un bateau 
avec les deux frères Tieng Iak-tsien et Tieng Iak-iong, pour se 
rendre à la capitale. Pendant le trajet, leurs études philosophi- 
ques habituelles furent le sujet de leurs conversations. Les dogmes 
de Texistence et de Tunité de Dieu, de la création, de la spiri- 
tualité et de immortalité de Tâme, des peines et des récompenses 
dans le siècle futur, furent examinés et commentés tour à tour. 
Les passagers, qui entendaient pour la première fois ces vérités 
si belles et si consolantes, en étaient surpris et enchantés. Il est 
très-probable que de semblables conférences se seront souvent 
renouvelées, mais aucun autre détail ne nous a été conservé. 

Dieu permit enfin la réalisation des vœux ardents de ces imes 
droites qui cherchaient la vérité avec tant de zèle. Pendant l'hiver 
de cette même année 1783, Ni Ton^-ouk-i fut nommé troisième 
ambassadeur à la cour de Péking. Son filsSeng-houn-i, Tun des 
amis intimes de Piek-i, devait raccompagner dans ce voyage. 
Disons ici quelques mots de ce dernier qui, pendant plusieurs 
années, va jouer un rôle important dans Thistoire de TÉglise 
coréenne. 

Ni Seng-houn-i, appelé aussi Tsa-siour-i, était de la noble 
famille des Ni de P'ieog-t'sang. Ses ancêtres remplirent souvent 
des charges importantes comme mandarins civils, et sa maison 
jouissait d'une haute réputation. Il naquit en Tannée pieng- 
tsa (1756). Dès Tàge de dix ans, sa capacité précoce s'était déjà 
révélée, et à vingt ans il s*était fait un nom parmi les lettre. 
Voulant marcher sur les traces des saints de son pays, il se lia 
avec les hommes les plus célèbres par leur science et leurs vertus. 
Il s'appliquait à régler ses mœurs autant qu'à se perfectionner 
dans les lettres et les sciences. A l'âge de vingt-quatre ans, en 
l'année kieng-tsa (1780), il obtint le degré de docteur, et sa 
réputation augmentait tous les jours. 

Piek-i fut comblé de joie en apprenant que Seng-houn-i devait 
suivre son père dans l'ambassade de Péking. Il alla aussitôt le 
visiter ; et voici, d'après les documents de l'époque, le discours 
remarquable qu'il lui tint ; ^c Ton voyage à Péking est une occa- 
« sion admirable que le Ciel nous fournit pour connaître la vraie 
(( doctrine. Cette doctrine des vrais saints, ainsi que la vraie 



— 17 — 

a manière de servir TEropereur suprême , créateur de toutes 
a choses, est au plus haut degré chez les Européens. Sans cette 
(c doctrine nous ne pouvons rien. Sans elle on ne peut régler son 
« cœur et son caractère. Sans elle, on ne peut approfondir les prin- 
« cipes des choses. Sans elle, comment connaître les difTérents 
« devoirs des rois et des peuples? Sans elle, point de règle fonda- 
« damentale de la vie. Sans elle, la création du Ciel et de la terre, 
(( les lois des pôles, le cours et les révolutions régulières des astres, 
<K la distinction des bons et des mauvais esprits, Torigine et la fin 
« de ce monde, Tunion de Tàme et du corps, la raison du bien 
a et du mal, Tincarnation du Fils de Dieu pour la rémission des 
« péchés, la récompense des bons dans le ciel et la punition des 
(( méchants dans Tenfer, tout cela nous reste inconnu. » Â ces 
paroles, Seng-oun -i qui ne connaissait pas encore les livres de reli- 
gion, fut ému de surprise et d'admiration. Il demanda à voir 
quelques-uns de ces livres, et ayant parcouru ceux que Piek-i 
avait en sa possession, tout ravi de joie il demanda ce qu'il 
devait faire. « Puisque tu vas à Péking, dit Piek-i, c'est une 
« marque que le Dieu suprême a pitié de notre pays et veut le 
a sauver. En arrivant, cours aussitôt au temple du Maître du 
a ciel, confère avec les docteurs européens, interroge-les sur 
« tout, approfondis avec eux la doctrine, informe-toi en détail de 
« toutes les pratiques de la religion, et apporte-nous les livres 
« nécessaires. La grande affaire de la vie et de la mort, la grande 
« afTaire de Téternité est entre tes mains : va, et surtout n'agis 
a pas légèrement. » 

Ce discours de Piek-i nous le montre plus altéré de la soif de la 
religion que de la soif de la science. La grâce de Dieu préparait son 
cœur ; la grande affaire du salut devenait de plus en plus, pour lui, 
la seule importante. Ses paroles pénétrèrent profondément dans 
Tàme de Seng-houn-i. Il les reçut comme la parole du Maître, et 
promit défaire tous ses efforts pour réaliser leurs communs désirs. 

Seng-houn-i partit donc pour Péking dans les derniers mois 
de Tannée 1783. Arrivé dans cette capitale, il se rendit à Téglise 
du Midi (1), où il fut reçu par Tévéque Alexandre Tong auquel il 
demanda à s'instruire. — C'était le célèbre Alexandre de Govéa, 
Portugais, de Tordre de Saint-François, Tun des plus doctes et 
des plus grands évêques dont peut se glorifier Téglise de Chine, 
et Tun de ceux qui ont le plus travaillé à ramener les chrétiens 



(i) 11 y avait alors dans Péking quaire églises, une à chacun des points 
cardinaux. CeUe du midi était, et est encore, la cathédrale. 



— 48 — 

Chinois k la stricte observation des décrets du Saint-Siège con- 
cernant les rites. — Les relations coréennes disent aussi que Seng- 
houn-i vil à Péking l'Européen Sak Tek-t'so, âgé de plus de quatre- 
vingt-dix ans, encore plein de santé et d*un extérieur très-affable, 
et un jeune honome nommé Niang. Dans les quatre églises de la 
ville se trouvaient environ soixante personnes. Seng-boun-i se 
mit avec zèle à étudier la docrine chrétienne, et fut bientôt en 
état de recevoir le baptême. Ce sacrement lui fut conféré avant 
son départ, et comme on espérait qu'il serait la première pierre 
de TÉglise coréenne, on lui donna le nom de Pierre. Voici com- 
ment M. de Ventavon, missionnaire à Péking, écrivant en date 
du 25 novembre 1784, annonçait à ses amis d'Europe cet heu- 
reux événement : 

<c Vous apprendrez sans doute avec consolation la conversion 
d'une personne dont Dieu se servira peut-être pour éclairer des 
lumières de l'Évangile, un royaume où l'on ne sache pas qu'au- 
cun missionnaire ait jamais pénétré; c'est la Corée, presqu'île 
située à TOrient de la Chine. Le roi de cette contrée envoie tous 
les ans des ambassadeurs à l'empereur de la Chine dont il se 
regarde comme vassal. Il n'y perd rien ; car s'il fait des présents 
considérables à l'empereur, l'empereur lui en fait de plus consi- 
dérables encore. Ces ambassadeurs coréens vinrent, sur la fin de 
Tannée dernière, eux et leur suite, visiter notre église ; nous leur 
donnâmes des livres de religion. Le fils d'un de ces deux sei- 
gneurs, âgé de vingt-sept ans et très-bon lettré, les lut avec 
empressement; il y vit la vérité, et, la grâce agissant sur son 
cœur, il résolut d'embrasser la religion après s'en être instruit à 
fond. Avant de l'admettre au baptême, nous lui flmes plusieurs 
questions, auxquelles il satisfit parfaitement. Nous lui deman- 
dâmes, entre autres choses, ce qu'il était résolu de faire, dans le 
cas où le roi désapprouverait sa démarche, et voudrait le forcer à 
renoncer à la foi ; il répondit, sans hésiter, qu'il souffrirait tous 
les tourments et la mort plutôt que d'abandonner une religion 
dont il avait clairement connu la vérité. Nous ne manquâmes pas 
de lavertir que la pureté de la loi évangélique ne souffrait point 
la pluralité des femmes. Il répliqua : je n'ai que mon épouse 
légitime et je n'en aurai jamais d'autres. Enfin, avant son départ 
pour retourner en Corée, du consentement de son père, il fut 
admis au baptême que M. de Grammont lui administra, lui 
donnant le nom de Pierre; son nom de famille est Ly (4). On le 

(1) Ly est la prononciation chinoise du mot coréen Ni. 



— le- 
dit allié de la maison royale. Il déclara qu'à son retour il vou- 
lait renoncer aux grandeurs humaines, et se retirer, avec sa 
famille, dans une campagne pour vaquer uniquement à son 
salut. Il nous promit de nous donner chaque année de ses nou- 
velles. Les ambassadeurs promirent aussi de proposer à leur 
souverain d'appeler des Européens dans ses États. De Péking 
jusqu'à la capitale de Corée, le chemin par terre est d'environ 
trois mois. 

« Au reste, nous ne pouvons nous entretenir que par écrit avec 
les Coréens. Leurs caractères et les caractères chinois sont les 
mêmes, quant à la figure et à la signification ; s'il y a quelque 
différence, elle est légère ; mais leur prononciation est tout à fait 
différente. Les Coréens mettaient par écrit ce qu'ils voulaient 
dire : en voyant les caractères, nous en comprenions le sens, et 
ils comprenaient aussi tout de suite le sens de ceux que nous 
leur écrivions en réponse (1)... » 

Au printemps de l'année kap-tsin (1784), Pierre Seng-houn-i 
rentra dans la capitale de la Corée, apportant des livres en grand 
nombre, des croix, des images et quelques objets curieux qui lui 
avaient été donnés à Péking. Il n'eut rien de plus pressé que 
d'envoyer à Piek-i une partie de son trésor. Celui-ci comptait 
les jours et attendait avec la plus vive impatience le retour de 
l'ambassade. Dès qu'il eut reçu les livres envoyés par son ami, il 
loua une maison retirée, et s'y enferma pour s'appliquer entière- 
ment à la lecture et à la méditation. Il avait maintenant, entre 
les mains, des preuves plus nombreuses de la vérité de la reli- 
gion, des réfutations plus complètes des cultes superstitieux de 
la Chine et de la Corée, des explications des sept sacrements, 
des catéchismes, le commentaire des évangiles, la vie des saints 
pour chaque jour, et des livres de prières. Avec cela, il pouvait 
voir à peu près ce qu'est la religion, dans son ensemble et dans 
ses détails. Aussi à mesure qu'il lisait, sentait-il une vie 
nouvelle pénétrer dans son âme. Sa foi en Jésus-Christ gran- 
dissait, et avec sa foi grandissait également le désir de faire con- 
naître le don de Dieu à ses compatriotes. Après un certain 
temps d'études, sortant de sa retraite, il alla trouver Seng- 
houn-i et les deux frères Tieng, Iak-tsien et Iak-iong : « C'est 
« vraiment une magnifique doctrine, leur dit-il, c'est la voie véri- 
« table. Le grand Dieu du ciel a pitié des millions d'hommes de 
< notre pays, et il veut que nous les fassions participer aux 

(1) Nouvelles lettrée éà ai8. — T. H, p. 30. 



— 20 — 

« bienfaits de la Rédemption du inonde. C'est Tordre de Dieu. 
a Nous ne pouvons pas être sourds à son appel. Il faut répandre 
« la religion et évangéliser tout le monde. » 

Pour sa part, il commença aussitôt à annoncer la bonne nou- 
velle. Il s'adressa d'abord à quelques-uns de ses amis, de la classe 
moyenne, distingués par leurs connaissances et leur bonne con- 
duite. Plusieurs se rendirent presque immédiatement a sa parole 
vive et pénétrante ; c'étaient entre autres Tsoi T'sang-hîen-i, 
T'soiln-kin-i, etKimTsong-kio. Piek-i prêcha aussi la religion 
à plusieurs nobles qui Tembrassërent. Fidèle k sa mission, il ne 
se donnait pas de relâche; il allait de côté et d'autre annonçant 
partout rËvangile. Ses succès firent assez de bruit pour éveiller 
la susceptibilité des lettrés païens, qui comprenaient instinctive- 
ment que la nouvelle doctrine sapait par la base leurs croyances 
nationales. Plusieurs d'entre eux essayèrent tout d'abord de con- 
vaincre d'erreur les prédicateurs de rÈvangile, et de les ramener 
h la religion des lettrés. Le premier qui fit cette tentative fut Ni 
Ka-hoan-i. Issu d'une famille distinguée, il comptait, parmi ses 
ancêtres et ses parents, plusieurs docteurs fameux, et lui-même, 
quoique jeune encore, avait déjà beaucoup de réputation. Appre- 
nant la propagation rapide de la religion, il dit : ce C'est ici une 
très-grande affaire. Quoique cette doctrine étrangère ne paraisse 
pas déraisonnable, ce n'est pas cependant notre doctrine des let- 
trés ; et puisque Piek-i veut par là changer le monde, je ne puis 
rester immobile. J'irai donc et je le ramènerai dans la bonne 
voie. » On fixa le jour de la conférence. Les amis des deux doc- 
teurs et une foule de curieux se réunirent chez Piek-i pour 
assister à cette discussion solennelle. Ka-hoan-i essaya tout 
d'abord de faire revenir Piek-i de ce qu'il appelait ses erreurs. 
Il se croyait sûr de la victoire, mais chacune de ses assertions était 
relevée par son adversaire qui les réfutait article par article, et 
qui, le poursuivant jusque dans les plus petits détails, détruisait 
et réduisait en poudre tout l'édifice de ses raisonnements. En 
vain s'épuisait-il à le relever, tous les coups de Piek-i frappaient 
juste. Toujours d'accord avec lui-même, il n'avançait rien sans 
le prouver. Sa parole claire et lucide, disent les relations 
coréennes, portait partout la lumière; son argumentation était 
brillante comme le soleil ; elle frappait comme le vent, et tran- 
chait comme un sabre. 

Les nombreux spectateurs de ce combat singulier jouirent 
alors d'un beau spectacle. C'était un des coryphées de la vieille 
école, un champion des ténébreuses doctrines chinoises, aux prises 



— 21 — 

avec un défenseur de la lumière évangélique. Mais celui-ci, appuyé 
sur la vérité, demeurait inébranlable, tandis que l'autre, malgré 
sa souplesse, était renversé et ne se relevait que pour retomber 
encore. La foi chrétienne triomphait sur ce théâtre éminent. 
Elle faisait la conquête d'un grand nombre d*âmes droites et 
sincères, et fortifiait son empire dans les cœurs des néo- 
phytes. Une journée ne suffit pas néanmoins pour faire rendre les 
armes à Tadversaire de Piek-i. Les discussions furent reprises 
pendant trois jours ; mais elles n'eurent pour résultat que de 
montrer de plus en plus la beauté et la solidité de la nouvelle 
doctrine. Alors Ka-hoan-i, entièrement vaincu, n'ayant plus 
aucun subterfuge à mettre en avant, dit ces mémorables paroles : 
« Cette doctrine est magnifique, elle est vraie ; mais elle attirera 
« des malheurs à ses partisans. Que faire? » Il se retira, et, 
depuis cette époque, n'ouvrit plus la bouche au sujet de la reli- 
gion chrétienne, et ne s'en occupa aucunement. 

Piek-i profita, pour faire de nouvelles conversions, de la gloire 
qu'il venait d'acquérir, mais bientôt un nouvel adversaire, 
apprenant les résultats de la fameuse conférence et les progrès 
de la foi, voulut, lui aussi, entrer en lice avec ses défenseurs. 
C'était Ni Kei-iang-i, non moins remarquable par son érudition 
que par la haute position de sa famille. Piek-i, fort de la vérité 
qu'il annonçait, n'était pas homme à éviter cette rencontre. Il 
développa l'origine du ciel et de la terre, le bel ordre du monde 
dans toutes ses parties, et les preuves de la Providence. Il expli- 
qua la nature de Tâme humaine et de ses différentes facul- 
tés, l'admirable harmonie des peines et des récompenses futures 
avec les actes de chacun pendant sa vie : enfin il démontra que la 
vérité de la religion chrétienne s'appuie sur des principes inatta- 
quables. Kei-iang-i, ne pouvant soutenir la discussion, garda le 
silence. Il semblait croire au fond du cœur, mais il ne pouvait se 
décider à l'avouer franchement. Aussi, quand il se fut retiré, 
Piek-i dit en parlant de ces deux docteurs : « Ces deux Ni ne 
savent que répondre ; mais comme ils n'ont aucun désir de prati- 
quer la religion, il n'y a rien à en espérer. » 

Cependant Piek-i, afin de favoriser la propagation rapide de 
l'Évangile et d'établir solidement la religion chrétienne dans son 
pays, songeait à lui donner pour appuis quelques personnages 
dont la science et la réputation pussent imposer le respect et 
captiver les esprits. Ne comptant plus sur ceux dont il a été parlé 
plus hauU il jeta les yeux sur la famile Kouen de lang-Keun, 
qui, auparavant, avait manifesté de bonnes dispositions. Cette 




— 22 — 

famille, déjà dans les honneurs au temps des Korie, s'était, 
lors du changement de dynastie, ralliée une des premières au 
nouveau roi, et depuis, son crédit n'avait fait qu'augmenter. 
Kouen Tsiel-sin-i, surnommé Nok-am, le promoteur des con- 
férences de la pagode dont il a été question au commencement 
de cette histoire, et Tun des plus célèbres docteurs du temps, en 
était alors le chef. Il était Tainé de cinq frères, tous renommés 
pour leur science et leur bonne conduite, parmi lesquels on dis- 
tinguait surtout le troisième, Il-sin-i surnommé Tsik-am. Les 
cinq frères Kouen avaient un grand nombre de disciples, venus 
de toutes les parties du royaume. Piek-i pensa donc qu'il serait 
très-utile de convertir ces savants et d'en faire les propagateurs 
et les soutiens de la religion. 

A la neuvième lune de cette même année kap-tsin (1784), il 
se rendit dans leur maison à Kam-san, dans le district de lang- 
Keun. Dès qu'il fut arrivé, les conférences sur la religion recom- 
mencèrent, et bientôt la vérité brilla dans tout son jour. L'atné, 
T'siel-sin-i, âgé d'environ cinquante ans, qui avait passé sa vie 
à approfondir la philosophie et la morale des livres sacrés des 
Chinois, hésita d'abord. Sans résister à la lumière de FËvangile, 
il ne pouvait se décider à perdre en un instant tout le fruit des 
immenses travaux qui avaient fait sa réputation. Ce ne fut qu'un 
peu plus tard qu'il embrassa la religion, et fut baptisé sous le 
nom d'Ambroise. Sa foi constante et sa sainte vie lui méritèrent 
une belle couronne, comme nous le verrons dans la suite. Mais 
le troisième frère Il-sin-i se convertit de suite, et bientôt sa fer- 
veur extraordinaire, son zèle éclairé, justifièrent pleinement les 
espérances de Piek-i. Non content de pratiquer lui-même, il se 
mit à instruire tous les membres de sa famille et commença k 
prêcher la foi à ses amis et connaissances, avec tout le succès 
que lui assurait Tautorité de son nom, de sa science et de ses 
vertus. Dieu bénit tellement ses efforts, que le district de lang- 
Keun peut, à juste titre, être considéré comme le berceau de la 
religion en Corée. 

Ce fut vers ce temps que Pierre Seng-houni, qui avait reçu le 
baptême à Péking, conféra lui-même ce sacrement à Piek-i et à 
Il-sin-i. Le choix des noms de baptême ne se fit pas d'une ma- 
nière indifférente. Ni Piek-i avait commencé l'œuvre de la con- 
version de la Corée : il avait ainsi préparé les voies à la venue du 
Sauveur. Il fut décidé qu'il s'appellerait Jean-Baptiste. Kouen 
Il-sin-i, voulant se consacrer à la prédication de l'Evangile, prit 
pour son patron saint François-Xavier, l'apôtre de l'Orient, afin 



— 83 — 

d'en faire son modèle et son protecteur. C'est sous ce nom que 
nous le désignerons désormais. 

Ces trois hommes, Pierre, Jean-Baptiste et François-Xavier 
marchaient d'un pas égal dans la noble voie qu'ils s'étaient tra- 
cée, et profitaient de toutes les occasions pour faire briller la 
lumière de la foi aux yeux de leurs compatriotes. Jusqu'alors la 
prédication de TËvangile s'était faite ouvertement et sans entraves, 
mais déjà il était facile de prévoir que la vérité ne se répandrait pas 
sans combats. Les contradictions commençaient h s'élever. Les 
préjugés bien connus du gouvernement et du peuple coréens fai- 
saient craindre de prochaines violences. Ces prévisions ne décou- 
ragèrent pas nos trois prédicateurs. Ils continuèrent à annoncer 
Jésus-Christ, et la foi fit de grands progrès. Xavier Kouen sur- 
tout, soit par lui-même, soit par ses disciples, obtint des succès 
prodigieux. 

La prédication avait commencé à la capitale, et dans la 
province attenante; mais bientôt la parole de vie fut portée dans 
les autres parties de la Corée. 

Il y avait alors dans la maison de Xavier Kouen un jeune 
homme nommé Ni Tan-ouen-i ou encore Tson-i'siang-i. Il était 
né dans le village de le-sa-ol, au district de T'ien-an, province 
de T'siong-l'sieng, sur les limites de la grande et fertile plaine 
de Naï-po, et appartenait à une honnête famille de cultivateurs. 
Ayant reçu de la nature des talents peu ordinaires, il se livra 
d'abord chez lui à Tétude des lettres, mais bientôt le désir de 
s'instruire plus complètement fit naître dans son esprit la 
pensée d'aller étudier auprès de quelque maître célèbre. Les 
docteurs Kouen étaient alors en grande réputation. Tan-ouen-i 
se rendit auprès d'eux et se fit leur disciple. Xavier Kouen fut 
charmé du bon esprit et des belles qualités de son nouvel élève. 
Il lui donnait ses soins, déjà depuis un certain temps, lorsqu'il 
eut le bonheur de devenir chrétien. Aussitôt^ il fit connaître la 
religion à Tan-ouen-i, s'appliquant à lui enseigner non seule- 
ment les principaux articles de la foi, mais surtout les devoirs de 
la vie chrétienne, et la manière de les remplir. Il réussit au delà 
de toute espérance. Ni Tan-ouen-i fut baptisé sous le nom de 
Louis de Gonzague, et reçut de son maitre la mission de retour- 
ner dans son pays pour y prêcher à son tour. Il revint donc dans 
sa province, et convertit en très-peu de temps sa famille, ses 
proches, ses amis et une multitude de personnes que sa réputa- 
tion de savoir et de vertu attirait de toutes parts. Ainsi furent 
jetés les premiers fondements de la célèbre chrétienté du Nai-po, 



— 84 - 

qui a toujours été depuis une pépinière de fervents chrétiens et 
d'illustres martyrs. 

A Xavier Kouen devait aussi revenir la gloire d'établir sur des 
bases solides, la chrétienté de la province de Tsien-la, dans la 
partie méridionale du royaume, en convertissant Niou Hang-kem-i, 
qui fut appelé Augustin au baptême. Augustin appartenait à une 
des classes les moins élevées delà noblesse, mais son mérite per- 
sonnel et sa grande fortune lui donnaient beaucoup d'influence. 
Il habitait à T'so-nami, au district de Tsien-tsiou. Ayant 
entendu parler de la nouvelle religion, il fut attiré parla réputa- 
tion des hommes fameux qui l'embrassaient, et voulant examiner 
les choses par lui-même, il vint dans la (amille Kouen. A peine 
eut-il connu les principes de la religion chrétienne, que son 
âme droite se rendit, et il voulut commencer de suite à la pra- 
tiquer. De retour chez lui, il instruisit immédiatement sa nom- 
breuse famille, et annonça aussi la bonne nouvelle k ses amis, 
voisins et connaissances. Sa ferveur, son zèle et sa constance 
peuvent le faire regarder comme la pierre angulaire des chré- 
tientés des provinces méridionales. Vers cette même époque» 
PaulTsi T'siong-i, demeurant aussi dans la province de Tsien-la, 
au district de Tsin-sou, reçut la foi par le moyen deKim Pem-ou, 
dont nous parlerons plus tard. 

Dans les pays plus rapprochés de la capitale, nous devons 
signaler la famille Tieng, comme ayant beaucoup contribué à la 
propagation de l'Évangile. Cette famille, depuis longtemps célè- 
bre, était originaire de Na -tsiou, et demeurait alors à Ma-tsai, 
district de Koang-tsiou, province de Kieng-kei. C'est à elle qu'ap- 
partenaient les deux frères Iak-tsien et Iak-iong, qui prirent part 
aux premières conférences de Piek-i. Elle comptait encore plu- 
sieurs autres membres respectés, qui secondèrent admirablement 
à cette époque le mouvement religieux. Il faut aussi mentionner 
la noble famille de Luc Hong, dit Nak-min-i. Les deux frères 
étaient dans les charges publiques. Ils furent tous instruits et 
baptisés, par Pierre Seng-houn-i. 

Dans la classe moyenne, ceux qui travaillèrent le plus à 
répandre la religion, dès le commencement, furent Mathias 
T'soi, Sabas Tsi et Jean T'soi. Mathias T'soi In-kiun-i, d'une 
famille d'interprètes, fut instruit par Piek-i. Sabas Tsi dit 
Tsiang-hong-i, d'une famille de musiciens attachés à la cour, 
se présenta lui-même pour se faire instruire. D'un naturel 
simple, respectueux et diligent, après avoir bien étudié la reli- 
gion, il s'appliqua avec fen^eur à aimer Dieu, et son unique désir 



— 16 — 

était de pouvoir mourir pour lui. Aus^ s'exposail^i) avee joie 
aux dangers, aux privations et aux souffrances, Jean T'»oi« dil 
Tsiang-hien-i, et plus connu par son surnom de Koan«i'slen«i, 
appartenait lui aussi à une famille d'interprMes. CViaii un 
homme actif et infatigable. Dès qu'il eut embrasst^ la iH)ligion, 
il copia de sa main tous les livres qui en trai(aiont« et |>ar lh« 
rendit d*immenses services. Sa réputation de copiste devint «i 
grande, que tous les chrétiens qui désiraient des livreH. M*adraii- 
saient à lui pour en obtenir. On lui attribue la traduction 
coréenne dn livre chinois intitulé : Explication ihn Évanyihti 
des dimanches et fêtes. 

Pour bien comprendre cette diffusion rapide de la doctrine 
chrétienne, il n'est pas inutile de se rappeler ce que nou» avonn 
dit dans Tintroduction, sur la nature des relations hahltucllcM de 
société dans ce pays. Les appartements des femmeH, c\\n h*M 
nobles et les riches, se trouvant à rintéricnr et eniRtretment 
séparés, les rapports entre hommes n*en sont que pluM libren et 
plus multipliés. Le devant de chaque mmou, oli réidde habi- 
tuellement le maître, est comme un salon de réception, toujours 
ouvert, où tous, amis ou étrangers, connus ou inr^onnuK, peuvi^nl 
entrer, s*asseoir, boire le thé, fumer, et prendre part Ii la eon- 
versa tioo. Les Coréens, naturellement flâneurs et \mysàfA%^ mni 
conUooellement par voies et par chemins. Ceux qui n'ont rieo k 
faire chez eux, vont de salon en salon, en quête de nouvelk^, 
S'ocaipaot peu on point de politique, ils parlent seieoee^ Uitén^ 
tnre, se communiquent le résultat de leurs éiuAt%^ mm\fi^fmi 
leurs travaux littéraires, ete. Il est (aeile 4*imzf(,imr fJMUum la 
do^riae chréiieoiie^ si étrauge et ai uouveiie pcrur t^t^ tti pfhMiH 
par des dodears f« renoomiéift, dut (ny^ b mrumUt (luMi^M^; 
et ombîea de j^ersousef «« yaikr^i «t ^m é^umAipmi ^sukr, 
dis SM afipanliOfi es 0>rée. 

Ostre eevx dosi fiwf «tms émtté k% mm^^ I^i^smm)^^ 4*441' 
ire§ MOfdnrte^ txrr«IIK;reflit akir^ â iîui^ liritter ans ir^aiti i^.imn 

déi^^siQrlMS îd. ^m§s'atp«wlMh<3Miftall^^ W}^ 



CHAPITRE m 



Premières épreuves. — Rapports de TÉglise coréenne avec l'Évèque de Pèkmg. 



Quelques jours avant sa mort, Notre-Seigneur Jésus-Christ a 
dit : (( Si le grain de froment tombant en terre, ne meurt pas, il 
demeure seul ; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit. Celui 
qui aime sa vie, la perdra, et celui qui hait sa vie, la garde pour 
Téternité. » Ces paroles divines sont vraies pour tous les 
hommes, partout et toujours. La foi de chaque chrétien ne 
s'enracine et ne vit que par la mortification et la souffrance ; la 
foi de chaque peuple ne s'enracine, ne grandit, ne se développe, 
qu'arrosée du sang des martyrs. 

La nouvelle Église de Corée allait bientôt en faire l'expé- 
rience. Mais le Dieu miséricordieux qui proportionne Tépreuve à 
notre faiblesse, ne permit tout d'abord qu'un commencement de 
persécution, assez pour avertir les néophytes, et leur montrer ce 
qu'ils devaient attendre, pas assez pour les décourager. Leur 
nombre augmentait tous les jours, mais le nombre et la violence 
de leurs ennemis augmentaient plus rapidement encore. Le roi 
cependant n'avait jusqu'alors pris aucun parti, et l'affaire dont 
nous allons parler semble avoir eu lieu sans sa coopération. 

Au commencement de l'année eul-sa (1785), un an à peine 
depuis que l'Évangile avait été introduit en Corée, le ministre des 
crimes, Kira Hoa-tsin-i, voulut en arrêter les'progrès par quelque 
coup d'éclat, de nature à jeter la terreur dans les esprits. N'osant 
pas s'attaquer directement aux chefs bien connus des chrétiens, 
il fit saisir et traduire à son tribunal Kim Pem-ou, nommé Tho- 
mas au baptême. 

Thomas, né à la capitale, appartenait à une des principales 
familles d'interprètes. Appliqué aux études et ami de la science, 
il s'était lié avec Ni Piek-i, et c'est par lui qu'il fut instruit de 
la religion en 1784. Répondant aussitôt à l'appel de la grâce, il 
se mit à pratiquer avec ferveur, instruisit et convertit, non-seule- 
ment sa famille tout entière, mais encore un certain nombre de 
ses amis, surtout dans la classe des interprètes. 

Appelé devant le ministre des crimes, et sommé de renoncera 
sa religion, Thomas, soutenu par la grâce divine, refusa avec 



.J^^k^iL 



— n — 

consfjince d'apostasier. Il fut appliqué à diverses tortures : mais 
il ne fléchit pas un seul instant. Xavier Kouen ayant appris ce 
qui se passait, crut indigne de lui d'abandonner son fidèle core- 
ligionnaire. Accompagné de plusieurs autres chrétiens, il se rendit 
devant le ministre : « Tous, s'écria-t-il courageusement, tous 
« nous professons la même religion que Kim Pem-ou. Nous vou- 
« Ions partager le sort que vous lui réservez, d Le ministre ne 
crut pas prudent d'attaquer des personnages aussi puissants et 
aussi distingués. Il les fit renvoyer, sans les écouter, et n'en 
continua pas moins de persécuter Thomas. Après divers sup- 
plices, dont le détail n'est pas connu, ne pouvant triompher de 
la foi et de la constance du chrétien, il le condamna à l'exil dans 
la ville de Tan-iang, à l'extrémité orientale de la province de 
T'siong-t'sieng. Dans le lieu de son exil, Thomas Kim continua 
à pratiquer publiquement sa religion. II faisait à haute voix ses 
prières, et instruisait tous ceux qui voulaient Tentendre. Son 
courage et sa patience ne se démentirent pas un seul instant. 
Il mourut des suites de ses blessures, quelques semaines après 
son arrivée à Tan-iang, selon les uns, ou selon d'autres, deux 
ans plus tard. Telle fut la fin du premier martyr qui, sur la 
terre de Corée, donna sa vie pour Jésus-Christ. 

Cette affaire n'eut pas d'autres suites. Mais elle était suffisante 
pour montrer aux chrétiens qu'il faut non-seulement professer 
l'Évangile de bouche, mais aussi être prêt, le cas échéant, à 
signer de son sang sa profession de foi. Aussitôt la terreur se 
repandit, surtout à la capitale et dans les environs. Le T'ai- 
hak-saing (savant précepteur du roi) nommé Tsieng-siouk-i, fit 
publier alors une circulaire violente contre les chrétiens, enga- 
geant leufô parents et amis à rompre ouvertement et complète- 
ment avec eux. Ce document, daté de la troisième lune, 1785, 
est la première pièce publique connue, qui attaque officiellement 
le christianisme. Plusieurs familles firent tous leurs efforts, par 
prières et par menaces, pour obtenir l'apostasie de ceux de leurs 
membres qui avaient embrassé la religion. Il y eut alors de glo- 
rieuses confessions, mais il y eut aussi des défections déplora- 
bles, même parmi ceux qui semblaient être les colonnes de la 
nouvelle Église. Pierre Seng-houn-i et Jean-Baptiste Piek-i, 
étaient désignés par la voix publique, comme les principaux 
chefs et fauteurs du christianisme ; aussi, ceux de leurs parents 
qui n'avaient pas embrassé la foi , épouvantés du supplice de 
Thomas Pem-ou, mirent tout en œuvre pour les faire renoncer 
k une religion qui allait attirer des malheurs sur eux et 



— 88 - 

sur leur famille. Ils ne réussirent que trop, dans leur funeste 
dessein. 

Le frère cadet de Seng-houn-i, appelé Tsi-houn-i, témoignait 
surtout une haine violente contre la religion. Il employa tous les 
moyens pour décourager son atné et le faire changer de résolu- 
tion. Poussé à bout par ces persécutions domestiques qui se renou- 
velaient tous les jours, Seng-houn-i finit par céder. Il brûla ses 
livres de religion et fit un écrit pour se justifier devant le public 
d'avoir été chrétien. 

Le père de Piek-i, homme d'un naturel emporté, n'avait 
jamais voulu entendre parler de la nouvelle doctrine. Il fit des 
efforts inouïs pour arracher la foi du cœur de son fils. Ne pou- 
vant y réussir, il tomba dans le désespoir, et, un jour, se passa 
une corde autour du cou pour se donner la mort. Piek-i, ébranlé 
h la vue de semblables scènes, sentait son courage faiblir. Tou- 
tefois, il ne se rendait pas encore. Un chrétien, indigne de ce 
nom, vint près de lui pour achever de le perdre. Il y employa 
toutes l'es ruses, tous les mensonges imaginables, jusqu'à ce 
qu'enfin, fatigué de vexations, trompé par l'apostat, troublé par 
la vue et par les paroles de son père au désespoir, Piek-i céda. 
Picculant devant une apostasie manifeste, il usa de mots à double 
sens pour dissimuler sa foi. Son cœur avait défailli ; Dieu n'y 
avait plus la première place, et Dieu le rejetait, car il est écrit : 
celui qui aime son père ou sa mère plus que moi, n'est pas 
digne de moi. Depuis ce temps, circonvenu par ses proches et 
ses amis païens, il ne put avoir aucun rapport avec les chré- 
tiens. Les relations coréennes racontent qu'il fut horriblement 
persécuté par les remords. Il devint morne, silencieux, mélan- 
colique. Jour et nuit il versait des larmes, et souvent on len- 
tendait pousser des gémissements douloureux. Il ne pouvait plus 
se livrer au sommeil, il ne se dépouillait même plus de ses habits. 
S'il mangeait, c'était sans appétit, sans goût et sans profit pour 
son corps. Peu à peu cependant, les agitations de sa conscience 
se calmèrent ; les derniers efforts de la grâce se faisaient à peine 
sentir. Sa santé se rétablit, et on dit môme que le désir des 
dignités pénétra dans son cœur. Quoi qu'il en soit, il n'eut le 
temps d'en posséder aucune. Au printemps de l'année pin-go 
(178C), il tomba malade de la peste qui sévissait alors (le io-ping 
des Chinois, espèce de typhus), et mourut à l'âge de trente-trois 
ans, après huit jours de maladie. Il a été impossible de savoir 
d'une manière certaine comment se passèrent ses derniers mo- 
ments. On prétend que des chrétiens purent parvenir jusqa'àiaii 



— 29 — 

pour Texhorter au regret de son crime, mais cette tradition 
n'est appuyée sur aucun document authentique. 

Espérons néanmoins que Dieu aura fait miséricorde à celui 
dont le zèle et les grandes qualités ont tant servi à introduire et 
propager TËvangile en Corée, et qu'à Tinstant suprême, il lui 
aura accordé la grâce du repentir. 

Cependant la foi du petit troupeau, ébranlée un instant, 
n'était point anéantie. Si la chrétienté était dans le deuil à Toc- 
casion de Tapostasie de quelques-uns de ses membres, elle était 
en même temps consolée par la constance du plus grand nombre 
au milieu des persécutions domestiques, souvent plus difBciles à 
supporter que celles des juges et des bourreaux. Les conversions 
se multipliaient. Louis de Gonzague Tan-ouen-i, le disciple de 
Xavier Kouen, continuait à prêcher TËvangile dans la plaine du 
Naï-po. Ses grands talents, joints à un don particulier de captiver 
les âmes, lui attiraient chaque jour de nouveaux auditeurs, et 
bien peu résistaient à ses prédications. Aussi le nombre des 
chrétiens augmentait considérablement dans cette province. Ce 
n'étaient plus seulement des familles de nobles et de lettrés qui 
embrassaient la foi ; les cultivateurs, les hommes de labeur, les 
gens du bas peuple, les pauvres, recevaient, eux aussi, le don de 
Jésus-Christ. Ils arrivaient de loin, en foule, pour entendre la 
bonne nouvelle, et demeuraient souvent plusieurs jours, nourris 
et logés par les chrétiens. Un de ces derniers, nommé Ouen 
Tong-tsi, qui plus tard reçut la couronne du martyre, est resté 
célèbre pour sa généreuse hospitalité. Il recueillait et traitait 
chez lui un grand nombre des auditeurs de Louis de Gonzague, 
et c'est alors que prit naissance ce dicton populaire : « On va 
« chercher la science dans la maison de Ni Tan-ouen-i comme 
a on va chercher la nourriture dans celle de Ouen Tong-tsi. 

De son côté, François-Xavier Kouen, qui s'occupait toujours 
très-activement à la prédication, sentit le besoin de se retirer 
quelque temps dans la solitude. Il avait compris à l'école de l'Es- 
prit-Saint qui fut en cela son seul maître, qu'avant tout il faut se 
sanctifier soi-même, si l'on veut être utile aux autres. Dans ce 
but, il forma la résolution de faire une retraite spirituelle en 
règle, et pour exécuter plus facilement son dessein, il quitta 
momentanément sa famille, et se retira secrètement dans une 
pagode déserte située dans les montagnes Liong-Moun-Son. Un 
seul de ses amis, Justin T'sio, dit Tong-^um-i, l'accompagnait. 
Arrivés dans la pagode, ils conviaieit .éUPftMi ^ dire un seul 
mol, peodAM tout le temps à» ta Ji||||||j^^ huit 





— 30 — 

jours entiers, uniquement occupés aux exercices spirituels que 
leur suggéra le désir d'imiter Notre-Seigneur et ses saints. Une 
pratique si conforme au véritable esprit du Christianisme leur 
obtint certainement de Dieu des grâces abondantes pour eux et 
pour ceux qu'ils instruisirent après leur retraite. L'année sui- 
vante, tieng-mi (1787), les clameurs contre la religion se cal- 
mèrent peu à peu, les contradictions furent moins vives, et plu- 
sieurs de ceux qui avaient cédé à Forage, manifestèrent leur 
repentir. Pierre Ni Seng-houn-i, entre autres, qui avait succombé 
par faiblesse, revint de nouveau trouver François-Xavier Kouen 
et les frères Tieng, Iak-iong et Iak-tsien. Ceux-ci le reçurent 
k bras ouverts. 

C'est vers cette époque que, pour favoriser la propagation de 
TÉvangile, et confirmer dans la foi les néophytes, François- 
Xavier Kouen, Pierre Ni, les frères Tieng et autres chrétiens 
influents formèrent le dessein d'établir entre eux la hiérarchie 
sacrée. Cette pensée, quelque étrange qu'elle semble, était néan- 
moins bien naturelle. N'ayant pas le bonheur, comme les chré- 
tiens de Chine leurs modèles, de posséder des pasteurs venus de 
rOccident, les chrétiens de Corée comprenaient cependant très- 
bien qu'une église ne peut pas subsister sans chef. Dans leur 
ignorance sur la nature du sacerdoce, sur sa transmission par 
une chaîne non interrompue qui remonte jusqu'au souverain Prêtre 
Jésus-Christ, ils crurent ne pouvoir rien faire de mieux que de 
se créer h eux-mêmes, des évêques et des prêtres. 

Pierre Seng-houn-i avait vu à Péking la hiérarchie catholique 
en action : Tévêque, les prêtres et les autres clercs inférieurs. 11 
avait assisté aux saints mystères dans l'église de cette ville. Les 
sacrements avaient été administrés en sa présence. Il rappela 
tous ses souvenirs, et à l'aide des diverses explications qui se 
trouvent dans les livres liturgiques ou dogmatiques à Tusage des 
chrétiens, on arrêta un système complet d'organisation, et on 
procéda de suite à l'élection des pasteurs. 

François-Xavier Kouen, que sa position, sa science et sa vertu 
mettaient au premier rang, fut nommé évêque. Pierre Ni Seng- 
houn-i, Louis de Gonzague Ni Tan-ouen-i, Augustin Niou, Jean 
T'soi Tsiang-hien-i et plusieurs autres, furent élus prêtres. On 
ignore s'il y eut quelque cérémonie, ressemblant h une consé- 
cration ou ordination. Chacun se rendit immédiatement à son 
poste, et ils commencèrent une sorte d'administration des chré- 
tiens, prêchant, baptisant, confessant, donnant la confirmation, 
célébrant les saints mystères, et distribuant la communion aux 



.. ^'.1-.. ..». . 



— 31 — 

fidèles. Ces sacrements sont les seuls que nous trouvions men- 
tionnés dans les mémoires du temps. Le baptême donné par ces 
pasteurs était évidemment valide, et conférait la grâce de la régé- 
nération. Les autres sacrements qu'ils administraient étaient évi- 
demment nuls. Néanmoins, il est certain que leur ministère 
réchauffa partout la ferveur, et donna un nouvel élan à la propa- 
gation de la foi dans tout le royaume. On parle encore de Ten- 
thousiasme des chrétiens, de leur sainte ardeur pour assister aux 
cérémonies et pour recevoir les sacrements. La grand'mère du 
célèbre martyr André Kim, le premier prêtre indigène de la 
Corée, a raconté que Louis de Gonzague Ni, son oncle, par qui 
elle avait été baptisée, se servait d'un calice d'or pour célébrer le 
sacrifice. Les ornements sacrés étaient confectionnés avec de 
riches soieries de Chine. Ils n'avaient pas la forme de nos cha- 
subles, mais ils étaient semblables à ceux dont les Coréens font 
usage dans leurs sacrifices. Les prêtres portaient le bonnet usité 
en Chine, dans les cérémonies du culte catholique. Pour entendre 
les confessions des fidèles, ils se plaçaient sur un siège élevé sur 
une estrade, et les pénitents se tenaient debout devant eux. Les 
pénitences ordinaires étaient des aumônes, et pour les fautes les 
plus graves, le prêtre frappait lui-même le coupable sur les 
jambes avec une verge. Accoutumés, selon les lois de Tétiquetle 
coréenne, à fuir la vue des femmes de condition, les prêtres refu- 
sèrent d'abord de les confesser; mais les instances furent si vives 
qu'il fallut y consentir. Ils ne faisaient pas la visite des chrétientés, 
mais on venait auprès d'eux leur demander les sacrements. Ils 
voyageaient à pied, et s'excitaient toujours h éviter le faste et 
l'orgueil. 

A la capHale, Jean Tsoi Koan-f sien-i loua une maison pour 
l'administration des sacrements. Plein d'activité et doué d'une 
grande pénétration d'esprit, il réglait toutes les affaires, recevant 
les prêtres et préparant les chrétiens. Jour et nuit, il était occupé 
k ce ministère, sans redouter ni les embarras ni les fatigues; il 
était comme le catéchiste général de la chrétienté. Son père, 
quoique ne pratiquant pas la religion, était loin de s'opposer aux 
nombreuses réunions qui se faisaient chez lui; il les protégeait, 
au contraire, de tout son pouvoir. 

Ce clergé coréen improvisé continua ainsi ses fonctions pen- 
dant près de deux ans, avec de grands succès et dans une par- 
faite bonne foi. Mais en Tannée kei-iou (1789), certains passages 
des livres de religion, examinés plus minutieusement, firent 
naître dans l'esprit des prêtres et de l'évéque des doutes sérieux 



— 32 — 

sur la validité de leur élection et de leur ministère. IlscoDcIurent 
qu'il fallait de suite renoncer à toute administration comme à 
une entreprise téméraire, et prirent la résolution d'écrire à 
révêque de Pékin pour le consulter à ce sujet. Après s'être ainsi 
avancés devant toute la chrétienté, il dut leur en coûter beau- 
coup, pour abandonner immédiatement leur position, au risque 
de s'exposer à la risée publique. Mais leurs intentions étaient 
droites, leur foi sincère, et ils ne voulurent, sous aucun prétexte, 
s'exposer à profaner les choses saintes. Ils reprirent donc immé- 
diatement leur place parmi les simples fidèles, et ne s'occupèrent 
plus qu'à instruire les nouveaux chrétiens, et à prêcher la foi 
aux Gentils. 

La lettre consultative à Tévêque'de Péking ayant été rédigée 
par Pierre Seng-houn-i et François-Xavier Kouen, on rechercha 
les moyens de la faire parvenir sûrement. L'ambassade annuelle 
offrait une occasion naturelle. Mais il fallait trouver un homme 
capable et dévoué qui voulût accepter la périlleuse mission d'éta- 
blir des relations nécessairement secrètes, avec l'Église de Chine. 
11 n'y avait pas de chrétien dans l'ambassade : il fallait y en faire 
entrer un à l'insu des païens. On jeta les yeux sur le catéchumène 
Paul loun lou-ir-i, pour ce rôle important. Paul loun descen- 
dait d'une famille noble du district de Nie-tsiou. 11 avait été 
disciple des Kouen, et François-Xavier l'avait instruit des vérités 
de la religion. Son caractère doux et affable et sa grande 
discrétion le rendaient propre à l'entreprise projetée. Il accepta 
la mission qu'on lui confiait, se chargea de la lettre à Tévêque, 
et déguisé en marchand, partit pour Péking à la dixième lune 
de cette même année 1789. 

La route de Séoul à Péking est de trois mille lys, plus de trois 
cents lieues. Ce long voyage, fait pendant l'hiver, dans un pays 
étranger, est très-pénible et offre des dangers véritables. Il n'est 
pas rare de voir plusieurs personnes de Tarabassade succomber 
à la suite de maladies contractées en route. Les fatigues ordi- 
naires étaient bien plus grandes encore pour Paul qui, appliqué 
dès Tenfance à Télude, et habitué à une vie sédentaire, n'avait 
aucune expérience des voyages, et se trouvait isolé au milieu de 
compagnons inconnus, sans aucun appui humain. Il dut cepen- 
dant faire la route à pied, comme tous ceux dont il siftiulait la 
profession, et enfin, malgré mille difficultés, soutenu qu'il était 
par la grâce toute-puissante de Dieu, il arriva heureusement à 
Péking. Il se rendit aussitôt auprès de l'évêque, lui remit li 
lettre dont il était porteur, et lui raconta dans le piiisfi;^ 



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— 33 — 

détail tout ce qui s*était passé en Corée, les joies et les tribula- 
tions de la chrétienté naissante. L'arrivée inattendue de Paul 
causa une joie bien vive dans Téglise de Péking. La présence de 
ce chrétien, venu d'un royaume oh jamais aucun prêtre n'avait 
prêché le nom de Jésus-Christ, et expliquant de quelle manière 
admirable la foi s'y était propagée, fut le plus doux des spec- 
tacles pour les missionnaires et surtout pour 1 évêque, Mgr Govea, 
qui se hàra d'écrire une lettre pastorale à ces nouvelles ouailles 
que Dieu lui donnait. 

Au printemps de Tannée kieng-sioul (1790), Paul reprit à la 
suite de l'ambassade la route de sa patrie. Il avait reçu à Péking 
les sacrements de Baptême, d'Eucharistie et de Confirmation (1). 
Fortifié par ces secours célestes, il sut se tirer adroitement de 
tous las mauvais pas, passa la frontière sans exciter de soupçon 
et revint à la capitale, sans s'être attiré aucune fâcheuse affaire. 

La réponse de Tévêque était écrite sur une pièce de soie, afin 
que Paul pût la cacher plus aisément dans ses habits, et l'intro- 
duire en Corée d'une manière plus sûre et plus facile. Elle était 
adressée à Pierre Ni et à Xavier Kouen. Le prélat commençait 
par exhorter les néophytes à rendre d'immortelles actions de 
grâces au Dieu très-bon et très-grand, pour Tinestimable bienfait 
de la vocation à la foi. 11 les excitait à la persévérance et à l'em- 
ploi des moyens nécessaires pour conserver la grâce de l'Évan- 
gile. Venait ensuite une exposition abrégée des dogmes et de la 
morale chrétienne. Pierre et François-Xavier étaient repris pour 
s'être ingérés témérairement dans le ministère sacerdotal. L'évê- 
que leur expliquait qu'ils ne pouvaient nullement célébrer les 
saints mystères et administrer les sacrements ,à l'exception du 
baptême, parce qu'ils n'avaient pas reçu le sacrement de l'Ordre ; 
mais qu'ils faisaient une action très-agréable à Dieu en instrui- 
sant et encourageant les chrétiens, et en convertissant les infi- 
dèles. Il les exhortait à persévérer dans cette conduite. 

Cette réponse, attendue si longtemps, ne laissait plus aucun 
doute. Elle fut reçue avec une entière soumission, et chacun se 
félicita de la prudence qu'on avait eue d'interrompre les fonc- 
tions du saint ministère. 

Cependant, les chrétiens coréens avaient un grand désir de 

(i) Panl fût baptisé à Péking par H. Raux, supérieur des missionnaires 
Lazaristes français en Chine, le 5 février 1790. Le frère Pansi fût son parrain, 
61 peignit ton portrait que l'on envoya à Saint-Lazare. — Nouv, lettres édif., 
tome V, p. M. — Ce frère, horloger et mécanicien habile^ est nommé Paris 
tei4UMilMinient8. — Ami. de la Pn^. àe to Foi, tome X, p. i27. 

. ■ 3 



— 84- 

recevoir les sacrements. Enflammés par les récits de Paul loun 
qui leur parlait de églises qu'il avait vues à Péking, des mis- 
sionnaires européens venus des extrémités de la terre pour pro- 
pager rËvangile, des entretiens qu'il avait eus avec eux et des 
sacrements qu il avait reçus, ils résolurent d'envoyer une nou- 
velle lettre à Tévéque de Péking, pour le supplier instamment de 
leur envoyer des prêtres qui pussent les instruire par la prédi- 
cation, et les fortifier par 1 administration des sacrements. L'oc- 
casion était favorable. Une ambassade extraordinaire allait partir 
pour féliciter Tempereur Kien-long, qui célébrait, au mois de 
septembre 1790, la quatre-vingtième année de son âge. Paul 
loun reprit donc le chemin de la Chine. Il était accompagné, 
daas ce second voyage, par un catéchumène nommé Ou, officier 
du roi de Corée, chargé par ce prince de faire quelques em- 
piètes à Péking. Nos deux députés arrivèrent sans accident, et 
remirent à Tévêque la lettre de leui*s compatriotes. 

Outre les instantes prières des néophytes pour obtenir un 
pasteur, cette lettre contenait aussi plusieurs questions sur les 
contrats de leur pays, sur les superstitions, sur le culte des 
ancêtres, et sur quelques autres points difficiles. Après avoir pris 
sur des matières de cette importance Tavis de missionnaires 
savants et zélés, Tévèque répondit aux questions des Coréens, 
leur promit de leur envoyer un prêtre, et leur fit connaître h 
quelle époque et de quelle manière ce prêtre se présenterait à 
la frontière, afin qu'ils pussent préparer et faciliter son entrée. 

Le catéchumène Ou fut baptisé, et reçut le nom de Jean-Bap- 
tiste. On lui remit un calice, un missel, une pierre sacrée, des 
ornements, et tout ce qui était nécessaire pour la célébration du 
saint sacrifice. Ou lui apprit aussi à faire du vin avec des raisins, 
afin que tout fût prêt, à Tarrivée du missionnaire. 

Paul et Jean-Baptiste repartirent de Péking au mois d'octobre. 
Ils arrivèrent heureusement dans leur pays, et rendirent la lettre 
de révêque et les objets qui leur avaient été confiés. L'Église 
naissante tressaillit de joie, dans Tespérance de posséder bientôt 
un prêtre, mais la décision sur les superstitions et le culte des 
ancêtres fut, pour plusieurs, une pierre de scandale et une cause 
d'apostasie. 

Jusqu'alors les néophytes coréens, assidus aux observances 
chrétiennes qu'ils connaissaient, n'en avaient pas moins continué 
le culte superstitieux rendu aux parents défunts. L'ignorance et 
la bonne foi pouvaient les excuser, mais dès ce moment toute 
participation à de semblables pratiques, sacrifices, cérémonieSt 



-85- 

prostrations, etc., devenait impossible. L'Église leur déclarait 
parla bouche de Tévêque de Péking que le culte des ancêtres est 
contraire au culte de Dieu. Cette déclaration, rendue publique, 
devait blesser à la prunelle de Tœil toutes les classes de la popu- 
lation, car en Corée, la religion des lettrés ou le culte des ancê- 
tres, est la religion de TËlat. Toute infraction à ce culte est 
reçue avec une violente répulsion par l'opinion publique dans 
le pays tout entier, et Tomission des cérémonies requises sévl^ 
rement punie. Ces usages traditionnels, dont Torigine remonte 
très-haut, et qui ont été transmis fidèlement de génération en 
génération, sont aux yeux de tous la base de la société, le 
fondement de TËtat, le point d'appui de tous les rapports 
naturels; et malheur à c^lui qui a Taudace de les attaquer, 
même en paroles! Il était dès lors facile de prévoir Torage qui 
allait éclater, et le parti que les ennemis des chrétiens allaient 
tirer de leur conduite pour détruire et anéantir TÉglise nais- 
sante. 

Quelques chrétiens faibles en furent épouvantés, et cessèrent, 
dès ce jour, de pratiquer la religion. Parmi eux, nous avons la 
douleur de compter Pierre Ni Seng-houn-i, que la crainte avait 
déjà fait tomber d'une manière si déplorable quelques années 
auparavant. 11 se retira chez lui et n'eut plus aucun rapport 
avec les chrétiens. Bien plus, cédant à l'ambition des dignités, 
il obtint successivement divers emplois publics, ce qui, en ce 
pay!4 comme en Chine, entraine nécessairement une participa- 
tion fréquente au culte idolâirique. Désormais, nous ne le ver- 
rons plus paraître que de loin en loin, poursuivi, malgré .sa 
défection, par le mépris des païens eux-mêmes, et ne pou- 
vant parvenir à se laver auprès d'eux du crime d'avoir intro- 
duit la religion en Corée. C'est \h, aux yeux des gentils, une 
espèce de péché originel qu'ils reprochent encore aujourd'hui à 
ses descendants. Malgré cette seconde chute d'un chef influent, 
lu foi des néophytes ne parait pas avoir été ébranlée, et le très- 
grand nombre, soumis d*esprit et de cœur à la décision de 
TEglise, continua à pratiquer avec ferveur, et renonça à tous les 
actes superstitieux. 

Xavier Kouen, resté seul des trois premiers fondateurs de la 
chrétienté, redoubla de zèle pour raffermir, diriger et augmenter 
le petit troupeau. Il fut en cela merveilleusement secondé par 
Jean T'soi, surnommé Koan-tsien-i, âgé alors de trente et quel- 
ques années. De leur côté, Louis de Gonzague au Nai-po, et 
Augustia Nioa Haog-kem-i dans la province de Tsien-lat ne m 



^ 



— 86 — 

ff 

décooragèrent point, et continuèrent à travai^er de toutes leurs 
forces au progrès de TËvangile. 

C'est dans cette année (1790) qu'eut lieu la conversion de 
T'soi Pil-kong-i, appelé Thonaas au baptême. Thomas T'soi était 
né à la capitale, d'une famille de la classe moyenne. Ses ancêtres 
avaient été employés comme médecins par le gouvernement ; 
mais à cette époque T^soi était réduit à une grande pauvreté, 
parce qu'il n'avait aucun protecteur pour obtenir un emploi. 
Son indigence Tavait même empêché de se marier. La franchise 
et la générosité faisaient le fond de son caractère, aussi em- 
brassa-t-il la religion aussitôt qu'il en entendit parler. Dès le 
premier jour de sa conversion il montra une grande ferveur, ne 
pensant qu'aux choses spirituelles, et oubliant même de subve- 
nir aux nécessités du corps. Ce saint enthousiasme ne se refroidit 
point avec le temps. Inaccessible à la crainte, il ne cessait de 
prêcher publiquement le christianisme, et il lui arrivait quel- 
quefois de s'arrêter dans les rues, au milieu de la foule, et de 
s'écrier à haute voix : « Il faut nécessairement servir le grand 
« Roi du ciel et, de la terre. Gomment ne pas servir le grand seî- 
« gneur de toutes choses? » Aussi, quoiqu'il fût nouveau chré- 
tien, il fut bientôt connu partout comme un des plus fervents. 

Cette conversion, et un certain nombre d'autres sur les- 
quelles nous n'avons malheureusement pas de détails, servirent 
beaucoup à ranimer le courage des chrétiens de Corée, et à les 
fortifier d'avance contre la persécution qui ne pouvait tarder 
d'éclater. 



CHAPITRE IV 



Persécution de 179i. — Martyre de Paul loun et de Jacques Koacn. 



Après le martyre de Thomas Kim Pem-ou, les clameurs des 
ennemis de la religion s'étaient un peu calmées, mais leur haine 
n'était pas éteinte. Ils tramaient toujours de nouveaux complots 
pour perdre les chrétiens, et ils ne préparaient leurs batteries 
dans le secret que pour les rendre plus formidables. Deux hom- 
mes surtout se montraient les adversaires acharnés de rÊvan* 
gile. C'étaient Hong Nak-an-i et Ni Kei-kieng-i. Le premier 
avait, en 1787 et 1788, publié des lettres violentes contre les 
chrétiens, et adressé une supplique au roi, pour obtenir un édit 
de persécution. Le second, ami de Pierre Seng-houni et son 
compagnon d'études, avait d'abord fait cause commune avec les 
fidèles, mais s'était bientôt retiré, et, en 1788, était allé gros- 
sir le parti de Hong Nak-an-i. Appliqués sans cesse à rechercher 
tout ce qui pouvait favoriser leur projet, ces deux individus 
épiaient la conduite et les paroles des chrétiens, et n'attendaient 
qu'une occasion favorable pour exciter une persécution contre 
eux. Cette occasion se présenta dans Tannée sin-haï (1791), 
lorsque, à la mort de la mère de loun Tsi-t'siong-i, ce chrétien 
refusa de faire les sacrifices accoutumés. 

Paul loun Tsi-t'siong-i, appelé encore Ou-iong-i, descendait 
d'une famille noble originaire de Tile de Hainam. Ses ancêtres 
avaient souvent Ofxupé des places distinguées, et plusieurs 
d'entre eux s'étaient fait un nom dans les lettres. Son père, 
après s'être livré avec succès à l'étude de la médecine, était venu 
s'établir au village de Tsang-kou-tong, district de Tsin-san, 
province de Tsien-la. C'est là que naquit Paul loun en l'année 
kei-mio (1759). Dès l'enfance, il se fît remarquer par son intelli- 
gence et sa bonne conduite. 11 acquit rapidement une réputation 
de science, qui grandit encore, lorsqu'en l'année kiei-mio (1783), 
â l'âge de vingt-cinq ans, il obtint aux examens publics le grade 
appelé tsin-sa (licencié). Pendant l'hiver de Tannée suivante, 
ayant fait un voyage à la capitale, il trouva chez Thomas Kim 
Pem-ou, deux livres de religion qu'il emporta et dont il prit 
copie ; mais il ne pratiquait pas encore. Ce ne fut qu'environ 



— 88 — 

trois ans après, qu^insfruit par son cousin germain Tieng Iak- 
fsien, sur tout Tensemble de la religion chrétienne, il Tenobrassa 
définitivement et se mit avec ferveur à en remplir les devoirs. 
Lorsqu'on commença à persécuter les chrétiens, il brûla, par 
crainte, une partie de ses livres, mais n'en continua pas moins a 
pratiquer la religion en secret. On ne voit pas qu'il ait eu beau- 
coup de relations publiques avec les chrétiens, ni qu'il ait tra- 
vaillé à la conversion des infidèles. La lettre de Tévéque de 
Péking défendant les sacrifices et autres superstitions en llion- 
neur des parents défunts, n'ébranla pas son courage. Il obéit 
sur-le-champ, et brûla les tablettes, qui, selon la coutume du 
pays, étaient conservées dans sa famille. Sur ces entrefaites, 
dans l'été de l'année sin-haî (1791), sa mère, nommée Kouen, 
vint h mourir. 

La position était délicate. La nouvelle de cette mort allait atti- 
rer chez Paul ses parents et amis, pour lui faire leurs compliments 
de condoléance et pour assister aux sacrifices. Il devait violer sa 
foi et renier son Dieu au moins extérieurement, ou bien être prêt 
h affronter les reproches, les injures et les malédictions. Son 
âme noble et droite ne balança pas sur le parti à prendre. Il 
revêtit l'habit de deuil, pleura sincèrement sa mère, et fit tout 
ce que peut suggérer, en pareille circonstance, une piété filiale 
éclairée et bien entendue. Rien ne manquait à ce qu'exigent 
l'amour d'un fils pour sa mère et les convenances extérieures, 
seulement il n'y avait pas eu de sacrifices. Aussitôt les mur- 
mures éclatèrent. On ne parla plus que de cet attentat jusqu'alors 
inouï, surtout de la part d'un enfant noble. La nouvelle s'en 
répandit au loin, et bientôt, signalé comme impie par tout ce 
qu'il avait de plus cher, montré au doigt par ses voisins comme 
un homme qui a renié tous les sentiments de la nature, injurié, 
menacé d'être traduit comme rebelle à son roi, Paul se trouva 
h peu près mis au ban de la société. 

Mais rien ne put vaincre cette âme généreuse. Paul avait 
pour soutien sa conscience calme qui ne lui reprochait aucun 
crime. Il avait l'exemple du divin Sauveur, qui a été poursuivi 
le premier, par les injures et les calomnies. II avait surtout la 
grâce de son Dieu, grâce d'autant plus forte que l'épreuve était 
plus terrible, et il persista dans sa courageuse profession de foi. 

Cette nouvelle parvint aux oreilles de Hong Nak-an-i, et nulle 
autre ne pouvait lui être plus agréable. II adressa aussitôt une 
pétition au premier ministre T\sai, tout-puissant alors, ne 
demandant rien moins que la peine capitale contre Paul. En 



-39 - 

même temps il écrivit au mandarin du district de Tsin-^ân, 
nommé Sin Sa-ouen-i, pour le presser de km des perquisitions 
et d'arrêter le coupable. Il parait que le ministre, de son côté, 
donna des ordres analogues au gouverneur de la province. Le 
mandarin de Tsin-san se rendit donc chez Paul. Une visite 
domiciliaire chez un noble est, en Corée, une expédition très- 
délicate et souvent dangereuse, mais le mandarin était trop 
bien renseigné pour avoir rien à craindre. Il fut cependant un 
peu interdit en trouvant dans la maison de Paul, la boite em- 
ployée dans le pays pour enfermer les tablettes. La botte fut 
ouverte, et se trouva vide (1). Aussitôt Sa-ouen-i donna Tordre 
d'arrêter Paul loun Tsi-t'siong-i et son cousin Jacques Kouen- 
Siang-ien-i (2), Tun fils, lautre neveu de la défunte. Comme ils 
s'étaient retirés l'un à Koang-tsiou et l'autre à Han-sou, proba- 
blement d'après quelque avis secret de l'arrivée du mandarin, 
celui-ci emmena prisonnier, comme caution, l'oncle de Paul. 
^ Jacques Kouen Siang-ien-i que. nous venons de nommer, appar- 
tenait à une famille originaire d'An-tong, dans la province de 
Kieng- siang, mais établie depuis quelqne temps dans le district de 
Kong-tsiou. Sans être de la première noblesse, elle comptait 
cependant parmi ses membres quelques personnages distingués. 
Kouen se livrait à l'étude des lettres et de la morale, lorsqu'il fut 
instruit de la religion par son cousin Paul. Il l'embrassa de suite, 
et ne cessa plus de la pratiquer fidèlement. A la mort de sa 
tante, mère de Paul, il imita la courageuse conduite de son cou- 
sin. Comme lui, il ne fit aucun sacrifice. Il supporta avec lui les 
reproches et les injures de ses parents et amis, et fut enveloppé 
dans sa disgrâce, ou plutôt, partagea son bonheur. 

Dès qu'ils connurent le mandat d'arrêt lancé contre eux, et 
l'arrestation de l'oncle de Paul, ils partirent de compagnie, pour 
se livrer eux-mêmes entre les mains du mandarin Sin Sa-ouen-i, 
et faisant route nuit et jour, arrivèrent à la préfecture de Tsin- 
san le soir du vingt-sixième jour de la onzième lune de l'année 
sin-haï (1791). Les interrogatoires commencèrent de suite. Les 
voici, tels qu'ils nous ont été racontés par Paul lui-même, dans 
des notes qu'il écrivit en chinois, et qui furent plus tard tra- 

(1) Il est strictement défendu aux chrétiens de conserver etd*exposer à la 
Tiie celle botie de lableties, môme quand elle est vide. Mais, à colle époque, 
le plus grand nombre des néophytes ne connaissaient pas bien cette prohi- 
bition, et, les tablettes une fois détruites, ne voyaient aucun inconvéuient & 
laisser la botte à sa place habituelle. 

(2) Quelques relations donuent ù ce dernier le nom de Jean. Mais il nous 
lemble certaîA 4o'U,niiy|kMMl| /«oqucs au baptême. 




— 40 - 

duites en coréen. Nous reproduisons intégralement ces documents 
parce qu'ils sont les premiers de ce genre qui nous aient été 
conservés, et parce quils feront comprendre, mieux que toute 
explication, les idées du peuple coréen sur le culte des ancêtres, 
et ses terribles préjugés contre la religion chrétienne. 

« Vers le soir du vingt-sixième jour de la dixième lune (1791), 
j'arrivai à la préfecture de Tsin-san, et aussitôt après le souper 
je fus cité devant le mandarin. — En quel état te voisje, s*écria- 
t-il, et comment en es-tu arrivé là? — Je ne comprends pas très- 
bien ce que vous me demandez, lui répondis-je. — Je dis qu*il 
circule contre toi des bruits très-graves. Se pourrait-il qu'ils 
soient fondés? Est-il vrai que tu sois perdu dans des supersti- 
tions? — Je ne suis nullement perdu dans des superstitions; 
seulement, il est vrai que je professe la religion du Maître du ciel. 

— Et n'est-ce pas là une superstition? — Non, c'est la véritable 
voie. — S'il en est ainsi, tout ce qui s'est pratiqué depuis Pok-hei 
jusqu'aux grands hommes de la dynastie Siong, tout est donc 
mensonge? — Dans notre religion, parmi les commandements, se 
trouve celui qui nous défend de juger et de condamner autrui. 
Pour moi, je me contente de suivre la religion du Maître du ciel, 
sans songer ni à critiquer personne^ ni à faire des comparaisons. 

— Tu refuses d'offrir des sacrifices aux ancêtres ; mais l'ani- 
mal Sei-rang ne fait-il pas lui-même preuve de reconnaissance 
envers les auteurs de ses jours! Certains oiseaux savent aussi 
faire les sacrifices; à plus forte raison, l'homme doit-il en agir 
ainsi (1). N'as-tu pas lu le passage des livres de Confucius où il e^t 
dit : Celui qui, pendant la vie de ses parents, les a servis selon 
toutes les règles, qui, après leur mort, a fait leurs funérailles 
selon toutes les règles, enfin offert les sacrifices selon les rites 
prescrits, celui-là seulement peut dire qu'il a de la piété 
filiale. — Tout cela, répondis-je, n'est pas écrit dans la religion 
chrétienne. — Alors, le mandarin citant d'autres passages des 
livres sacrées de Confucius, m'exhorta vivement à changer de con- 
duite, et me dit en soupirant : — Quel dommage! Depuis tant de 
générations la renommée de ta famille est allée en grandissant 
jusqu'à toi; la voilà entièrement ruinée. Tu avais toi-même la 
réputation d'un lettré plein de talent ; mais ton esprit manquant 
de maturité et de réflexion, tu en es venu au point d'abandonner 
le culte de tes pères. Si j'avais su plus tôt que tu agissais ainsi, je 
serais allé de suite t'exhorter, te faire ouvrir les yeux, et je t'aurais 

(1) Ancien proverbe[coréen fondé sans doute sur quelque histoire ftibuleilie» 



— u — 

empêché d'arriver à cette extrémité. Cependant, tout n'est pas 
perdu. Il y a eu, par le passé, de grands hommes qui sont reve- 
nus, après avoir été longtemps égarés par les doctrines de Fo et 
de Lao-tse. Si donc, dès maintenant, tu songes à changer, tu 
peux encore marcher sur leurs glorieuses traces. — S'il y avait 
encore pour moi possibilité de changer, je Taurais fait tout d'a- 
bord, et je ne serais pas venu jusqu'ici. — Il n'y a donc plus rien 
à tenter pour t'amener à de meilleurs sentiments! Pour moi, je 
ne veux ni décider ton sort, ni t'interroger minutieusement. 
Arrivé devant le tribunal criminel, tu auras à rendre compte de 
toute ta conduite. Ce corps que tu as reçu de tes parents, tu veux 
donc follement lui faire souffrir les supplices et la mort? De 
plus, tu es cause que ton oncle est emprisonné dans sa vieillesse ; 
est-ce là remplir le devoir de la piété filiale? — Acquérir la vertu 
en dépit des supplices et de la mort, est-ce manquer de piété filiale? 
Aussitôt que j'ai appris l'incarcération de mon oncle, sans même 
faire halte la nuit, je suis accouru me livrer entre vos mains; 
n'est-ce pas là remplir les devoirs de la piété? 

« Le mandarin ordonna alors de me traiter selon la loi, et aus- 
sitôt on me passa au cou une lourde cangue, piris il me dit en 
soupirant : — Dans quel accoutrement te voilà ! Mourir sous la 
cangue et dans les fers, c'est mourir en criminel. — Il me fit con- 
duire à la prison ; mais la chambre qui m'était destinée étant en 
ruines, et n'ayant pas encore pu être restaurée, je fus déposé 
dans une autre pièce. Ainsi se termina la journée. 

« Le 27 se passa sans aucun incident remarquable. Le 28, à 
l'heure du déjeuner, je vis entrer dans la prison mon cousin 
Jacques Kouen. 11 venait de subir son interrogatoire. On lui 
avait fait les mêmes questions, et il y avait répondu de la même 
façon que moi. A midi, le mandarin fit appeler mon oncle; et, 
après lui avoir adressé de longues condoléances : — Ne pouviez- 
vous donc pas, lui dit-il, faire comme tel et tel, que vous connais- 
sez, et empêcher ces jeunes gens de se livrer aux pratiques 
mauvaises? — Mon oncle ne répondit pas un seul mot, sortit 
du tribunal ; et fut, je crois, relâché à l'heure même. Vers la chute 
du jour, nous fûmes cités de nouveau, mon cousin et moi; la 
grande cangue nous fut enlevée et fut remplacée par la petite : — 
Vous allez, rtous dit le mandarin, partir pour Tsien-tsiou, 
résidence du Tsieng-min-si, gouverneur de la province. Mais 
quelle conduite tenez-vous donc? ne pas suivre, avec la doc- 
trine des lettrés, vi^<^ If^^^J^i^' ^^ s'attirer soi-même 
des malheurs, qa'eiNi^HHI» •signifie? — Puis, regardant 




- « - 

mon cousin Kouen il lui dit : — Toi qui as vécu au milieu 
de tous tes parents, as-tu répandu ces superstitions parmi eux? 
— Nous gardâmes tous les deux le silence, et le mandarin ne 
recevant pas de réponse, nous renvoya. Nous étions accompa- 
gnés du prétorien préposé aux afTaircs criminelles, d'un satellite 
et d'un geôlier. Us avaient reçu Tordre de nous faire partir sur 
rheure, mais la nuit étant déjà venue quand nous sortîmes du 
tribunal, il fut impossible de se mettre en route, et nous cou* 
châmes chez le correspondant du canton (1). 

« Le 29, au premier chant du coq, nous étions en route. Nous 
fimes une première halte à Tauberge de Sin-keren pour déjeuner, 
et plus tard une deuxième, à Kai-pa-hai, pour faire manger les 
chevaux. A la chute du jour, après avoir passé près de l'hôtel de 
voyage des dignitaires à Àn-tek, et franchi un petit monticule, 
nous rencontrâmes les satellites du tribunal criminel qui venaient 
nous chercher. De nombreux valets étaient sur pied et s'avan- 
çaient en poussant de grandes clameurs, et en faisant un tel 
vacarme, que notre prise ressemblait à celle d'insignes voleurs. 
On nous conduisit à la préfecture, en dehors de la porte du sud, 
et, comme les ténèbres étaient déjh complètes, et la nuit avancée, 
on alluma des torches à notre droite et à notre gauche, et l'on 
nous plaça près des gradins du tribunal. Le juge criminel nous 
dit : quels sont vos noms et prénoms? — Nous les déclinons. — 
Connaissez-vous le crime dont vous êtes accusé? — J'ignore ce 
dont il est question. Notre gouverneur nous ayant envoyés au 
juge, nous sommes venus sur son ordre, et contre toute attente, 
nous avons été, en route, saisis comme des voleurs. — Quelles 
sont vos occupations habituelles? — Je me livre à l'élude. — A 
quelles études? — A Tétude de la religion? — En quel endroit 
vous étiez-vous retirés chacun séparément? — J'ai été h Koang- 
tsiou, répondis-je ; et moi à Han-sou, dit mon cousin Jacques 
Kouen. Ayant appris, chacun de notre côté, l'ordre du manda- 
rin, nous sommes revenus de suite, sans même faire halte la nuit, 
pour nous livrer entre ses mains. — Nous répondîmes ainsi fran- 
chement. Peu après, on passa au cou de chacun de nous une 
grande cangue du poids de dix-huit livres; on nous attacha en 
outre au cou une chaîne de fer, et par un croc en bois on nous 
fixa la main droite contre le bord de la cangue. 

« Le juge ayant donné l'ordre de nous emmener à la prison, 



(I) On appelle ainsi le repr(?senlant que chaque mandarin inférieur, ou 
m&ndarin d'un canlon, doit avoir à la capitale. 



_4S- 

00 nous y conduisit. Là, nous nous assîmes sur le planeber en 
dehors de la porte. Puis, quand tout le monde se fut retiré, on 
nous fit passer h la salle où se trouvaient les voleurs, et nous 
fûmes bien obligés de prendre place parmi enx. Heureusement, 
le geôlier vint bientôt après nous faire entrer dans la chambre 
des gardiens. Cet appartement avait le désagrément d'être peu 
éloigné de la prison des brigands, mais en revanche il était élevé 
et le sol un peu chauffé. C'était comme une chambre ordinaire. 
Nous y passâmes la nuit, tantôt étendus à terre et sommeillant, 
tantôt assis. Le 30, li la pointe du jour, on nous fit encore chan- 
ger d'habitation, et quand le jour fut tout à fait levé, on nous 
conduisit à la prison du gouverneur, qui nous cita à sa barre 
après midi, et nous fit subir Tinterrogatoire suivant : — Quel est 
celui d'entre vous qui se nomme loun? et quel est celui qui s'ap- 
pelle Kouen? — Chacun de nous répondit en déclarant son nom. 
— Quelle est votre occupation ordinaire? — Dans ma jeunesse, 
lui répondis-je, je me suis appliqué à la littérature afin de passer 
les examens; depuis quelque temps, je me livre aux études qui 
règlent le cœur et la conduite de l'homme. — Tu as étudié 
les livres classiques des lettrés ? — Je les ai étudiés. — Si tu 
veux régler ton cœur et ta conduite, nos livres sacrés ne suffisent- 
ils pas. et pourquoi aller te perdre dans des superstitions? — Je 
ne suis nullement perdu dans la superstition? — Et la religion 
qu'on appelle du Maître du ciel, n'est-ce pas une superstition? — 
Dieu est le père suprême, créateur du ciel, de la terre, des anges, 
des hommes et de toutes les créatures ; son service se peut-il 
appeler superstition? — Donne-moi un simple sommaire de cette 
doctrine. — Le lieu où nous sommes convient pour examiner les 
causes criminelles et non pour développer une doctrine. Ce que 
nous pratiquons se réduit aux dix commandements et aux sept 
vertus capitales. — De qui as-tu reçu tes livres? — Je pourrais 
bien l'indiquer, mais quand on me prêta ces livres, la défense du 
roi n'existait pas, et par suite, celui qui les prêtait n'était pas 
coupable. Aujourd'hui qu'il y a défense rigoureuse, si je le dési- 
gnais, il serait exposé, sans aucune culpabilité de sa part, à de 
violents supplices; comment pourrais-je m'y résoudre? ce serait 
enfreindre le précepte qui nous défend de nuire au prochain, 
je ne puis donc le dénoncer. — Il n'en est pas ainsi; quand 
même tu le déclarerais, cet homme qui t'a prêté ces livres avant 
la prohibition, n'en deviendra certainement pas coupable. Ne sois 
donc pas retenu par cette vaine crainte. Le roi ayant ordonné de 
faire des informations exactes, si tu ne déclares rien, comment 



— 44 — 

pourrai-je faire un rapport? Ce serait enfreindre Tordre du roi, 
ce qui, sans contredit, n'est pas permis. Déclare-le donc et 
n'attends pas les tortures pour le faire. 

a Je restai longtemps dans un silence complet, et, comme 
mon cousin Jacques me pressait de répondre, je dis d^abord : — 
G*est une chose qui date de loin et il m'est difficile de m'en bien 
souvenir. — Puis j'ajoutai : dans Thiver de 1784, j'allai par 
hazard chez Kim Pem-ou, de la classe moyenne, et y trouvant 
ces livres, je les empruntai, les copiai et les renvoyai de suite à 
leur propriétaire. Quand ensuite j'appris la prohibition du roi, 
je brûlai ce qui était sur papier de Chine et lavai ce qui se trou- 
vait sur papier coréen. Il y a déjà plusieurs années que les deux 
traités des dix commandements et des sept vertus capitales ne 
se trouvent plus chez moi. — L'ordre du roi porte que, s'il y a 
des livres, on doit les brûler. Si donc tu en as quelque autre, il 
est juste de le livrer de suite. — Le mandarin de mon district 
a visité toute ma maison, et n'y a pas trouvé une seule page. — 
Vous êtes coupables d'un péché que le ciel et la terre ne pour- 
raient contenir, et l'ordre du roi portant qu'il faut examiner 
les choses h fond, voici des questions auxquelles vous devez 
répondre franchement, article par article. — Alors le gouverneur 
fait déposer devant nous une liste de questions dont voici à peu 
près le contenu. « Vous autres qui ne suivez pas la vraie voie et 
ajoutez follement foi à des paroles trompeuses, vous infatuez le 
monde, et débauchez le peuple, vous détruisez et faussez les re- 
lations naturelles de l'homme. Déclarez donc quels livres vous 
étudiez, et ceux avec qui vous le faites. Malgré une sévère défense, 
vous osez vous livrer aune grande licence d'idées, et vous joignez 
plus follement encore la pratique à la théorie. C'est une grande 
impiété. Mais cette faute serait relativement légère. Il est dit dans 
la dépêche du roi que vous ne faites plus les sacrifices. Ce n'est 
pas tout : vous brûlez les tablettes et empêchez d'entrer chez 
vous les visiteurs qui viennent payer leurs devoirs aux défunts. 
Enfin vous ne rendez pas même à vos parents les honneurs de 
la sépulture, et cela sans rougir et sans vouloir revenir à de 
meilleurs sentiments. Celte conduite est digne de la brute. Livrez 
de suite vos livres, et déclarez tous vos coreligionnaires. De plus, 
on dit qu'il y a parmi vous des évêques qui vous dirigent en 
secret, et répandent cette religion ; vous ne pouvez ne pas les 
connaître, déclarez donc tout, sans rien déguiser. » 

((Après avoir lu ce réquisitoire jusqu'au bout, je répondis: 
—J'ai, il est vrai, omis les sacrifices, j'ai aussi détruit les tablettes, 



.1 



— 48 — 

mais j'ai reçu les visiteurs qui venaient faire leurs condoléances, 
et ne les ai pas empêchés d'entrer. J'ai aussi rendu k mon père 
et à ma mère tous les honneurs de la sépulture. Pour les livres, 
je viens d'expliquer ce qu'il en était; je n'en ai point à livrer. Je 
n*ai pas non plus de compagnons à déclarer. Pour ce qui regarde 
les évéques, ce nom même n'existe pas ici. En Europe, cette 
dignité existe, et Ton dit qu'ils traitent les affaires de la religion. 
Si vous voulez en demander, c'est en Europe qu'il faut le faire. 
Enfin dans la religion, il n'y a pas de maître, ni de disciple, dans 
le sens que l'on y attache ici. — Le gouverneur se tournant alors 
alors Jacques Kouen : — Et toi, lui dit-il, quels livres as-tu 
étudiés? — J'ai étudié le livre de la vraie notion de Dieu, et 
celui des sept vertus capitales. — D'où les as-tu reçus? — Je les 
ai lus avec mon cousin loun Tsi-t'siong-i qui les avait empruntés. 

— Les as-tu aussi copiés? — Je ne l'ai pas fait. — As-tu omis 
aussi les sacrifices? — Je les ai omis. — Et brûlé les tablettes? 

— J'ai encore chez moi, les bottes que le mandarin a notées lors 
de sa visite. — Le gouverneur l'interrogea ensuite sur sa parenté 
avec divers personnages, et continua : — Un de tes parents, à la 
capitale, a répandu le bruit que tu avais brûlé les tablettes, que 
faut-il en croire? — Depuis que j'ai omis les sacrifices, mes 
parents me regardent comme un ennemi, et me réprimandent en 
disant : « Cet être-là en viendra sûrement à brûler les tablettes. » 
Leurs paroles de blâme, en se répandant, ont fait du bruit, et c'est 
ainsi qu'on a conclu sans doute que je les avais détruites (t). — 
Le gouverneur s'adressantàmoidenouveaumedit : — Connais-tu 
Hong Nak-ani? — Je le connais de nom, mais ne l'ai jamais vu. 

— Hong Nak-ani et ses amis ont fait un rapport au ministre 
contre vous, et celui-ci m'a envoyé des ordres. Telle est la cause 
de toute cette affaire. Mais le bruit qui court que tu n'as pas en- 
terré tes parents, doit avoir un fondement quelconque; comment 
pourrait-on dire en l'air de telles paroles? — J'ignore vraiment 
la cause de ces bruits. Au moment de l'enterrement, la peste était 
dans ma maison, mes parents et amis ne vinrent pas, et ne pou- 
vant avoir de rapports avec les étrangers, je fis toute la cérémonie 

(1) En cet endroit, ainsi que dans les deux défenses écrites qui suivent, les 
confesseurs afTectent de cacher le fait d'avoir brûlé les tablettes de leurs 
ancêtres, avant de les enterrer. C'élc^t un acte passager de faiblesse, causé 
sans doute, par un reste de respect mal entendu pour les préjugés de leur 
nation. Plus loin, nous les verrons avouer courageusement quils les ont 
brûlées, et aUer au supplice par suite de cet aveu. Ces passages du récit de 
Paul, tout à son désavantage, montrent avec quelle loyauté et queUe exacti- 
tude il raeonte œ qui s'est passé. 



— 46 — 

funèbre avec les hommes du village seulement. Est-ce de là que 
ce bruit s'est répandu? Vraiment j'en ignore la cause. — Parmi 
vous, il y a certainement des maîtres avec lesquels on discute et 
que l'on interroge, qui sont-ils? — Dans la religion, comme je 
l'ai déjà dit, il n'y a ni maître, ni disciple, comme on l'entend ici ; 
à plus forte raison dans ce royaume, où personne n'a pu faire 
autre chose que lire quelques livres, quel est celui qui oserait se 
vanter d'avoir le mieux approfondi la doctrine et voudrait se donner 
pour maître? — Quel être étonnant es-tu donc pour savoir sans 
avoir appris? — Comme je connais quelques caractères, il me 
suffit d'avoir ouvert un livre et de l'avoir lu. — Es-tu licencié tsin- 
sa? — Je le suis. — En quelle année l'es-tu devenu? — Au 
printemps de Tannée 1783. — Ensuite, après m'avoir interrogé 
sur ma parenté avec diverses personnes ; il me dit : — On prétend 
que dans votre religion, vous vous réjouissez des souffrances et 
des supplices, et vous aimez à mourir sous le glaive; est-ce 
croyable? — Désirer de vivre, et craindre la mort, est un sen- 
timent commun à tous; comment pourrions-nous être comme 
vous le dites? 

« Nous fûmes renvoyés, et quand nous arrivâmes à la prison, 
il faisait déjà nuit. 

« Le l**** de la onzième lune, au point du jour, notre propre man- 
darin nous appela, nous fit asseoir dans une espèce de vestibule, 
et commanda à un prétorien de nous faire réciter les dix comman- 
dements et les sept vertus capitales. Nous les récitâmes ; il prit nos 
paroles par écrit et les envoya au gouverneur. Peu de temps après, 
ce mandarin nous fil rappeler et, après quelques exhortations, 
il nous dit : — • Ce que vous avez déclaré hier n'est pas la vérité et 
ne suffit pas pour porter un jugement. Et puis, cette religion, 
malgré ses dix commandements, ne renferme pas les rapports de 
roi à sujet. C'est ce que l'on appelle une doctrine sans roi, ou qui 
méconnaît le roi. — Il n'en est pas ainsi, lui répondis-je, le roi 
est le père de tout le royaume, et le mandarin, le père de son 
district; on doit donc leur rendre les devoirs de la piété; or, tout 
cela est compris dans le quatrième commandement. — S'il en est 
ainsi, il faut mettre des notes dans ce sens au quatrième comman^ 
dément, et le présenter annoté. La religion des Européens n'est à 
nos yeux qu'une superstition. Mais, vous autres, si vous la suivez 
parce que vous la croyez vraie, et parce que vous savez qu'elle 
n'est pas semblable à celle de Fo (|ui méconnaît les parents et le 
roi, quelle raison avez-vous de ne pas ériger les tablettes, et de 
ne pas faire les sacrifices aux parents ? Quand même vous Q*af* 



- 47 — 

fririez pas de nourriture, vous avez sans doute quelque autre 
moyen de témoigner voire piété filiale. Si tout cela existe parmi 
vous, il faut rindiquer en détail. De plus, hier tu disais que le désir 
de la vie, et la crainte de la mort, sont des sentiments communs 
à tous; il est donc juste de réfléchir et, en faisant tes déclarations, 
de mettre en avant des principes de fidélité au roi et de piété 
filiale, afin de trouver par \h des moyens de te conserver la vie. 

« Le mandarin de Lim-p'i, chargé d'examiner TafFaire, vint 
aussi près de moi, et me paria d'un ton calme, et par manière 
deconseil. Je lui répondis: — Tout ce que vous me dites entre dans 
mes désirs, seulement je ne puis de vive voix tout expliquer 
clairement. Si vous voulez me donner un prétorien et des pinceaux, 
je ferai écrire le tout en détail. Alors il me fit passer dans un 
autre appartement, avec ordre d'écrire une défense et de la 
présenter. Je m'assis, et dictai ce qui suit. 

« Pour la cause de Vaccusé loun. De bonne heure, je me 
livrai au travail pour me préparer aux examens, dans la pensée de 
remplir des charges publiques. Mes humbles désirs se bornaient 
à tâcher de satisfaire aux devoirs de dévouement envers le roi, 
de piété envers mes parents, et d'amitié envers mes frères. Au 
printemps de Tannée kiei-mio (1783), j'obtins le diplôme de 
licencié tsin-sa. L'année suivante, m'étant rendu pendant 
Thiver à la capitale, j'allai par hasard chez Kim Pem-ou, de la 
classe moyenne, au quartier Mieng-niei pang-kol. 11 y avait dans 
cette maison deux livres intitulés, l'un : Véritables principes sur 
e Slaitreduciel^ et l'autre : les sept Vertus capitales. En les par- 
courant, j'y entrevis que le Maître du ciel est notre père commun, 
créateur du ciel, de la terre, des anges, des hommes et de toutes 
choses. C'est celui que les livres de Chine appellent Siang-tiei. 
Entre le ciel et la terre l'homme naquit, et quoiqu'il reçoive de 
ses parents la chair et le sang, au fond c'est Dieu qui les lui 
donne. Une âme est unie à son corps, mais celui qui les a unis, 
c'est encore Dieu. La base du dévouement au roi, c'est l'ordre de 
Dieu, la base de la piété envers les parents, c'est aussi l'ordre de 
Dieu. En comparant le tout avec la règle donnée dans les livres 
sacrés de la Chine, de servir le Siang-tiei de tout cœur et avec le 
plus grand soin, je crus y voir beaucoup de conformité. La 
pratique est renfermée dans les dix commandements, et les sept 
vertus capitales. Les dix commandements sont : 1» Adorer un 
seul Dieu au-dessus de toutes choses. S** Ne pas prendre en vain 
le nom de Dieu pour faire de faux serments. 3** Observer les jours 
de féie. 4"" Honorer ses père et mère. (La glose dit que le roi étant 




— 48 - 

le père de tout le royaume, et les mandarins, pères des peuples 
de leur district, il faut les honorer également.) 8"* Ne pas commettre 
d'homicide. 6® Ne pas commettre Timpurelé. 7** Ne pas voler. 
8^" Ne pas porter de faux témoignages. 9"" Ne pas désirer la femme 
de son prochain. lO"" Ne pas désirer injustement le bien d^autrui. 
Ces dix commandements se rapportent en somme à deux points 
qui sont : aimer Dieu par-dessus toutes choses, et aimer tous les 
hommes comme soi-même. Les sept vertus capitales sont: 
r L'humilité, pour combattre Torgueil. i"" La charité, pour 
combattre la jalousie. 3» La patience, pour combattre la colère. 
4^ La générosité dans Taumône, pour combattre Tavarice. 5® La 
tempérance, pour combattre la gourmandise. 6® La répression de 
la concupiscence, pour combattre la luxure. 7^ L'assiduité au bien, 
pour combattre la paresse. Tout ceci étant clair, précis et facile 
pour aider à la pratique de la vertu, j'empruntai ces deux livres, 
je les mis dans ma manche et, de retour chez moi, en province, 
je les copiai. 

a Au printemps de Tannée eul-sa (1785), je les renvoyai à 
leur propriétaire. C'est seulement trois ans après, qu'ayant étudié 
et médité ces livres, je me mis à les pratiquer sérieusement. 
Deux ans plus tard, j'appris que cette doctrine était sévèrement 
prohibée, je brûlai ou lavai ces volumes et ne les conservai pas 
chez moi. Je n'ai donc appris la doctrine chrétienne de personne, 
comme aussi je ne l'ai communiquée à personne. Mais, après 
avoir une fois reconnu Dieu pour mon père, je ne pouvais me 
dispenser de suivre ses ordres. Or, les tablettes en usage chez les 
nobles, étant prohibées par la religion du Maître du ciel, puisque 
je suis cette religion je ne pouvais faire autrement que de me 
conformer à ce qu'elle prescrit. Le quatrième commandement 
nous ordonnant d'honorer nos père et mère, si, par le fait, nos 
parents étaient réellement dans ces tablettes, tout homme qui 
professe la religion devrait les honorer. Mais ces tablettes sont faites 
de bois. Elles n'ont avec moi aucun rapport de chair, de sang, ou 
de vie. Elles n'ont eu aucune part aux labeurs de ma naissance et 
démon éducation. L'âme de mon père ou de mon grand-père une 
fois sortie de ce monde, ne peut plus rester attachée à ces objets 
matériels. Or, la dénomination de père et de mère étant quelque 
chose de si grand et de si vénérable, comment pourrais-je oser 
prendre un objet fabriqué et arrangé par un ouvrier, en faire mon 
père et ma mère, et l'appeler réellement ainsi ? Cela n'est pas fondé 
sur la droite raison, aussi ma conscience n'a pu s'y soumettre; et 
quand bien même je devrais, par là, selon vous, déroger à 



— 4y — 

Dôblcisse, je né veux pas me rendre coupable envers Dieu; i'ai 
donc enterré mes tablettes sous le sol de ma maison. Le bruit 
s'est répandu que je les avais brûlées, mais la religion ne nous 
faisant point, à ce sujet, un précepte formel, j'ignore quelles 
lèvres ont formulé Taccusation, et quelles oreilles Tont entendue. 

<c Quant à Toffrande de vin et de nourriture aux morts ou à 
leurs tablettes, c'est aussi une chose défendue par la religion du 
Maître du ciel, et ceux qui la suivent doivent se conformer à ses 
lois. En effet, lorsque le Créateur a disposé les différentes espèces 
de créatures, il a voulu que les créatures matérielles usent de 
choses matérielles, et les créatures immatérielles de choses im- 
matérielles. C'est pourquoi la vertu est la nourriture de Tâme, 
comme les aliments matériels sont celle du corps. Eût-on d'ex- 
cellent vin et des mets délicieux, on ne pourrait en nourrir Tâme, 
par la raison qu'un être immatériel ne peut être nourri de choses 
matérielles. Les anciens ont dit : « On doit servir les morts de 
même que quand ils étaient vivants, » et vous admettez que 
c'est là une maxime fondamentale des livres de ce pays. Or, 
puisque, pendant la vie, leur âme n'a jamais pu se nourrir de 
vin et d'autres aliments, à plus forte raison ne le peut-elle pas 
après la mort Quelque pieux que soit un homme envers ses 
parents, il ne leur offre pas de nourriture pendant leur som- 
meil, parce que le sommeil n'est pas un temps où l'on puisse 
manger. De même et à plus forte raison, quand ils sont endormis 
du long sommeil de la mort, leur offrir des aliments serait 
une chose vaine et une pratique fausse. Or, comment un en- 
fant pourrait-il se résoudre à honorer ses parents défunts par 
des pratiques vaines et fausses? Ainsi, mettant de côté l'em- 
ploi des aliments qui n'ont nul parfum véritable pour les 
parents, s'appliquer de toutes ses forces à la pratique de la 
vertu pour en faire parvenir les effets jusqu'à eux, et en même 
temps, nourrir notre âme, voilà la vraie voie, la droite doctrine. 
Et, je le répète, dussé-je en la professant déroger à ma 
noblesse, je ne veux pas me rendre coupable envers Dieu. De 
plus, considérez que le peuple qui n'érige pas les tablettes, n'est 
pas pour cela en opposition avec le gouvernement, que les nobles 
qnî, à cause de leur pauvreté, ne font pas tous les sacrifices selon 
les règles, ne sont pas repris d'une manière sévère. Il me semble 
donc, dans mon humble pensée, que ne pas ériger de tablettes 
et ne pas offrir les sacrifices aux défunts, tout en étant chez moi. 
la fidèle observation de la religion du Maître du ciel, n^est nolle- 
«M» ima yidfttfoii des lois dutoyaonid. .. ,Wv>; i.r. . 



cTJ 




.50 — 

« On m'accase encore de prohiber les condoléances après la 
mort des parents. Faire et recevoir des visites de condoléance en 
pareil cas, est un devoir d'humanité. Gomment un enfant bien 
né pourrait-il s'y opposer? Si vous ne me croyez pas, il y a des 
personnes qui sont venues me faire des visites de ce genre, vous 
n'avez qu'à ordonner une information, et vous reconnaîtrez la 
vérité de ce que je dis. 

« On ajoute que je n'ai pas inhumé mes parents. La mort de 
ma mère a eu lieu cette année h la cinquième lune, et j'ai fait les 
cérémonies de Tenterrement le dernier jour de la huitième lune. 
Quant à ce qui concerne la sépulture, le cercueil, les pleurs, les 
habits de deuil, etc., la religion chrétienne nous recommande 
de tout faire avec le plus grand soin. J'ai fait ces cérémonies et 
choisi un lieu convenable, comme le font tous les autres. La 
peste étant alors dans ma maison, je n'ai pu, il est vrai, me 
mettre en rapport avec les étrangers, et mes parents et amis 
n'ont pu tous assister au convoi, mais tous les gens du village, 
grands et petits, y sont venus et y ont pris part. Ici encore vous 
n'avez qu'à prendre des informations pour voir que les bruits 
répandus sont faux et calomnieux. Ce mot : religion chrétienne, 
est un instrument dont on se sert pour soulever tous les blâmes. 
L'un en parle à l'autre, celui-ci à un troisième; un mensonge en 
fait répandre un autre, et c'est ainsi que peu à peu on en est 
venu jusqu'à dire que je refuse de recevoir les condoléances ha- 
bituelles, que même je n'enterre pas mes parents. L'accusation 
d'avoir brûlé mes tablettes, est aussi faite en l'air et sans preuve; 
on s'en sert pour me charger et me charger encore. On prétend 
de plus que je suis évéque des chrétiens. Dans tous les royaumes 
d Europe il y a bien, il est vrai, la dignité d'évôque, mais on ne 
la donne pas à des enfants ou novices, encore moins la donnerait- 
on à moi qui ai vécu dans un lieu retiré, au fond d'une pro- 
vince, qui n'ai rien vu ni entendu, qui seul, par le moyen de deux 
ou trois volumes, ai travaillé à ma sanctification personnelle, qui 
n'ai reçu de leçons de personne, et n'ai nulle part propagé cette 
doclriric. Dire que je suis évêque, c'est par trop ridicule, et je 
n'ai pas de réponse à faire. Né de parents nobles, ayant enfin à 
pou près découvert l'origine du ciel et de l'homine, et les com- 
mandements du dévouement au roi et de la piété filiale, mes 
fiibes désirs se sont bornés à cultiver la vertu, et à tâcher de 
servir Dieu convenablement. Hors de là, je n'ai plus rien à 
exposer. 

« Pour la cause de laccusi Kouen. Étant cousin germiili 



— 61 — 

de loon Tsi-tsiong-i par sa mère, et demeurant dans le voisi- 
nage, j'ai vu chez lui, et je lui ai emprunté les livres intitulés : 
Véritables principes sur Dieu et Traité des sept vertus capi- 
tales. Il y a de cela nombre d'années. C'était avant que Tsi- 
tsiong-i eût brûlé ou lavé ces livres, je ne les copiai pas et je ne 
fis qu'en prendre lecture. J'ai, il est vrai, cessé d'offrir les sacri- 
fices, mais je nai ni brûlé ni détruit les tablettes, les boites en 
sont encore chez moi, et le mandarin de Tsin-san ayant tout noté 
dans rinventaire qu'il a fait, il m'est inutile d'en parler davan- 
tage. Depuis le moment où je commençai à pratiquer la religion, 
tous mes proches me regardèrent d'un mauvais œil, et déversè- 
rent sur moi toute sorte de bWme. Puis, voyant que je ne faisais 
plus les sacrifices, ils dirent tous d'une voix : « Puisqu'il ne fait 
plus les sacrifices, les tablettes deviennent inutiles, et assuré- 
ment il finira par les brûler. » A cette parole jetée en l'air, cha- 
cun ajouta encore et la répandit partout, et voilà pourquoi je 
suis aujourd'hui prisonnier. Du reste, ayant perdu mon père 
et ma mère de bonne heure, je n'ai pas eu lieu, depuis que je 
pratique la religion, de faire les cérémonies d'enterrement de 
mes parents. Hors delà, tout ce que je pourrais dire n'est pas 
différent de ce qu'a déclaré Tsi-tsiong-i, et je n'ai rien de plus à 
exposer. 

« Par le moyen du prétorien, je fis présenter ces deux défenses 
au mandarin de Lim-p'i. Il les lut attentivement, les mit dans sa 
manche, et se rendit au tribunal criminel du gouverneur, don- 
nant des ordres pour qu'on nous fit attendre à la porte. 
Il était environ midi, et nous nous assîmes en attendant. Long- 
temps après on nous appela, et le gouverneur dit d'abord à 
Jacques Kouen : — As-tu vraiment conservé tes tablettes? Tout 
à l'heure tu disais les avoir, et cependant le mandarin de Tsin- 
san, dans son rapport, dit n'avoir vu que quatre boites vides et 
pas de tablettes; qu'est-ce que cela? — Jacques répondit : — 
Quand je vins de Tsin-san, près du gouverneur, on me dit qu'il 
fallait tout déclarer, comme il était marqué dans le rapport du 
mandarin. Craignant donc, si j'en disais trop, que le mandarin 
ne fût lésé à cetle occasion, j'ai dit simplement au gouverneur 
que les boites des tablettes étaient encore chez moi ; mais, par 
le fait, mes tablelles n'y sont plus, je les ai enterrées. — Où 
les as-tu enterrées? demanda le gouverneur. Jacques indiqua len- 
droit, mais ajouta qu'un éboulcment ayant eu lieu depuis, on ne 
pourrait pas sans doute retrouver la place. — Tu ne les as pas 
tnterrées seuU j'imMMyr a eu un homme qui a creusé la 




-^ sa ^ 

terre, il doit servir de témoin. — Gomme, dans cette affaire, je 
craignais d'être vu de qui que ce fût, je n ai fait venir personne, 
et je les ai enterrées de ma propre main. Le gouverneur s*adres- 
sant à moi, me dit : — Et toi, comment as-tu agi? — J'ai tout 
déclaré dans ma défense écrite, veuillez bien ne plus m'interroger. 
^— As-lu enterré les tablettes entières, ou seulement après les 
avoir brûlées? Selon que tu les auras brûlées, ou non, ta culpa- 
bilité sera plus ou moins grave. En tous cas, il me suffira d'un 
délai de peu de jours pour savoir ce qu'il en est, quel avantage 
y auras-tu? — Je les ai brûlées, puis enterrées. — Si tu les as 
honorées comme tes parents, passe encore de les enterrer, mais 
les brûler! Cela peut-il jamais se faire? — Si j'avais cru que 
c'étaient mes parents, comment aurais-je pu me résoudre à les 
brûler? Mais sachant très-clairement qu'en ces tablettes il n'y a 
rien de mes parents, je les ai brûlées. D'ailleurs, qu'on les en- 
terre ou qu'on les brûle, elles retournent toujours en poussière; 
il n'y a donc rien qui rende un de ces actes plus grave que l'autre. 
Le gouverneur, après nous avoir ordonné de monter et de 
nous asseoir sur la planche à supplices, nous fit signer notre 
jugement et me dit : — Reconnais-tu être condamné justement 
pour avoir brûlé les tablettes des défunts? — Si j'avais brûlé 
quelque tablette, pensant que les parents y sont renfermés, les 
supplices seraient justes; mais comme je l'ai fait, sachant très- 
clairement qu'il n'y a là rien de mes parents, quelle faute 
puis-je avoir commise? — Si tu étais en Europe, tes paroles 
pourraient être justes, mais étant dans notre royaume, tu dois 
être puni selon la loi. — Dans notre pays, après cinq générations, 
tous, même les nobles, enterrent les tablettes, les punissez-vous 
sévèrement pour cela? — D'après la décision des saints, cest à 
ce terme de cinq générations que finissent pour Thomme les de- 
voirs de parenté. A ces mots, le gouverneur ayant commandé de 
me battre, je reçus dix coups. Le gouverneur dit ensuite : — Toi 
qui es noble, ne souffres-tu pas dans ce supplice? — Comment 
pourrais-je ne pas souffrir, puisque je suis de chair comme vous? 
— N'as-tu pas de regret? — Comme la religion chrétienne n'or- 
donne pas précisément de brûler une tablette, je pourrais, à la 
rigueur, regretter de lavoir fait légèrement; hors de là, je n'ai 
rien que je puisse regretter. Le gouverneur ordonne à un autre 
valet de me battre, et l'on me donne encore dix coups. Puis le 
gouverneur me dit : — Quand tu devrais mourir sous les coups, 
ilfautque tu abandonnes cette religion? — Si je venais à renier 
mon père suprême, vif ou mort, en quel lieu pourrais-je. jaBMâs 



^5? ^ 

aller? — Si tes parents ou le roi te pressaient, ne te rendrais-tu 
pas à leur voix? A cette question je ne fis pas de réponse. — Pour 
toi, tu ne connais ni parents, ni roi. — Je connais très-bien et 
parents et roi. » 

Ici se termine le récit de Paul. On a remarqué qu'il ne répon- 
dit point à Tavant' dernière question : ce ne fut nullement par 
hésitation, mais pour ne pas blesser les usages de ce pays qui ne 
permettent pas une réponse négative quand le roi est mis en 
cause. Du reste, son silence fut très-bien compris des juges. 
Aussi le gouverneur lui fit donner dix autres coups; ce qui fai- 
sait les trente coups fixés par la loi. 

Après cela, Paul et Jacques furent ramenés et renfermés dans 
la prison. La nuit était déjà venue. A la suite de ces interroga- 
toires, le gouverneur envoya son rapport au roi. 

Le roi de Corée était alors Tsieng Tsiong. Il était âgé de 
quarante ans, et il y avait quinze ans qu'il gouvernait le royaume. 
L'histoire le représente comme un prince sage, modéré, prudent, 
ami de la science et juste appréciateur du mérite de ses sujets. Il 
reçut le rapport du gouverneur, mais il ne paraissait nullement 
disposé à pousser les choses à Texlrémité. Cependant les enne- 
mis de la religion chrétienne se montraient de plus en plus mena- 
çants :. de tous côtés arrivaient des adresses au roi, des pétitions 
aux ministres, demandant la punition des coupables et Textirpa- 
tion de cette nouvelle doctrine, qui renversait tous les fonde- 
ments de la société. Plus de trente pièces de ce genre parureni 
du neuvième au douzième mois de cette année. Effrayé de ces 
manifestations, le premier ministre Tsaï, quoique loin d'être per- 
sonnellement hostile aux chrétiens, entra dans les vues de leur plus 
violents accusateurs, et pressa le roi de condamner Paul loun et 
Jacques Kouen à la peine capitale. Cette conduite surprit beau- 
coup de monde, car le ministre appartenait au parti Nam-in, 
aussi bien que les principaux d'entre les chrétiens, et de plus, il 
était Hé parle sang ou l'amitié avec la plupart d'entre eux. Mais, 
la crainte de perdre son crédit et peut-être sa dignité, le désir 
de conserver sa fortune et celle de sa famille, le rendirent persé- 
cuteur. Nous verrons plus tard que la justice de Dieu le punit, 
dès cette vie, de sa lâcheté. 

Cédant aux instances de son ministre, le roi consentit enfin à 
signer le décret qui condamnait Paul loun et Jacques Kouen à 
être décapités. Leurs têtes devaient être exposées en public pen- 
dant cinq jours, afin d'effrayer les populations voisines, et de les 
eiopècber de suivre la nouvelle religioDt hà dégret, revêtu de la 




— M — 

sanction royale, fut expédié au gouverneur de Tsîen-tsion. A la 
réception de la sentence, les deux confesseurs furent aussitôt 
conduits de la prison au lieu du supplice. Une foule immense de 
païens et de chrétiens les suivait. Jacques, affaibli par les coups 
qu'il avait reçus, se contenlait de prononcer de temps en temps 
les noms de Jésus et de Marie. Paul, plus robuste, s'avançait 
avec un air d'allégresse, allant à la mort comme à un festin, 
préchant Jésus-Christ avec tant de dignité que, non-seulement 
les chrétiens, mais les païens eux-mêmes étaient ravis d'admi- 
ration. 

Arrivés au lieu de Texécution, TofRcier qui présidait leur 
demanda s'ils voulaient obéir au roi, rendre le culte ordinaire 
aux tablettes de leurs ancêtres, et renoncer h la religion étran- 
gère. Sur leur réponse négative, rofficier commanda à Paul 
loun de lire la sentence de mort, confirmée par le roi, et écrite 
sur une planche, suivant Tusage du royaume. Paul la prit aussi- 
tôt et la lut à haute voix. Il pos«i ensuite sa lête sur un gros 
billot, répéta plusieurs fois les saints noms de Jésus et de Marie, 
et, avec le plus grand sang-froid, fit signe au bourreau de frapper. 
Le bourreau lui trancha la tête d'un seul coup. Puis vint le tour 
de Jacques, qui ne cessait, lui aussi, d'invoquer Jésus et Marie. 
11 eut la tête tranchée immédiatement après son cousin. Il était 
trois heures de l'après-midi, le treizième jour de la onzième lune 
de l'année sin haï (8 décembre 1791). Paul loun était âgé de 
trente-trois ans, et Jacques Kouen de quarante et un ans. 

Le roi cependant s'était repenti d'avoir cédé aux instances de 
son ministre. Il prévoyait que, d'après les mœurs et coutumes du 
pays, ce premier acte deviendrait loi de l'Étal, et que dans la 
suite on continuerait à mettre à mort ceux qui suivraient la reli- 
gion nouvelle. Un couiTier extraordinaire fut envoyé en toute 
hâte au gouverneur de Tsien-lsiou pour faire surseoir à l'exé- 
cution. Mais il était trop tard; Paul loun et et Jacques Kouen 
avaicDl déjà obtenu la couronne du martyre. 

Comme le roi l'avait prévu, les ennemis de la religion s'ap- 
puyèrent toujours depuis sur cette sentence, pour faire considé- 
rer la condamnation à mort des chrétiens comme loi de l'État, 
et la première exécution publique fut la principale et souvent 
runi(|ne cause d'un grand nombre de celles qui suivirent. Les 
corps des deux martyrs restèrent neuf jours sans sépulture. Pour 
intimider les chrétiens, on plaça sur le lieu du supplice des 
satellites chargés de les garder jour et nuit. Le neuvième jour, 
les parents qui avaient obtenu du roi la permission de les eose- 



— 5B — 

velir, et leurs amis qui étaient venus à leurs funérailles, furent 
(rès-étonnés de voir les deux corps sans aucune marque de cor- 
ruption, vermeils et flexibles comme s'ils eussent été décapités 
le jour même. Leur étonnement redoubla lorsqulls virent le 
billot sur lequel ils avaient eu la tôle tranchée, et la planche oii la 
sentence de mort était écrite, arrosés d*un sang liquide et aussi 
fiais que s1l eut été versé un moment auparavant. Ces circons- 
tances parurent d'autant plus surprenantes qu'au mois de décem- 
bre, la rigueur excessive du froid, disent les Coréens, faisait 
geler tous les liquides, dans les vases qui les renfermaient. Les 
païens, pleins d'admiration, se récriaient contre Tinjustice des 
juges et proclamaieut Tinnoccnce des deux confesseurs. Quel- 
ques uns même, touchés du prodige qu'ils avaient examiné avec 
soin, se convertirent. Les yeux baignés de larmes de joie, les 
chrétiens bénissaient le Seigneur. Ils trempèrent un grand nom- 
bre de mouchoirs dans le sang des martyrs, et en envoyèrent à 
Tévêque de Péking quelques fragments, avec l'histoire cir- 
constanciée de ce qui s'était passé. Les néophytes prétendent 
qu'un homme abandonné des médecins et près de mourir fut 
guéri, en un instant, après avoir bu de l'eau dans laquelle on 
avait trempé la planche arrosée de sang. Ils rapportent aussi 
que plusieurs moribonds, a qui l'on fit toucher un mouchoir teint 
de ce même sang, furent guéris sur l'heure (1). 

L'exemple de Paul et de Jacques eut une influence prodigieuse 
sur les premiers chrétiens de Corée. Leurs noms sont demeurés 
célèbres, et Paul surtout est, encore aujourd'hui, en grande véné- 
ration parmi les fidèles. Il laissait une tille âgée de treize ans, 
qui se retira momentanément dans la maison de Thomas Kim, 
prétorien, ancien disciple de son père. Le jour, elle se cachait 
dans le jardin, et la nuit elle venait dans la maison. Plus tard 
elle put être mariée, selon sa condition, dans la famille des Song, 
à Sout-pang-i, district de Kong-tsiou. Sa mère la suivit chez 
son mari, et continua, dit-on, à pratiquer la religion. Depuis 
cette époque les chrétiens n'ont plus eu de rapport avec cette 
famille. 

Quelques jours après le supplice de Paul loun et de Jacques 
Kouen, le gouvernement coréen fit afficher leur sentence et la 
nouvelle de leur mort, dans toutes les villes et tous les villages, 
afin d'elfrayer le peuple et d'empêcher de nouvelles conversions. 
Mais Dieu se plait à déjouer les plans de ses ennemis. Cette 

(t) Nouvelles lettres édifimUs. — Paris, 1890. — Tome Y, p. 174. 



-^«tJik»; 




piiblicatioii ofBddlle donna un très-grand retenUasement ai 
ces des deux confesseurs, fit connaître la religion chrétie 
nombre d*hommes qui en ignoraient même le nom, et cent 
beaucoup k la propagation de TËvangile. Aujourd'hui o 
toujours, en C!orée comme dans le reste du monde, cette | 
est toujours vraie : Sanguis martyrum semen christiatu 
Le sang des martyrs est une semence de chrétiens. 



CHAPITRE V 



Suite de la persécution. — Défection de quelques chrétiens influents. 

Martyre de Pierre Ouen. 



Pendant que la religion chrétienne était si glorieusement 
défendue devant le premier tribunal de la partie méridionale du 
royaume, plusieurs autres chrétiens étaient aussi appelés à con- 
fesser leur foi, à la capitale et dans les provinces voisines. 

François Xavier Kouen Il-sin-i n'avait pas été inquiété en 
4785, malgré son courage et ses réclamations publiques. Mais 
en 4794, il ne put échapper plus longtemps à l'envie de ses 
ennemis. Tous savaient très-bien quelle grande influence exer- 
çaient pour la propagation de la nouvelle doctrine, son nom, sa 
science et ses continuels efforts. Aussi, à l'occasion de l'affaire de 
Tsin-san, Hong Nak-an-i, Mok Man-tsiong-i, et plusieurs 
autres, présentèrent-ils une accusation contre lui, le désignant 
comme le principal chef et fauteur de la religion chrétienne. 
François-Xavier fut donc arrêté et traduit devant le tribunal des 
crimes, à la onzième lune de cette même année. Ne pouvant pas 
obtenir sa rétractation, les mandarins le mirent plusieurs fois à 
la torture, et employèrent pour vaincre sa persévérance, des 
tourments extraordinaires. Mais Xavier resta ferme. Il fît 
clairement sa profession de foi sous le fer et le fouet des bourreaux : 
a II est impossible, disait-il, de ne pas servir le grand Dieu, 
créateur du ciel, de la terre, des anges et des hommes. Pour 
rien au monde je ne puis le renier, et plutôt que de manquer à 
mes devoirs envers lui, je préfère subir la mort. » Les supplices 
eurent bientôt réduit son corps à un état affreux. Cependant, le 
roi qui connaissait Xavier Il-sini, et avait une grande estime 
pour ses belles qualités, ne pouvait, malgré les réclamations des 
ennemis du nom chrétien, se résoudre k signer sa sentence de 
mort. Il désirait toutefois le faire changer de sentiments, et com- 
manda d'employer tous les moyens imaginables pour le gagner. 
D'après ses ordres, un nouvel assaut, plus dangereux que les 
précédents, fut livré au confesseur. Les caresses, les flatteries, 
les promesses, les insinuations, furent successivement mises en 
œuvre, avec toutes les ressources que l'amitié et la compassion 



— 68- 

peuvent suggérer ; mais sans résultat. On revint alors aux sup- 
plices et aux lorturcs, et le généreux conresseur triompha de la 
souffrance, comme il avait triomphé des perfides caresses de l'en- 
nemi. De guerre lasse, le roi, qui ne pouvait se décider h Taire 
mourir Xavier, le condamna à Tcxil dans l'Ile Tsiei-lsiou (Qucl- 
paerl), et le gouverneur de cette ile reçut Tordre de mettre son 
prisonnier à la question, trois fois par mois, jusqu*au moment où 
il ferait sa soumission. 

Xavier Kouen restait donc victorieux de ces premiers et 
terribles assauts de Tenfer. Sa foi était intacte. Il sortit de prison, 
et comme Tétat de ses blessures donnait de Tinquiétude, on lui 
permit de demeurer quelques jours à la capitale, avant de partir 
pour le lieu de son exil. Il alla se loger dans la maison de Ni 
loun-ha. Là, occupé à soigner ses blessures et à se disposera 
son long voyage, il ne s'attendait guère, pas assez peut-être, à 
nue dernière et plus violente tentation qui allait encore Tassaillir. 
A rinstigation du roi, quelques fonctionnaires du tribunal des 
crimes vinrent lui représenter que sa vieille mère, alors âgée 
de quatre-vingts ans, ne pouvait plus vivre longtemps. Une fois 
rendu à Tsiei-tsiou, au delà de la mer, comment pourrait-il sup- 
porter le remords de Tavoir laissée seule, et de Tavoir privée 
de la présence de son fils à ses derniers moments? On insista sur 
ce tableau déchirant, et sans lui parler d'apostasie, ce qu'il re- 
poussait toujours avec indignation, on rengagea seulement à faire 
au roi une léii^ère soumission, afin dobtenir une commutation 
de peine, et d'être exilé en un lieu moins éloigné. Xaxier vi- 
vement ému à celte pensée, se sentit faiblir. Les uns disent 
qu'il fit de la main un signe de soumission. D'autres prétendent 
qu'un des assistants, le voyant chanceler, se hâta de faire ce 
signe en son nom. Une troisième version rapporte qu'il écrivit la 
phrase incomplète et amphibologique suivante : « La doctrine 
des Européens très-différente, la doctrine de Confucius et de 
Meng-tsc, mauvaise et fausse. » On lui fit remarquer qu'il 
manquait, au milieu de la phrase, un caractère nécessaire pour la 
compicterella rendre intelligible. Xavier auraitrépondu: «Laissez- 
•nioi tranquille, faites ce que vous voudrez. » On ajouta immé- 
diatement un caractère, de façon adonner à la phrase le sens que 
voici : « La doctrine des Européens est très-différente de la doctrine 
de Confucius et de Meng-tsc: elle est mauvaise et fausse.» Quoi qu'il 
en soit, un exprès fut envoyé au roi pour lui annoncer la sou- 
mission de Xavier. Le lieu de son exil fut immédiatement changé, 
et il eut ordre de se rendre à la ville de Niei-sau. U^^las! il n'eut 



— sa- 
pas même le temps d*y arriver. Il s'était à peine mis en route 
qu'une maladie, causée par ses blessures, Tobligea de s'arréler en 
chemin, et il mourut dans une hôtellerie. 

Nous voudrions pouvoir déchirer de notre histoire, cette page 
que la vérité nous a forcé d'écrire. Cet homme que nous avons vu 
si grand dans sa vie, si grand au milieu des supplices, flétrissant 
ainsi ses derniers moments par une lâche faiblesse, quel spectacle ! 
mais aussi quelle leçon ! Sans doute, le peu de précision des do- 
cuments ne nous permet pas d'apprécier exactement la portée de 
son acte de soumission, et de le qualifier d'apostasie ouverte, 
mnis au lieu de raconter un triomphe, nous devons rester le cœur 
triste, en face d'un doute insoluble. Heureux, si après avoir 
refusé la couronne du martyre, que les anges tenaient déjà sus- 
pendue sur sa tôle, Xavier Kouen a pu, par un acte de sincère 
repentir, trouver grâce devant le Dieu dont il avait propagé le 
culte et prêché la gloire, avec tant de zèle et de succès. C'est le 
second exemple que nous rencontrons, de chutes causées par un 
amour trop naturel pour les parents. Nous en trouverons d'autres. 
La piété filiale est un devoir sacré, sans aucun doute; mais il y a 
pour rhomme d'autres devoirs plus sacrés encore, et parmi les 
premiers néophytes coréens, un grand nombre ne le savaient pas 
assez. 

Pierre Ni Seng-houn-i que nous avons vu se retirer si hon- 
teusement avant le combat, était alors mandarin de la ville de 
Pieng-t'aik. Malgré sa défection bien connue du public, Hong 
Nak-an-i et ses partisans présentèrent à la cour une requête, 
dans laquelle ils le signalaient comme chef des chrétiens, ajoutant 
qu'on l'avait vu, à la préfecture, lire des livres de celle secle. Ils 
demandaient qu'il fût traduit devant les tribunaux et jugé selon 
les lois. On l'accusait aussi de ne pas faire les prostrations d'usage 
au temple de Confucius. Les faits ne purent être prouvés, et 
Seng-houn-i, de son côté, au lieu de confesser ouvertement la foi, 
publia une lettre pour se disculper de ce qu'il appelait une 
calomnie. 

Dan» cette requête de Hong Nak-an-i contre Pierre Ni, on lit 
la phrase suivante: «Parmi les dignitaires du royaume et les 
personnages les plus importants, déjà sept ou huit sur dix ont 
embrassé cette doctrine. Où arriverons-nous donc? » L'exagé- 
ration de ces paroles est manifeste, mais elles montrent bien 
qu'à cette époque, la religion chrétienne s'était grandement pro- 
pagée en Corée, et que ses ennemis craignaient de la voir envahir 
bientôt tout le royaume. Le gouvernement effrayé faisait faire 



— 60 — 

partout des perquisitions. Sur la proposition de Rim Sang-tsip-i; 
ministre des crimes, le roi ordonna que ceux qui ne livreraient 
pas leurs livres de religion dans l'espace de vingt jours, seraient 
poursuivis selon la rigueur des lois. Dans une autre ordonnance 
royale du 9 de la onzième lune, quatre jours avant le martyre de 
Paul loun et Jacques Kouen, il était dit que dans le procès des 
deux cousins, il ne s'agissait pas d'une question de funérailles, 
mais que les deux nobles avaient été mis en jugement, pour avoir 
osé porter la main sur les tablettes de leurs ancêtres. Si Ton 
supportait un tel crime, que ne devrait-on pas supporter? Le roi 
ordonnait ensuite d'abaisser le rang de la préfecture de Tsin-san, 
où le mal avait pris naissance, et de la mettre au-dessous des 
cinquante-cinq autres préfectures de la province de Tsien-la. Le 
mandarin de cette préfecture devait être cassé, pour n'avoir pas 
pris lui-même, à temps, Tinitiative de punir les coupables. 11 
fallait inviter les lettrés de tout le royaume à étudier plus à fond 
les vrais principes dans les livres classiques. Dans les examens de 
chaque province qui allaient avoir lieu, on devait faire un choix 
plus consciencieux des candidats, et éliminer avec soin les indi- 
vidus suspects. Enfin tous les fonctionnaires étaient excités à 
déployer le plus de zèle possible pour anéantir la nouvelle doctrine. 
On comprend, dès lors, combien nombreuses furent les arres- 
tations. 

Nous avons raconté plus haut la conversion de Thomas Tsoi 
Pil-kong-i, cet homme courageux qui ne cessait de prêcher la foi, 
dans les rues et sur les places publiques. Il était trop connu pour 
échapper. Traduit devant le tribunal, et interrogé sur sa religion, 
il répondit hardiment : «Tout homme doit suivre la loi du Maître 
du ciel, et pour moi, je suis disposé à en remplir toujours les 
devoirs. Les supplices auxquels il fut soumis après cette réponse 
ne rébranlèrent pas. D'une voix toujours égale, il ne cessait 
de répéter la même profession de foi, parlant avec une simplicité, 
une franchise, et une conviction telles que tous les spectateurs en 
étaient dans Tadrairation. Le roi partagea lui-même ce sentiment, 
et touché de pitié pour Pil-kong-i, voulut lui conserver la vie. 
Dans ce but, il ordonna de faire tous les efforts possibles pour 
obtenir de lui, par douceur, quelques paroles de soumission. On 
s'appliqua donc à séduire Thomas. Ruses, caresses, promesses 
de fortune, tout fut employé, mais tout fut inutile. Sur les ordres 
du roi, le vieux père et le frère de Thomas furent appelés, et par 
leurs larmes et leurs supplications essayèrent d'émouvoir ce cœur 
généreux. Thomas fut vivement impressionné; tous les sentiments 



— Bi- 
de la nature se «révoltaient dans son âme. Il ne se rendit pas 
néanmoins, et ne cessa de répéter que, malgré tout, il ne pouvait 
se résoudre à renier Dieu, son vrai roi et son vrai père. 

Cette dernière tentative ayant échoué, il ne restait plus qu'à 
prononcer le jugement selon la rigueur des lois. Plusieurs fois le 
ministre des crimes demanda l'assentiment du roi, mais il ne put 
jamais l'obtenir. Â la fin, le ministre touché lui-même de com- 
passion, annonça au roi que Pil-kong-i avait fait une soumission 
telle quelle, et le prince aussitôt, louant beaucoup son bon esprit 
et son obéissance, lui fit donner une belle place, de celles que 
peuvent remplir les familles de médecin. Dans une autre cir- 
constance, il se fécilita encore d'avoir ramené Pil-kong-i à de 
meilleurs sentiments. Celui-ci avait-il réellement cédé à la 
crainte, comme quelques-uns le prétendent? ou bien avait-il eu 
seulement la faiblesse de ne pas protester de suite et avec éner- 
gie, contre les paroles qu'on lui prêtait faussement? Nous l'igno- 
rons. Quoi qu'il en soit, il pleura amèrement sa faute, reprit sa 
première ferveur, et s'appliqua avec plus de zèle que jamais à 
tous ses devoirs de chrétien. Nous retrouverons un jour son nom 
dans la liste des martyrs. 

Un grand nombre d'autres chrétiens arrêtés, vers la même 
époque, se délivrèrent de la persécution par l'apostasie. Nous 
pouvons citer parmi les principaux : Tsoi Il-tsiel-i, Tsieng In- 
hiek-i. Son Kieng-ioun-i, Sang Tak-nioun-i, T'soi In-kir-i, T'soi 
Pil-tie-i, etc., qui tous eurent plus lard le bonheur de souffrir le 
martyre. 

Dans le Nai-po, nous rencontrons les mêmes exemples de 
faiblesse. Au district de Koang-tsiou, apostasie de Marcellin 
T'soi et de ses nombreux compagnons d'emprisonnement; au 
district de Hong-tsiou, apostasie de la famille de Seng-hoa; au 
district de Tang-tsin, apostasie de François Pai et de beaucoup 
d'autres. Marcellin T'soi et François Pai, lavèrent plus tard cette 
faute dans leur sang. Enfin la défection la plus triste, la plus 
humiliante pour les chrétientés du Nai-po, fut celle de leur apôtre, 
Louis de Gonzague Ni Tan-ouen-i. Connu de tous, païens et 
chrétiens, il ne put longtemps éviter les embûches des persé- 
cuteurs. Il fut pris et enfermé à Kong-tsiou. Nous ne connaissons 
pas les supplices qu*il eut à supporter ; mais il parait certain 
qu'il se laissa ébranler. Une lettre du gouverneur de Kong-tsiou, 
Pak Tsong-ak-i, du 2 de la douzième lune, annonça au roi la 
soumission de Tan-ouen-i. « Il a apostasie, dit ce document, de la 
manière la plus formelle, a témoigné sa douleur de s'être laissé 



entraîner dans une mauvaise doctrine môlée de magie, et' s'est 
engagé avec serment à aller dissuader tous ceux qu'il avait en- 
doctrinas, afin de les ramener dans la voie véritable. » Le roi 
répondit par un ordre de ne relâcher le coupable qu'après un 
retour positif et complet, car sa conversion était bien récente. 
Toutefois il fut mis en liberté, le 5 de cette même lune, et put 
retourner chez lui. Le rapport du gouverneur de Hong-tsiou est 
évidemment empreint d'une monstrueuse exagération. Quels 
qu'aient pu être les torts de Louis, sa faiblesse n'a pu aller jusqu'à 
s'engager par serment à faire apostasier les chrétiens. La meilleure 
preuve, c'est qu'aussitôt mis en liberté, il recommença à pratiquer 
tous les devoirs de la religion. Mais comme il était trop connu 
dans le Nai-po, il prit le parti d'émigrer pour être moins exposé à 
de nouveaux périls. Dans la nuit du dernier jour de cette année 
(1791), il fit ses adieux à son frère aine. Non-seulement plus de 
trente familles de sa parenté qui habitaient en ce lieu, mais 
encore tous les habitants du village, composé de plus de trois 
cents maisons, s'étaient réunis autour de lui. C'était lui qui leur 
avait fait connaître Jésus-Christ, lui qui les avait convertis et 
baptisés ; aussi semblait-il que chacun perdit un père, un frère, 
un ami. Son départ fut une scène déchirante. Il alla s'établir au 
district de Hong-san, et recommença à travailler à la prédication 
de TEvan^ile, quoique avec beaucoup moins d'éclat et de 
publicité. Nous aurons plus tard le bonheur de raconter son 
martyre. 

Dieu, qui avait, dans ses secrets desseins, permis tant de 
chutes, ne voulut pas cependant que les ennemis de son nom 
pussent se flatter d'un triomphe coraj^let. De grands et glorieux 
exemples de fidélité vinrent consoler l'Eglise naissante de Corée. 
Dans le district de Mien-tsien, où les arrestations avaient été très- 
nombreuses, Laurent Pak, voyant leschrétiens emprisonnés depuis 
plusieurs mois, avait eu le courage d'aller souvent les consoler 
dans leurs cachots. Un jour, pendant que les prisonniers pre- 
naient leur repas du matin, il alla frapper à la porte du manda- 
rin, entra hardiment, et, se tenant debout en face de ce magis- 
trat, s'écria : « Battre avec violence des hommes innocents, les 
(( tenir en prison pendant des mois entiers, n'est-ce ])as là un 
« crime horrible? » Le mandarin, en colère, demanda quel était 
cet homme. On lui répondit que c'était un habitant de Hong- 
tsiou, frère de Pak ll-lenk-i, alors en prison pour cause de reli- 
gion. Laurent fut saisi aussitôt. On lui passa une lourde canguc 
au cou et on le battit violemment. Loin de se laisser ébranler, 



\ 



— 83 - 

« cette cangue de bois est trop légère, disait-il au mandarin, 
(( faites-m'en mettre une de fer. » La position du mandarin 
devenait difficile : toute la ville était en émoi et les murmures 
commençaient h se faire entendre, car Laurent Pak était très- 
populaire. N osant pas le condamner, il s'en débarrassa en l'en- 
voyant ailleurs. Laurent comparut successivement devant les 
tribunaux criminels deHai-mi et de Hongtsiou. Dans ce dernier, 
il fut soumis à une cruelle flagellation, mais son courage ne se 
démentit pas. Il y avait un mois et quelques jours qu'il était 
emprisonné, lorsqu'une dépèche de la cour arriva ordonnant de 
le relâcher. 

Kim Pié, Taïeul du premier prêtre indigène de la Corée, le 
vénérable André Kim , montra la même constance devant les 
juges ; néanmoins , il ne put pas obtenir la couronne du 
martyre. 

Pierre Ouen Si-tsiang-i fut plus heureux. Il était oinginaire du 
village de Eug-tsieni, au district de Hong-tsiou, et descendait 
d'une famille honnête et jouissant d'une belle fortune. La vio- 
lence sauvage de son caractère, l'avait fait surnommer le Tigre. 
En 1788 ou 1789, il était âgé de plus de cinquante-cinq ans, 
lorsqu'il entendit parler de la religion chrétienne. Par une grâce 
extraordinaire de Dieu, il se convertit à l'instant, mais sans en 
parler h personne, et un jour il quitta sa maison, en disant : « J'ai 
vécu inuiilemenl plus de cinquante années, quand je reviendrai, 
on saura la cause de mon départ. Soyez sans inquiétude et sur- 
tout ne m'attendez pas. )> Il partit à l'instant, et, pondant plus 
d'un an, on ne put en avoir aucune nouvelle. Enfin, Pierre ayant 
reparu, ses parents et ses amis accoururent près de lui, lui fai- 
sant mille questions, auxquelles il répondit en souriant : « Pen- 
dant plus de cinquante ans, j'ai failli bien des fois mourir, mais 
maintenant j'ai une médecine qui assure la vie pour des mil- 
liers d'années, je vous expliquerai cela demain. )> Le lendemain, 
en effet, il réunit tous ses parents, et se mit à leur développer 
l'origine et la fin de ce monde, l'existence d'un Dieu créateur et 
conservateur de toutes choses, le péché originel, l'Incarnation, 
les commandements de Dieu, le ciel et l'enfer, enfin, tout ce 
qu'il savait de la religion chrétienne. « Voila, ajouta-t-il, pour 
quiconque a bonne volonté, le moyen de vivre éternellement. 
vous tous, recevez mes paroles comme mes vœux testamentaires, 
et embrassez comme moi cette religion divine. » La grâce accom- 
pagnait ses paroles, tous promirent de se metti*e, dès ce jour, au 
service du grand roi et père commun de tous les hommes. 



— 84-- 

Mais ee qui, plus que tous les discours, donnait à Pierre une 
force convertissante, c'était son bon exemple, c'était le triomphe 
qu'il avait remporté sur lui-même. Lorsqu'il revint chez lui, il 
avait tout à fait dompté son caractère, et montrait dans les 
diverses circonstances de la vie une inaltérable douceur. On 
admirait aussi son zèle ardent pour soulager les pauvres en leur 
faisant part de ses biens, et pour exhorter les païens de sa con- 
naissance dont il convertit plus de trente familles. Sa ferveur 
était si grande que, même en présence des païens, il accomplis- 
sait toujours ses exercices religieux. Environ deux ans après sa 
conversion, le bruit que sa famille était tout entière chrétienne, 
arriva jusqu'aux oreilles du mandarin. Celui-ci envoya des satelli- 
tes pour saisir un cousin de Pierre nommé Jacques; mais, sur Tavis 
de ses amis, Jacques avait pris la fuite. Les satellites s'adressè- 
rent à Pierre : « Où est allé votre cousin ? — Il s'est caché par 
crainte de la mort; comment voulez-vous que je sache où il est? 
— Nous avons ordre du mandarin de l'arrêter comme chré- 
tien; mais, puisqu'il n'est pas ici, nous allons vous prendre 
çn sa place. - Soit, » répondit Pierre, et aussitôt il fut pris et 
conduit au prétoire devant un ofBcier subalterne qui lui dit : a Où 
est allé votre cousin? — Je l'ignore. — On dit que votre cousin 
pratique la religion chrétienne; la pratiquez-vous aussi? — Je la 
pratique. — Promettez de ne plus la pratiquer, reniez Dieu, et 
j'avertirai le mandarin que tous ces bruits sont une pure calom- 
nie, vous serez relâché de suite. — Je ne puis renier Dieu. » On 
l'enferma dans une chambre, et pendant plusieurs jours on ne 
cessa de le presser d'apostasier. Mais Pierre s'y refusant toujours, 
l'officier en colère l'envoya au mandarin. « Est-il vrai, lui dit ce 
magistrat, que tu suis la religion du Maître du ciel? — Cela est 
vrai. — Renie ton Dieu, dénonce tes complices, et dis-moi que 
lu ne la suivras plus, je te relâcherai aussitôt, — Renier Dieu! 
jamais! Je ne puis non plus dénoncer d'autres chrétiens. — Ne 
veux-tu pas dénoncer tes complices et déclarer les livres que 
tu as chez toi? — Cela m'est impossible. » Le mandarin fu- 
rieux lui fit subir le supplice de Técarlement des os, et le fit 
battre de soixante-dix coups de la planche à voleurs. Mais 
Pierre souffrait tout patiemment, ne cessant d'exposer la vraie 
doctrine, sur Dieu, sur les devoirs de l'homme envers Dieu et 
les parents, sur la vanité des superstitions païennes, etc.. Ren- 
voyé à la prison , il comparut encore le lendemain , et aux 
mêmes questions du juge, fit les mêmes réponses. 

Il subit de nouveau le supplice de l'écartement des os et fut 



— 68 — 

frappé, plus cruellement que la veille, avec la planche à voleurs. 
Ses chairs étaient en lanobeaux, ses deux épaules brisées, et 
les os du dos, tout meurtris, restaient à nu. C'est dans ce 
triste état qu'on le reconduisit à la prison. Malgré ses souf- 
frances, son visage respirait le contentement et la joie. Il se mit 
à prêcher les geôliers, prétoriens et satellites, et peu de jours 
après, un chrétien étant venu le voir à la prison, il reçut de lui 
le baptême, car jusqu'à ce moment, il n'était que catéchumène. 
Cependant le mandarin ayant fait un rapport au gouverneur de 
la province, en reçut Tordre de faire mourir Pierre sous les 
coups. Au troisième interrogatoire devant le juge criminel, on 
déploya un appareil formidable, et un grand nombre de satel- 
lites furent placés autour du confesseur pour Teffrayer. Le juge 
lui dit : « Le désir de te sauver la vie m'a fait employer tous les 
moyens pour te faire revenir à de meilleurs sentiments; mais 
comme tu ne voulais rien écouter et que tu t*obstinais à désirer 
la mort, j'ai averti le gouverneur, et j'en ai reçu Tordre de te 
faire périr sous les coups; sache donc que cette fois tu vas 
mourir. » Pierre répondit : « c'est mon vœu le plus ardent. » A ces 
mots, on serra ses liens, et on commença à lui faire subir des 
tortures affreuses qui durèrent tout le jour. Pierre les supporta 
courageusement, mais il eut le corps tellement broyé qu'il ne 
pouvait plus faire usage de ses membres. On dut l'emporter à 
la prison, et lui faire mettre dans la bouche les aliments qu'il ne 
pouvait plus prendre lui-même. 

Enfin le juge criminel et le mandarin réunis, firent un der- 
nier effort pour le gagner, en lui parlant de ses enfants, qui sans 
cesse l'attendaient et l'appelaient, ce Ceci me touche vivement, 
répondit Pierre, mais c'est Dieu lui-même qui m'appelle, com- 
ment pourrais-je ne pas répondre à sa voix? » Alors ils lui firent 
donner le régal ordinaire des condamnés à mort. Puis on se mit 
à le battre avec plus de rage qu'auparavant, de manière à le tuer 
aussi vite que possible. Mais il ne mourait pas. Le mandarin, 
les satellites et les bourreaux, épuisés de fatigue, se dirent alors : 
(c ce coupable ne sent pas les coups, il n'y a pas moyen d'en finir. » 
— « Je sens les coups, répondit Pierre, mais Dieu est là qui me 
parle et me fortifie lui-même. » En entendant ces paroles, le man- 
darin dit : a Ce coquin-là a sans doute le diable à ses ordres, » 
et il fit frapper plus fort, mais inutilement. A la fin, désespérant 
de le tuer ainsi, le mandarin commanda de le lier et de l'exposer 
couvert d'eau au froid de la nuit, pour le faire geler. Pierre fut 
donc attaché avec une grosse corde et on lui versa de Teau sur 



— 68 — 

tout le corps. Bientôt, il fut entièrement couvert de glace. Dans 
ce supplice, il ne pensait qu'à la passion du Sauveur, et répétait : 
« Jésus flagellé pour moi par tout le corps, et couronné d'é- 
« piues pourmon salut, voyez la glace dont mon corps est couvert, 
« pour rhonneur de votre nom ; » puis il offrait sa vie à Dieu 
avec action de grâces. Au second chant du coq, il rendit le der- 
nier soupir. C'était le 17 de la douzième lune de Tannée im-tsa 
(janvier 1793). Pierre avait alors soixante et un ans. 

Vers cette époque, la persécution diminua beaucoup d'activité 
et de rigueur, surtout à la capitale. Le roi, d'un caractère natu- 
rellement modéré, répugnait aux mesures de violence. Il préfé- 
rait voir employer auprès des chrétiens les caresses, les pro- 
messes, les séductions de tout genre, et trop souvent ce système 
réussit à amener des apostasies, surtout parmi les nobles. Dans 
les provinces, les choses étaient abandonnées à peu près à l'arbi- 
traire des gouverneurs, qui poursuivaient les chrétiens ou les 
laissaient en paix, selon leurs caprices ou leurs préventions per- 
sonnelles. Aussi, tandis que quelques chrétientés jouissaient 
d'une liberté presque complète, dans d'autres, comme le Nai- 
po, les néophytes furent toujours poursuivis et maltraités. 
En 1794, nous trouvons une nouvelle persécution à Hong-tsiou, 
sans pouvoir en préciser la violence et l'étendue. Paul Pak 
Hieng-hoa, eut alors le malheur d'apostasier. Nous le verrons 
réparer glorieusement cette faute en 1827. Paul Hoang, qui 
n'obtint la couronne du martyre qu'en 1813, fut plus généreux. 
Il était né à Tsié-oun-i, au district de Tsieng-iang, et depuis 
longtemps pratiquait la religion avec ferveur, lorsqu'il fut arrêté 
et conduit devant le mandarin. « Renie ton Dieu , lui dit 
celui-ci, injurie-le, et je te permets de te retirer. — Injurier 
Dieu! répondit Paul, c'est ce que les animaux eux-mêmes ne 
pourraient faire. Comment l'homme qui a une âme spirituelle 
i'oserait-il? » Il fut battu violemment avec la planche à voleurs, 
mais ne faiblit pas un seul instant et, après une longue flagel- 
lation, fut reporté mourant à la prison. Les soins que lui don- 
nèrent les autres prisonniers le firent cependant revenir à la 
vie. Le mandarin, étonné d'apprendre qu'il n'était pas mort, le 
condamna à exercer l'emploi de bourreau-fusiigateur. Trois 
mois après Paul fut relâché. Des douze chrétiens arrêtés avec 
lui, il paraît que pas un n'eut le courage de l'imiter. Tous se 
tirèrent d'embarras par des paroles d'apostasie. 

On parle aussi de quelques actes de persécution dans d'autres 
endroits. Mais ce n'étaient probablement que des vexations 



— 67 — 

locales, de peu d'importance, et Ton n'en a conservé qu'un vague 
souvenir. 

Telle fut la première persécution qu*eut à subir l'Église de 
Corée, tel fut le baptême de sang et de larmes qui consacra 
cette chrétienté naissante. Quand on songe que, par une dispo- 
sition particulière de Dieu, unique peut-être dans Thistoire du 
christianisme, cette Église avait été fondée, croissait et se forti- 
fiait sans le secours d'aucun pasteur, le courage de ses martyrs, 
la constance de ses confesseurs, la persévérance de ses enfants, 
son existence même, deviennent un éclatant prodige. 

Sans doute tous ne surent pas confesser leur foi. Les premiers 
convertis, les plus célèbres propagateurs de TÉvangile, nous ont 
attristés du spectacle de leur lâcheté. En punition peut-être de 
quelque secret orgueil causé par le succès de leur parole, ils 
sont tombés, et en ont entraîné beaucoup dans leur chute. Mais 
ce n'est pas la défection de quelques-uns qui doit nous surpren- 
dre, ce qui est vraiment étonnant, ce qui montre une œuvre 
manifestement divine, c'est que tous n'aient pas apostasie. Ils 
n'avaient qu'une connaissance bien incomplète de la religion ; 
ils n'avaient pas d'autres maîtres que les quelques livres chinois 
introduits en cachette, possédés seulement par les plus instruits; 
et surtout, ils n'avaient pas le secours des sacrements. Nous 
voyons tous les jours ce que sont, même avec ce secours surnatu- 
rel, tant de chrétiens qui les reçoivent souvent. Qu'auraient dû 
être ces pauvres néophytes qui en savaient h peine le nom ! 

Et cependant, par l'unique puissance de la grâce de Dieu, nous 
comptons, parmi ces néophytes, des martyrs, des confesseurs, 
des prédicateurs zélés de l'Evangile. Dix ans après le baptême 
de Pierre Ni à Péking, nous trouvons, malgré la persécution, 
malgré la défection coup sur coup des plus illustres chefs, plus 
de quatre mille chrétiens en Corée. Nous rencontrons chez eux 
la pratique des plus grandes vertus, la charité envers le pro- 
chain, la mortification, la chasteté, toutes choses si inconnues 
des païens et si inexplicables pour eux. Oui, le doigt de Dieu 
est là . 

Une paix relative suivit l'apaisement de la persécution. La 
chrétienté en profita pour se resserrer, se raffermir dans le 
silence et la prière, et même faire de nouvelles conquêtes. Les 
chefs éminents avaient disparu. Il restait à la vérité Ambroise 
Kouen, frère aîné de Xavier, et l'illustre famille des Tieng, mais 



— 68 r- 

par caractère, ils se mélaieni peu des affaires de la chrétienté, et 
on ne voit pas qu'ils Taient jamais dirigée. Ceux que nous trou- 
vons alors k la tête sont : Jean T'soi Koan-tsien-i, etMathias T'soi 
In-kir-i, hommes zélés et capables, de la classe moyenne. Ils 
n'avaient pour eux ni la renommée, ni la grande naissance de 
leurs prédécesseurs, mais le progrès de la religion n'en souffrit 
nullement, et quoique moins frappant aux yeux des païens, fut 
plus réel et plus solide. On dirait que la Providence, après s'être 
servie de ces savants et de ces nobles, pour produire le premier 
ébranlement, les laissa disparaître presque aussitôt, pour mon- 
trer que rËvangile n'a pas besoin d'eux, et faire comprendre aux 
Coréens qu'il ne s'agissait pas d'une de ces sectes philosophiques 
auxquelles le nom, la position et la science des adeptes donnent 
pendant quelques jours une vie factice, et qui meurent avec leurs 
fondateurs. Non multi sapientes secundum camem^ non multi 

nobiks ut non evcumetur cnuc Christi, Peu de savants 

selon la chair, peu de grands, peu de nobles, afin que ne soit 
pas oubliée et réduite à rien la croix du Christ. — I Cor. i, 17. 

Voici le portrait que tracent de Jean T'soi les relations 
coréennes. Le chef catéchiste Jean T'soi fut un des premiers à 
embrasser la religion. C'était un homme calme, prudent, éclairé, 
au cœur généreux et résolu. Il expliquait la vérité avec précision 
et douceur. Sa parole était sans apprêt, et cependant tous l'écou- 
taient avec satisfaction et grand profit pour leurs âmes. L'humi- 
lité, la résignation à la volonté de Dieu, lui étaient comme natu- 
relles, et, quoiqu'il n'y eût rien d'extraordinaire dans sa conduite, 
jamais homme ne fut plus estimé et plus aimé des chrétiens. 

Le premier soin de Jean Tsoi et de ses compagnons fut de 
chercher à obtenir un prêtre. Les difficultés nées de la persécu- 
tion étaient presque aplanies, et le désir des fidèles de posséder 
le ministre de Dieu, était plus ardent que jamais. 11 fut donc 
décidé que Paul loun lou-ir-i, qui avait déjà fait deux fois le 
voyage de Péking, se mettrait à la tête de l'expédition, et que 
Sabas Tsi Tsiang-hong-i l'accompagnerait avec quelques autres. 
Pendant leur absence, on devait préparer une maison, k la capi- 
tale, pour y recevoir le prêtre, et la garde de cette maison devait 
être confiée à Mathias T'soi In-kir-i. 

Les courageux députés partirent donc, k la suite de l'ambas- 
sade, vers la fin de l'année 1793. Dieu les protégea dans le che- 
min, et ils arrivèrent heureusement au terme de leur voyage. 



LIVRE II 

Depuis l'entrée da P. TSIOU en Corée, 
Jusqu'à son i^lorienx martyre. 

I9e4t<1801. 



CHAPITRE !«' 



Entrée du P. Tsiou en Corée. ^ Martyre de ses introducteurs. 

Travaux du P. Tsiou. 



Nous avons vu qu'en 4790, Tévéque de Péking avait promis 
aux députés de TEglise coréenne, Paul loun et Jean-Baptiste Ou 
de leur envoyer bientôt un pasteur. Il leur tint parole, et au 
mois de février 1791, Jean dos Remedios, prêtre séculier de 
Macao, nommé par lui missionnaire de Corée, partit de Péking. 
Tous les ans, lorsqueFambassade coréenne rentre dans lé royaume, 
une foire a lieu sur les frontières de la Chine et de la Corée, et 
un grand nombre de marchands des deux nations s'y rendent 
pour faire le commerce. Il avait été convenu avec les envoyés 
coréens que le prêtre viendrait à la foire de cette année. Des 
chrétiens coréens, qu'on reconnaîtrait à certains signes, s'y 
trouveraient aussi, pour le recevoir et pour Tintroduire dans leur 
pays. Après vingt jours de marche, Jean dos Remedios arriva sur 
les frontières de la Corée, mais les chrétiens coréens, empêchés 
par la persécution si violente alors, ne parurent pas. Dix jours 
s'écoulèrent, la foire se termina, l'ambassade rentra en Corée, et 
le zélé missionnaire, plein de douleur de l'insuccès de son entre- 
prise, fut obligé de revenir à Péking, avec les Chinois qui l'ac- 
compagnaient. 

Après avoir envoyé le P. dos Remedios en Corée, l'évêque 
Govea écrivit au pape Pie VI, pour lui annoncer la nouvelle du 
merveilleux établissement de TEglise dans ce pays. Sa lettre ar- 
riva à Rome en 1792. De grandes douleurs afOigeaient alors 
le souverain Pontife, et ce fut au milieu des angoisses de cette 
terrible époque, qu'il apprit qu'à l'extrémité de l'Orient, de 




— 70 — 

nouveaux fils étaient nés à la sainte Eglise Romaine, et que 
Notre Seigneur Jésus-Christ avait déjà des ténioins, dans une 
contrée où jusqu'alors son nom n'avait pas été prêché. En lisant 
cette lettre, le vicaire de Jésus-Christ versa des larmes de joie, 
et du fond de son âme donna une première bénédiction h cette 
église naissante. Le cardinal Antonelli répondit à Tévëque de 
Péking: «Notre excellent Souverain Pontife a lu avec la plus 
grande avidité l'histoire que vous avez tracée de ce très-heureux 
événement. Il en a répandu des larmes bien douces et a éprouvé 
un plaisir ineffable de pouvoir offrir à Dieu ces prémices de con- 
trées si éloignées. » Plus loin, il ajoutait : a Sa Sainteté aime avec 
une tendresse toute paternelle ces nouveaux enfants, ces illustres 
athlètes de Jésus- Christ. Elle désire leur accorder toute sorte de 
biens spirituels. Quoique absente de corps, elle les voit des yeux 
de Tesprit, les embrasse tendrement, et leur donne de tout son 
cœur la bénédiction apostolique. » Enfin il annonçait h Tévéquede 
Péking, que le Pape, pasteur de TEglise universelle, confiait à 
ses soins et à sa direction cette nouvelle église, fille de celle de 
Péking. 

Après le retour du P. dos Remedios, Févêque fut trois années 
entières sans aucune nouvelle de Corée. Ce silence prolongé 
était de mauvais augure. D'ailleurs, quelques mots prononcés 
par des personnes de la suite de l'ambassade, en 1792, lui 
avaient fait soupçonner qu'on persécutait les chrétiens, et 
comprendre pourquoi aucun d'eux n'était venu au rendez-vous 
recevoir le prêtre. Ce ne fut qu'un an plus tard, h l'arrivée de 
Paul loun et de Sabas Tsi, qu'il put connaître tous les détails de 
cette première persécution. Il était évident qu'il fallait à tout 
prix, et le plus tôt possible, porter secours à cette Eglise désolée. 
L'évêque le comprit, et conféra aussitôt avec les courriers, sur 
les moyens de faire parvenir un prêtre dans leur patrie. Jean dos 
Remedios, le premier missionnaire désigné, était mort. Pour le 
remplacer, l'évéque jeta les yeux sur un jeune prêtre chinois, les 
prémices du séminaire épiscopal de Péking. Il se nommait Jacques 
Tsiou, et était originaire de la grande ville de Sou-Tcheou, dans 
la province de Kiang-nam. Les Portugais l'ont toujours désigné 
sous le nom de P. Jacques Vellozo. Il n'avait alors que vingt- 
quatre ans; mais sa grande piété, son habileté dans la littérature 
chinoise et dans les sciences ecclésiastiques, sa physionomie'assez 
semblable à celle des Coréens, décidèrent l'évéque de Péking à le 
choisir, pour celte belle et périlleuse mission. 

Le P. Jacques Tsiou, muni de tous les pouvoirs ordinaires 



— Tl — 

et extraordinaires, pour exercer le 'ministère apostolique, partit 
donc de Péking, au mois de février 1794. Après vingt jours de 
marche, il arriva aux frontières de la Corée. Des chrétiens 
l'attendaient afin de l'introduire et de le conduire jusqu'à la 
capitale; mais comme la surveillance était alors très-sévère, par 
suite des ordres donnés pendant la persécution, il fut convenu 
que la tentative serait différée jusqu'au mois de décembre. En 
attendant 1 époque fixée, le missionnaire visita les chrétientés de 
la Tartarie, voisines de la Corée, comme Tévéque de Péking lui en 
avait donné la commission, dans le cas où il ne pourrait pas 
pénétrer immédiatement en Corée. 

Au mois de décembre, le P. Tsiou revint à Pien-men, où 
Sabas Tsi et d'autres chrétiens s'étaient rendus, pour lui servir 
de guides. Le prêtre changea ses habits, arrangea ses cheveux à 
la Coréenne; et, vers le milieu de la nuit du 23 décembre 1794, 
franchit le fleuve Apno, la terrible barrière qui le séparait de la 
Corée. D'autres chrétiens l'attendaient sur la rive coréenne du 
fleuve, à Ei-tsiou, vis-à-vis Pien-men, et le conduisirent jusqu'à 
la capitale, où il parvint au commencement de l'année 1795. Son 
arrivée causa une joie et une consolation inexprimables aux 
chrétiens qui le reçurent comme un ange descendu du ciel. 

Le P. Tsiou fut logé dans la maison préparée par Mathias 
T'soi au quartier nord de la ville. Il commença parfaire préparer 
tout ce qui était nécessaire pour la célébration du saint sacrifice, 
et se livra tout entier à Tétude de la .langue coréenne, afin de 
pouvoir, le plus tôt possible, exercer le saint ministère. Le jour 
du Samedi-Saint, il baptisa plusieurs adultes, suppléa les céré- 
monies de ce sacrement, à quelques autres, et reçut un certain 
nombre de confessions par écrit. Enfin, le jour de Pâques, il eut 
pour la première fois, en Corée, le bonheur de célébrer la sainte 
messe et de donner la communion aux personnes qu'il avait 
confessées la veille. 

Tout alla bien jusqu'au mois de juin. Les chrétiens, au comble 
de leurs vœux, voulaient tous voir le prêtre, et recevoir les 
sacrements. Bientôt lafQuence fut extrême. Le P. Tsiou, peu 
au courant des coutumes du pays, recevait facilement tous ceux 
qui se présentaient, et nul ne songeait à prendre les précautions 
exigées par la prudence. Sur ces entrefaites, un bachelier nommé 
Han leng-ik-i, de famille noble, qui n'était chrétien que depuis 
quelques mois et n'avait qu'une foi peu solide, parvint à se faire 
introduire auprès du prêtre. Cette entrevue fit naître dans son 
cœur un dessein pervers. Il alla trouver le frère de Ni Piek-î, 



— 7« ^ 

ennemi déclaré de la religion, et alors en faveur à la cour. Il lui 
apprit qu'un prêtre chrétien, chinois de nation, résidait dans la 
capitale, lui fit connaître la maison où il était caché, et lui donna 
son signalement. Le premier ministre et le roi lui-même furent 
bientôt informés de tout. Ordre fut donné au grand juge criminel 
T'sio Kiou-tsin-i, d'envoyer à Tinstant des satellites, pour se 
saisir sans bruit de l'étranger. C'était le 27 juin. Heureusement, 
les chrétiens, qui se défiaient un peu du traître, avaient épié ses 
démarches, et avaient pu connaître à temps ses dénonciations, et 
les ordres de la cour. Le P. Tsiou, averti, s'était de suite réfugié 
chez un autre chrétien. Mathias Tsoi resta seul pour garder la 
maison menacée. Il eut pu chercher son salut dans la fuite, mais 
afin de mettre entièrement le prêtre en sûreté, il conçut la 
généreuse résolution de se faire passer pour le Chinois qu'on 
cherchait. Comme il était d'une famille d'interprètes, et parlait le 
chinois, il espérait de cette manière réussir plus facilement dans 
son dessein. Il se coupa donc les cheveux pour mieux contrefaire 
l'étranger, et attendit paisiblement l'arrivée des satellites. Ceux- 
ci arrivés à la maison, se précipitèrent sur lui, en criant : « Où est 
le Chinois? — C'est moi,» répondit Mathias avec calme. Il fut 
aussitôt saisi et traîné devant le juge. Maison ne tarda pas à 
s'apercevoir de la méprise. Le prêtre chinois avait été signalé 
comme portant une barbe assez bien fournie, et Mathias en 
était dépourvu. On se mit donc de nouveau à la recherche du 
prêtre, et il n'eût probablement pas échappé longtemps aux pour- 
suites, si le roi, qui craignait de faire souffrir beaucoup d'inno- 
cents, n'eût ordonné de procéder dans celte affaire avec plus de 
modération. 

Cependant Paul loun et Sabas Tsi, les deux introducteurs du 
P. Tsiou, avaient aussi été pris le même jour, et réunis à 
Mathias T'soi. La nuit même de leur arrestation ils furent con- 
duits devant le tribunal. Leur fermeté et la sagesse de leurs 
paroles déconcertèrent les juges. Des professions de foi claires 
et généreuses étaient la seule réponse qu'ils faisaient à toutes 
les questions sur le prêtre étranger, sur son arrivée et sur son 
séjour dans la capitale. Pour leur arracher des aveux compro- 
mettants, on les mit plusieurs fois h la torture, on les accabla de 
coups, on leur disloqua les bras et les jambes, on leur écrasa les 
genoux, mais rien ne put faire fléchir leur courage ou lasser leur 
patience. Une joie céleste inondait leurs cœurs et se répandait 
jusque sur leurs visages. Enfin le roi, cédant aux réclamations 
multipliées des ennemis de la religion, signa leur arrêt de mort* 



I 



— 73 — 

La sentence fut exécutée cette nuit-là même dans la prison, et les 
corps des martyrs furent jetés dans le fleuve. C*était le 12 de la 
cinquième lune (28 juin 1795). Sabas Tsi était âgé de vingt- 
neuf ans, Paul loun avait trente-six ans, et Mathias T'soi trente 
et un ans. 

Telle fut la récompense magnifique que Dieu donna à ces 
trois généreux chrétiens qui avaient, au péril de leur vie, intro- 
duit un prêtre en Corée, et qui, par leur piété, méritèrent ce 
bel éloge de Tévéque de Péking. « L*Ëglise de Péking et 
moi, écrivait-il en 1797, avons été témoins de la piété et de 
la dévotion de Paul loun dans les deux voyages qu'il fit à Péking 
en 1790. Il y reçut'les sacrements de Confirmation, de Péni- 
tence et d'Eucharistie, avec une ferveur si frappante, que plu- 
sieurs de nos chrétiens ne purent retenir leurs larmes, dans la 
joie et Tadmiration qu'ils éprouvaient de trouver chez ce néo- 
phyte, la modestie, les paroles, les vertus exemplaires d'un vieux 
chrétien consommé dans la pratique de l'Évangile. En 1793, 
nous fûmes aussi témoins de la piété de Sabas Tsi, pendant les 
quarante jours qu'il passa à Péking. Les fidèles de cette ville 
furent édifiés de sa dévotion, de sa grande ferveur, et de Teffu- 
sion de larmes avec lesquelles il reçut les sacrements de Con- 
firmation, de Pénitence et d'Eucharistie. Quant à Mathias T'soi, 
nous n'avons pas été témoins oculaires de sa foi, parce qu'il 
n'est pas venu à Péking, mais j'ai appris par le missionnaire de 
Corée, que ce chrétien a été un des premiers catéchistes, et qu'il 
s'est distingué par sa ferveur, sa piété et son zèle à étendre la 
gloire de Dieu (1). » 

Cinq autres chrétiens avaient été arrêtés avec nos trois mar- 
tyrs, et accusés comme eux de s'être faits les introducteurs du 
prêtre étranger dans la Corée; mais ils soutinrent, avec raison,* 
qu'ils n'avaient pris aucune part à son entrée dans le royaume. 
On voulut les faire apostasier. Ils s'y refusèrent, et confessèrent 
leur foi au milieu des plus cruels supplices. Après quinze jours 
de tortures, ils furent mis en liberté, et s'en allèrent joyeux, 
louant et bénissant Dieu. Quant au dénonciateur Han Ieng<ik-i, 
il ne recueillit aucun profit de sa trahison. Â l'automne de cette 
même année, il mourut misérablement, loin de sa famille et de 
sa maison. On dit qu'à Theure de sa mort, il ne cessait de gémir 
et de verser des larmes. Puisse-t-il, par un sincère repentir, 
avoir obtenu de Dieu, le pardon de son crime! 

(1) Nouvelles LeiWee édif. T. 5. 



— 74 — 

Pendant qu'on mettait à mort ceux qui l'avaient introduit en 
Corée, et qu'on faisait de tous côtés des recherches pour le sai- 
sir, le P. Tsiou était caché dans le bûcher d'une femme chré- 
tienne. Cette néophyte courageuse, qui exposait ainsi sa vie pour 
le sauver, se nommait Colombe Kang Oan-siouk-i. Comme elle 
a joué un grand rôle dans l'histoire de la chrétienté à cette 
époque, nous allons raconter sa vie avec quelque détail. Elle 
était née dans le Nai-po, d'une famille païenne de demi-nobles, 
ou, selon l'expression coréenne, de nobles bâtards. On nomme 
ainsi les familles issues d'une mésalliance. Dès son enfance, 
Colombe montra une pénétration d'esprit remarquable, jointe 
à un cœur droit, ferme et courageux. Elle ne se permettait point 
d'actions mauvaises, et supportait avec beaucoup de patience 
le caractère acariâtre de sa mère. Son âme élevée aspirait déjà 
à quelque chose de grand. Elle s'appliquait à pratiquer les 
maximes de la religion de Fo, et avait même formé, dit-on, le 
dessein de quitter le monde, pour se livrer toute entière aux 
exercices religieux de celle secte. 

Colombe fut mariée à un demi-noble du district de Tek-san, 
nommé Hong Tsi-ieng-i, qui avait perdu sa première femme. 
C'était un homme d'une simplicité extrême, entièrement dépourvu 
des qualités de l'intelligence, avec lequel Colombe avait bien de 
la peine à vivre en bonne harmonie, et qui lui causait beaucoup 
de chagrins. Elle faisait néanmoins tous ses efforts pour lui être 
agréable, et par ses prévenances et sa douceur, elle sut gagner 
laffection de sa belle-mère dont le caractère était assez difficile. 
Colombe était mariée depuis quelque temps, quand pour la pre- 
mière fois elle entendit un parent de son mari, nommé Paul, 
parler de la religion du Maître du ciel. Ce mot la frappa. « Le 
• « Maître du Ciel, se dit-elle, ce doit être le maître du ciel et 
(( de la terre. Le nom de cette religion est juste, et sa doctrine 
(( doit être vraie. » Elle demanda des livres, et en les lisant, 
son cœur comprit la grandeur et la beauté de la vérité évangé- 
lique. Elle s'attacha à la religion par toutes les puissances de 
son âme et, dès ses premiers pas dans la vie chrétienne, aspira 
aux vertus héroïques. Son assiduité h remplir tous ses devoirs, 
sa ferveur, sa mortification étaient admirables. Elle s'appliqua 
aussitôt à convertir sa maison, ses parents et ses amis; et son 
zèle s'étendit jusqu'aux villages voisins. Son mari fut le princi- 
pal objet de sa sollicitude. Quand elle l'exhortait à se faire chré- 
tien, il disait : « C'est vrai, c'est vrai, » mais quand ensuite les 
ennemis de la religion la décriaient, il remuait la tële en signe 



— T6 — 

d*approbation, et accordait pleine créance à leurs paroles. Si sa 
femme le réprimandait, il versait* des larmes et regrettait ses 
torts, puis si de mauvais amis revenaient le voir, il agissait 
comme auparavant. Colombe, malgré tous ses efforts, n'abou- 
tissait à rien, et elle vit bien qu'elle ne pourrait jamais parvenir 
à lui faire pratiquer sérieusement la religion. 

Elle s'appliqua aussi à convertir sa belle-mère. Cette dernière 
commença à servir Dieu et à réciter les prières chrétiennes, mais 
elle ne pouvait se résoudre à abandonner le culte des ancêtres. 
Colombe lexhortait sans cesse, et surtout adressait à Dieu de 
ferventes prières, pour obtenir sa conversion entière. Ses prières 
furent enfin exaucées. Un jour que la belle-mère balayait la salle 
des ancêtres, un fracas horrible se fit entendre tout à coup, les 
poutres et les colonnes de la chambre étaient ébranlées. Saisie 
de frayeur à ce bruit étrange, dont il était impossible de décou- 
vrir la cause, cette femme courut se jeter entre les bras de sa 
bru et abjura ses vaines superstitions. Après cette victoire. 
Colombe convertit encore son père et sa mère, qui moururent 
tous deux d'une manière édifiante. 

En 1791, lorsque la persécution éclata. Colombe secourut les 
confesseurs de la foi, préparant leur nourriture et la leur por- 
tant dans les prisons. Elle fut arrêtée et conduite devant le gou- 
verneur de Hong-tsiou. Nous ignorons les détails de son interro- 
gatoire, mais il parait qu'elle fut remise en liberté sans avoir eu 
de tourments à endurer, et sans avoir prononcé une seule parole 
d'apostasie. Peu de temps après, elle se sépara de son mari auquel 
elle confia le soin de ses terres, et accompagnée de sa belle-mère, 
de sa fille et de Philippe Hong, fils que son mari avait eu d'un 
premier mariage, elle vint résider à la capitale. Le motif qui la 
portait à agir de la sorte ne nous est pas bien connu. Les uns 
disent que ce fut le désir de vivre dans la continence ; d'autres 
assurent qu'elle cherchait seulement à se trouver au milieu de 
chrétiens plus fervents; enfin, d'après la sentence rendue plus tard 
contre elle, elle aurait été chassée par son mari lui-même. Celui- 
ci, en effet, effrayé par la persécution, et n'ayant nulle envie de 
pratiquer la religion, aura pu lui ordonner de se retirer de chez 
lui. Cette dernière explication est beaucoup plus probable. 

Colombe était donc à la capitale, lorsque le P. Tsiou y 
arriva. Elle avait même aidé Sabas Tsi et ses compagnons dans 
leur périlleuse entreprise. Le prêtre la distingua bien vite entre 
toutes les chrétiennes qu'il put voir. Ravi de joie de trouver, dès 
son arrivée, une auxiliaire si dévouée, il la baptisa et lui donna 



— 76 — 

la fonction de catéchiste chargée de tout ce qui concernait Vins 
truction des femmes, emploi ^dont elle s*acquitta avec autant 
d'activité que d'intelligence. Lorsque le missionnaire fut trahi 
et poursuivi par les satellites, Colombe, avertie à temps, conçut 
la généreuse pensée de le sauver. Elle le cacha dans le bûcher de 
sa maison, et Ty nourrit pendant trois moisi Tinsu de tous, et 
même de sa belle-mère et de son fils Philippe. Elle était cepen- 
dant très-afQigée de ne pouvoir offrir au prêtre un asile plus 
commode, mais elle n'osait pas se confiera sa belle-mère, qu'elle 
voyait bien éloignée de ses généreuses dispositions. Elle entre- 
prit cependant de toucher son cœur. Elle se mit à pleurer et à 
gémir presque continuellement : elle ne mangeait et ne dormait 
presque plus. Sa belle-mère, craignant de la perdre, voulut savoir 
la cause de son chagrin. Colombe lui dit : a Le prêtre est venu 
<x ici, au péril de sa vie, pour sauver nos âmes, et nous n'avons 
« rien fait pour reconnaître ses bienfaits, et il est aujourd'hui 
a sans asile. A moins d'être de pierre ou de bois, comment ne 
« serais-je pas vivement affligée à cette pensée? Je vais donc 
a m'babiller en homme, et parcourir le pays pour tâcher de le 
« trouver et de le secourir. — La belle-mère répondit en pleu- 
« rant : Si vous agissez ainsi, qui aurai-je pour appui! Je 
« vous suivrai donc et je mourrai avec vous. — Vénérable mère, 
« reprit Colombe, je suis bien consolée de voir à quel degré de 
« vertu vous êtes arrivée. Je ne craindrais certainement pas 
« d'exposer ma vie pour sauver le missionnaire, mais dans des 
« circonstances si difficiles, nous ne pourrions pas le trouver, et 
« nous nous exposerions inutilement. Le Seigneur du ciel qui 
« sait tout, et qui pénètre le cœur des hommes, voit notre bonne 
a volonté, et il permettra peut-être que le Père vienne près de 
« nous. S'il se présentait, oseriez-vous le recevoir? Si vous me 
« donnez l'assurance de votre consentement, votre fille aura 
(( aussitôt Tàme en paix. Elle reprendra sa joie première, et 
« s'acquittera envers vous jusqu'à la mort des devoirs de la 
t piété filiale. — La mère répondit : Je ne veux pas me 
« séparer de vous, faites tout ce que vous voudrez. » — Aussi- 
tôt Colombe tressaillant de joie courut à la cachette du prêtre, et 
l'introduisit dans la salle d'honneur. Ce fut Ih que le P. Tsiou, 
protégé par l'usage coréen qui interdit aux étrangers rentrée 
des maisons nobles, fit sa résidence habituelle pendant trois ans. 
Au mois de septembre 1796, le P. Tsiou écrivit à l'évêque 
de Péking, pour lui faire connaître sa position et Tétat de la 
chrétienté coréenne. Les continuelles perquisitions de la police, 



— 77 — 

et le redoublement de surveillance, surtout aux frontières, ne 
lui avaient pas permis de le faire Tannée précédente. Thomas 
Hoang Sim-i, né a Siong-meri, au district de Tek-san, et l'un 
de ceux qui avaient attendu le prêtre sur la frontière en 1798, 
fut choisi pour courrier. Il dut acheter à prix d'argent une place 
de domestique auprès d'un des membres de l'ambassade. Ayant 
caché soigneusement dans ses habits les deux morceaux de soie 
sur lesquels étaient écrites la lettre latine du P. Tsiou, et la 
lettre des chrétiens en caractères chinois, il se mit en route, et, 
le 28 janvier 1797, arriva à Péking. L'évéque Govea passa de 
Textréme inquiétude à la joie la plus vive, en lisant les lettres du 
missionnaire et des chrétiens. Dans sa lettre, le prêtre parlait 
des moyens de procurer la paix à TÉglise coréenne. Le meilleur 
à ses yeux eût été de demander à la cour de Portugal, un ambas- 
sadeur qui viendrait saluer le roi de Corée, et faire alliance avec 
lui. Avec cet ambassadeur, on eût envoyé des prêtres savants 
dans les mathématiques et dansja médecine, qui auraient pu 
s'établir dans le pays, et que le gouvernement coréen eût traité 
favorablement, par égard pour le roi de Portugal. Nous ignorons 
si la demande de cette ambassade fut faite. Ce qui est certain, 
c'est que jamais personne ne fut envoyé. 

Aussitôt que le P. Tsiou connut suffisamment la langue 
coréenne et les usages du pays, il s'occupa de l'administration 
des chrétiens, mais avec les plus grandes précautions. Lorsqu'il 
sortait. Colombe seule savait où il allait. On cachait soigneuse- 
ment toutes ses démarches ; il n'avait de rapport qu'avec les 
chrétiens les plus sûrs, et le plus grand nombre, surtout dans 
les provinces, soupçonnaient à peine qu'il y eût un prêtre en 
Corée. Il ne se montrait même pas à tous les membres des 
familles qui le recevaient, et plusieurs fois des serviteurs même 
chrétiens purent seulement deviner sa présence, qui n'était publi- 
quement avouée de personne. L'extrait suivant d'une lettre écrite 
par un chrétien de l'époque, va nous donner une idée de la 
rigueur avec laquelle le secret était gardé. 

L'auteur de celte lettre est Pierre Sin Tai-po, martyrisé 
en 1839. Il l'écrivit dans sa prison en 1838, sur un ordre de 
M. Chastan, qui recueillait ayec soin tous les souvenirs des 
vieillards concernant les premiers temps du christianisme en 
Corée. Jean Ni le-tsin-i, dont il est ici question, est le même 
que nous verrons plus tard renouer les communications avec 
Péking. 

« Mon parent Jean Ni le-tsin-i et moi, étions chrétiens depuis 



— 78 — 

cinq ans, mais assez peu fervents. Nous désirions vivement voir 
le prêtre, et depuis longtemps je fatiguais de questions un chré- 
tien de mes amis, fonctionnaire public. Une nuit, je couchai 
chez lui, et le matin, en réponse à mes instances, il se leva, tira 
de son armoire une paire de bas d'enfants, et me donna ces bas 
en me disant de les chausser. Les ayant regardés, il me parut* 
qu'un enfant lui-même ne pouvait les mettre, et tout étonné je 
dis : « Ceci est une mauvaise plaisanterie. Pourquoi engagez- 
vous une grande personne à mettre des bas d'enfant? » — II me 
répondit : « La religion étant très-équitable, il n'y a, vis-à-vis 
d'elle, ni grands ni petits, ni nobles ni roturiers. C'est à peu près 
comme ces bas qui, souples et élastiques, vont aux grands pieds 
comme aux petits. Dans la religion, avec de la ferveur, on peut 
voir le prêtre, comme ces bas avec un peu d'efforts chaussent 
bien, même un grand pied, d En effet, je parvins à les mettre. 
C'étaient des bas venus d'Europe qui, travaillés avec de la laine, 
s'élargissaient autant qu'on voulait. Je multipliai mes questions, 
mais inutilement, je n'obtins pas un mot de plus. Je revins dix 
jours plus tard, j'interrogeai d'autres chrétiens, j'envoyai Jean 
Ni à son tour. Partout silence absolu. En somme, Jean Ni et moi 
fîmes successivement sept ou huit voyages à la capitale, dont 
notre demeure était éloignée de cent quarante lys, et toujours 
sans succès. Jean Ni laissa môme sa famille pour venir se fixer à 
Séoul afin de saisir plus facilement une occasion favorable... 
Malgré tout, nous n'eûmes jamais la consolation de voir le 
prêtre. La nouvelle de sa mort nous arriva plus tard, et ne fil 
qu'augmenter nos regrets. » 

Combien d'autres démarches analogues durent être faites, 
dans le même temps, par un grand nombre d'âmes qui avaient 
faim et soif des grâces de Dieu ! et quelle leçon pour tant de chré- 
tiens qui, vivant au milieu des secours de la religion songent si 
peu à en profiler! Nous ne devons pas cependant blâmer comme 
exagérées, ces précautions si sévères. La présence du prêtre en 
Corée était connue du gouvernement, les recherches étaient con- 
tinuelles, les arrestations se succédaient tous les jours. Pou- 
vait-on prendre trop de soin pour conserver l'unique pasteur, 
sur la tête duquel semblait reposer le salut de tout le troupeau. 

Le P. Tsiou étant environné d'un tel mystère, il ne faut pas 
s'étonner que la tradition coréenne ne nous apprenne presque 
rien sur ses travaux apostoliques. On sait seulement qu'à la 
capitale il allait quelquefois chez Augustin Tieng lak-tsiong, 
chez Alexandre Hoang Sa-ieng-i et chez Antoine Hong An-tang. 



-79 — 

Il visita aussi plusieurs fois le palais lang-tsiei-kong ou Piei- 
koDg, et probablement y séjourna quelque temps. Ce palais 
appartenait à un frère bâtard du roi nommé Ni In ou Il-oang- 
sou, dont le fils Tarn avait été mis à mort, comme coupable de 
conspiration. Les grands eussent voulu aussi qu*on flt mourir le 
père, mais le roi ne Tavait pas permis, et s*était contenté de 
l'exiler dans File de Kang-hoa. Il n'était resté dans son palais 
Piei-kong que deux femmes, l'épouse du prince exilé, et sa belle- 
fille, veuve de Tam. Une chrétienne, ayant pitié de leur infor- 
tune, leur parla de religion vers Tannée 1791 ou 1792. Le mal- 
heur avait préparé leurs âmes, elles se convertirent, mais 
personne n'osait avoir de rapport avec elles sous le prétexte 
que cela pourrait attirer de fâcheuses affaires. Seule, la géné- 
reuse Colombe n'eut pas cette crainte ; elle alla voir les deux 
princesses, conduisit même le prêtre chez elles, et leur fit rece- 
voir les sacrements. La femme de Ni In s'appelait Marie Song, 
et sa belle-fille Marie Sin. Elles devinrent toutes deux très-fer- 
ventes, convertirent plusieurs de leurs esclaves, et s'agrégèrent 
à la confrérie Mieng-to, ou de l'instruction chrétienne. Elles 
étaient heureuses de recevoir le prêtre dans leur palais. Lors- 
qu'il s'y trouvait, il était caché dans une chambre séparée, atte- 
nante à la maison de Hong An-tang, et communiquant avec cette 
dernière par un trou secrètement pratiqué dans la muraille. Le 
prince exilé eut connaissance de ce qui se passait dans son 
palais, et n'y mit aucun^obstacle. Cependant lui-même ne se fit 
jamais chrétien. 

Le P. Tsiou fit aussi plusieurs tournées dans les provinces. 
Il alla au district de Nie-tsiou, dans la famille du martyr Paul 
loun, son introducteur. Il résida quelque temps chez Augustin 
Niou Hang-kem-i, àTso-nam-i, district deTsien-isiou, province 
de Tsien-la. On sait aussi qu'il passa dans les districts de Ko-san, 
Nam-po, Kong-tsiou, On-iang, et dans le Nai-po. Mais à quelle 
époque précise fit-il ces différentes excursions? avec quel succès? 
nous l'ignorons. Les mémoires du temps ne nous ont laissé aucun 
détail. Ce qui est certain, c'est que la plupart des fidèles ne 
purent alors participer à la réception des sacrements, à cause 
du secret inviolable qui devait partout protéger le missionnaire, 
et des autres difficultés de tout genre, causées par la persécution. 

Les chrétiens sont du reste unanimes à faire l'éloge du P. Tsiou. 
Ils nous le représentent infatigable au travail , se réservant 
à peine le temps nécessaire pour manger et pour dormir. La nuit, 
il exerçait le saint ministère; le jour, il tlraduisait des livres oiji 



- 80 — 

en composait de nouveaux. Il jeûnait, se mortifiait et se sacri- 
fiait tout entier à son devoir. 11 semble même que Dieu voulut 
rehausser par des miracles 1 éclat des vertus de son serviteur. 
Une tradition respectable rapporte qu'un jour, pendant son séjour 
à la capitale, un incendie éclata au quartier T'sang-kol. Le feu 
durait depuis vingt-quatre heures, lorsque le prêtre, désolé de 
ses affreux ravages, et ne pouvant aller lui-même sur les lieux, 
envoya le jeune Song, fils de Philippe Song, avec ordre de jeter 
de l'eau bénite sur les flammes. Le jeune homme s'acquitta de la 
commission, pendant que le P. Tsiou demeurait en prière, et 
presque aussitôt le vent changea, et poussa les flammes du côté 
où il ne restait plus que des ruines. 

La prudence du prêtre, disent les relations coréennes, ses 
talents, son zèle, ses vertus, le mettaient au-dessus du commun 
des hommes. Il était environné de dangers; néanmoins, sem- 
blable au Koue (1) dont on a réussi à cacher les angles, en Ten- 
vironnant de cent pointes différentes, il sut, à force de précau- 
tions et d'expédients, se sauver de tous les mauvais pas. Lorsqu'il 
entra en Corée, la sainte religion du Maître du ciel ne faisait 
encore que de naître. L'éclat de sa doctrine était comme voilé par 
la grande ignorance des chrétiens. Pour remédier à ces maux, il 
ne se contenta pas de composer des livres, et de répandre lui- 
même rinstruclion, mais il corrigea les abus, d'une main ferme et 
sage, et parvint à faire observer fidèlement par tous les prati- 
ques de la foi. Il institua, sur le modèle d'une association sem- 
blable depuis longtemps établie à Péking, le Mieng-to ou con- 
frérie de rinslruction chrétienne, que nous avons mentionnée plus 
haut. Le but des associés était de s'encourager et de s'aider mu- 
tuellement, d'abord à acquérir eux- nêmes une connaissance ap- 
profondie de la religion, et ensuite à la répandre parmi leurs 
amis chrétiens et païens. Augustin Tieng Iak-tsiong fut établi 
président de celle confrérie. Le P. Ts'ou désigna ensuite les 
lieux de la ville où devaient se tenir les assemblées, nomma les 
chefs qui devaient y présider, statua que 1rs hommes y assiste- 
raient séparés des femmes, en un mot, il régla lout avec poids et 
mesure . Echauffés par son zèle, tous les confrères s'empressaient de 
venir recevoir le billet que les chefs distribuaient mois par mois, 
à chacun des membres, leur assignant pour patron un des saints 
honorés parTÉglise durant ce mois; c'est ce qu'on appelait le 



(1) Le Koue est une tranche d'ivoire avec laquelle on représente les man- 
darins des anciennes dynasties. 



— 81 — 

billet du patron. Cette pratique se répandit peu à peu dans tout 
le royaume, et produisit des fruits merveilleux. 

Dans tous ses efforts, le prêtre était très-efficacement secondé 
par Colombe Kang. A l'intérieur de sa maison, elle prenait soin 
du prêtre, et lui fournissait tout ce qui lui était nécessaire ; à 
Textérieur, elle était mêlée à toutes les affaires importantes, et 
Dieu bénissait ses entreprises en les faisant toujours réussir. 
Comme elle joignait à une instruction solide, une grande facilité 
d'élocution, elle convertit beaucoup de personnes de son sexe, 
parmi lesquelles un certain nombre de femmes de la plus haute 
noblesse. La loi du royaume n'infligeant aucun supplice aux 
femmes nobles, hors le cas de rébellion, ces néophytes ne s'in- 
quiétaient pas de la prohibition du gouvernement. 

Colombe réunissait aussi un grand nombre de jeunes filles et 
les instruisait solidement. Elle fut aidée dans cette bonne œuvre 
par la vierge Agathe loun, qui s'était retirée auprès d'elle et dont 
nous parlerons plus tard. Ces jeunes filles, après leur mariage, 
devenaient autant d'apôtres zélés , prêchaient la foi chrétienne 
dans leurs nouvelles familles, et souvent convertissaient leurs 
parents et connaissances. Douée d'une énergie et d*une activité 
extraordinaire, aidée par une grâce particuière d'en haut. Co- 
lombe animait et dirigeait toutes les œuvres de charité. Tous 
les chrétiens l'aimaient et l'admiraient, a Elle exhortait tout 
le monde, disent-ils, avec autant de fermeté que de prudence, 
et disposait, pour ainsi dire, de tous à son gré. Quoiqu'il y 
eût, parmi les hommes, beaucoup de chrétiens fervents, tous 
subissaient volontiers son influence, et se conformaient à ses 
vues avec la même précision que le son d'une cloche suit le coup 
du marteau. Elle gagnait les cœurs par son ardente charité, 
comme le feu embrase la paille. Dans les affaires compliquées 
et les grandes difficultés, elle tranchait avec la même dextérité 
qu'une main sûre coupe et divise une touffe de racines entrela- 
cées. 7) Aussi doit-on, en toute justice, lui attribuer une grande 
partie des progrès que fit la religion à cette époque. Ces pro- 
grès furent très-considérables, et nous pouvons les résumer 
en un mot. Avant l'arrivée du P. Tsiou, les chrétiens de Corée 
étaient environ quatre mille ; quelques années après, leur chiffre 
s'élevait à dix mille. 



d 




Veraécutions partielles. — Martyre de >'i Tokei, de François Pak, tlc...- 
Hort da roi. 



#.. i 



Nous venons de résumer la peu queVoD cannait des Irani^ 
apostoliques du P. Tsiou pendant son séjour de six ans eu Cuit. 
Avant de raconter le glorieux triomphe qui couronna la vie dee| 
saint missionnaire, il nous faut faire connailre les nomselki 
actes des confesseurs et des martyrs qui rendirent témoignage J 
Jésus-Christ, pendant cette période. j 

La mopt des trois introducteurs du prêtre étranger n'avait ptl 
lait entièrement cesser la persécution. Les ennemis de la relij^ 
;jollicitaient vivement le roi d'ordonner de nouvelles poursniiei 
contre les chrétiens, et ce prince, malgré sa modération, se rnl 
obligé de donner quelque satisfaction à leurs rancunes. Tiol 
lak-iong, qui avait une position élevée à la cour, fut disgracié! 
envoyé comme surveillant des portes, à Kim-lseng. Il avait dfl 
apostasie une fois, et ]ors<iu'il fut arrivé dans son gouvememeN 
il eut la lâcheté de tourmenter quelques ciiréliens, pour mieuiM 
laver du crime d'être chrétien lui-même. Poursuivi malgi^ VtA 
cela par ses adversaires, il tinit par présenter au roi u ne adresa 
dans laquelle sa défection était clairemenl exprimée, ce qui \4 
permit de respirer un peu. ; 

Pierre Seng-houo-i avait depuis longtemps abandonné Ù 
religion, et fait cooDaîtrc son apostasie par un écrit public. Ilf^ 
tiéaumoins envoyé en exil à Niei-san, où il demeura une ann^ 
Là, il publia encore une apologie de sa conduite, protestuf 
qu'il avait rompu avec les chrétiens, et renié leur docirinaï 
mais il était si méprisé k cause de sa faiblesse, que personacll^ 
voulut ajouter foi à ses paroles. Ni Ka-hoau-i lui-même, chef ^ 
parti Nam-in, ancien ministre des travaux publics, fut mm 
disgracié et nommé mandarin de la ville de T'siong-tsiou. G'C6t 
celui que nous avons vu, dans les premières années de l'é*- 
hlisscmentdela religion en Corée, entrer en conférence avec Piek-i, 
reconnaître la vérité de la religion, mais refuser de se convertir. 
Jamais Ni Ka-hoan-i ne fut du nombre des fidèles. Au contraire, 
il s'était fait leur persécuteur, lorsqu'il était mandarin h Kang-4i<M, 



— 83 - 

, dans son nouveau gouvernement de T*siong-tsiou, il suivit la 
(me ligne de conduite. On raconte qu'il choisissait les jours 
abstinence des chrétiens, pour réunir chez lui les lettrés, et 
i*il leur faisait servir de la viande, afin de reconnaître s'ils 
ntiquaieni on non la religion. Les trois villes, que nous venons 
t nommer, Kim-tseng, Niei-san et T'siong-tsiou, avaient été, 
fec intenlion, choisies pour la résidence de ces dignitaires dis- 
pndés. On savait que les chrétiens y étaient comparativement 
irt nombreux, et on voulait les effrayer et mettre obstacle à la 
iiversion des gentils. 

La disgrâce de ces trois hommes influents, dont deux apostats 
tan païen, montre bien clairement que les ennemis des chré- 
iois voulaient, non-seulement détruire la nouvelle religion, mais 
■ni abattre le parti Nam-in, dans la personne de ses principaux 
keb. Quant à la conduite du roi, en cette circonstance, elle 
tott est expliquée comme il suit, dans les mémoires du martyr 
Mnandre Hoang. 
^ c Lefen roi, dit-il, n'était pas sans craintes du côté de la Chine. 

présence d*un prêtre de cette nation en Corée, pouvait lui 
des difficultés avec la cour de Péking, difficultés d'autant 
graves qu'il lui eût été impossible de prétexter son ipo- 
du fait, puisque des preuves certaines en avaient été don- 
liis devant les tribunaux. D'un autre côté, il répugnait, par 
Éiactère, aux mesures violentes. Jamais il n'avait voulu con- 
^Mirà une persécution générale, et ce n'était qu'à force d'ins- 
hMes qu'on lui avait arraché, dans quelques cas particuliers, la 
Ignature des sentences de mort. 11 eût désiré se débarrasser 
jus bruit du prêtre, et amener les chrétiens à l'apostasie par 
hn séductions ou les menaces, plutôt que par les supplices. 11 
lânèlait très-bien d'ailleurs les haines politiques qui, chez ses 
phiaistres, se déguisaient sous l'apparence de zèle pour la reli- 
pM saUonale, mais il n'avait pas la force d'y résister, et le plus 
Ifeaveat fermait les yeux sur les excès commis en son nom contre 
hi chrétiens, par les différents mandarins des provinces. La 
phpart de ceux-ci, se sentant appuyés à la cour, donnèrent libre 
Ivrière à leur rapacité et à leurs rancunes. » 

Une de leurs premières victimes fut Thomas Kim, connu 
liM sous le nom de Kim P'ong-heu, (c'est-à-dire : chef de canton 
la collecteur d'impôts). Né dans la province de T'siong-t'sieng, 
Il district de T'sieng-iang, d'une famille du peuple, il avait reçu 
(adqne instruction. Son caractère droit et ferme lui avait attiré 
'estime de ses concitoyens, et c'est sur la demande du peuple 




— 84 — 

qu'il avait été fait chef de canton. Devenu chrétien, il continua 
Texercice de sa charge. Il pratiquait avec ferveur la religion, se 
livrait avec assiduité à la prière et aux lectures pieuses, instrui- 
sait avec soin sa famille et vivait en parfaite hai*monie avec tout 
le monde. En Tannée pieng-tsin (1796), il fut arrêté et conduit 
à la préfecture de T'sieng-iang oii il eut à supporter les plus 
violents supplices. On en vint jusqu'à lui brûler de la feuille 
d'armoise sèche sur l'anus, mais rien ne put lui faire renier sa 
foi. On fit rougir au feu un soc de charrue, et on lui ordonna de 
quitter sa chaussure et de marcher dessus. 11 allait obéir, quand 
on l'arrêta en disant qu'il était fou ; c'était la sain te folie de la croix. 
Thomas fut condamné à mort. Trois jours avant l'exécution, on 
lui barbouilla le visage avec de la chaux, et on lui fit faire trois 
fois le tour du marché au son du tambour. Sur ces entrefaites, 
le mandarin de T'sieng-iang ayant été cassé, l'affaire fut différée 
jusqu'à l'arrivée de son successeur, malgré les instances de 
Thomas qui demandait l'exécution de la sentence. Le nouveau 
mandarin, après avoir examiné les pièces du procès, fit sortir de 
prison le confesseur, en le plaçant sous caution dans la maison 
d'un particulier, et quelques jours après, lui fit ordonner de 
sortir du territoire de sa préfecture. Thomas, désolé de n'avoir 
pu obtenir la couronne du martyre, s'en alla en gémissant, et 
répétant à tous, qu'il n'avait pas eu de bonheur, et que désor- 
mais, pays, maison, famille, n'étaient plus rien pour lui. 
Il habita successivement dans les districts de Pou-ie, de Keum- 
san et de Ko-san, s'appliquant à l'instruction des chrétiens, et 
vivant dans un dénûment complet de toutes choses. Si les fidèles 
lui donnaient des habits ou des souliers neufs, il disait que les 
beaux habits entretiennent l'orgueil, et changeait de vêtements 
avec le premier pauvre qu'il rencontrait. II ne faisait souvent 
qu'un repas par jour, et sa nourriture était des plus grossières. 
En Tannée 1801, la persécution étant devenue plus violente, 
Thomas conduisit sa famille dans les montagnes : « Attendez là, 
dit-il. Tordre de la Providence. Pour moi, j ai toujours dans le 
cœur le regret de n'avoir pas souffert le martyre. L'occasion est 
belle, je vais me livrer. » On lui représenta que sans lui, toute sa 
famille mourrait de faim, et que,1^d'ailleurs, lui aussi devait 
attendre Tordre de Dieu. Ce fut à grand'peine qu'on parvint à 
le retenir. Il conservait toujours Tespoir d'obtenir la grâce du 
martyre, mais Dieu exauça ses vœux d'une autre manière. Quel- 
ques jours après, à la septième lune de cette même année 1801, 
il tomba malade à Han-ko-ki, au district de Liong-tam. La veille 



— 85 — 

de sa mort, il prédit qu'il mourrait le lendemain. Le moment 
étant venu, il se fit porter dans la cour de la maison qu'il habi- 
tait, s'agenouilla, et dans cette humble posture, rendit paisible- 
ment le dernier soupir. 

Tousles chrétiens, cependant, ne montraient pas un aussi grand 
courage. En 1797, Luc Hong Nak-min-i, qui avait une dignité 
assez élevée à la cour, fut chargé d'office de présenter un rapport 
au roi sur les affaires de la religion. Il fut assez faible pour le 
rédiger en termes ambigus, et sans se prononcer ni pour ni 
contre, mais il n'eut pas lieu de se féliciter de sa lâcheté. Le roi, 
qui le connaissait comme chrétien, lui reprocha son peu de droi- 
ture et de franchise, ajoutant qu'un dignitaire public doit tou- 
jours parler au prince selon sa pensée. Au lieu de recevoir 
ces paroles comme un avertissement de Dieu , Luc Hong , 
dans sa réponse, en vint jusqu'à répéter au roi les odieuses 
calomnies répandues contre la religion, et à le prier de pour- 
suivre les chrétiens. Le roi fut très-mécontent, et dans la suite, 
ne manqua pas une occasion de faire sentir à l'apostat son 
déplaisir et son mépris. Nous verrons plus tard que Luc eut le 
bonheur d'obtenir de Dieu son pardon et la grâce du martyre. 

En cette même année 1797, Han long-hoa, gouverneur de la 
province de T'siong-t'sieng, résidant à Kong-tsiou, donna ordre 
à tous les mandarins de sa province d'emprisonner les chrétiens 
et d'anéantir à tout prix leur religion. Cette mesure violente 
donna lieu à de nombreuses arrestations, mais Dieu seul aujour- 
d'hui sait le nom de ceux qui souffrirent alors pour sa gloire. Les 
mémoires du temps ne nous ont conservé le nom et l'histoire 
que d un de ces martyrs, celui qui est resté le plus célèbre, Paul 
Ni To-kei. 

Paul, né dans le district de Tsien-iang, province de T'siong- 
t'sieng, n'avait pas étudié les lettres, mais à l'école de l'Es- 
prit-Saint, il avait appris l'amour de Dieu et la pratique sin- 
cère des vertus chrétiennes. Sa petite fortune fut, par lui, em- 
ployée toute entière à la conversion des païens. Son zèle ayant 
attiré sur lui l'attention des ennemis (Te notre sainte religion, il 
dut cinq ou six fois changer de résidence, et chacun des lieux où 
il se retira, devint bientôt une fervente chrétienté. Enfin il s'éta- 
blit dans une fabrique de poteries, du district de Tieng-san, et y 
vécut d'un petit commerce. Or, tous ceux qui l'entouraient étaient 
païens; il s'appliqua à leur faire connaître le vrai Dieu, et y 
réussit si bien, qu'en peu de temps, tout le village fut converti. 
Quand parut l'ordre du gouverneur, un païen nommé Kim, qui 



— 86- 

vivait dans le voisinage, menaça Paul de le dénoncer comme chef 
des chrétiens. Sa femme, effrayée, l'engageait à fuir, mais il 
refusa, dans la crainte d'aller contre la volonté de Dieu et de 
scandaliser les néophytes qui avaient mis en lui leur confiance. 
Seulement, il cacha ses livres et ses objets de religion, et attendit. 

Le huitième jour de la sixième lune (1797), il était chez lui 
occupé à son travail, quand tout à coup des hommes armés se 
présentèrent, demandant à travers la haie de son jardin, s'il était 
à la maison, a J'y suis, répondit-il, qui m'appelle? » Aussitôt il 
sortit au-devant d'eux, les introduisit dans sa maison, les fit 
asseoir, et s'informa du motif qui les animait. « Nous sommes, 
dirent-ils, des gens du prétoire, occupés à rechercher un esclave 
de la préfecture qui s'est enfui. Ayant appris que tu as un calen- 
drier, nous avons voulu levoir pour faciliter nos perquisitions.» 
Le calendrier chinois dont on fait usage en Corée, contient des 
paroles superstitieuses pour retrouver les objets perdus. Paul 
répondit : « J'ai bien un calendrier, mais il n'indique que la suite 
du temps ; » et il l'apporta. « Lis pour moi, dit le chef des satel- 
lites. — Je ne sais pas lire les caractères chinois. — Tu ne sais 
donc lire que les livres de la religion du Maître du ciel? » Et, sans 
attendre de réponse, il donna ordre de l'arrêter. Aussitôt une 
dizaine d'hommes se jetèrent sur lui et le garrottèrent étroite- 
ment. On fouilla la maison, où Ton découvrit un crucifix et 
quelques livres. On l'entraîna dans un bois voisin, et pendant 
qu'on le frappait de verges, le chef l'interrogeait, pour appren- 
dre de lui la retraite du prêtre et l'obliger à dénoncer les chré- 
tiens, mais ce fut en vain. 

La nuit venue, on le conduisit, ainsi que d'autres chrétiens 
pris avec lui, dans une pauvre auberge, dont le maître, touché 
de compassion, obtint qu'on relâchât leurs liens qui les faisaient 
beaucoup souffrir ; mais arrivés à la ville, lui et ses compagnons 
de souffrances, furent chargés de fers. 

Après avoir examiné le crucifix et les livres, le mandarin fit 
comparaître les prisonniers et interrogea d'abord Paul : a Quelle 
est ta demeure? — J'ai demeuré d'abord à Tieng-iang, j'habite 
maintenant Tieng-san. — Qui t'a instruit et quels sont les dis- 
ciples? — Je n'ai ni maîtres ni disciples. — Tu es un être digne 
de mort. Si tu n'as ni maîtres ni disciples, d'où viennent ces 
livres et cette image? » Paul ne répondit rien. On le reconduisit 
en prison les mains et les pieds enchaînés, et la cangue au cou. 
Ses compagnons firent ce que voulut le mandarin, à l'exception 
d'un seul qui fut aussi mis en prison. 



— 87 — 

Le lendemain, le mandarin les menaça de les faire conduire 
tous deux au marché qui se tenait à six lys (environ trois quarts 
de lieue) de la ville, et de les exposer à tous les outrages de la 
multitude. *r- « G*est pour la cause de Jésus^Ghrist , répondit 
Paul, nous ne pourrons jamais assez reconnaître un pareil hon* 
neur. -^ La doctrine de Gonfucius, dit le mandarin, ou bien 
celle de Meng-tse, ou bien celle de Fo, sont véritables. Pour 
vous, refusant de vous en instruire, oii êtes-vous allés chercher 
cette fausse doctrine que vous suivez, et pourquoi voulez*vous 
en infester tout le pays ? Votre secte ne connaît ni roi, ni pa- 
rents ; vous vous livrez aux plus monstrueux penchants, et vous 
suivez cette doctrine, malgré la défense du roi. G*est là un grand 
désordre, et vous êtes dignes de mort. » 

<( Ignorant comme je suis, répondit Paul, je ne connais pas la 
doctrine de Gonfucius ni celle de Meng-tse qui sont réservées aux 
seuls lettrés. Gelle de Fo ne regarde que les bonzes. Mais la 
religion chrétienne est faite pour tous les hommes; votre servi- 
teur va vous en dire quelque chose. Au commencement Dieu seul 
existait; c'est lui qui a créé tout ce qui existe. Après la création, 
il y eut des époux et des familles, puis des rois et des sujets. 
Fo, Gonfucius, Meng-tse, les rois et les sujets, sont postérieurs 
à la création du ciel et de la terre. Dieu est le vrai roi du 
ciel et de la terre, le maître et le conservateur de toutes 
choses, le vrai père de tous les peuples, la source véritable de 
la piété filiale et de la fidélité aux princes. La piété filiale 
et la fidélité aux princes sont ordonnées par le quatrième des 
dix commandements. Pourquoi donc nous reprocher si injuste- 
ment de ne connaître ni les parents ni le roi ? » — « S'il en était 
ainsi, reprit le mandarin, le roi, la cour et les mandarins le 
sauraient, et c'est d'eux que le peuple l'apprendrait ; au con- 
traire, ils prohibent votre religion parce qu'elle porterait mal- 
heur à la Corée. Et vous, peuple stupide,qui refusez d'obéir et de 
dénoncer vos maîtres, vous méritez la mort. » — « Mourir pour 
Dieu, dit Paul, c'est assurer à son âme une gloire éternelle. » 

On les fit alors sortir du tribunal. Les satellites les accablaient 
d'injures, en leur donnant des soufflets ou des coups de pied, les 
couvrant de crachats, ou pesant de tout leur poids sur les can- 
gués des confesseurs. Les uns disaient : « Aujourd'hui, après vous 
avoir fait faire le tour du marché, on vous tuera. — Ces coquins-là 
vont monter au ciel, » s'écriaient les autres. Enfin, on leur bar- 
bouilla la figure avec de la chaux ; on leur attacha une inscrip- 
tion sur la tête, et, sur le dos« mi énorme tambour. Le manda- 



— 88 - 

rin monta à cheval, et, à coups de fouet, on força les deux 
confesseurs h courir devant lui jusqu'au marché. Pendant le 
trajet, une foule considérable se pressait sur leur passage, atti- 
rée par les cris des satellites, et les coups redoublés du tambour. 
11 était environ neuf heures du matin. Lorsqu'ils furent arrivés, 
le mandarin prit la parole : « Ces deux misérables, dit-il, sont 
chrétiens, et leur crime est celui des rebelles. Ils ne servent pas 
le roi, ne respectent pas leurs parents, et enfreignent la loi 
naturelle. Lorsqu'ils auront fait le tour du marché, on les fera 
mourir. » Il leur fait ensuite donner dix coups de planche, en 
leur commandant d'apostasier. — « J'ai déjà répondu à toutes 
« vos accusations, dit Paul, je n'ai rien à ajouter. » On lui 
frappa les côtés avec la pointe de plusieurs bâtons à la fois, en 
répétant le même ordre. « Quand je devrais mourir dix mille fois, 
reprit le courageux chrétien, je ne puis apostasier. » — Le 
peuple admirait sa fermeté et disait: «Certainement, celui-là 
n'abjurera point. » Il était sept heures du soir, lorsqu'on les 
reporta en prison, après un supplice de plus de douze heures. 
Les satellites essayèrent encore d'ébranler Paul, en lui représen- 
tant que, s'il n'obéissait au mandarin, il ne pouvait éviter la 
mort. Il se contenta de répondre qu'il le savait bien. <c Quel rebelle 
obstiné! » disaient les soldats avec dépit. 

Quatre jours après, le geôlier vint les prévenir que le manda- 
rin avait ordonné pour le lendemain un grand repas sur la 
place publique. Les apostats devaient y prendre part avec lui; 
les confesseurs, au contraire, s'ils persistaient dans leur résolu- 
lion, devaient être mis à mort. Le compagnon de Paul ne com- 
prenant pas bien ces paroles, croyait que la paix serait peut-être 
rendue aux fidèles. « Il n'en est rien, dit celui-ci. Ne nous 
laissons pas aller à un vain espoir, qui nous rendrait les sup- 
plices plus pénibles. Pour moi, je veux demeurer en prison, et 
si le mandarin m'obligeait à en sortir, loin de fuir, je resterais 
dans la ville. » — Son compagnon, saisi de crainte, se cachait 
la tête entre les mains, et gardait le silence. « Qu'as -tu? 
demanda Paul. — Vraiment, je ne sais comment supporter les 
supplices; que faire? — Il est vrai que, moi aussi, je souffre 
beaucoup, et comme je suis plus vieux que toi, mon âge me rend 
les tortures encore plus pénibles; mais le ciel s'achète t-il à vil 
prix? Les souffrances sont la monnaie avec laquelle on achète le 
bonheur éternel. Prends courage cl souffre encore quelques 
instants. » 

Le lendemain, on les conduisit sur la place du marché. £à 



— 89 — 

s'élevait une grande tente, et, sous cette tente, le tribunal du 
mandarin, environné de plusieurs sièges, où prirent place les 
apostats revêtus de beaux habits. Le festin commença, pendant 
que les deux prisonniers se tenaient au lieu du supplice. Le 
mandarin leur dit : «Le vrai paradis c'est d'avoir ici-bas une bonne 
nourriture, une belle musique et tout ce que Ton souhaite. Vous 
qui voulez monter au ciel, comment ferez-vous pour en escalader 
les trente-trois étages? Abjurez et vous serez traités comme 
ceux-ci ; sinon, je vous déférerai au grand tribunal, et vous 
serez mis à mort. — J'ai déjà répondu, dit Paul, mais j'ajou- 
terai encore une parole : Dieu est le seul maître de tout, de la 
vie et de la mort ; comment pourrais-je le renier? » -- Mais 
son compagnon, moins courageux, n'osa résister au juge, et eut 
la faiblesse de faire un signe d'apostasie. Encouragé par ce suc- 
cès, le mandarin dit alors : « Allons ! toi aussi, injurie le maître 
du ciel. — « Quand le roi porte une loi, reprit Paul, on la trans- 
met au peuple, et vous, loin de la violer, vous veillez à son 
exécution. Comment donc, aujourd'hui, osez-vous ordonner 
au peuple de maudire son véritable père? Chez nous, on n'a 
pas coutume de maudire ses parents, » — Le mandarin , en 
colère, ordonna de brûler les livres saisis chez Paul, et de faire 
circuler le crucifix dans le marché, en disant : « Cet homme fait 
son Dieu de celui que vous voyez ; n'est-ce pas aftreux? » — 11 
était alors midi. Tout à coup, le temps devient sombre, le ton- 
nerre gronde, le vent, soufflant avec violence, enlève la tente et 
renverse presque le mandarin. Les apostats qui se réjouissaient 
et faisaient bonne chère, sont effrayés et prennent la fuite. Le 
peuple s'émeut, et dit qu'on ferait bien de relâcher le chrétien. 
Mais le mandarin, furieux de ce contre-temps, fait frapper de 
nouveau le confesseur. Ce ne fut que vers le soir qu'on le recon- 
duisit en prison, si épuisé qu'il tomba par terre, et qu'on fut 
obligé de le porter; ce qui n'empêcha pas de le charger d'une 
lourde cangue. Malgré tant de tortures, il était calme et ne ces- 
sait de prier. 

A l'automne, il subit un nouvel interrogatoire, et fut de nou- 
veau frappé de la planche. Ceux qui le voyaient, disaient : « 11 
mourra sous les coups. — Mourir sous les verges ou sous la 
planche, disait Paul, tout vient de l'ordre de Dieu : qu'il soit 
béni de tout! » Et il demandait sans cesse la grâce du martyre. 

Il souffrait souvent de la faim, et ses vêtements s'étant usés, 
le froid augmentait encore ses douleurs. Sa femme ramassa un 
peu d'argent, et lui apporta du vin et de la viande ; il refusa 



- 90 — 

d'abord : a La sainte Vierge, disait-il, m ayant placé sur la 
croix, il n'est pas convenable que je mange cela. J'ai bien 
entendu dire que Jésus, sur la croix, n'avait eu que des souf- 
frances, mais je n'ai pas vu qu'il ait pris rien de délicat. Moi 
aussi, je suis sur la croix, je dois faire comme lui. » — Il dut 
néanmoins céder à ses instances, et accepter ce soulagement. 
Ordinairement assis ou couché, il pensait sans cesse à Dieu, et 
en recevait d'abondantes consolations. Un jour, il entendit une 
voix qui lui disait ces paroles de la Salutation angélique : « Le 
Seigneur est avec vous; » et il se sentit tout rempli de joie. (Le 
texte coréen donne à entendre, sans néanmoins le dire formelle- 
ment, que c'était une voix miraculeuse.) Il semblait aussi avoir 
reçu une intelligence surnaturelle, et goûtait la beauté des prières 
chrétiennes mieux que les plus instruits. Pendant les plus grands 
froids de l'hiver, ses blessures le faisaient beaucoup souffrir, et, 
le jour de Noël, ayant subi un cruel interrogatoire, il fut pris 
d'une fièvre brûlante : « Voyez, disait-il, le Seigneur, par une 
faveur spéciale, afin que mon âme ne se refroidisse pas, me ré- 
chauffe au moyen des coups. » 

Après le nouvel an, il fut mis par trois fois à la question. La 
troisième fois, le mandarin lui dit : « Si tu veux abjurer, je te 
donnerai du riz, je ferai soigner tes plaies, et je te procurerai une 
place de chef de canton qui suffira pour te remettre à l'aise. — 
Il répondit : Quand vous me donneriez tout le district de Tieng- 
san, je ne pourrais jamais renier Dieu. — Tu prétends, ajouta 
le mandarin, que les chrétiens honorent leurs parents, mais 
tes quatre enfants ne sont pas venus te voir une seule fois de- 
puis que tu es en prison. A-t-on jamais vu des cœurs aussi déna- 
turés? — Obéir à ses parents, répliqua Paul, n'est-ce pas les 
honorer? Or, j'ai maintes fois recommandé à mes enfants de ne 
pas venir près de moi, de peur que cela ne fût plus nuisible 
qu'utile aux uns et aux autres : c'est cette défense qui les em- 
pêche devenir. » 

Pendant la cinquième lune, les satellites venaient souvent le 
voir, et ne gardaient pas beaucoup la porte, semblant l'inviter 
à s'enfuir : mais il ne voulut pas le faire. Lorsqu'on l'y enga- 
geait, il répondait : « C'est le mandarin qui m'a fait mettre en 
prison, je ne puis en sortir que sur son ordre. » Des chrétiens 
vinrent le voir, et lui dirent que la conduite des satellites ne 
pouvant qu'être dictée par le mandarin, il ne devait pas se faire 
scrupule de s'enfuir. Il réfléchit un peu et répondit : « Si nous 
nous laissons prendre aux pièges du démon, nous courons risque 



— 91 ~ 

de perdre notre âme, avec tout ce qu'elle a pu acquérir de 
mérites. Ma maison est si pauvre qu'il ne m*est pas difficile de 
rester dans cette prison, où je suis en paix. Tout ce que les 
miens font pour moi me fait peine. » — Puis il dit à sa femme : 
« Tous ceux qui prient pour moi, s'ils le font pour me faire jouir 
encore des choses de ce monde, doivent cesser leurs prières : 
mais s'ils prient pour mon âme, pour mon éternité, pour que je 
n'oublie pas les souffrances de Jésus-Christ et ses mérites , 
recommande-moi à eux, afin qu'ils prient sans cesse. J'espère 
que c'est de la sorte que ma famille prie pour moi. Quant à ma 
nourriture, apporte-moi, selon tes moyens, une écuelle de riz 
par jour ou tous les deux jours, et quand tu *ne le pourras pas, 
ne t'en inquiète nullement. Si je ne puis sortir d'ici, mon cada- 
vre en sortira bien. Dorénavant, quand on te chargera de me 
dire quelque chose, même de la part des chrétiens, si cela tend 
à m'ébranler, ne me le rapporte pas : mon cœur pourrait être 
faible. » 

A partir de ce jour, quand sa femme venait lui apporter 
quelque chose, il refusait de la voir, et se contentait de lui 
adresser de loin quelques mots. Quelques jours après, le man- 
darin lui dit : « Tu as été trompé : en Chine, Ni-Matou (1) a 
séduit le peuple par sa science ; comment ne vois-tu pas que ce 
sont des fourberies? — Ni-Matou, reprit Paul, est un homme 
comme les autres; mais la doctrine qu'il a répandue en Chine 
et ailleurs, n'est pas la sienne; c'est celle du grand Roi du 
ciel et de la terre. Si l'on doit publier et écouter avec une 
attention scrupuleuse les ordres des rois de la terre, à plus forte 
raison les ordres de Dieu qui sont plus terribles, plus redouta- 
bles et plus aimables en même temps que ceux des rois de ce 
monde. Il est le Tout-Puissant, le Très-Haut ; il est dix mille fois 
plus admirable que tous les princes. Quand il ordonne, comment 
pourrait-on prêcher négligemment la religion, la recevoir froide- 
ment, l'apprendre avec indifférence? Voilà pourquoi, soutenu par 
la grâce, je dois supporter et je supporterai patiemment tous les 
tourments, mais jamais je ne consentirai à l'apostasie. » — Le 
mandarin le fit battre plus qu'à l'ordinaire, et le renvoya en 
prison. 

Deux jours après, c'est-à-dire le troisième jour de la sixième 
lune, sa femme vint à la prison s'informer de son état, el des cho- 



(1} (Test la manière dont les Coréens prononcent le mot chinois Ly Matoo, 
nom du père Matthieu Ricci, le grand apôtre de la Chine au xvi' siècle. 



— 92 — 

ses dont il pouvait avoir besoin. — a Je ne souffre pas, dit-il, je 
ne sens pas la faim ; j'ignore de combien de coups on m'a frappé. 
Il me suffira d'avoir des provisions jusqu'au lOde ce mois. » — Il 
ne s'expliqua pas davantage; mais il est facile de comprendre 
qu'il avait reçu d'en haut la connaissance de son prochain martyre. 
Le 8, le mandarin le fit amener et lui répéta les ordres qu'il 
avait reçus de le faire mourir s'il persistait dans son refus d'apos- 
tasier. « Depuis plusieurs années que je connais la religion, répon- 
dit Paul, je sais qu'il est juste de mourir pour Dieu ; n'espérez 
donc pas me voir l'abandonner. » — On le tortura et il fut recon- 
duit en prison. Le lendemain, sa femme et trois ou quatre chré- 
tiens étapt venus le trouver, il les pria de se retirer, de peur que 
leur présence ne fit sur son cœur une impression qu'il redoutait. 
Comme ils demeuraient, il insista. « Pourquoi ne faites-vous pas 
ce que je vous dis? Si le Seigneur me soutient, les tourments les 
plus cruels sont faciles à supporter; s'il m'abandonne, les moin- 
dres souffrances sont insupportables. Si j'étais livré à ma propre 
faiblesse, il me serait impossible de demeurer ferme ; mais Jésus 
et Marie me soutenant, rien ne me fait peur. Je vous conjure de me 
quitter. » — Ils se retirèrent alors, pour ne pas l'affliger. 

Le 10, au matin, les satellites vinrent l'avertir que le jour de 
sa mort était arrivé ; il tressaillit de joie, et son visage parut tout 
rayonnant. — «C*estétonnant,disaientlesgensduprétoire, depuis 
que cet homme est en prison, quand il n'est pas torturé il est 
maigre, pâle et abattu ; les tourments au contraire semblent lui 
rendre la vie, et aujourd'hui qu'on lui annonce sa mort, il semble 
plus radieux que jamais » C'était l'anniversaire du jour oîi on lui 
avait fait faire le tour du marché. On lui mit une petite cangue 
et il s'avança vers la place, entouré de satellites qui portaient les 
instruments de supplice, et suivi du mandarin. Celui-ci descendit 
de cheval, et commanda de le torturer ; alors on le coucha à plat- 
ventre, la tète assujettie par ses longs cheveux, et les deux bras 
liés à une grosse pierre. On serra la cangue jusqu'à l'étouffer, et 
plusieurs bourreaux le frappèrent avec un morceau de bois trian- 
gulaire, sorte de hache dont chaque coup fait une plaie. Le man- 
darin lui demanda de nouveau s'il ne voulait pas apostasier. Paul 
épuisé ne put répondre. — Alors un satellite s'approcha et lui dit : 
« Si tu veux abjurer, il est encore temps. » Le martyr ramassa 
ce qui lui restaitde forces pour crier: «Jamais! » Ses lèvres étaient 
noires et desséchées, à peine semblait-il lui rester un souffle 
de vie. Quelques minutes après, il leva la tête, regarda le ciel, 
et dit : Je vous salue Marie^ puis il retomba comme mort. 



— 93 — 

Cependant les païens disaient : « C'est à cause de lui que la 
sécheresse nous désole, et que nous mourons de faim ; il faut 
Tachever à coups de pied. » La foule se pressait autour de lui. Sa 
femme voulut s'approcher pour le soulager ; les clameurs s'éle- 
vèrent contre elle, et repoussée, maltraitée, battue, foulée aux 
pieds, elle fut emportée évanouie. Paul ayant repris connaissance, 
le mandarin le fit frapper pour la troisième fois. Ses jambes avaient 
été cassées au-dessous du genou ; on voyait à nu les os brisés, et 
la moelle coulait jusqu'à terre. Lorsqu'on le délia, il resta étendu 
sans mouvement. Sans lui ôter sa cangue, on le jeta sur une natte, 
et quatre satellites le rapportèrent à la prison, qui fut fermée avec 
soin. Le mandarin dit : «Si quelqu'un lui donne seulement un verre 
d'eau, je le fais mourir comme lui. » Pendant deux jours, le martyr 
ne reçut aucun soulagement, et personne ne put savoir s'il 
était mort ou vivant. Le d2, vers le soir, le mandarin dit à 
ses gens : « Allez à la prison, tirez ce chrétien dehors, voyez son 
visage, tàtez-lui le pouls, et s'il vit encore, achevez-le, et venez 
m'en rendre compte. Les satellites exécutèrent cet ordre, et, à 
coups de pierreset.de bâtons le mirent dans un tel état que, sauf 
la paume des mains, aucune partie du corps n'était sans blessure ; 
toutefois, il lui restait encore un souffle de vie. Les bourreaux le 
dirent au mandarin, qui leur répondit en colère: « Si vous nel'ache- 
vez pas, je vous fais tous assommer. » Ils retournèrent donc à la 
prison, et, cette fois, ne mirent de bornes à leur fureur que lors- 
que l'âme du martyr se fut envolée au ciel. Cependant le manda- 
rin, craignant qu'il ne revint encore à la vie, fit continuer le sup- 
plice sur le cadavre. Un des satellites lui appuya le bout de la 
cangue sur la poitrine, et monta dessus; les côtes se brisèrent et 
le sang coula à flots. Le corps n'avait plus forme humaine. On le 
couvrit d'une natte, eton'le garda pendant la nuit. Le lendemain, 
il fut enterré par ordre du mandarin ; mais sept ou huit jours 
après, des chrétiens éloignés d'environ dix lieues, vinrent le pren- 
dre pour l'ensevelir honorablement chez eux. Paul était âgé de 
56 ans. Son martyre arriva l'an de Jésus-Christ 1798, le 12 de 
la sixième lune. Pour consoler sa veuve, le geôlier lui dit : « Ne 
vous affligez pas trop, car le 12, pendant la nuit, j'ai vu une 
grande lumière environner le corps de votre mari. » 

Vers le même temps, mais dans une autre province, Laurent 
Pak donnait aux fidèles l'exemple du même courage et de la même 
persévérance. Nous l'avons vu, pendant la persécution de 1791, 
intervenir hardiment en faveur des chrétiens, et souffrir la flagel- 



— 94 — 

lation pour sa foi. En 1797, lorsque la persécution éclata de nou- 
veau dans le district de Hong-tsiou, ordre fut donné aussitôt de 
le saisir. Laurent, par une humble défiance de ses propres forces, 
se cacha d*abord. Mais son jeune fils ayant été emmené captif à sa 
place, sa mère lui dit : « maintenant tu ne peux te dispenser de te 
livrer. » Il vit dans cette parole la volonté de Dieu, et, comptant 
sur le secours d'en haut, se rendit de lui-même à la préfecture, le 
19 de la huitième lune. Le mandarin lui reprocha de s'être enfui, 
mais Laurent répondit : «J'étais parti avantque votre ordre neroe 
fût parvenu. A la nouvelle que vous aviez fait saisir mon fils, et 
sur Tordre de ma mère, je suis venu; de quoi s'agit-il? — Pour- 
quoi, lui dit le mandarin, suis-tu une mauvaise doctrine, prohi- 
bée par le roi et ses mandarins? — Je ne suis pas une mauvaise 
doctrine, j'observe seulement les dix préceptes de la vraie reli- 
gion, qui enseigne à adorer Dieu, créateur de toutes choses, 
J'honore ce Dieu, puis le roi, les mandarins, mes parents et autres 
supérieurs ; j'aime mes amis, mes bienfaiteurs et mes frères, et 
tous les autres hommes. — Tu as des parents et des frères? On 
dit aussi que tout ton village suit la religion chrétienne, dénonce- 
moi tout exactement. — Je n'ai que ma mère et pas de frère 
cadet; dans tout le village, je suis seul à pratiquer la reli- 
gion. — Tu méconnais tes parents, le roi et ses mandarins, tu 
abuses des femmes des autres, tu dissipes ton bien en futilités, et 
ne fais pas les sacrifices aux parents; pourquoi violer ainsi tous 
les principes naturels? » Puis, se tournant vers les satellites: 
((Liez-moi cet homme, cria le mandarin, frappez-le et mettez-le à la 
question. — (( Le quatrième précepte, répondit Laurent, nous 
ordonne d'honorer nos parents, nos supérieurs, le roi et les man- 
darins, etd'aimer nos frères et nos proches : ne sont-ce pas là les 
vrais principes naturels? Mais les parents, après leur mort, ne 
pouvant plus venir manger ce qu'on leur offre, nous ne leur 
offrons pas de nourriture, car la vraie doctrine rejette les choses 
vaines et ne s'attache qu'aux réalités. Du reste, nous faisons la 
sépulture des morts selon toutes les règles et convenances. Le 
sixième commandement nous défend toute espèce d'impuretés, et 
le neuvième nous défend même de désirer la femme du prochain. 
Le peu que j'ai, je remploie à soulager ceux qui sont nus ou dans 
le besoin ; ce n'est pas là dissiper son bien en futilités. » 

Le mandarin commanda de lui mettre la cangue, et dit : « Par 
qui as-tu été instruit? qui a copié tes livres, et qui sont tes com- 
plices? — J'ai été instruit par Tsi-hong-i, de la capitale, qui a 
été décapilé pour la religion. C'est delui aussi que me viennent les 



— 98 — 

livres, il est juste que je meure Voudrais-tu par hasard mou- 
rir comme Tsi-hong-i? Qu'y a-t-il donc de si beau à mourir? — 
Dieu m'a comblé de bienfaits sans bornes, et mes péchés sont 
sans nombre ; il est bien juste que je meure. — Quels péchés as- 
tu commis? — Je n'ai pas observé dans leurintégritéles dix com- 
mandements.» Le mandarin le fit reconduire alors à la prison. Les 
geôliers, pour lui extorquer quelque argent, lui mirent les pieds 
dans des entraves, le couchèrent sur des morceaux de tuile, et lui 
firent souffrir toute espèce d'avanies. Laurent répondit qu'il était 
disposé à mourir pour la justice, mais que s'il avait voulu donner 
deTargent, il ne serafl pas venu jusqu'à la prison. Ces paroles 
augmentèrent la rage des bourreaux, et il fut accablé de coups. 

Au second interrogatoire, le mandarin le fit placer sur la plan- 
che à tortures, puis flageller, puis tirailler avec des pinces. — 
a T'obstineras-tu encore à méconnaître parents, roi et mandarins? 
Brûle tes livres, croix, médailles et images, toutes ces choses-là 
sont mauvaises. — Quand je devrais mourir, reprit Laurent, 
comment pourrais-je brûler des livres si précieux? » Il ajouta 
quelques mots sur rincarnation de Jésus-Christ, sur les mérites 
de sa passion, sur sa résurrection, son ascension et son second avè- 
nement, ce qui lui valut une volée de coups sur les jambes. 

Il y avait trois mois qu'il portait la cangue, quand des chrétiens 
de différents lieux, étant venus pour le voir, obtinrent du geôlier, 
à prix d'argent, qu'elle lui fût enlevée dans la prison. Le troisième 
interrogatoire, comme ensuite tous les autres, commença par des 
menaces de mort. Puis le mandarin lui dit: «c Toi, enfant de la Corée, 
pourquoi t'obstines-tu à faire ce que tous nos saints et hommes 
célèbres n'ont jamais fait? Qu'as-lu à gagner en violant la loi du 
royaume? Ta conduite n'est pas raisonnable. — Le roi, répondit 
Ijiurent, peut bien être maître du corps, mais Dieu seul est maî- 
tre de Tâme ; il a établi des récompenses et des peines après la 
mort, et personne ne peut les éviter. S'il faut mourir, que m'im- 
porte? Cette vie n'est-elle pas semblable à la rosée qui se dissipe. 
La vie est un pèlerinage, la mort n'est qu'un retour vers la 
patrie. » 

Sept mois après, le quatrième interrogatoire officiel eut lieu, à 
l'arrivée d'un nouveau mandarin. Celui-ci dit à Laurent : « Pour- 
quoi, après d'aussi violents tourments, persistes-tu dans ton obs- 
tination? Et puis, ta mère vivant encore, comment peux-tu vou- 
loir mourir? décidément, tu es devenu insensé. — « La mort, 
répondit le confesseur, est de toutes les misères de ce monde la 
plus grande ; le désir de la vie et l'horreur de la mort sont des sen- 



— 96 •- 

tiraents communs à tous. Mais Dieu étant le premier père de tous les 
hommes est le souverain maître de toutes choses, dussé-je mourir, 
je ne le renierai pas. — Il n'y a rien à faire avec cet être-là, » dit 
le mandarin, et il le fit battre cruellement, puis l'envoya à la 
préfecture de Hai-mi . 

Devant ce nouveau tribunal, aux mêmes accusations ridicules 
du juge, Laurent fit les mêmes réponses; aux tortures de tout 
genre, ilcontinuad'opposer une patience inflexible. — « Quel est 
ce Dieu dont tu parles, disait le mandarin, oii est-il? que fait-il? 
Peux-tu le connaître, toi, quand nos savants l'ignorent ? Si cette 
doctrine était vraie, le roi, la cour etsesWndarins ne la sui- 
vraient-ils pas? — Dieu est au ciel, d'où il fait connaître ses 
ordres ; si vous les exécutez, il vous fera monter près de lui; si 
vous lui résistez, il vous précipitera dans les enfers. C'est une 
peine un milion de fois plus forte qu'on ne peut l'imaginer ici- 
bas. Aucun être n'est en dehors de ses bienfaits; mais puisqu'une 
pauvre créature telle que moi en a reçu plus que tous mes supé- 
rieurs, dussé-je mourir, je ne le renierai pas. — Après ton supplice, 
ta mère aussi sera mise à mort à cause de toi. — Après ma mort, ma 
mère restera entre vos mains, mais elle aussi a été créée par Dieu, 
Dieu pensera à elle. — Est-ce par crainte de l'enfer que tu agis 
ainsi? — Oui, c'est par crainte de l'enfer ; mais, en tous cas, 
je ne puis renoncer à mon Dieu. » Le juge le fit battre de quinze 
coups de la grosse planche, puis reconduire en prison. 

A l'interrogatoire suivant, Laurent développa avec plus 
d'énergie la doctrine chrétienne sur le ciel et sur l'enfer. « Puis- 
que vous voulez aujourd'hui même me mettre à mort et que vous 
traitez ma religion de vaine superstition, je ne puis me taire. 
Sachez-le donc : à la fin du monde, après l'anéantissement de tous 
les royaumes,tous les hommes de tous les âges, grands et petits, rois 
et peuples, seront réunis devant le Fils de Dieu, descendu du ciel 
et porté sur les nues, et il jugera les hommes des temps passés 
et présents. Les bons seront portés au ciel avec le Seigneur Jésus 
et ses saints, et jouiront d'un bonheur dix millions de fois plus 
grand que toutes les gloires et tous les plaisirs du monde. Les 
méchants seront engloutis dans l'enfer, par la terre qui s'ouvrira 
sous leurs pieds, et souffriront des peines dix millions de fois 
plus fortes que les douleurs de ce monde, plongés dans un feu 
ardent qui ne s'éteindra jamais. A ce moment-là , tout regret 
sera tardif et inutile ; chacun recevra selon ses œuvres. Puisque 
vous voulez me faire mourir, retournez maintenant mon corps, 
et, me frappant sur la gorge, tuez-moi tout de suite. — Tu mour- 



— 97 — 

ras sous les coups du bâton des voleurs, » repartit le mandariD 
qui le fit frapper de vingt coups. • 

Au sixième interrogatoire, le mandarin s'écria : «C'est à cause 
des scélëratsqui suivent cette mauvaise doctrine, que la famine 
et la sécheresse sévissent dans le royaume, et que tout le peuple 
va périr. Déclare les lieux oîi vous vous réunissez pour prati- 
quer votre religion, fais connaître les chefs des chrétiens. On dit 
qu'ils sont réunis dans les montagnes, dénonce tout. — Nous 
n'avons pas de chefs ; que les chrétiens soient dans les mon- 
tagnes, c'est ce que j'ignore ; si vous le savez, pourquoi le de- 
mander? » Le mandarin furieux s'adresse à un bourreau : « Brise 
les os de la jambe à ce coquin-là, et bats-le à mort pour qu'il 
ne sorte pas d'ici. » Cet ordre fut aussitôt exécuté, puis on le 
traîna h la prison . 

Quelques jours après, le gouverneur de la province, dont le 
mandarin avait demandé les ordres, répondit : a La doctrine des 
Européens est sale, mauvaise et horrible : frappez ces gens-là sur 
les jambes, et si, au quatorzième coup, ils ne se rendent pas, 
défaites-vous-en en les tuant. » Lecture de cet édit fut faite à 
Laurent en plein tribunal, au milieu de tous les instruments de 
supplice. Puis le mandarin ajouta : « Ne désires-tu pas voir ta 
mère? Qu'y a-t-il de si bon à mourir? — Mon désir de voir ma 
mère est inexprimable ; mais, dussé-je mourir, je ne puis aposta- 
sier. Faites ce que vous voudrez, je n'ai plus rien à dire. — 
Mais les autres chrétiens ont obéi au roi. — J'ignore ce que 
d'autres ont fait : je n'ai pas à scruter leurs actions. Je ne 
réponds que de moi-môme. » Le mandarin lui fit infliger une hor- 
rible torture. Pendant plusieurs mois, il fut tous les huit ou 
dix jours ramené devant le mandarin et remis à la question. La 
cruauté des satellites s'ingéniait à augmenter ses souffrances, 
et plu3 d'une fois ils le laissèrent nu et meurtri dans la boue, 
exposé la nuit entière au froid et à la pluie. 

C'est vers cette époque, qu'il trouva le moyen d'écrire à sa 
mère la lettre suivante : « A ma mère, moi Laurent, fils ingrat, 
de ma prison, je vous adresse l'expression de mes sentiments. 
J'avais toujours fait résolution d'être dévot envers Dieu, pieux 
envers mes parents et mes frères, et d'accomplir les ordres de 
Dieu dans toutes mes pensées, paroles et actions. Mais, hélas! 
j'ai péché envers Dieu, et je n'ai pas rempli tous mes devoirs 
envers mes parents et mes frères. N'ayant pu vaincre nos trois 
ennemis (les trois concupiscences), mes péchés sont sans nombre. 
Ma mère, pardonnez-moi mes désobéissances ; mon oncle, mon 




— 98 — 

frère, ma belle-sœur, pardonnez-moi de ne pas vous avoir mieux 
traités, et priez Dieu de me remettre mes péchés et de sauver 
mon âme ; par là Dieu vous remettra aussi tous vos péchés. Le 
printemps et l'automne passent comme le cours des eaux, le 
temps est comme Tétincelle qui jaillit du caillou sous les coups 
du briquet ; il n'est pas long. Surtout soyez sur vos gardes, et 
fidèles aux ordres de Dieu. Environ deux mois après mon arrivée 
en prison, je cherchais ce que je devais faire pour obtenir la 
grâce de Dieu. Un jour, pendant mon sommeil, j*entrevisla 
croix de Jésus, qui me dit : Suis la croix. Cette vision était 
un peu confuse, néanmoins je n'ai jamais pu Toublier. » Le 25 de 
la deuxième lune de 1799, il écrivit encore : « Je suis inquiet en 
pensant que ma mère,ma femme et mes enfants auront de la peine 
à se conformer à Tordre de Dieu. Si vous vous y conformez bien, 
je serai moi-même dans la joie. » 

Cependant, Theure du triomphe approchait pour Laurent. 
Deux jours après avoir écrit ces dernières lignes, à son quinzième 
ou seizième interrogatoire, il fut frappé de nouveau de cinquante 
coups de planche, et pour accélérer sa mort, le mandarin fit 
verser de Teau sur lui, pendant qu'on le battait. C'est un raf- 
finement de torture que Ton dit insupportable. Son corps 
était dans un état affreux. Il avait reçu en tout plus de qua- 
torze cents coups de planche ou de bâton, et depuis huit jours 
entiers il n'avait pas pris une goutte d'eau. Le geôlier le crut 
mon, et après lavoir emporté sur son dos à la prison, le dé- 
pouilla de ses vêtements, lui lava le dos avec de Teau froide, et 
le jeta dehors. 

Laurent cependant n'était pas mort. Pendant la nuit, des 
chrétiens purent pénétrer en secret auprès de lui et lui faire 
prendre quelque nourriture, sans que le geôlier s'y opposât. Le 
lendemain, 28 de la deuxième lune, nouvelle comparution devant 
le mandarin, et nouvelle flagellation. Le juge, les bourreaux, les 
spectateurs étaient stupéfaits de le voir vivant. On l'emporta 
évanoui, sans connaissance et sans mouvement. Onze chrétiens 
qui étaient alors enfermés dans la même prison, le virent quelques 
heures après, se lever seul, déposer lui-même sa cangue, enlrer 
dans la salle et se coucher. Le geôlier furieux accabla les chré- 
tiens d'injures, croyant que ceux-ci l'avaient aidé. Mais Laurent 
lui dit : « Je ne mourrai ni de faim, ni sous les coups, je serai 
étranglé, w 

Le lendemain, le juge ayant appris que Laurent respirait 
encore, fit donner la bastonnade au geôlier, et le menaça de 



— 99 -- 

le faire tuer lui-même. Celui-ci, aidé de son fils, revint 
frapper le martyr, jusqu'à ce que le croyant mort, il tomba 
de fatigue et s'endormit. Pendant qu'il dormait, les prisonniers 
chrétiens s'approchèrent deLaurent,et quel ne fut pas leur étonne- 
ment quand il se mit h causer tranquillement avec eux. Toutes ses 
plaies étaient miraculeusement guéries, on n'en voyait pas même 
la trace. Il dut sortir un instant, et le geôlier s'étant réveillé, 
courut après lui, le saisit, et pour en finir avec ce qu'il croyait 
être une puissance magique, l'étrangla avec une corde de paille. 
Il était onze heures du matin, le 29 de la deuxième lune de l'an- 
née kei-mi (1799). 

Ainsi mourut, à l'âge d'environ trente ans, ce glorieux servi- 
teur de Jésus-Christ. Pendant les dix-huit mois que dura son 
martyre, chacun de ses jours fut marqué par quelque torture, cha- 
cun de ses pas laissa des traces ensanglantées. Il semble impos- 
sible qu'un corps humain puisse résister si longtemps aux sup- 
plices. Mais Dieu, par des motifs dignes de sa sagesse et de sa 
miséricorde, voulait donner un grand exemple, et, de fait, le lieu 
où Laurent a souffert, est toujours demeuré une de nos plus fer- 
ventes chrétientés. Son sang a été littéralement une semence de 
chrétiens. 

Laurent Pak avait trois amis intimes, nommés Jacques Ouen, 
Pierre Tsieng et François Pang. La tradition rapporte que tous 
les quatre, dans un élan de zèle peu éclairé, s'étaient promis 
de se dénoncer mutuellement, afin d'être martyrisés ensemble. 
Il ne parait pas cependant qu'ils l'aient fait ; mais Dieu, pour 
récompenser leur bonne volonté, permit qu'ils tombassent entre 
les mains des mandarins l'un après l'autre, à peu près à la même 
époque, quoique dans des districts différents, et tous les quatre 
eurent l'honneur de verser glorieusement leur sang pour la foi. 
Nous recueillons ici ce que les mémoires du temps et les tradi- 
tions locales nous ont conservé de leur histoire. 

Il est très-probable qu'ils souffrirent dans cette même année 
1799, et c'est la date que nous avons adoptée. Cependant le fait 
n'est pas absolument certain, car les premiers chrétiens de Corée 
qui prenaient un grand soin de marquer exactement le jour de la 
mort des martyrs, afin de célébrer leur anniversaire, n'ont pas 
observé la même exactitude dans la désignation des années, ce 
qui cause quelquefois une certaine confusion dans la suite des 
faits d'ailleurs les plus authentiques. 

Jacques Ouen était le cousiD gemiaiii et Tataé de Pierre Ouen, 
martyrisé en 1793. Ils vtvaieiilAiiiriHM Eug-trien-i, 



J;.. 




— 100 — 

district de Hong-tsiou, et tous deux furent en même temps ins- 
truits delà religion. Jacques était doux, facile, droit et ouvert,et, 
dans un si bon fonds, la foi fit promptement germer toutes sortes 
de vertus. Dès qu'il fut chrétien, il fit serment de consacrer sa 
fortune, qui était considérable, au soulagement des indigents, et 
son occupation journalière fut de les chercher pour leur faire du 
bien. Afin d'expier ses anciens péchés de gourmandise, il jeûnait 
tous les vendredis. Son zèle à répandre la religion parmi les 
païens le portait à aller les trouver de côté et d'autre pour les 
prêcher. Non content de cela, les dimanches et jours de fêle 
il faisait préparer des aliments en grande quantité, et invitait 
tout le monde à y prendre part. Quand on était réuni il disait : 
« C'est aujourd'hui le jour du Seigneur, il faut le célébrer avec une 
sainte joie, et aussi remercier Dieu de ses dons en faisant part des 
biens qu'ils nous a donnés. » De là il prenait occasion d'expliquer 
divers articles de la religion. 

Sa réputation se répandit bientôt et, en 1792, le mandarin 
envoya des satellites pour le saisir. Mais il avait eu le temps de 
se cacher, et réussit cette fois à se sauver. Lorsqu'il apprit le 
martyre de son cousin,sa ferveur redoubla,et,regrettant de n'avoir 
pas été martyr avec lui, il se dit : « Si je pratique ma religion 
publiquement, le mandarin en aura bientôt vent, et me fera saisir.» 
11 se mit donc à faire ses prières et exercices de dévotion au 
milieu des païens, soit le jour, soit la nuit, pendant plusieurs 
années; il alla même s'installer sur le grand chemin. Les satel- 
lites le savaient et quelquefois même le voyaient, néanmoins il ne 
fut pas inquiété. 

Ayant appris l'entrée du P. Tsiou en Corée, il alla de suite 
le trouver et témoigna le désir de recevoir les sacrements. Le 
prêtre lui dit : « Tout homme qui a deux femmes est rejeté par 
l'Église, sors de suite et ne te représente plus devant moi.» Jac- 
ques sortit et, pendant trois jours et trois nuits, il ne fit que 
pleurer et gémir sans vouloir prendre de nourriture. On alla 
avertir le prêtre qui permit de le laisser entrer, et lui dit : 
«Aussitôt après ton retour chasseras-tu ta concubine? Sur ta 
promesse formelle je pourrai te donner les sacrements ; sinon, tu 
ne pourras plus même me voir. » Jacques répondit : « En vérité, 
j'ignorais qu'il fût défendu par la loi chrétienne d'avoir femme et 
concubine ; vos ordres me le faisant connaître, je promets de 
chasser de suite, à mon retour, ma concubine; veuillez mac- 
corder les sacrements. » Il les reçut, et de retour chez lui, il dit 
à cette femme : « Un chrétien ne peut pas avoir de concubine, 



— 101 — 

et une chrétienne ne peut pas être concubine. » Et sur-le- 
champ il la répudia. 

Une étroite amitié Tunissait à Laurent Pak ; ils se voyaient 
mutuellement et s'excitaient sans cesse à la pratique des vertus et 
au désir du martyre. Jacques avait ainsi passé plusieurs années, 
lorsqu'en 1798. il fut saisi par les satellites de Tek-san, et con- 
duit à la prison, oii il resta plus d'un mois sans qu'il fût question 
de l'interroger. Pensant alors que c'était la faute des satellites, il 
les pressa vivement de le faire comparaître devant le mandarin ou 
de le mettre en liberté. Cité enfin au tribunal, à cette question 
du mandarin : a Est-il vrai que tu pratiques la religion du Maître 
du ciel? — Oui, répondit-il, je la pratique en effet, afin de servir 
Dieu et de sauver mon âme. — Dénonce tes complices. — Il y 
a, reprit-il, trois autres personnes animées comme moi du désir 
de servir Dieu et de donner leur vie pour lui. » Jacques parla 
ainsi, conformément à la promesse mutuelle que lui-même, Lau- 
rent Pak, François Pang et Pierre Tsieng se seraient faite de se 
dénoncer l'un l'autre, afin de souffrir ensemble le martyre. Tou- 
tefois on ne voit pas que Jacques ait fait de dénonciation bien 
positive. « Explique-ioi plus clairement. — Quand je devrais 
mourir dix mille fois, je ne puis en dire davantage. » Le juge 
alors le soumit aux divers supplices de Técartement des os, de 
la puncture des bâtons et de la flagellation , mais inutilement. 
Jacques fut ensuite transféré au tribunal criminel de Hong- 
tsiou, où il développa à plusieurs reprises les vérités de la reli- 
gion, et subit deux ou trois fois d'affreuses tortures. On le renvoya 
à Tek-san, où il fut encore cruellement battu, et eut les jambes 
entièrement brisées. 

Enfin sur un ordre spécial du gouverneur, on l'expédia à 
Tsieng-tsiou, chef-lieu militaire de la province. Le jour de son 
départ, sa femme, ses enfants et quelques amis, le suivaient en 
pleurant. Il les fit approcher et leur dit : « Lorsqu'il s'agit dn 
senice de Dieu, et du salut de Tàme, il ne faut pas écouter l'af- 
fection naturelle ; supportez bien toutes les peines et les souf- 
frances, et nous nous retrouverons dans la joie, ar.prèsde Dieu et 
de la bonne Vierge Marie. Votre présence ne peut que m'ébranler 
et m'être très-nuisible. Ainsi donc, soyez raisonnables, et ne 
vous montrez plus devant mes yeux. » Puis il les congédia. Son 
ancienne concubine aussi lui envoya un exprès, demandant à le 
voir une dernière fois, mais il refusa en disant : « Pourquoi vou- 
loir me faire manquer la grande affaire? » Arrivé à Tsieng-tsiou, 
il subit un interrogatoire. Le juge voulait le 



Um, .1^ 




— 102 — 

lui promettant la vie, mais Jacques répondit : « Il y a neuf ans 
que je désire mourir martyr pour Dieu. » Le juge, en colère, lui 
fit souffrir de cruelles tortures durant tout le jour. Le lendemain 
on recommença, et ainsi de suite chaque jour, pendant près d'un 
mois. Les verges, les bâtons et planches de supplice, Técartement 
des os, tout fut mis en œuvre, jusqu'à ce qu'il mourut sous les 
coups, le 13 de la troisième lune de Fan kei-mi (1799). Il avait 
alors soixante-dix ans. Après sa mort, son corps parut enveloppé 
d'une lumière extraordinaire. Une foule de païens furent témoins 
du prodige, et près de cinquante familles se convertirent à cette 
occasion. 

Pierre Tsieng, né d'une famille honnête du district de Tek-san, 
était, avant sa conversion, redouté de tous à cause de son carac- 
tère violent et de sa force extraordinaire. Il eut le bonheur de se 
faire chrétien et de recevoir le baptême des mains du P. Tsiou; 
dès lors, il devint humble, doux et affable. On croit qu'il resta 
quelque temps au service du prêtre. Plus tard, nommé catéchiste 
dans le Naî-po, il se montra assidu à la prière et aux lectures 
pieuses, s'occupant sans cesse à instruire et à exhorter ceux qui 
lui étaient confiés. En l'année 1798 ou 1799, il fut pris et con- 
duit à la ville de Tek-san, oii il eut à subir bien des interroga- 
toires et des tortures ; il confessa Dieu généreusement, et signa 
sa sentence sans laisser paraître sur son visage la moindre émo- 
tion. Dans la prison, il encourageait les chrétiens ses compagnons 
de captivité, et, le jour du supplice, quand on lui apporta le 
repas des condamnés h mort, il les invita à le partager avec lui, 
disant : « Pour la dernière fois, il faut manger avec actions de 
grâces les aliments que Dieu a créés pour Thomme, et ensuite 
nous irons au ciel jouir du bonheur éternel. » Il eut la tête tran- 
chée. On croit qu'il avait alors de cinquante à soixante ans. 

François Pang, né au village de le, district de Mien-tsien, 
était pil-siang, c'est-à-dire intendant du gouverneur de la pro- 
vince. On ignore entièrement de quelle manière et à quelle époque 
il se convertit. 11 se distinguait par une ferveur extraordinaire, et 
désirait vivement le martyre. En l'année 1798, il fut pris à 
Hong-tsiou, et eut à subir, pendant six mois, des supplices fort 
nombreux, dont les détails ne nous sont pas parvenus. On rap- 
porte seulement qu'il y avait alors dans la prison deux autres 
chrétiens comme lui condamnés à mort, qui, lorsqu'on leur 
apporta, selon l'usage, le dernier repas des condamnés, se mirent 
à verser des larmes ; mais François, d'un visage rayonnant de 
joie, remercia Dieu et la vierge Marie, et dit à ses compagnons: 



— 103 — 

<c La création et la conservation sont des bienfaits de Dieu, mais 
un si généreux traitement, de la part du mandarin, n'est-il pas 
aussi un bienfait de la Providence; pourquoi êtes-vous tristes et 
abattus? C'est là une tentation du démon. Si nous perdons une 
aussi belle chance de gagner le ciel, quelle autre occasion atten- 
drons-nous désormais? » Dieu rendit efficaces ses exhortations et 
ses encouragements; ses deux compagnons, regrettant leur fai- 
blesse, partagèrent bientôt la sainte joie de son cœur. Ils furent 
tous trois martyrisés dans cette même ville de Hong-tsiou. On ne 
sait pas si François mourut sous les coups ou fut étranglé. C'était 
le 16 delà douzième lune. (Janvier 1799.) 

A la suite de Laurent Pak et de ses trois amis, mentionnons un 
autre martyr qui souffrit à la même époque et dans la même pro- 
vince. 

François Pai Koan-kiem-i, né au village de Tsin-mok, district 
deTang-tsin, avait embrassé la religion dès qu'elle fut prêchée 
par Piek-i. Arrêté une première fois en 1791, il eut, comme 
nous lavons dit, la faiblesse d'apostasier devant le mandarin. 
Mais bientôt après, touché d'un sincère repentir, il se remit à. ser- 
vir Dieu avec ferveur. Obligé de quitter son district, il s'était 
d'abord retiré dans celui de Sie-san. Plus lard, en compagnie 
d'autres chrétiens, il vint s'établir à lang-tei, district de Mien- 
tsien, et c'est là qu'en 1798, lui et ses compagnons préparèrent 
un oratoire, dans l'espérance d'y recevoir le prêtre. Quelque temps 
après, un apostat, nommé T'sio Hoa-tsin-i, les trahit près du 
mandarin, et amena lui-même les satellites dans le village. Fran- 
çois Pai fut arrêté, le 3 de la dixième lune, et conduit à Hong- 
tsiou. On voulut le forcer à faire connaître les autres chrétiens et 
à livrer ses livres de religion ; mais les plus violents supplices ne 
purent lui arracher une dénonciation. Pendant plusieurs mois il 
fut mis fréquemment à la question, puis on le transféra à Tsieng- 
tsiou, chef-lieu militaire et criminel de la province, où il parta- 
gea les souffrances de Jacques Ouen et des autres chrétiens pri- 
sonniers. On n'a pas de détails sur les derniers mois qu'il passa 
en prison. On sait seulement qu'il supporta les tortures avec une 
patience héroïque. Toute sa chair était en lambeaux, ses mem- 
bres brisés, et les os mis à nu. Il expira enfin sous les coups, à 
l'âge d'environ soixante ans. La tradition de sa famille fixe la date 
de son martyre au 13 de la douzième lune de l'année kei-mi 
(1799). 



C'est à cette même année, cn^apMioiiS, qu'il faut aussi rap- 




— 104 — 

porter le martyre de François Ni Po-hien-i et celui de Martin 
In Eun-min-i, morts sous les coups, le 15 de la douzième 
lune. 

François descendait d'une famille honnête et riche de Hoang- 
ma-sil, au district de Tek-san. Dès l'enfance, son caractère ferme 
et quelque peu opiniâtre le faisait remarquer entre ses compa- 
gnons. La mort de son père, qu'il perdit jeune encore, en le lais- 
sant maître de ses volontés, fit qu'il lâcha la bride à toutes ses 
passions, et devint si violent que personne ne pouvait le contenir. 
Mais àTâge de vingt-quatre ans, instruit delareligion par Thomas 
Hoang, il se convertit et arriva en très-peu de temps à tellement 
se réformer et à si bien dompter son tempérament naturel, que 
sa conduite calme et réglée fit bientôt Tédification de tous. Quoi- 
qu'il n'eût lui-même aucun désir de se marier, il le fit néanmoins 
pour obéir à sa mère. 

De jour en jour sa ferveur augmentait, et il s'appliquait avec 
zèle aux exercices de la pénitence et de la mortification. On dit 
même qu'il quitta quelque temps son pays pour aller dans les 
montagnes ; et là, vivant de légumes, il répétait: « Pour servir 
Dieu et sauver son âme, il faudrait ou pratiquer la continence, 
ou donner sa vie par le martyre; c'est le seul moyen de devenir un 
véritable enfant de Dieu. » 

Quand on commença à persécuter les chrétiens, François, loin 
d'en concevoir aucune crainte, ne cessait d'exhorter sa famille, et 
les chrétiens de son village. Il discourait chaque jour sur la passion 
de Notre-Seigneur, et les engageait à ne pas laisser échapper une 
aussi belleoccasiondeconfesserlafoi, et de gagner le ciel. Prévoyant 
qu'il ne serait pas longtemps en paix, il fit un jour préparer une 
grande quantité de vin ; « c'est, disait-il, pour faire une dernière 
fête, et rt^galer toutle village, mais il faut le faire promptement. » 
Deux jours après, les satellites se présentèrent en effet, et lui 
demandèrent : « Es-tu chrétien ? — Non-seulement je le suis, 
répondit-il, mais, de^^uis deux jours, j'attends que vous arriviez 
pour méprendre. » Puis il traita les satellites libéralement, après 
quoi, il fut an été et conduit au mandarin. « Es-tu chrétien, lui 
demanda celui-ci, et dequelpays es-tu? — Je suis chrétien, et ori- 
ginaire de Tek-san. — Quel a été ton précepteur, quels sont tes 
complices, et quels livres as-tu en ta possession? - Mon maître 
et mes coreligionnaires sont dans mon pays. Quant aux livres, 
j'en ai bien quelques-uns, mais ils traitent tous de choses très-im- 
portantes, et je ne puis vous les remettre. — Quelle est donc cette 
chose si importante que tu ne puisses me montrer ces livres? — 



— 108 — 

Gomme ils parlent de Dieu, le souverain maître de toutes choses, 

{'e ne puis inconsidérément vous les mettre entre les mains. » 
^iqué de cette réponse, le mandarin le fit battre violemment, puis 
reconduire à la prison. 

Cependant, le juge criminel ayant reçu avis de cette affaire, et 
ordonné de transférer François à sa ville natale, on le conduisit à 
Haï-mi, [dont le mandarin gérait alors les deux préfectures. Ce 
nouveau juge lui dit : « Pour quelle raison, abandonnant tes 
parents et le tombeau de tes pères, vas-tut'établir à 500 lys dans 
un autre district? Pourquoi aussi fais-tu ce que le roi défend, en 
suivant celte détestable doctrine? » — François répondit : « Pour- 
quoi qualifiez-vous si injurieusement une religion sainte, que le 
roi et les mandarins ne connaissent pas? D'où les hommes tirent- 
ils leur origine? Si c'est Dieu qui, au commencement, leur a donné 
Tétre, comment ne pas honorer Celui qui est notre Père suprême 
et notre grand Roi? — Le roi et les mandarins valent-ils moins 
que toi, pour dire qu'ils sont dans l'ignorance ? Et puis, pourquoi 
suivre une doctrine étrangère? Si elle était bonne, le roi et les 
mandarins, qui te valent bien, la pratiqueraient. Tu n'es qu'un 
grand rebelle qui méconnais les principes. » Puis, faisant appro- 
cher les valets et préparer les divers instruments de supplice, il 
répéta d'un ton de colère : « Dénonce tout sans déguisement ; » et 
surson refus, lui fit infliger la punclure des bâtons. — «Partout, dit 
François, il y a des maîtres etdes disciples, mais si je lesdénonçais, 
vous les traiteriez comme moi ; dussé-je donc mourir moi-même, 
je ne puis rien dire. » En vain les bourreaux, excités par le juge 
furieux, redoublèrent de cruauté et lui firent subir plusieurs fois 
récarlement des os ; François demeura ferme. « Non, cent mille 
fois non, répétail-il, je ne veux rien dénoncer. » Pendant plus 
d'une demi-journée, toutes les tortures imaginables furent mises 
en œuvre, et bien des fois François perdit connaissance, mais 
sans se laisser vaincre. A la fin, on le chargea d'une lourde can- 
gue, et on le reconduisit k la prison. Quoique tout son corps ne 
fût qu'une plaie, il avait le cœur content et joyeux, priait, exhor- 
tait les autres prisonniers, et, selon son habitude, leur expliquait 
le mystère de la passion de Jésus-Christ. 

Au deuxième interrogatoire, le mandarin, quiavait déployé un 
appareil de tortures effrayant, lui dit : « Celle fois, tu ne peux 
échapper, dénonce donc tout et renie le Dieu des chrétiens. — 
Pourquoi m'adressez-vous encore de telles paroles? répondit 
François ; si un sujet renie son roi, lui impose-t-on des punitions, 
ou lui donne-trOQ des récompenses? VM%^jM|dMy^JMjé parle 




— 106 — 

roi, traitez-moi selon la loi. » Stupéfait de tant de constance, le 
mandarin fit son rapport au juge criminel, en demandant ce qu'il 
y avait h faire. Celui-ci répondit de tuer François sous les coups, 
s'il s'obstinait à ne rien dénoncer. Le confesseur fut donc mené de 
nouveau au tribunal, et subit encore toute la série des supplices. 
Enfin, ne pouvant rien gagner sur lui, le mandarin lui présenta 
sa sentence, qu'il signa d'un air si satisfait, que tous les assistants 
se regardaient, muets d'étonnement. Il fut reconduit à la prison 
et dès le lendemain on lui servit Je repas des condamnés, qu'il 
prit joyeusement ; puis, après lui avoir fait faire le tour du mar- 
ché, on commença à le battre. Les bourreaux, ayant lié chacun 
devant soi une natte grossière en guise de tablier, s'évertuèrent 
longtemps à frapper; puis, comme leur victime tardait à rendre 
le dernier soupir, ils le retournèrent sur le dos, lui enfoncèrent 
leurs bâtons dans les parties naturelles, et l'achevèrent ainsi. 
François avait alors vingt-sept ans. Quelques jours après, on 
recueillit son corps, et tous les habitants du village purent cons- 
tater de leurs propres yeux que sa figure était toute fraîche et 
souriante. Plusieurs païens, dit-on, se convertirent à celte vue. 
François eut un digne compagnon de son triomphe dans Martin 
In Eun-min-i, jeune noble qui vivait à Tsiou-rai, district de 
Tek-san. D'un caractère à la fois doux et ferme, Martin avait fait 
d'assez bonnes études, et s'était lié avec le licencié Alexandre 
Hoang, qui l'instruisit de la religion. A peine fut-il converti, 
qu'il enferma les tablettes de ses ancêtres dans un vase, et les jeta 
à l'eau. Ensuite, il gagna la capitale, où il fut baptisé par le 
P. Tsiou. Il laissa près du prêtre son fils aîné, nommé Joseph, 
et maria son second fils dans une famille qui avait alors beau- 
coup de réputation parmi les chrétiens ; puis, abandonnant sa 
maison et ses biens, il émigra au district de Kong-tsiou. Ses 
parents païens ne pouvant comprendre la raison d'une aussi 
étrange conduite, il laleurdéclara franchement, et leur développa 
la religion, sans réussira gagner leurs cœurs. Arrêté par les satel- 
lites du mandarin de Kong-tsiou, il déclara sans détour qu'il 
était chrétien et voulait donner sa vie pour Dieu. Envoyée Tsieng- 
tsiou, il y subit de si violentes tortures, qu'il fut mis hors d'état 
de marcher. Renvoyé a Hai-mi tribunal criminel de son district 
natal, il dut être transporté, de relais en relais, sur les chevaux du 
gouvernement. Sa constance ne se démentit pas un seul instant, 
et le juge, poussé à bout, le condamna a mourir, comme François, 
sous les coups. On lui servit le repas d'usage, puis une vingtaine 
de satellites le prirent et procédèrent à l'exécution de la sentence, 



— 107 — 

Pendant le supplice, Martin répéta plusieurs fois : « Oh ! oui, c'est 
de bon cœur que je donne ma vie pour Dieu! » A la fin, un des 
bourreaux, saisissant une énorme pierre, le frappa plusieurs fois 
sur la poitrine. La mâchoire inférieure se détacha, les os de la poi- 
trine furentbroyés, et le saint confesseur expira dans ce supplice, à 
Tâge de soixante-trois ans. 

Cependant, malgré ces exécutions et d'autres encore qni ensan- 
glantèrent diverses chrétientés des provinces, on peut dire qu'il 
n'y eut pas en Corée, pendant le règne de Tieng-tsong tai-oang, 
de persécution officielle et générale. Comme nous l'avons déjà 
remarqué, ce prince, d'un caractère assez modéré, ne voulait 
point verser le sang. Il avait en grande estime quelques chrétiens 
illustres du parti Nam-in, et sachant que beaucoup d'hommes 
éminents embrassaient la nouvelle religion, il voulait examiner 
les faits par lui-même, et avec calme. Plusieurs fois, il présida 
en personne aux interrogatoires des chrétiens. Le martyr Pierre 
Sin, cité plus haut, nousa conser>'é, dans ses lettres, un fragment 
curieux d'un de ces interrogatoires, probablement celui que Tho- 
mas T'soi Pil-kong-i eut à subir, à la troisième lune de Tannée 
kei-mi (1799). En voici la traduction littérale. 

Le roi. — Moi aussi, j'ai lu les livres de religion, mais comment 
te semble cette doctrine, comparée à celle de Fo? — Le chrétien. 
— La religion de Jésus-Christ ne doit pas être comparée à celle 
de Fo. Le ciel, la terre, les hommes, tout ce qui est, n'existe que 
par un bienfait de Dieu, et ne se conserve que par un autre bien- 
fait, c'est-à-dire par l'Incarnation et la Rédemption de ce même 
Dieu très-haut et très-grand, père et gouverneur de l'univers. 
Comment oser mettre en comparaison avec cette religion une 
doctrine dénuée de sens et de principes. Ici est la véritable voie, 
la véritable science. — Mais comment, dit le roi, celui que tu 
appelles très-bon et très-grand maître de toutes choses, a-t-il pu 
venir dans ce monde, s'y incarner, et qui plus est, le sauver par la 
mort infâme que les méchants lui ont fait subir? Cela est bien 
difficile à croire. — Nous lisons dans l'histoire de la Chine, 
reprit le chrétien, que le roi Seng-t'ang voyant tout son peuple 
réduit à la mort par une sécheresse de sept années, ne put y res- 
ter insensible. Il se coupa les ongles, se rasa les cheveux, se revê- 
tit de paille, et se retira dans le désert de Sang-lin. Là il se mit 
à pleurer et à faire pénitence, puis chantant une prière qu'il avait 
composée, s'offrit lui-même en sacrifice et en victime. Sa prière 
n'était pas achevée, qu'une pluie abondante tomba sur un espace 



— 108 — 

de plus de deux mille lys ; c'est depuis ce temps que le peuple, 
dans sa reconnaissance. Ta appelé le saint roi (1). 

«Or, combien plus grand est le bienfait de la Rédemption! Tous 
les peuples anciens, présents, futurs, toutes les choses du monde 
sont imprégnées de cette rédemption, et ne subsistent que par 
elle. Voilà pourquoi, sire, je ne puis comprendre que vous trou- 
viez ceci difficile à' croire. — Mais la doctrine de Fo, non plus, 
ne doit pas être traitée légèrement. Le nom seul de Fo signifiant 
celui qui sait et comprend tout, est un nom sans égal, comment 
oserais-tu en parler avec mépris? — Si ce n'était ce nom, de quoi 
eût-il pu se couvrir? Aussi l'a-t-il volé. Mais par le fait, ce roi 
Siek-ka-ie, que vous appelez Fo, n'est qu*un homme, fils du roi 
Tsieng-pou et de ladameMai-ia. Il a dit en montrant de la main 
droite le ciel, et de la main gauche la terre : « Moi seul je suis 
grand. » N'est-ce pas là un orgueil ridicule? Quelle vertu, quelle 
sainteté a-t-il eu, pour que ce soit un crime de le mépriser? — 
La vérité, reprit le roi, se soutient par elle-même, et chaque chose 
à la fin tourne du vrai côté; nous verrons la suite. » Puis, sans 
rien décider, il fit reconduire le chrétien à sa prison. Devant un 
tribunal inférieur, ce confesseur aurait expié sa franchise par une 
dure flagellation, peut-être même par le dernier supplice, mais 
le roi rejeta les adresses des minisires qui voulaient le faire con- 
damner à mort, et, quelque temps après, le fit relâcher. 

Pendant Tété de cette même année 1799, le taisa Kan Sin-heu- 
tso présenta une requête contre Ambroisc Kouen T'siel-sin-i et Au- 
gustin Tieng Iak-tsiong, qu'il représentait comme les chefs et les 
soutiens des chrétiens. Le roi se fâcha contre Fauteur de la requête, 
le cassa de ra dignité, et défendit de donner suite à cette affaire. 

Ces faits et plusieurs autres analogues donnaient à bien des 
chrétiens Tespoir de faire triompher enfin la vérité. Malgré Top- 
position secrète des ministres, et la cruauté de quelques gouver- 
neurs de provinces, TEvangile se répandait parmi les païens; les 
conversions se multipliaient, surtout à la capitale. Mais la mort 
soudaine du roi laissa bientôt le champ libre aux persécuteurs. 
Ce prince mourut d'une tumeur sur le dos. Un coup de lancette 
donné à temps eût pu le sauver, mais une loi inflexible de l'éti- 
quette coréenne défend de toucher le corps du roi, même en cas 
de maladie, et pour le guérir. Cette tumeur dégénéra en une 
large plaie, et il expira le 28 de la sixième lune de 1800, après 
vingt-quatre ans de règne. 

(1) Peul-ètrc s'agit-il de l'empereur Suen-vang, dont il est parlé dans le 
Clii-king. — Duhaldc, tome III, p. 13. 



CHAPITRE III. 



Régence. — Persécution générale. — Martyre de Jean T'soi, d'Augustin Tieng, 

de Louis de Gonzague Ni, etc.... 



La mort du roi Tieng-lsong tai-oang était un malheur pour 
tout le royaume qui perdait en lui un prince sage, modéré, ami de 
son peuple; mais pour les Nam-in et les chrétiens,c'élait un véri- 
table coup de foudre. Ils voyaient disparaître tout à coup le der- 
nier obstacle qui pouvait s'opposer à la rage de leurs ennemis. 
Voici comment Alexandre Hoang, dans ses mémoires, nous décrit 
la position respective des partis politiques en Corée, à cette 
époque : 

« Depuis longtemps les nobles étaient divisés en quatre partis 
nommés No-ron, Sio-ron, Nam-in et Sio-pouk. Les deux princi- 
paux étaient celui des No-ron et celui des Nam-in. Vers la fin du 
dernier règne, ces partis s'étaient subdivisés en deux camps ou 
deux fractions. On appelait Si-pai, ceux des divers partis qui 
étaient sincèrement dévoués au roi et disposés à le seconder 
dans ses vues. Ceux au contraire qui, attachés à leurs idées par- 
ticulières, étaient toujours prêts à faire de l'opposition, étaient 
nommés Piek-pai. Tous les ennemis les plus acharnés des chré- 
tiens étaient Piek-pai. Les Nam-in Si-pai étaient en petit nombre. 
C'est parmi eux que la religion se propagea d'abord, et quoique 
plusieurs eussent renoncé à l'Évangile pour conserver leur vie et 
leurs emplois, cependant ils n'étaient pas foncièrement hostiles 
aux chrétiens. Les chefs des Nam-in Si-pai étaient Ni Ka-hoan-i, 
Ni Seng-houn-i, Tieng Iak-iong, etc. La fraction des Nam-in 
Piek-pai avait pour chefs Hong Hei-ho et Mok Man-tsiong. » 

Le roi redoutait les Piek-pai qui étaient nombreux 'et puis- 
sants, et dont les rangs se grossissaient tous les jours. Il favori- 
sait au contraire les Nam-in Si-pai, lesquels étaient presque tous 
des hommes d'un grand mérite. Ni Ka-hoan-i était le premier 
lettré du royaume ; Tieng Iak-iong avait comme savant et comme 
homme d'État des talents extraordinaires. Le roi les avait en par- 
ticulière affection, et tous deux, avant 1795, furent souvent hono- 
rés des plus hautes dignités. Les Piek-pai détestaient ces deux 
hommes et leurs partisans, aussi, comme nous l'avons vu, se 
servirent-ils du prétexte de la religion chrétienne pour les per* 



— 410 - 

dre, et réussirent-ils, après rentrée du P. Tsiou en Corée, aies 
faire éloigner de la cour comme suspects. C'est alors qu'ils furent 
privés de leurs fonctions et relégués dans des postes inférieurs. 
Néanmoins le roi les protégea toujours, et repoussa toutes les 
accusations portées contre eux. 

Mais à la mort de ce prince, son fils et successeur étant trop 
jeune pour gouverner lui-même, la régence fut dévolue de droit à 
son aïeule Kim Tieng-sioun-i, seconde femme du père du feu roi. 
Aussitôt elle prit en main la conduite des affaires et abaissa la 
grille (c'est-à-dire le store en bambous derrière lequel elle devait 
assister au conseil des ministres, car, quoique nommée par tous 
grande reine et mère du peuple, elle ne pouvait, suivant les usa- 
ges, être assise près des hommes). Tous ses parents appartenaient 
au parti No-ron et Piek-pai, et avaient été éloignés des charges 
publiques sous le règne précédent. Ils se préparèrent à profiter du 
pouvoir absolu qui tombait inopinément entre leurs mains, et à 
satisfaire leurs rancunes politiques et religieuses, en ruinant à la 
fois le parti Nam-in et la religion chrétienne. 

La tempête, toutefois, ne se déchaîna pas immédiatement. La 
loi coréenne, par respect et par superstition, défend de s'occuper 
d'affaires importantes avant Tenterrement du roi défunt. Or, le 
temps marqué entre la mort et les obsèques de Tempereur de 
Chine étant de sept mois, le roi de Corée, qui est son vassal, ne 
doit attendre que cinq mois, tandis que pour les membres de la 
haute noblesse Tintervalle est de trois mois. Pendant cinq mois 
donc, on eut à accomplir tous les jours diverses cérémonies en pré- 
sence du corps du défunt, et l'on ne put s'occuper que des 
immenses préparatifs nécessaires pour lui donner la sépulture 
selon toutes les règles. 

Les cérémonies funèbres à peine terminées, vers la fin de la 
onzième lune, la régente cassa tous les dignitaires du parti Si-pai, 
et renvoya tous les ministres jusqu'alors en fonction. Ces derniers 
furent remplacés par Ni Pieng-mo, Kim Kouen-tsiou et Sim 
Oan-tsi, tous trois du parti No-ron. Ce brusque changement était 
un coup d'État, car, d'après la loi coréenne, on ne peut pas ainsi 
improviser des ministres à volonté. La dignité de ministre est à 
vie, c'est-à-dire qu'ils conservent toujours le titre, même quand 
ils ne sont plus en fonction, et ceux-là seuls peuvent être faits 
ministres, par un simple décret royal, qui ont déjà rempli cette 
charge. Pour en créer de nouveaux, il faut observer une foule de 
règles, de cérémonies, de formalités longues et minutieuses, qui 
demandent un temps considérable. Mais la régente ne tint nul 



— m — 

compte des lois et coutumes, et passa par-dessus tous ces obsta- 
cles, pour avoir de suite sous la main des agents dévoués à son 
parti. Quelques jours après parut, au nom du jeune roi et de la 
régente, le décret impie qui prohibait la religion chrétienne dans 
tout le royaume, mettait au ban de la loi tous ses adhérents, 
ordonnait à tous les fonctionnaires publics de les saisir, et leur 
donnait plein pouvoir de les juger sans miséricorde. 

D'anciennes lettres, imprimées en Europe, portent qu'un 
ministre eut alors le courage de défendre les chrétiens en plein 
conseil, et qu'il reçut la palme du martyre en récompense de sa 
généreuse apologie. Mais toutes nos recherches n'ont pu jusqu'à 
ce Jour nous faire rencontrer des traces de ce fait, et nous ne 
voyons pas de qui il pourrait être question. 

Le décret de persécution était à peine publié que les arresta- 
tions commencèrent. Le premier saisi fut Thomas T'^oi, le même 
qui. Tannée précédente, avait soutenu avec tant de talent et de 
courage la cause de TËvangile, devant le roi lui-même. Quelques 
jours après, le 19 de la douzième lune, fêle de la Purification, 
Pierre T'soi Pil-tiei-i, cousin germain de Thomas, fut pris à son 
tour. Il était en prière, à l'aube du jour, avec quelques autres 
chrétiens, dans une pharmacie qui donnait sur une des grandes 
rues de la capitale. Des agents de police entendirent en passant 
ces néophytes qui se frappaient la poitrine, et croyant reconnaî- 
tre le bruit d'un jeu de cartes prohibé, enfoncèrent la fenêtre, se 
précipitèrent dans Tappartement, fouillèrent toutes les personnes 
présentes, et trouvèrent, non des cartes, mais un calendrier chré- 
tien. Gomme aucun d'eux ne savait lire, ils le portèrent de suite à 
des camarades plus instruits, et apprenant que c'était un écrit de 
religion, revinrent en toute hâte saisir les délinquants. Tous 
s'étaient enfuis, excepté Pierre T'soi et Etienne 0, qui furent 
conduits au mandarin et enfermés dans la même prison que 
Thomas T'soi. 

Deux chrétiens nobles, du parti des Nam-in, furent pris dans 
ces mêmes jours, l'un au district de lang-keun, et l'autre dans 
la ville de Tsiong-tsiou . Le premier était ce même Justin Tsio 
Tong-siem-i, que nous avons vu autrefois se livrer aux exercices 
de la retraite spirituelle avec Xavier Kouen. Il fut de suite jeté en 
prison. L'autre, nommé Ni Kei-ien-i, échappa à la prison par 
l'apostasie et fut exilé. 

Les perquisitions se multipliaient de toutes parts ; toutes les 
maisons suspectes étaient fouillées par les satellites et souvent 
dévastées ; l'efTroi se répandait parmi les chrétiens, lorsque, à la 



— H2 — 

fin de cette douzième lune, les fêtes du nouvel an coréen leur 
procurèrent un sursis de quelques jours, et donnèrent à plu- 
sieurs le temps de se mettre en sûreté, eux et leurs familles. 

L'année qui commençait. Tannée sin-iou (1801), devait être à 
jamais mémorable entre toutes pour ses désastres. Elle est 
gravée en caractères de sang dans les annales de la Corée. C'est 
alors surtout que cette Église naissante acquit droit de cité dans 
l'Église catholique ; c'est alors surtout que la foi de Jésus-Christ 
planta dans cette terre infidèle des racines que Tenfer ne saurait 
arracher et que le temps ne fera jamais périr. Les fêtes du nouvel 
an étaient à peine terminées lorsque le H de la première lune 
fut publié, au nom de la régente, un nouveau décret dont voici le 
texte : 

« Le feu roi disait souvent que si l'on s'appliquait à faire briller 
la droite doctrine, la doctrine perverse s'éteindrait d'elle-même. 
Maintenant j'entends dire que la doctrine déréglée se maintient, 
et que depuis la capitale jusque dans le fond des provinces, sur- 
tout dans le Ho-tsiong, elle se répand de jour en jour davantage ; 
comment pourrais-je ne pas en trembler? L'homme ne devient 
vraiment homme que par l'observation des relations naturelles, et 
un royaume ne trouve sa vie que dans Tinstruction et la vraie 
doctrine. Or, la doctrine déréglée dont il est question ne recon- 
naît ni parents, ni roi ; elle rejette tout principe, elle ravale 
l'homme au rang des sauvages et des animaux. Le peuple igno- 
rant s'en laisse pénétrer de plus en plus, et s'égare dans une 
fausse voie; c'est un enfant qui court à la rivière et s'y perd. 
Comment mon cœur ne serait-il pas touché? et comment pour- 
rais-je ne pas prendre en pitié ces pauvres malheureux? 

« Les gouverneurs et mandarins des villes doivent donc 
ouvrir les yeux aux ignorants, faire en sorte que les adeptes de 
cette religion nouvelle s'amendent sincèrement, et que ceux qui 
ne la suivent pas soient fortement éclairés et avertis. Par là, nous 
ne foulerons pas aux pieds les instructions que le feu roi s'est si 
généreusement efforce de donner, et les lumières qu'il a fait bril- 
ler. Après cette stricte prohibition, s'il y a encore des êtres qui 
ne reviennent pas h résipiscence, il faut les poursuivre comme 
rebelles. En conséquence, les mandarins de chaque district éta- 
bliront, chacun dans toute l'étendue de sa juridiction, le système 
des cinq maisons solidaires l'une de l'autre. Si parmi les cinq 
maisons il y en a qui suivent la mauvaise doctrine, le chef pré- 
posé à leur surveillance avertira le mandarin pour les faire cor- 
riger. Après quoi, s'ils ne veulent pas encore changer, la loi est là; 



— 113 — 

qu'on les extermine de façon à n'en laisser aucun germe. Telle 
esl notre volonté ; qu'elle soit connue et exécutée, tant dans la 
ville capitale que dans les provinces. » 

Cet édit sanglant n'était que Técho des cris de mort que pous- 
saient de toutes parts les ennemis du nom chrétien, car pendant tout 
le cours de la première et de la deuxième lune, on vit publier une 
foule d'adresses au roi, de pétitions aux ministres, de circulaires 
des nobles, etc., venues de tous les points du royaume. Nous en 
avons sous les yeux une collection qui, bien que très-incomplète, 
montre à quel point les esprits étaient montés, et prouve à elle 
seule qu'aucune force humaine ne pouvait arrêter la persécu- 
tion. 

Comme il arrive toujours en pareille circonstance, l'enfer sus- 
cita parmi les chrétiens eux-mêmes quelques traîtres qui vendirent 
leurs fières. Entre ces .malheureux un surtout acquit une triste 
célébrité par les désastres qu'il occasionna. C'était Kim le-sam-î,- 
originaire du district de Ho-tsiong, dans la province de Tsiang- 
tsien. Ses trois frères aines ayant quitté leur pays pour échapper 
à la persécution, étaient venus s'établir à la capitale. le-sam-i les 
y suivit. Mais bientôt il se perdit par la fréquentation des mau- 
vaises compagnies et, malgré les avis de ses frères, tomba dans 
les plus grands excès. Réduit à la misère, il extorqua d'abord 
quelques aumônes à un chrétien de sa connaissance, originaire 
de la même province, nommé Ni An-tsieng-i. Puis, celui-ci ne 
pouvant ou ne voulant satisfaire à ses demandes, il lui voua une 
haine acharnée. 

Ni An-tsieng-i fréquentait les sacrements. Ie-sam-i,qui le 
savait, se dit à lui-même : « Si le prêtre l'exhortait à faire l'au- 
mône, il ne pourrait s'empêcher de la faire, e^s'il ne la fait pas, 
c'est que le prêtre ne l'y pousse pas. » Afin de se venger du 
prêtre, il s'en alla faire une déclaration aux chefs des satellites. 
Ceux-ci qui, depuis l'entrée du prêtre en Corée, n'avaient encore 
pu pénétrer les secrets des chrétiens, furent transportés de 
joie et lui dirent : « Si l'affaire réussit, nous te ferons obtenir une 
place grassement rétribuée. Tâche seulement de savoir ou est 
maintenant cet homme. » Le prêtre restait k cette époque chez 
Colombe Kang, et le-sara-i s'en doutait. 11 convint avec les 
satellites d'un jour où ils pourraient venir chez lui, promettant 
de leur faire savoir la retraite du prêtre. Mais il tomba grave- 
ment malade, et son projet échoua. Le P. Tsiou, averti secrète- 
ment, se retira ailleurs. 

En vain Ni An-tsieng-i essaya de ramener cet infortuné en 



— 114 — 

lui donnant, à diverses reprises, des sommes assez considérables, 
Kim le-sam-i, toujours plus avide, lié d'ailleurs par ses décla- 
rations antécédentes, retourna à ses habitudes coupables, et 
se mêla plus que jamais aux complots contre les chrétiens. Ce 
fut lui qui, deux jours avant le second décret de la régente, con- 
duisit les satellites chez le catéchiste en chef, Jean T'soi Koan- 
tsien-i. Pour échapper à la persécution, Jean T'soi s'était d'abord 
retiré chez d'autres chrétiens, mais une indisposition Tavait forcé 
à revenir chez lui pour se soigner. Il fut saisi au milieu de la 
nuit et jeté en prison. Peu après, il eut à subir un premier inter- 
rogatoire, reçut treize coups de planche, et quoique étendu sans 
mouvement sur le sol, retrouva assez de force pour expliquer 
au juge les dix commandements de Dieu, et la vanité du culte des 
ancêtres. 

Beaucoup d'autres chrétiens furent arrêtés, surtout des gens 
du peuple, des pauvres, des ignorants et des femmes. On eût dit 
que le nouveau gouvernement n'osait pas s'attaquer de suite aux 
personnes influentes par leur noblesse ou leur fortune. 

Sur ces entrefaites, survint un très-fâcheux accident. Une 
caisse qui renfermait des livres et des objets de religion, ainsi 
que des lettres du P. Tsiou et d'autres objets compromettants, 
avait été déposée dans une maison que Ton croyait sûre. Quand 
parurent les nouveaux édits de persécution, le dépositaire effrayé 
voulut la faire reporter au propriétaire, et par précaution l'enve- 
loppa dans des branches de sapin, espérant que le tout passerait 
pour du bois lié en fagot. Un chrétien nommé Thomas Im consen- 
tit à s'en charger. Mais l'étrange forme de ce fardeau fit soup- 
çonner à un agent de police que ce pourrait bien être de la 
viande de bœuf tué en fraude. Il arrêta donc le porteur et le 
conduisit jusqu'au'poste de la mairie. La caisse fut ouverte devant 
le mandarin ; tout ce qu'elle contenait, livres, objets de religion 
et lettres du prêtre, fut confisqué, et Thomas envoyé immédiate- 
ment sous escorte au tribunal des voleurs. Ce fut de Thuile jetée 
sur le feu, et Tagitation devint extrême. Ceci se passait le 19 de 
la première lune. Cette caisse, au dire d'Alexandre Hoanget des 
chrétiens de l'époque, appartenait h Augustin Tieng Iak-tsiong, 
et le mandarin de la mairie le déclara ainsi dans son rapport au 
grand juge criminel Ni lou-kieng-i. Celui-ci, soit qu'il conservât 
des doutes, soit qu'il fût effrayé de la gravité de cette affaire, ne 
fit pas de plus ample information pour le moment. 

Dans les premiers jours de la deuxième lune, ce grand juge cri- 
minel fut cassé et remplacé par Sin Tai-hien-i, qui, on ne sait dans 



— m — 

qu^U^ I^Q^e, relâcha immédiatement tous les apostats dont 1$ 
prison regorgeait, et ne garda enchaînés que quatre chrétiens 
fidèles : Thomas T'soi, Pierre T'soi, Jean T'soi et Thomas Im. 
Les uns disent qu'on voulait les faire périr sous les coups, d'au* 
tre^ qu'on songeait à les envoyer en exil. En même temps, §iQ 
Tai-hien-i fit cesser les arrestations ; mais les ennemis d^ 
la foi se concertèrent aussitôt, et, dans une adresse à Ici 
régente, demandèrent qu'on traitât les chrétiens en rebelle^, et 
que le grand juge fut puni comme eux pour leur avoir ipoptr^ 
trop d'indulgence. La régente furieuse destitua Sin Tai-^hien-i, 
annula tous ses actes, ordonna de reprendre tous ceux qu'il avfdt 
mis en liberté, et fit transférer les quatre chrétiens à la pri$09 
du tribunal appelé Keum-pou. 

D'après la loi coréenne, les dignitaires publics et les individus 
accusés de lèse-majesté ou de rébellion sont seuls justiciable» 
du Keum-pou. Le tribunal des voleurs ne s'occupe que des 
délits contre la propriété. Pour les autres genres de délits, il y 
a le tribunal des crimes, auquel sont amenables non-seulement 
Ifs gens du peuple, mais tous les nobles qui n'exercent a\içunc 
fonaion publique. Les chrétiens avaient jusqu'alors été envoyés 
au tribunal des voleurs. Les transférer au Keum-pou, c'était les 
accuser de rébellion afin de pouvoir les punir eu conséquence. 

Tout d'abord, ainsi que nous l'avons remarqué, on n'avait 
$aisi que des hommes du peuple ou de la classe moyenne. Le 
parti nouvellement au pouvoir essayait ses forces. Bientôt il se 
sentit assez puissant pour frapper un coup décisif, et le 9 delà 
deuxième lune, un mandat d'arrêt fut lancé avec toutes les 
formalités requises contre Ni Ka-hoan-i, ministre de second 
ordre, Jean Tieng Iak-iong, dignitaire du quatrième degré, Pierre 
Ni Seng-houn-i, ex-mandarin, et Luc Hong Naj^-min-i, haut 
fonctionnaire. Ils furent tous les quatre conduits à la prison du 
Keumi-pou. Le 11 de la même lune, Âmbroise Kouen T'siel-sin-i 
et Augustin Tieng Iak-tsiong furent pris à leur toun Le 44, 
François-Xaxier Hong Kio-man-i fut arrêté avec son fils Léon ; 
mais ce dernier fut envoyé à la prison de Po-tsien, ville où sa 
famille résidait. 

On cherchait et on jetait en prison des néophytes de toutes 
conditions et de tout âge. On fit même venir à la capitale, pour 
y être jugés par le tribunal Keum-pou, les chrétiens détenus 
dan^ 1^ villes de Nie-tsiou et de lang-keun. Les allées et venues 
i» satellites dans tous les quartiers ne discontinuaient ni jour 
ni nuit. Le Keum-pou, les deux divisions du tribunal des voleurs. 



— 116 — 

la prison du tribunal des crimes, tout regorgeait de prisonniers. 
Des arrestations si nombreuses firent beaucoup de bruit dans la 
ville. Chacun était épouvanté; les chrétiens surtout étaient 
dans la consternation, et leur frayeur fut portée à son comble, 
quand, le 24, on vit les satellites, en violation de tous les usages 
du pays, ne plus épargner même les femmes nobles, forcer la 
maison de Colombe Kang, et la saisir avec ses esclaves. Ce pre- 
mier pas une fois fait, le même jour et les jours suivants, beau- 
coup d'autres femmes nobles furent aussi jetées en prison. 

La plupart de ces personnages importants ont été souvent 
mentionnés dans cette histoire; nous ajoutons ici quelques mots 
pour faire connaître les autres. 

Ambroise Kouen T'siel-sin-i était le frère atné du célèbre 
François-Xaxier et le chef de cette famille des Kouen, que Ni 
Piek-i choisit pour établir solidement la religion dans ce pays. 
Nous avons déjà dit quelle réputation de science et de vertu il 
s*était acquise. Quand il entendit parler de la religion, il eut 
d'abord peine à y croire, et ce ne fut qu'après avoir approfondi 
avec précaution et prudence les divers points de doctrine, qu'il 
se résolut à Tembrasser; mais une fois son parti pris, il ne se 
démentitjamais. Près de ses parents il s'exerçait aux devoirs de 
la piété filiale ; dans ses rapports de société, il savait par sa libé- 
ralité et son dévouement gagner la confiance de tous, et tous 
avaient pour lui le plus grand respect. L'autorité de son nom 
attira beaucoup de païens à TÉvangile. « Puisque cet hororae-là 
regarde la religion comme vraie, se disait-on, comment pourrions- 
nous ne pas y croire ? » Cependant il ne faisait pas de propa- 
gande directe, et ne se mêla jamais aux affaires de la chré- 
tienté. 11 restait toujours chez lui occupé de ses études et de ses 
pratiques religieuses, ne s'inquiétant en aucune manière des 
injures dont on l'accablait dans des circulaires et écrits publics, 
ni des calomnies dont on chercha souvent à le noircir au près du roi. 

Entendant parler des actes d'apostasie que les supplices arra- 
chaient aux chrétiens, il disait en soupirant: « Pauvres gens! 
quel dommage! ils rendent par là inutiles les travaux de la moitié 
de leur vie, et perdent la couronne due à leurs souffrances. » Pris 
lui-même et conduit devant les juges, il fit une courageuse apolo- 
gie de la religion et de ses pratiques. Dans les supplices, son 
visage ne changea point et il répondit avec calme et tranquillité, 
au point qu'un de ses ennemis les plus acharnés, que sa fonction 
obligeait d'être présent quand on le mit à la question, disait en 
sortant à ceux qu'il rencontrait : a Pendant les interrogatoires. 



— 117 — 

les autres coupables sont tout hors d'eux-mêmes, mais pour 
Kouen T'siel-sin-i, il ressemble à un homme tranquillement assis 
à un festin. » 

Un des principaux compagnons de captivité d'Ambroise Kouen 
était Augustin Tieng Iak-tsiong, descendant de Fillustre famille des 
Tieng de Ma'tsai,dont nous avons souvent parlé, et Tun des frères 
aines de Jean Tieng Iak-iong. D'un caractère droit, d'un esprit 
sagaceet profond, il s'appliqua debonneheure aux études et obtint 
dos succès dans les lettres. Il se plaisait dans la compagnie des 
personnes graves et instruites, et devint l'ami du fameux Ni Ka- 
hoan-i, et des plus célèbres lettrés alors existants. Regardant la 
littérature des examens comme trop légère, il Tabandonna entiè- 
rement et, par cela même, renonça d'avance aux dignités dont 
l'accès lui était d'ailleurs si facile, afin de se livrer sans obstacle 
aux recherches de philosophie et de morale. Pendant quelque 
temps il s'appliqua à la doctrine de Lao-tse, pour obtenir l'im- 
mortalité qu'elle promet à ses adeptes ; mais il reconnut bientôt 
le vide et le ridicule de cette théorie. Il étudia aussi la médecine 
et s'y acquit beaucoup de réputation. 

Dès que la religion se répandit en Corée, il s'en fit instruire, 
mais ne se rendit pas de suite. Il répétait souvent que Ni Piek-i 
sortait de la vraie voie, et ce ne fut que quatre ou cinq ans plus 
tard qu'il céda aux sollicitations de la grâce ; et reconnaissant 
dans ses hésitations quelque chose de semblable à celles de saint 
Augustin, il voulut prendre ce saint pour patron au baptême. 
Devenu chrétien, il ne regarda plus en arrière et pratiqua sa 
religion avec une ferveur et une persévérance au-dessus de tout 
éloge. En 1791, l'exemple funeste donné par ses frères et tant 
d'autres de ses amis qui apostasièrent misérablement, ne Tébranla 
pas. 11 ne s'émut pas davantage des persécutions de sa famille. 
Son père non-seulement avait refusé de pratiquer, mais encore 
il décriait la religion et la prohibait sévèrement à ses enfants. 
Augustin, tout en continuant de se montrer fils pieux et dévoué, 
demeura fidèle à tous ses exercices religieux, et supporta avec 
une patience inaltérable tous les mauvais traitements. 

11 avait été marié, mais sa femme mourut très-jeune, lui lais- 
sant un fils nommé Charles, qu'il instruisait avec soin de tous 
les devoirs de chrétien. Cédant aux instances de sa famille, il se 
remaria peu de temps après, avec le dessein de vivre dans la con- 
tinence avec sa femme. Les chrétiens l'en dissuadèrent, et il eut 
plusieurs enfants dont nous parlerons dans la suite. 

Alexandre Hoang, qui avait intimement connu Augustin, nous 



— 118 — 

tràôe dé lui ce portrait : « Ne s'occupant nullement des affairée 
du tùéùAè, it it plaisait Surtout à Tétude de la philosophie et de 
la religion. Un point de doctrine était-il obscur pour lui, dans 
Tardeur dé ^s recherches il oubliait la nourriture et le som- 
tneil,etnese donnait point de repos qu'il ne Peut éclaird. EA 
themin ou dans sa maison, à cheval ou en bateau, il ne discon- 
tinuait pas ses profondes méditations. S'il rencontrait des igno- 
rants, il mettait tous ses soins à les instruire, et quelque 
fatigué qu'il pût être, on ne voyait chez lui ni paresse, ni ennui 
aie faire; il réussissait merveilleusement à se faire compren- 
dre de ses auditeurs, quelque grossiers qu'ils fussent. Il com- 
posa en coréen deux volumes intitulés : Principaux articles de 
la religion, où il réunit ce qu'il avait vu dans les livres religieux, 
y ajoutant quelque peu du sien et s'efTorçant surtout d'étré clair. 
C'esl un livre précieux pour les nouveaux chrétiens de ce pays, 
et le prâtre Ta approuvé. Quand Augustin rencontrait des chré- 
tiens, après les premiers compliments d'usage, il parlait de suite 
de doctrine, et pendant tout le jour on ne pouvait placer une 
parole inutile. Si on lui donnait la solution de quelque difficulté 
qu'il n'avait pu pénétrer, il en avait le cœur tout rempli de joie, 
et remerciait chaleureusement son interlocuteur. Lorsque des 
^ens tiëdes ou stupides n'entendaient pas volontiers les vérités 
du salut, il ne pouvait contenir sa peine et sa tristesse. On Tin- 
lerrogeait sur toute espèce de sujet et, grâce à la précision ad- 
mirable de son esprit, grâce à sa parole simple et claire, il forti- 
fiait la foi et échauffait la charité dans le cœur de tous. Sa vertu 
était moins grande peut-être et sa réputation moins brillante que 
celles du chef catéchiste Jean T'soi, mais il était supérieur à ce 
dernier en talents et en connaissances. » 

Outre le livre qu'Alexandre Hoang vient de citer, Augustin, 
de concert avec Josaphat Kim Ken-sioun-i, s'occupa de composer 
un traité complet, montrant toutes les vérités de la religion 
dans leur ordre et enchaînement méthodique. Ils en avaient à 
peine fait la moitié quand là pei-sécution les surprit. Un ouvrage 
de ce genre, rédigé par des hommes du pays, eût été certaine- 
ment beaucoup plus à la portée des peuples de ce royaume; mal- 
heureusement il n'en reste aucun vestige. 

Pendant son séjour à la capitale, Augustin eut des rapports 
irès-fréquenls avec le P. Tsiou, le reçut nombre de fois dans sa 
maison, et fut nommé par lui président delà confrérie Mieng40. 
On rapporte que peu de temps avant son arrestation, an Ût M 
amis, chrétien de la classe des interprètes, étant vénale itfMet, 



— 119 - 

vit sar ses habits mille petites croix resplendissantes de clarté, et 
lui demanda ce que c'était. Augustin, sans répondre directement, 
détourna la conversation d'une manière adroite, mais les chré- 
tiens y virent un présage des souffrances qu'il allait bientôt endu- 
rer, et leurs prévisions ne furent pas trompées. 

Le 11 de la première lune, revenant à cheval de Mat-sai à la 
capitale, Augustin rencontra sur la route un mandarin du tribu- 
nal Keum-pou. Il l'avait déjà dépassé quand, soupçonnant que 
ce mandarin allait pour le prendre, il lui envoya son esclave 
demander qui Ton voulait saisir, ajoutant que si c'était lui-même, 
il était inutile d'aller plus loin. Le mandarin allait en effet le cher- 
cher; Augustin fut donc pris en ce même lieu, et conduit droit à 
la prison. Dans les interrogatoires, il fit noblement sa profession 
de foi, développa les vérités de la religion devant ses juges, et 
déclara nettement que jamais il ne consentirait à renier son Dieu 
pour se sauver la vie. 

Au sujet de la caisse d'objets de religion, prise le 19 de la pre- 
mière lune, il déclara qu'elle lui appartenait, mais interrogé 
ensuite sur les lettres qui y étaient renfermées, il garda le silence.. 
Le juge n'en pouvant rien tirer, s'avisa d'envoyer à la maison 
d'Augustin et de faire dire à sa famille : «Si votre père voulait seu- 
lement indiqueras noms et la demeure du prêtre, il n'y aurait 
plus de raison pour le faire mourir ; mais il préfère subir de vio- 
lents supplices plutôt que d'ouvrir la bouche. Vous, sa famille, 
ses enfants, songez-y bien, et pour sauver la vie de votre chef, 
avouez tout franchement. » La famille répondit qu'elle ne savait 
pas de quoi il était question. 

Augustin était accusé non-seulement, comme les autres chré- 
tiens, d'avoir violé la loi, mais d'avoir commis le double crime de 
lèse-majesté et de rébellion. En faisant l'apologie de la religion, il 
avait dit qu'on ne devait pas la prohiber. C'était accuser d'injus- 
tice le roi lui-même, puisqu'on venait de la proscrire en son nom; 
c'était par conséquent crime de lèse-majesté. De plus, dans son 
livre des : Principaux articles de la religion chrétienne^ il avait 
mentionné le monde, la chair et le démon comme les trois grands 
ennemis cx)ntre lesquels les fidèles doivent lutter sans cesse. Or 
cette expression : le monde, ne pouvant signifier que le gouverne- 
ment du roi, la rébellion était évidente. Le tribunal admit et 
consacra cette ridicule interprétation. II ne faut pas trop s'en éton- 
ner, car en Corée, comme partout ailleurs, toute parole ou objec- 
tion contre la religion trouvera d'autant plus de croyants, qu'elle 
sera plasio^te» plus niaise et plus stupide. Nous avons entre 



— 126 — 

les mains une réfutation du christianisme, composée par un man- 
darin de la même époque, ou il est dit : <c Cette religion ordonne 
de haïr ses parents, puisqu'elle ordonne de haïr le corps que les 
parents ont engendré; elle ordonne de traiter le roi en ennemi, 
puisqu'elle dénonce comme ennemi le monde que le roi gouverne; 
enfin elle veut anéantir le genre humain, puisqu'elle enseigne que 
la virginité est plus parfaite que le mariage. » Cette phrase a été 
écrite sérieusement, et, aujourd'hui encore, elle est regardée par 
la plupart des païens comme un résumé complet de TEvangile. 

L'autre prisonnier, François-Xavier Hong Kio-man-i, plus 
connu parmi les chrétiens sous le nom de Hong de Nam-iang, 
descendait lui aussi d'une noble famille du parti Nam-in, depuis 
longtemps honorée de charges importantes. Livré de bonne heure 
à l'étude, François-Xavier était tsin-sa ou licencié, et son caractère 
grave et réfléchi, aussi bien que l'étendue et la variété de ses con- 
naissances, lui avaient obtenu l'estime générale. Âpres avoir résidé 
quelque temps à la capitale, il alla s'établir au district de Po-tsien, 
à huit ou dix lieues do là, oii il entendit parler du christianisme, 
vraisemblablement par la famille des Kouen de lang-keun» dont il 
était allié. Il ne l'embrassa pas de suite, mais plus tard, éclairé 
et pressé par son fils Léon, il en reconnut la vérité, se mit à la 
pratiquer avec ferveur, et reçut le baptême des mains du P. Tsiou. 
Quoique dans une belle position, il n'eut plus dès lors de pensées 
pour les grandeurs humaines; il cessa ses relations avec ses nom- 
breux amis païens, sans s'inquiéter des reproches que cette con- 
duite lui attirait. Tout appliqué à ses devoirs et à Tinstruction de 
sa famille, il s'efforçait de réchauffer les tièdes et de propager la 
religion, et passait fréquemment les soirées à exhorter les chré- 
tiens du pays, réunis chez lui à cet effet. Quand Tédit de 
persécution fut publié, François-Xavier Hong se cacha pendant 
quelques jours, puis voyant «[u'il ne pouvait échapper longtemps 
à «es ennemis, il prit le parti de retourner chez lui, accompagné 
de son fils, et d'y attendre l'ordre de Dieu. Sur la route même, il 
fut rencontré par les satellites, qui l'arrêtèrent et le conduisirent 
à la capitale. , 

Le procès de tous ces hommes marquants ne devait pas durer 
bien longtemps, leur sort était décidé d'avance. Il reste peu 
de détails sur les interrogatoires et les supplices qu'ils ont 
subis, mais quelques pièces détachées des actes civils, que nous 
avons entre les mains, nous les montrent accusés tous d'être sec- 
tateurs d'une religion étrangère et dépravée. Augustin Tieng seu- 
lement est accusé en outre de lèse-majesté et de rébellion. Avant 



la fin des débats, le 21 de la deuxième lone, Ambroise Rouen 
mourut dans la prison, à Tâge de soixante-six ans, tué sous les 
coups, au rapport des uns, des suites de ses blessures ou d^ina- 
nition, selon les autres. 

Quatre jours plus tard, tous les prisonniers furent condamnés à 
mort. Les deux frères d'Augustin, Jean Tieng Iak-iong et Tieng 
Iak-tsien, qui déjà, dans une circonstance semblable, avaient 
donné un triste exemple de faiblesse, eurent de nouveau la lâcheté 
de fouler aux pieds les exhortations, les prières, les larmes et les 
nobles exemples de leur frère, et de racheter leur vie par Tapos- 
tasie. La sentence de mort fut pour eux commuée en une con- 
damnation à Texil. Ajoutons de suite que Jean Tieng, gracié 
quelques années après, fit une longue et sincère pénitence de 
son crime, qu'il consola les chrétiens par sa ferveur et sa morti- 
fication exemplaires, et fit une mort très-édifiante. Il a laissé plu- 
sieurs écrits religieux, et principalement des mémoires sur Tin- 
iroduction de TÉvangile en Corée, où sont recueillis la plupart 
des faits jusqu'à présent relatés dans notre histoire. 

Ni Ka-hoan-i, dont tout le crime était d'avoir été l'un des plus 
illustres chefs du parti vaincu, fut condamné à mort comme chré- 
tien, et enfermé, sans nourriture, dans une chambre où il expira, 
après sept jours de souffrances. Il connaissait très-bien la reli- 
gion, mais, comme tant d'autres savants, il aima mieux la gloire 
des hommes que celle de Dieu, et ne donna jamais aucun signe 
de conversion. Kut-il, à quelqu'une des heures de sa longue et 
solitaire agonie, le bonheur de reconnaître et d'adorer ce Christ, 
pour le nom duquel on le faisait mourir? C'est le secret de Dieu. 
Quoiqu'il en soit, un grand nombre des descendants de cet infor- 
tuné ministre sont aujourd'hui de fervents chrétiens. 

Les six autres condamnés, savoir: Pierre Ni Seng-houn-i, 
Thomas T'soi Pil-kong-i, Jean T'soi Tsiang-hieo-i, François- 
Xavier Hong Kio-man-i, Luc Hong Nak-min-i, et Augustin Tieng- 
lak-tsiong, furent décapités en dehors de la porte de TOuest, le 
96 de la deuxième lune (8 avril 1801). 

Pierre Ni Seng-houn-i avait alors quarante-cinq ans. Voici le 
texte officiel de sa sentence : 

« Les mauvais livres de TOccident sont une monstruosité sans 
(c exemple dans les temps anciens et modernes. Par des paroles 
ff mensongères, ils prêchent un certain Jésus, et trompent le 
« monde. Ce qu'ils appellent paradis et enfer n'est qu'une mala- 
de droite imitation de la doctrine de Fo; ce qu'ils appellent père 
« spirituel, n'est que l'anéantissement des rapports naturels de 



d l'homme. Ils disent que les biens et les femmes peuvent être 
« mis en commun, et que les supplices et la mort ne doivent pas 
« être redoutés. Toutes leurs paroles sont fourbes, désordonnées 
« et impudentes; les saints doivent les rejeter, et le peuple les 
« repousser. Malgré cela, Taccusé a reçu le baptême, a acheté 
« ces livres, les a apportés d'une distance de dix mille lys, les a 
« répandus parmi ses parents et alliés, à la capitale et en pro- 
ie vince, au près et au loin. G^est encore peu. Il a communiqué 
« avec les étrangers et s'est lié avec eux ; il a ourdi avec lou-i- 
« ri (Paul loun) de mauvais et secrets complots, et s'est uni dans 
« de coupables démarches avec Iak-tsiong (Augustin). Quand le 
a roi eut fait afficher la loi, Taccusé vit comme dans un miroir 
« les mauvais génies qui le dirigeaient ; il fit au dehors semblant 
« de changer, mais au dedans son cœur continua d'être perdu et 
(c aveuglé. Dans cette clique fourbe et cette race dégoûtante des 
« chrétiens, il n'est personne qui ne l'ait regardé comme chef de 
« religion, et ne l'ait appelé père. Comment, après de telles fau- 
« tes, pourrait-il être supporté entre le ciel et la terre? Toutes 
« les preuves sont révélées, tous ses crimes ont paru au grand 
« jour; la loi du ciel brille avec éclat, la loi du roi est justement 
« sévère. Je le reconnais. » Ces trois derniers mots, qui se retrou- 
vent à la fin de toutes les pièces analogues, sont la formule habi- 
tuelle d'acquiescement, que l'on fait signer de gré ou de force h 
tous les condamnés. 

La mort de Seng-houn-i fut plus triste encore que celle de Ni 
Ka-hoan-i. Jamais peut-être, plus belle et plus facile occasion de 
se repentir n'avait été offerte à un pécheur. Chrétien ou non, il 
lui fallait mourir; l'apostasie même ne pouvait lui sauver la vie, 
tandis qu'un simple acte de retour à Dieu pouvait changer en 
triomphe ce supplice inévitable. Mais ses défections, ses lâchetés 
réitérées et persistantes semblent avoir lassé la patience de Dieu, 
et il expira sans rétracter son apostasie, sans donner le moindre 
signe de contrition. Lui, le premier baptisé ; lui, qui avait apporté 
à ses compatriotes le baptême et l'Évangile, marcha à la mort avec 
les martyrs et ne fut pas martyr; il eut la tête tranchée comme 
chrétien et mourut en renégat. mon Dieu, que vos jugements 
sont justes et terribles! 

Cette mort épouvantable consterna les païens eux-mêmes. Le 
corps de Seng-houn-i, ayant été après trois jours reporté dans sa 
maison, personne n'osa y aller faire les visites habituelles de con- 
doléance. Seul, un de ses parents et amis, Sim-iou, s'y rendit vêtu 
de deuil, mais sa conduite excita les murmures du peuple. 



— 1Î3- 

Depuis cette époque, dans la nombreuse parenté de Pierre Ni 
Seng-houn-'i, on ne compte que très-peu de fidèles, et le dIus 
grand nombre de ses parents se sont toujours signalés par leur 
hostilité contre la religion chrétienne. Il laissait trois fils, qui 
furent la souche d'autant de familles, dont deux seulement font 
aujourd'hui profession de christianisme. 

Détournons maintenant nos regards de ces scènes attristantes, 
et reportons-les sur la mort précieuse de nos martyrs. 

Thomas T'soi, dont le caractère si droit et la noble franchise 
avaient conquis les sympathies du feu roi, marcha résolument an 
supplice. Le bourreau, encore peu expérimenté, ne put lui tran- 
cher la télé du premier coup. Thomas, portant la main sur sa 
blessure, la retira tout ensanglantée, et la fixant avec attention, 
s'écria : « Précieux sang! » Précieux, en effet, car c'était le prix 
du ciel, dont un second coup de sabre lui ouvrit immédiatement 
les portes. 

Vint ensuite le zélé catéchiste Jean T'soi. Dans un des inter- 
rogatoires subis au tribunal des voleurs, il avait eu un moment 
de faiblesse ; mais Dieu vint à son aide, et la grâce reprit bientôt 
le dessus. À peine arrivé devant le tribunal supérieur, il rétracta 
courageusement ses paroles ambiguës. Il fit plus, comme on le 
voit par le texte de sa sentence ; il composa alors même une apo- 
logie écrite de la religion chrétienne, la présenta aux juges, et le 
lendemain la scella de son sang. Il était âgé de quarante- trois 
ans. 

François Xavier Hong en avait soixante-quatre. Nous n'avons 
aucun détail sur ses derniers moments; mais les juges eux-mêmes 
ont fait un éloge magnifique de sa persévérance, en inscrivant 
dans son arrêt de mort ces paroles : «, Il ose dire impudemment 
« que c'est un bonheur de mourir pour cette religion. Son 
« obstination est plus forte que le bois et la pierre. Pour lui, 
« tous les supplices sont trop légers. » 

Luc Nak-min-i ayant, quelques années auparavant, renié le 
christianisme publiquement et à plusieurs reprises, le tribunal 
lui fil grâce de la vie. Il fut donc condamné à l'exil, et, selon 
Tusage, il reçut d'abord une forte bastonnade sur les jambes. 
C'est là que Dieu l'attendait. Pendant celle torture, la foi, le 
repentir, les sentiments généreux se réveillèrent dans son âme, 
et relevant la tête, il dit à ses juges : « Tout ce que j'ai fait par le 
passé n'était que pour conserver lâchement ma vie. Maintenant 
que je suis encore battu et déshonoré, j'aime mieux vous dire fran- 
chement tout ce que j'ai sur le cœur, et mourir avec courage. Le 



Dieu qae je sers, c'est le souverain Seigneur du ciel, de la terre, 
d^s esprits, des hommes et de toutes choses. Mathieu Ni (nom 
coréen du P. Matthieu Ricci, Tapôtre de la Chine), et les autres 
missionnaires, sont des hommes admirables de doctrine et de 
sainteté ; toutes leurs paroles sont vraies. Je désire donc mainte- 
nant mourir pour Dieu, et par là confesser la vérité de la foi 
chrétienne. » Les premiers ministres qui présidaient le tribunal 
furent aussi irrités que surpris des paroles du confesseur de la 
foi, et une grande rumeur s'éleva dans toute rassemblée. Un 
exprès fut immédiatement envoyé à la régente pour l'informer de 
ce qui venait d'avoir lieu, et celle-ci furieuse envoya l'ordre de 
soumettre Luc à une cruelle torture.' Son corps fut brisé de 
coups. Renvoyé à la prison, il disait, en lavant le sang qui décou- 
lait de ses blessures : <c Maintenant, je suis heureux, et j'ai le 
cœur à Taise. » S'il faut en croire la sentence, Luc aurait dit 
aussi qu'il souffrait la mort avec joie, comme une punition 
de ses anciennes apostasies. Quand il monta sur le chariot pour 
aller au supplice , sa figure rayonnait de bonheur. Les yeux 
levés au ciel, il ne cessait d'exhorter le peuple. Il mourut ainsi, 
à l'âge de cinquante-un ans. 

L'auteur contemporain qui nous a conservé ces faits, ajoute 
quelques paroles bien dignes d'attention : « Après avoir été fer- 
mes au commencement, dit-il, beaucoup fléchissent à )a fin. Se 
relever après la chute, et devenir martyr après l'apostasie, n'est 
pas chose commune, ni facile. Luc Hong, à ce qu'on assure, 
récitait tous les jours son rosaire; même au milieu de ses fonc- 
tions publiques, et delà foule des hôtes et des amis qui s'empres- 
saient chez lui, il ne l'omit jamais un seul jour. C'est sans 
doute cette pratique qui lui aura mérité une grâce aussi extraor- 
dinaire. )) — On est heureux de trouver cette réflexion touchante 
sous la plume d'un néophyte. C'est une preuve de plus que par- 
tout et toujours, les vrais chrétiens ont, pour ainsi dire instincti- 
vement, la même foi inébranlable dans la toute-puissante inter- 
cession de Marie, mère de Dieu. 

Les derniers moments d'Augustin Tieng furent dignes de sa 
vie. Quand on le conduisit au supplice, son visage paraissait tout 
lumineux. Pendant le trajet il appela le conducteur et lui dit 
qu'il avait soif. Les assistants l'ayant réprimandé, il répondit: 
« C'est pour imiter mon grand modèle que je demande à boire. » 
Infatigable prédicateur dans la prison et devant le tribunal, il 
fit encore du théâtre de son martyre une chaire bien éloquente. 
Assis en face des instruments de supplice, il les contempla avec 



— 128 — 

bonheur, puis, élevant la voix de manière à être entendu de tout 
le peuple, il s'écria : <c Le Seigneur suprême du ciel, de la terre, 
et de toutes choses, existant par lui-même et infiniment adorable, 
vous a créés et vous conserve. Tous vous devez vous convertir à 
votre premier principe ; n'en faites pas follement un sujet de 
mépris et de raillerie. Ce que vous regardez comme une honte et 
un opprobre sera bientôt pour moi le sujet d'une gloire éter- 
nelle. » On l'interrompit en l'avertissant de mettre sa tête sur le 
billot ; il se plaça de manière à voir le ciel, disant : « Il vaut 
mieux mourir en regardant le ciel, qu'en regardant la terre. » 
Le bourreau tremblait et n'osait frapper; mais enfin la crainte 
du châtiment l'emportant sur Tadmiration, dune main mal 
assurée il donna un premier coup de sabre. La tête n'était tran- 
chée qu'à moitié, Augustin se redressa, fit ostensiblement un 
grand signe de croix, et se replaça paisiblement dans sa première 
posture pour recevoir le coup mortel. 

Ainsi mourut, à Tâge de quarante-deux ans, l'un des hommes 
les plus remarquables et Tun des plus grands martyrs quela religion 
chrétienne ait comptés dans ce pays. Son corps fut recueilli avec 
soin, et on l'emporta dans la ville où résidait sa famille pour lui 
donner la sépulture. Ses parents et alliés, tant païens que chré- 
tiens, affirment que plusieurs guérisons mira^mleuses ont eu lieu 
sur son tombeau. Augustin avait été accusé du crime de rébel- 
lion ; tous ses biens furent, en conséquence, confisqués par un 
ordre spécial du gouvernement. Il est probable que ses ennemis 
voulurent parla empêcher à tout jamais la réhabilitation de sa 
famille, et lui rendre la vengeance impossible. 

Le même jour, 26 de la deuxième lune, une autre sentence de 
mort avait été portée. C'était celle de Louis de Gonzague Ni 
Tan-ouen-i, l'apôtre du Nai-po. Après son apostasie, en 1791, 
touché d'un sincère repentir, il avait repris avec ferveur ses pra- 
tiques religieuses. Il put voir le P. Tsiou, et même demeurer 
quelque temps auprès de lui. Le prêtre lui répétait souvent : 
« Après avoir commis tant de fautes, après avoir administré les 
sacrements sans autorité, après avoir scandalisé les fidèles par 
ton apostasie, comment pourrais-tu faire assez pénitence? Le 
martyre seul pourra te faire pardonner. » Aussi Louis pensait-il 
sans cesse à s'y préparer. Arrêté par ordre du gouverneur de 
la province, vers la fin de l'année 1795, il eut à souffrir de 
cruels supplices, mais il ne faiblit pas et fut renvoyé à Tien-an, 
sa ville natale, pour y être mis au rang des fustigateurs. 
Ce châtiment, fréquent en Corée, est très-honteux pour une 



— 126 - 

personne de condition honnête ; mais le mandarip ne fit pas 
exercer à Louis cette vile fonction, et se contenta de le placer 
sous caution chez un particulier. Il resta ainsi sous la surveil* 
lance de la police pendant six ans environ, jusqu*au moment où 
Ton reprit son procès en 1801, 

L'ordre avait été donné de le mettre à la question, le l""' et 
le 15 de chaque mois. Il est probable toutefois que les préto- 
riens ne firent pas trop souffrir un homme qui avait conquis leur 
estime, et s'était dévoué à l'éducation de leurs enfants. Louis 
demeura ferme pendant cette longue épreuve. Il pratiqua cons- 
tamment sa religion au vu et su de tout le monde, et, par ses 
paroles aussi bien que par ses exemples, fit un grand bien dans 
le pays. Ayant obtenu un jour la permission d'aller visiter sa 
famille à le-sa-ol, il s'y informa de l'état de la religion. Il apprit 
alors que, cédant à la crainte, les chrétiens avaient réuni et 
brûlé sur la place publique du village tous leurs livres de reli- 
gion. Â cette nouvelle, il ne put retenir ses larmes, et le cœur 
rempli d'amerlune, il demanda si aucun volume n'avait échappé 
à l'incendie. On lui en apporta deux, enlevés secrètement. 

Lorsque, après la mort du roi, la persécution redoubla de 
rigueur, Louis fut transféré d'abord à Tsieng-tsiou pour y subir 
la question, puis à la capitale, où il fut condamné à mort 
avec Jean T'soi, Augustin Tieng et leurs compagnons. Afin 
d'effrayer les populations, le gouvernement donna ordre de 
rexécuter à Kong-tsiou, chef-lieu de la province où il avait, pen- 
dant longtemps, prêché l'Évangile. C'est là qu'il fut décapité, 
deux jours après les martyrs de la capitale, le 28 de la deuxième 
lune (10 avril 1801). Sa tète ne tomba, dit-on, qu'au sixième 
coup de sabre. Louis avait alors plus de cinquante ans. Quel- 
ques-uns de ses parents avaient assisté à l'exécution, mais ce 
ne fut que plusieurs jours après, qu'ils purent recouvrer ses 
précieux restes et les transporter dans le tombeau de sa famille. 
On assure qu'au moment où ils recueillirent le corps, la tête se 
trouva solidement attachée au cou, sans autre trace du sup- 
plice qu'une cicatrice circulaire, qui ressemblait h un fil blan- 
châtre. 

Louis de Gonzague Ni Tan-ouen-i, malgré sa faiblesse lors de 
la première persécution, est, sans contredit, l'un de ceux qui ont 
le plus travaillé à la propagation de l'Évangile en Corée. Une 
grande partie de nos chrétiens d'aujourd'hui sont les descendants 
de ceux qu'il convertit alors. Aussi sa mémoire est-elle en véné- 
ration dans le Nai-po et les districts voisins. Par une coïncidence 



— 127 — 

assez singulière, les deux premiers prêtres coréens étaient de sa 
famille : le P. André Kim, petit-fils d'une de ses nièces^ et le 
P. Thomas T'soi^ petit-fils d*un de ses neveux. Sa descendance 
directe est aujourd'hui éteinte. 

Quinze jours après le triomphe de Louis de Gonzague Ni, eut 
lieu dans cette même ville de Kong-tsiou Texécution d'un autre 
chrétien, assez peu connu. Les quelques détails qui suivent ont 
été racontés par un vieillard octogénaire, que des circonstances 
avaient alors amené près de la prison, et qui entendit distincte- 
ment tout ce qui s'y passait. Ni T'siong-kouk-i, dont on ignore 
la famille et le nom de baptême, avait été pris à T'siong-tsiou et 
conduit au chef-lieu de la province. La veille de sa mort, vers le 
milieu du troisième mois, la lune étant dans tout son éclat, 
il se tint, toute la nuit, appuyé sur le seuil de la porte de 
sa prison, récitant ses prières. Au point du jour, il enir'ouvrit la 
porte et regardant du côté de TOrient, il s'écria à diverses repri- 
ses : « Pourquoi le jour tarde-t-il tant à paraître? » Puis, enten- 
dant un coup de fusil, il se leva tout rempli de joie et dit : 
« Voilà qui est un bon signe, on ne tardera pas à m'appeler, » 
et il se remit en prières avec un redoublement de ferveur. 

Quelques minutes après, un nouveau coup de fusil se fit encore 
entendre, la porte de la prison s'ouvrit, et les geôliers lui apporté- 
rent le repas des condamnés à mort. Ni T'siong-kouk-i se mit à 
table, remercia Dieu longuement d'avoir créé dans le monde une 
telle abondance de biens, puis goûta de chacun des mets qu'on 
lui avait présentés, et, renvoyant la table, se mit de nouveau à 
prier. Tout à coup, un cri fut entendu : a Faites sortir Ni 
Tsiong-kouk-i. » Il se leva aussitôt et appelant par leur nom 
chacun des chrétiens qui étaient prisonniers avec lui, il leur dit : 
a Pour moi, par la miséricorde infinie de Dieu et le secours de 
Marie, je vais maintenant jouir du bonheur du ciel; vous tous 
ne perdez pas confiance, faites comme moi. » Il les exhortait ainsi 
chaleureusement et à haute voix, lorsque les soldats le pres- 
sèrent de sortir. On le plaça sur un cheval, la figure tournée vers 
la queue. Le visage rayonnant de joie, il fut conduit au lieu de 
l'exécution, et décapité, dans la vingt-septième année de son âge. 



CHAPITRE IV 



Les six martyrs de Nie-tsiou. — Martyre de Barbe Sim, d'Alexis Hoang, etc. 

— Martyre du P. Tsiou. 



Nous avons dit plus haut que le gouvernement de la régente 
avait fait transférer à la capitale, pour y être jugés par le Keum- 
pou, les chrétiens détenus dans les prisons de Nie-tsiou et de 
lang-keun. Ceux de Nie-tsiou, arrêtés à diverses époques, 
avant la mort du roi, avaient déjà subi de longues tortures quand 
cet ordre fut exécuté. Nous allons donner ici les quelques détails 
conservés par les traditions coréennes sur les principaux de ces 
confesseurs. 

Martin Ni Tsong-po-i, de la branche des Ni de Tsien, était né 
au district de Nie-tsiou, d*une famille attachée au parti Sio-ron. 11 
se faisait remarquer par son caractère droit, mais violent et iras- 
cible, par ses connaissances en médecine, par sa force et son cou- 
rage extraordinaires, et par son ambition démesurée. On raconte 
de lui que dans tous ses voyages, même les plus courts, il avait 
la manie de se reposer le jour et de marcher seulement la nuit, 
et qu'il commettait fréquemment, sans le moindre scrupule, 
des actes de violence et d'injustice. 11 fut amené à la foi par son 
ami intime,Josaphat Kim Ken-sioun-i, le collaborateur d'Augustin 
Tiengdans la composition de ce traité de religion, qui ne put 
être terminé. Les deux amis se firent chrétiens et furent baptisés 
ensemble. Dès lors Martin fut un nouvel homme. 11 réussit à 
dompter son caractère, et ne conserva que sa droiture et sa fer- 
meté. Rempli d'une courageuse ferveur, il professait ouvertement 
sa foi, et, avec son père et sa femme qu'il avait convertis, accom- 
plissait ses exercices religieux sans se cacher de personne. 

Son cousin Jean Ouen Sa-sin-i, delà ville de Nie-tsiou, avait, 
lui aussi, été converti par Josaphat Kim, avec lequel il était très- 
lié. Toute sa famille avait suivi son exemple et pratiquait la reli- 
gion chrétienne. 

A la troisième lune de l'année kieng-sin (1800), Martinet Jean 
allèrent passer les fêtes de Pâques chez un de leurs amis, Tsieog 
Tsong-ho. Ce dernier, dont le nom de baptême nous est inconnu, 
les reçut avec joie au milieu de sa famille, qui était tout entière 
chrétienne. Un chien fut tué, du vin préparé en abondance, et, le 



— 129 — 

jour de la fêle, la famille et ses hôtes se réunirent h quelques fidèles 
du voisinage, sur le bord de la route. Là, tous récitèrent à haute 
voix Y Alléluia et le Regina cœli^ puis chantèrent leurs prières 
au son de la calebasse. Ils firent ensuite un repas avec la viande 
et le vin qu'ils avaient apportés, et le repas terminé, les chants 
recommencèrent. Le jonr s'écoulait ainsi dans des exercices 
de piété et dans un festin fraternel, lorsque le mandarin, pré- 
venu par des païens de ce qui se passait, envoya des satellites 
pour les saisir. Ils furent tous arrêtés et conduits en prison. 
Pendant le trajet on passa devant la maison de Jean Ouen, et sa 
vieille mère, tout en larmes, se jeta au-devant des satellites, les 
conjurant de lui permettre de voir son fils un instant avant de 
remmener, mais elle ne fut pas écoutée, et les prisonniers conti- 
nuèrent leur route. Arrivés au tribunal, le mandarin leur dit : 
« Dénoncez vos complices et ceux qui vous ont séduits, et reniez 
Dieu. )) Jean répondit au nom de tous : « 11 nous est sévèrement 
défendu de dénoncer quelqu'un ; et dussions-nous mourir, nous 
ne pouvons nuire à personne. Quant à renier Dieu, la chose est 
encore plus impossible. » Le mandarin en colère leur fit subir 
Técartement des os et la puncture des bâtons. Mais soutenus par 
le courage et les exhortations de Martin Ni, tous furent fermes 
dans ces violents supplices, qu'on renouvela inutilement plusieurs 
fois. Ils furent ensuite enfermés dans la prison. 

Vers cette époque, vivait à Tiem-teul, dans ce même district de 
Nie-tsiou, un noble nommé Im Hei-ieng-i, de la branche des 
Im de Pong-tsien. Son père, sa mère, ses frères et sœurs étaient 
fervents chrétiens. Lui seul s'obstinait à rester païen, et donnait 
pour excuse que c'était une chose au-dessus de ses forces, « puis- 
que, disait-il, pour pratiquer fidèlement la religion, il faudrait 
n'avoir ni yeux, ni oreilles, ni aucun autre sens. » Â toutes les 
exhortations, à tous les reproches de son père, il ne répondait 
jamais un seul mot. Sur son lit de mort, son père le fit appeler 
et lui dit : « Si avant de mourir je te voyais chrétien, je n'aurais 
plus aucun regret en quittant ce monde. «Le fils gardant le 
silence, « Je dois mourir demain, reprit le père. Â ton air, je 
suppose qu'après ma mort tu comptes me faire les sacrifices d'usage 
pour les parents. Pendant ma vie tu ne m'as guère écouté, eh 
bien ! écoute maintenant : si après ma mort tu fais les sacrifices, 
je ne te regarde plus comme mon fils, et je te défends de porter 
mon deuil. » De telles paroles sont, chez tous les Orientaux, 
mais en Corée surtout, le plus terrible des anathèmes. Ici encore 
Hei-ieng-i ne répondit rien. 



— 130 — 

Deux jours après, son père étant mort, il donna des marques 
non équivoques de sa désolation, se revêtit des habits de deuil, 
mais ne fit aucun des sacrifices accoutumés. Tous ses parents et 
alliés, toutes ses connaissances le regardaient avec surprise, et 
ne dissimulaient ni leur mécontentement ni leurs murmures. 
Au printemps de Tannée kieng-sin (1800) arriva le premier 
anniversaire, et alors encore il ne fit aucun sacrifice. Bientôt 
après, le mandarin de Nie-tsiou, qui le surveillait, envoya des 
satellites et le fit comparaître à son tribunal, a Je sais claire- 
ment, lui dit-il, que tu ne suis pas la religion du Maître du ciel, 
mais on t'accuse de ne pas faire les sacrifices aux parents défunts. 
Si cela est vrai, je serai forcé de te faire mourir. » Hei-ieng-i 
resta muet comme devant son père, et fut conduit dans la prison 
où se trouvaient déjà Martin Ni, Jean Ouen et leurs compagnons, 
pour être jugé et condamné avec eux. 

Deux chrétiens avaient été pris dans la maison de Hei-ieng-i, 
en même temps que lui. C'étaient Tsio Tsiei-tong-i , et son 
fils Pierre Tsio long-sam-i. Ce Tsio Tsiei-tong-i était un noble 
du district de lang-keun, de la branche des Tsio de An-hiang. 
Devenu veuf et tombé dans la misère, il avait quitté son pays 
natal oii il ne pouvait plus subsister, et s'était réfugié avec ses 
deux fils chez Hei-ieng-i, qui, depuis quelque temps, leur accor- 
dait une généreuse hospitalité. Pierre long-sam-i, Taîné des fils 
de Tsio, était d'un tempérament faible et maladif, d'un extérieur 
fort peu avantageux, et d'une ignorance absolue de toutes les 
choses de ce monde, ce qui, joint à la pauvreté de sa famille, 
Tavait empêché de trouver un parti. Bien qu'âgé de trente ans, 
il n'avait pu encore prendre le chapeau et se marier (1). Tous se 
riaient de lui, le seul Augustin Tieng avait su reconnaître une 
grande âme dans ce corps chétif. Il le traitait avec beaucoup 
d'égards, et ne cessait de louer sa foi et sa vertu. Quand les 
satellites vinrent arrêter Hei-ieng-i, Pierre et son père furent 
saisis avec leur hôte, mais Ho-sam-i, le frère de Pierre, parvint 
h s'évader. 

Pendant la route, Tsio dit à son fils : « Cette fois, je suis 
décidé à donner ma vie pour Dieu, et je serai certainement mar- 
tyr. Pour toi que feras-tu ? » Pierre répondit : « Nul ne peut se 
fier à ses résolutions ni à ses forces ; comment oserais-je, faible 

(1) En Corée, les jeunes gens n'ont pas le droit de porter chapeau avant 
leur mariage, ils vont tête nue, les cheveux pendants, et liés en une seule 
tresse. A Tcpoque du mariage seulement, ils les relèvent et les nouent au 
sommet de leur tête. 



- 131 — 

et misérable que je suis, me promettre le martyre ? » Ils furent 
conduits au mandarin, et, dès le premier interrogatoire, le père 
fut puni de sa folle présomption et, pour avoir trop compté sur 
ses propres forces, fit une chute déplorable. Le mandarin dit 
à Pierre : « Toi aussi renonce à ta religion. — Je ne puis le faire, 
répondit Pierre. — Eh quoi! quand ton père veut conserver 
sa vie, tu voudrais mourir? N'est-ce pas là un manque de piété 
filiale? — Nullement. Si les parents viennent à dévier et 
que les enfants continuent à remplir tous leurs devoirs, dira- 
t-on pour cela que les enfants manquent à la piété filiale? 
Chacun, il est vrai, doit honorer et servir son père et sa mère 
selon la nature, mais il y a, avant eux et au-dessus d'eux, le 
grand Roi et Père commun de toutes les créatures du ciel et de la 
terre ; c'est Lui qui a donné la vie à mes parents, c'est Lui aussi 
qui me Ta donnée, comment dès lors p6urrais-je le renier? » Le 
mandarin irrité lui fit subir deux ou trois autres interrogatoires 
accompagnés de tortures plus cruelles qu'à l'ordinaire, dans les- 
quelles il eut un genou brisé et détaché de la jambe, et tout le 
corps couvert de plaies. Pierre eut à supporter une épreuve plus 
redoutable. Le mandarin voyant Tinutilité des exhortations et des 
supplices, fil appeler le père et lui dit en présence du confes- 
seur : (( Je suis forcé de vous faire mourir à cause de votre fils. 
Parlez-lui donc, une seule de vos paroles peut sauver la vie à 
tous les deux; tout dépend de vous, exhortez-le à se repentir. » 
En même temps, il le fit frapper cruellement sous les yeux 
de son fils. Pierre, vaincu, s'écria : « Je ne puis rompre avec 
les sentiments de la nature. Je ne veux pas que mon père meure 
à cause de moi, sauvez-nous tous deux. » Puis il fit sa soumis- 
sion, et le mandarin, joyeux de son succès, les fit relâcher et 
renvoyer immédiatement. 

Mais Pierre en sortant du tribunal rencontra Martin Ni, qui 
le réprimanda vivement de sa faiblesse, et l'exhorta à une 
prompte pénitence. Il n'avait cédé qu'à un aveuglement de ten- 
dresse filiale, et la foi était toujours vivante dans son cœur. 
Effrayé de sa faute et touché d'un sincère repentir, il passa la 
nuit dans les larmes, et dès le lendemain matin se présenta 
devant le juge : « Ce que j'ai fait hier, lui dit-il, est maintenant 
pour moi la cause dun regret mortel. J'espère que le mandarin 
voudra bien faire mourir le fils pour sa propre faute et traiter le 
père selon ses désirs, car il serait injuste, pour la faute du fils, 
de faire mourir aussi le père? A chacun selon ses œuvres. » 

Le mandarin, d'autant plus vexé qu'il s'était imaginé à la 



— i3ï — 

aune cbélive de Pierre venir racilemenl à bout de son obslio: 
tion, le fit enfermer trËs-étroilemenl. Puis, k chaque iolenrefi 
loire, il ne manqaa pas de le faire frapper plus longlcmp» i 
plos violemnieDt que les autres ctiri^tiens. Mais tout fut iuuiilj 
et Pierre, protégé par son tiumble conlriliou, aussi bien que pi 
h grâce divine, demvui-a inébranlable. 

Leméme mandarin avait fait arrêter aussi le beau-pËre di 
Jean Ouen, Marcellin T'soi Tsiong-isiou, vulgairement noimii 
le-tsiong-i. C'était un noble du district de Nie-tsiou, qui pra£ 
quait la religion avec toute sa famille. En 1791, il avait écûppi 
à U persécuUoD par l'apostasie. Mais, depuis lors, il ne cessi j| 
faire pénitence de sa faute, et de demandera Dieu la grâce de i| 
laver dans son propre sang. Lorsque les premiers bruits de pei^ 
sécadon s'élevèrent, il repondit en riant h sa femme qui l'exW 
tait à fuir: < Sois tranquille, quand je ne serai plus, tu viitlj 
toat de même. » Sa mëre lui fit aussi de vives instances, et p^ 
respect poar ses ordres, il quitta la maison et partit pour h cv 
pitale. Hais & peine en roule, il changea de résolution et rcn^ 
chez lui. Ce soir-lï m£me, les satellites envoyés de Nie-lsiont 
saisirent et le Iralnërent au tribunal. « De qui as-tu appri»! 
religion, lui demanda le mandarin, et quels sont tes coraplico] 
Dénonce tout. — La religion, répondit Marcellin, me défuf| 
de Duire k qui que ce soil. Je n'ai rien il déclarer. >i Le nsa- 
darin le fit mettre à la question, lui lit donner la bastonnade, é 
enfin voyant, qu'il restait ferme dans sa foi, le fit jeter dauslj 
même prison oii étaient déjii son gendre Jean Oueo, Martin I^ 
les quelques confesseurs dont nous venons de parler, et un aaq 
grand nombre d'autres ctirétiens. 

Pendant plus de six mois, les prisonniers eurent à compar^ 
(re, une fois tous les quinze jours, devant le mandarin, poDrJ 
être interrogés et subir des tortures de plus en plus cruelles. 0| 
assure que le corps de Jean Ouen, mis eu lambeaux par ces en 
cutions réitérées, fut h diverses reprises miraculeusement guâi 
La famille de Jean lenla plusieurs fois de l'ébranler, et ni 
vieilleesclave venait souvent lui faire la plus triste peinture l 
la désolalioi) de sa mère et de sa Icmme. Un jour qu'il parais» 
plus ému que de coutume à ces récils, Martin Ni vint à son aidJ 
et lança de travers ii la vieille un regard si terrible, qu'elle s'a 
fuit épouvantée et n'osa plus revenir. 

Martin, de son côté, eut à subir une tentation redoutable. SV 
vieux père vint, tout en larmes, le trouver dans sa prison el.li 
prenant la main, lui dit : a Vcus-tu donc mourir et abandonoi 




— 133 — 

I père aux cheveux blancs? — Mon père, répondit Martin, je 
nàilie point les devoirs de la piété filiale. Sans doute, ma con- 
fie parati bien peu généreuse, mais vous êtes chrétien comme 
li, et nous devons voir les choses de plus haut. Serait-il juste, 
I oédant k des affections naturelles, de renier notre Père qui 
AiQx cieux? Jugez vous-même. » 

Dieu sembla récompenser cette foi héroïque par le don des 
■irisons. En effet, quoique Martin eût une certaine connaissance 
ih médecine, il est difficile d'expliquer naturellement ce fait, 
|lttlé par des témoins oculaires, que tous les malades qui vin- 

Ctle consulter dans sa prison s'en retournèrent guéris. Sa 
■lation s'était étendue au loin ; les malades arrivaient en foule, 
U point que la porte de la prison ressemblait à une place de 
ivehé. Le mandarin n'osait s'y opposer, car plusieurs de ses 
»pres serviteurs avaient été guéris. Josaphat Kim Ken-sioun-i, 
\é sur les guérisons opérées par Martin, répondait alors 
le, pour ne pas faire trop d'éclat, que sur dix infirmes huit ou 
guérissaient; mais il a avoué depuis que les guérisons 
it de dix sur dix, de cent sur cent, et que pas un malade 
e retira sans une cure complète. Les geôliers demandaient à 
ses livres de médecine, Martin leur répondit : « Je n'ai au- 
formule à moi, seulement je sers le Maître du ciel. Si vous 
étudier la médecine, il faut d'abord commencer comme 
par croire en Dieu. — Mais vous prétendez avoir brûlé tous 
livres, comment pourrions-nous apprendre? » Martin dit en 
it : « J*ai dans le cœur des livres incombustibles qui suffisent 
élément pour vous instruire, et vous apprendre à pratiquer la 
igion. )» 

Fatigués de leur longue détention et des continuels supplices 
11 leur fallait subir, plusieurs prisonniers chrétiens se laissè- 
it peu k peu gagner par la tiédeur et le découragement. Martin 
i, toujours enflammé de zèle, ne cessait de les exhorter et 
^orager. a Nous avons été pris en même temps, leur disait-il. 
bonheur si tous nous pouvions mourir le même jour pour 
! » Mais ses efforts et les prières de ses fervents amis n'eu- 
pas un plein succès, et un certain nombre de leurs compa- 
Nhis de captivité achetèrent la délivrance, en prononçant une 
Itmnle d'apostasie. Pour consoler ceux qui restaient, Dieu per- 
it qu'un des geôliers, touché de la grâce, se convertît alors 
éme, et devint un fervent chrétien. 

A la dixième lune de Tannée 1800, les confesseurs furent cités 
tant le gouverneur de la province, qui essaya tout d'abord de 



— 134 — 

les gagner par la douceur, disant qu'une seule parole d'apostasie 
les ferait de suite mettre en liberté. Marcellin répondit au nom 
de tous : a Après avoir eu le bonheur de connaître et de servir 
le vrai Dieu, roi et père de tous les hommes, nous ne pouvons 
le renier. Nous préférons mourir. » Voyant toutes ses tentatives 
inutiles, le gouverneur leur fit donner la bastonnade sur les 
jambes, prononça contre eux une sentence de mort qu'il leur fit 
signer, puis les renvoya à la prison. Ils reçurent cette sentence 
avec une sainte joie, et dès lors redoublèrent de ferveur dans 
leurs oraisons et la pratique de tous leurs devoirs,afin d'obtenir la 
grâce de rester fermes jusqu'à la consommation de leur sacrifice. 

Cependant, le païen Im Hei-îeng-i avait subi régulièrement 
avec les chrétiens deux interrogatoires par mois, sans jamais y 
proférer une parole. Comme eux, il avait souffert de violents 
supplices, et toujours sans pousser aucun cri, ni même ouvrir la 
bouche. Le juge stupéfait lui dit à plusieurs reprises : « Toi qui 
n'es pas chrétien, promets seulement de faire les sacrifices 
d'usage et je te renvoie immédiatement ; mais si tu refuses de le 
faire, je te mettrai à mort. » Hei-ieng-i restait toujours muet. 
Enfin, après interrogatoire de la dixième lune, [les chrétiens ses 
compagnons de prison lui dirent : « Pour toi qui n'adores pas 
notre Dieu, les supplices que tu endures sont tout à fait inutiles. 
Il vaudrait bien mieux faire ta soumission et te conserver la vie.» 
Alors seulement il répondit : « Mon père à l'heure de la mort, en 
déclarant ses dernières volontés m'a dit : Si lu fais les sacrifices 
pour moi, lu n'es plus mon fils, et je te défends de porter mon 
deuil; maintenant que j'ai pris le deuil, comment pourrais-je 
pour me conserver la vie promettre de faire les sacrifices? Si l'on 
me tue, j'en serai quitte pour mourir; mais faire les sacrifices, 
jamais! » 

Ce respect pour les ordres d'un père mourant, cette résolution 
inébranlable de ne jamais les enfreindre, peuvent sembler bien 
extraordinaires, surtout chez un païen. Mais, quand on con- 
naît l'esprit de ce peuple, dont toute la religion se résume dans 
l'honneur et l'obéissance que les enfants doivent à leurs parents 
vivants ou morts, l'étonncment diminue. Tous les missionnaires 
peuvent affirmer, pour Tavoir vu, que des faits analogues ne sont 
pas rares dans ce pays. 

Les chrétiens voyant Ilei-ieng-i si déterminé, travaillèrent à 
Texhorter et a l'instruire. Us lui firent comprendre que puisque 
son père était mort chrétien, et lui avait défendu les sacrifices 
par respect pour la vraie religion, ce serait lui obéir beaucoup 



— 135 — 

plus complètement, et se procurer la seule chance de le revoir un 
jour au ciel, que de se faire chrétien comme lui. La grâce de 
Dieu aidant leurs paroles, Hei-ieng-i se convertit sincèrement, et 
ne fît plus avec eux qu'un cœur et qu'une âme. On croit qu'il fut 
baptisé dans la prison. 

Le gouverneur cependant laissait traîner les choses en longueur, 
et n'osait point faire exécuter de suite la sentence de mort qu'il 
avait portée. Les sentiments personnels du roi lui étaient connus, 
et il craignait de se compromettre. Mais aussitôt que Tédit de 
persécution eut été publié par la régente, il fit comparaître de 
nouveau les confesseurs, et ordonna de les torturer cruellement. 
C'est dans cet interrogatoire que Pierre Tsio long-sam-i répon- 
dit : « Il n'y a pas deux Seigneurs au ciel, et l'homme n'a pas 
deux cœurs. Mon seul désir est maintenant de mourir pour Dieu. 
11 est inutile de m'interroger davantage, je n'ai rien autre chose 
h dire. » 11 fut alors fustigé d'une manière si atroce, qu'un ou 
deux jours après, le 44 de la deuxième lune, il rendit le dernier 
soupir, après avoir été baptisé dans la prison, car il n'était que 
catéchumène. 

Le bruit courut bientôt qu'il apparaissait du feu sur l'endroit 
où son corps avait été déposé. Les satellites et un grand nombre 
de curieux allèrent s'en assurer, et virent, non du feu, mais une 
lumière étrange au-dessus du tombeau. Les chrétiens de celte 
province ont conservé pour Pierre une grande vénération, et sou- 
vent encore on les entend parler de lui avec un respect et une 
confiance extraordinaires. 

Les autres prisonniers furent conduits à la capitale. Le tribu- 
nal Keum-pou confirma de suite la sentence de mort, et afin de 
frapper de terreur les populations, ordonna qu'ils fussent recon- 
duits dans leur propre district de Nie-Tsiou, pour y être exécu- 
tés. Le ,13 de la troisième lune (25 avril 1801), ils furent tous les 
cinq décapités en dehors des murs de cette ville. Jean Ouen 
n'avait que vingt-huit ans; Marcellin T'soi en avait cinquante- 
trois; Martin Ni et Tsieng Tsong-ho, avaient environ cinquante 
ans; nous ignorons quel était l'âge de Im Hei-ieng-i. Cinq sol- 
dats avaient été chargés de trancher la tête aux martyrs. Mais le 
moment venu, quatre d'entre eux se refusèrent à cet office, et le 
cinquième seul consentit à les tuer tous. Quelques instants 
après, ce malheureux poursuivi, disait-il, par les ombres san- 
glantes de ses victimes, alla se précipiter dans la rivière, et s'y 
noya. 

Ce même jour, 25 avril, la ville de lang-keun eut aussi ses 



— 136 — 

martyrs, dont la senteDce, selon toute probabilité, avait été rati- 
fiée par le tribunal suprême en même temps que celle des con- * 
fesseurs de Nie-tsiou. Les principaux étaient Sou Han-siouk-i et 
Jacques loun. 

Le premier appelé aussi Sa-kiem-i, appartenait à une famille 
de demi-nobles du village de Tong-mak-kol, au district de lang- 
keun. L'histoire de sa vie et de son martyre ne nous est point 
oarvenue. Nous n'avons non plus aucun détail sur Jacques loun, 
frère cadet de ce Paul loun, qui fut martyrisé en 1795, pour 
avoir introduit le prêtre en Corée. Et il ne faut pas s'étonner si les 
actes du procès de Jacques ne purent être recueillis, car cette 
famille fut à peu près anéantie par la persécution. Son père et un 
de ses oncles furent déportés dans les îles ; un autre oncle du nom 
de André loun Koan-siou mourut dans les tortures, et nous ver- 
rons bientôt la fin glorieuse d'Agathe loun, cousine germaine de 
Paul et de Jacques. 

La tradition la plus autorisée porte à treize le nombre total de 
chrétiens martyrisés à lang-keun pendant ce mois. Ils sont en 
grande vénération parmi les chrétiens, quoique les noms de pres- 
que tous soient maintenant oubliés. 

Toutes ces exécutions, loin d'assouvir la soif que les persécu- 
teurs avaient du sang des chrétiens, ne faisaient que Tirriter de 
plus en plus. Le tribunal Keum-pou fonctionnait avec une acti- 
vité diabolique. Chaque jour, de nouveaux procès et de nouveaux 
supplices. Le 2 de la quatrième lune (14 mai), six confesseurs 
furent condamnés h mort et exécutés. C'étaient : Charles Tieng, 
Pierre Tsoi, Tieng In-iek-i, Ni Hap-kiou,et deux femmes, nom- 
mées Oun-hiei et Pok-hiei. Ces quatre derniers ne nous sont 
connus que par le texte officiel de leurs sentences, tel qu'il est 
conservé dans les actes publics; nous ignorons leurs noms de 
baptême. Voici quelques détails sur les deux autres. 

Charles Tieng Tsiel-iang-i, fils du glorieux martyr Augustin 
Tieng, ayant, dès le bas âge, perdu sa mère, fut instruit de la foi 
chrétienne, et formé à la pratique delareligion, par les paroles et 
les exemples de son père. A une telle école, il fit de rapides pro- 
grès, et méprisant les honneurs auxquels sa naissance semblait 
devoir lui donner un accès si facile, il ne se proposa qu'un seul 
but : servir Dieu de toutes ses forces, Taimer de tout son cœur, 
et, par là, assurer le salut de son âme. 

Il avait environ vingt ans, quand éclata la persécution de 1801. 
Son père et son oncle ayant été enfermés à la prison du Keum- 



— 131 — 

pou, Charles les .suivit selou Fusage, et resta en dehors, prës de 
la prison, pour tâcher de leur rendre quelques services, et d'adou- 
cir leur captivité. 11 ne quitta point ce poste jusqu'à la mort de 
son père. Pendant qu'il était là, les juges, à plusieurs reprises, 
renvoyèrent sonomer de faire connaître tout ce qu'il savait des 
affaires du prêtre, et de déclarer le lieu où il s*était retiré, ajoutant 
que c'était le seul moyen de sauver la vie à son père. La tentation 
dut être bien violente pour un cœur comme celui de Ciharles, 
néanmoins il ne s'y laissa pas entraîner. On eut beau le mettre à 
d'horribles tortures ; on eut beau faire subir devant lui d'autres 
supplices à son père et à son oncle, il resta inébranlable, et ne 
dit pas un mot qui pût compromettre le prêtre ou la chrétienté. 
Sorti victorieux de cette épreuve, il continua à rester près de la 
prison, et quand son frère eut obtenu la couronne, il fut saisi 
lui-même et traduit devant le tribunal des crimes. Il ne faiblit 
pas un instant, ne témoignant qu'un désir, celui de suivre son 
père et, comme lui, de mourir pour Dieu. La captivité dura un 
peu plus d'un mois, pendant lequel ce jeune homme élevé dans 
l'abondance et la délicatesse dut, pour se procurer la nourriture, 
tresser des souliers de paille. 

Le jour venu, il marcha résolument au supplice et présenta avec 
joie sa tète au bourreau. Son corps, recueilli par sa famille, fut 
enterré avec celui de son père à Ma-tsai. Augustin avait laissé une 
veuve et trois enfants ; Charles laissait aussi une jeune veuve et 
un fils. Leur maison et leurs biens ayant été confisqués, tous res- 
taient sans ressources, et leurs parents, par crainte de la mort, 
semblaient redouter de leur venir en aide. Toutefois, un ancien 
ami d'Augustin ayant reconduit ces pauvres délaissés à Ma-tsai, 
on n'eut pas le courage de les chasser, et ils commencèrent dès 
lors une vie degêneetd'épreuves, que la Providence rendit, comme 
nous le verrons plus tard, très-abondante en fruits de salut. 

Pierre T'soi Pil-tsie-i, cousin germain du martyr Thomas T'soi, 
semble avoir, lui aussi, pris beaucoup de part aux affaires de la 
religion, en Corée. Il était de ceux qui, arrêtés en 179i , se rache- 
tèrent par l'apostasie, mais reprirent bientôt la pratique de tous 
leurs devoirs religieux. Les efforts continus de son père pour le 
détacher du christianisme n'eurent aucun succès, et ne servirent 
qu'à éprouver sa vertu dans le creuset des persécutions domesti- 
ques, plus dangereuses souvent que les interrogatoires et les sup- 
plices officiels. Pierre fut saisi et emprisonné avec son cousin 
Thomas. 

Celui-ci ayant été décapité, Pierre demanda la permission de 



^ 138 ^ 

sortir de la prison pour aller lui donner la sépulture. Ces derniers 
devoirs des enfants envers leurs parents, ou des membres d^une 
même famille entre eux, sont quelque chose de si essentiel, de si 
sacré aux yeux des Coréens, que les détenus pour délit civil sont 
presque toujours momentanément relâchés en pareil cas, et qu'il 
n'est pas rare de voir même les grands criminels et les condamnés 
à mort obtenir congé de s'absenter quelques jours. L'histoire de 
nos martyrs offre plusieurs exemples analogues. Pierre reçut donc 
cette permission, et le fonctionnaire par qui elle fut accordée, 
touché de commisération, lui insinua d'en profiter pour échapper 
par la fuite à une mort inévitable. Mais le généreux confesseur 
n'eut garde de suivre cette insinuation. «Je veux me venger du 
démon, disait-il à quelques amis, je veux réparer mon apostasie 
d'autrefois, et mon plus grand bonheur sera de donner ma tête, 
pour le témoignage de Jésus-Christ. » En conséquence, les céré- 
monies de l'enterrement terminées, il revint de lui-même, au 
terme fixé, se reconstituer prisonnier, et quelques jours après, 
eut la tête tranchée. Il avait alors trente-deux ans. 

C'est aussi au commencement delà quatrième lune que fut mise 
à mort une jeune vierge, nommée Barbe Sim, du district de Koang- 
tsiou. Touchée des grands exemples qu'elle avait rencontrés dans 
la vie des saints, elle avait résolu de renoncer au mariage, et de 
consacrer a Dieu sa virginité. Elle vivait retirée, dans sa famille, 
et pratiquait la religion avec une ferveur exemplaire. Son frère, 
Sim lo-san, ayant été arrêté comme chrétien, elle dit un jour à 
ceux qui l'entouraient: « Mon frère m'attend, pour que nous 
soyons martyrs tous deux ensemble. » Cette parole n'attira point 
Tattention, mais ce jour-là môme, les satellites se présentèrent en 
disant qu'ils venaient chercher la jeune chrétienne qui se trou- 
vait à la maison. On leur répondit que certainement ils se trom- 
paient, qu'il n'y avait personne, etc.. ; mais ils étaient trop bien 
renseignés pour lâcher prise, ils s'obstinèrent et en vinrent aux 
menaces. Rarbe, les entendant, dit à sa mère : « Ne vous con- 
trislez pas trop, et laissez-moi obéir à la volonté de Dieu. » 
Aussitôt, sortant de Tappartenient des femmes, elle se présenta 
devant les satellites, et leur fit nettement sa profession de foi. 
Sur leur ordre, elle se prépara a les suivre, changea d'habits sans 
s émouvoir, se laissa arrêter et conduire à la capitale, ou sa con- 
stance dans la foi lui mérita, après vingt jours seulement d'é- 
preuves, d'aller recevoir la double couronne du martyre et de la 
virginité. Elle eut la tête tranchée a l'âge de dix-ireuf ans. Son 
corps fut recueilli par sa famille, et l'on assure que son visage 



— 139 — 

n'avait aucunement changé, et que ses membres conservaient la 
flexibilité et la fraîcheur de la vie. 

Le martyre suivant qui, selon toute probabilité, eut lieu pres- 
que le même jour, est pour nous d*un intérêt particulier. Chez 
les peuples chrétiens, on est tellement habitué à reconnaître Téga- 
lité devant Dieu de tous les hommes quels qu'ils soient, grands 
ou petits, nobles ou roturiers, riches ou pauvres, que Ton est 
tenté de regarder cette notion comme toute naturelle. On oublie 
trop facilement que c'est Jésus-Christ seul qui nous a révélé 
cette égalité, en nous apprenant que tous nous sommes appelés 
à être fils de Dieu. Mais dans tous les pays infidèles, aujour- 
d'hui en Corée comme autrefois à Rome et dans la Grèce, ce 
qui est naturel, c'est le mépris de l'homme pour Thomme ; l'éga- 
lité chrétienne, au contraire, est maintenant comme jadis, le 
dogme de TÉvangile le plus révoltant pour l'orgueil des païens. 
Aussi, pour Finstruction et l'édification des néophytes de 
Corée, Dieu daigna-t-il montrer sa souveraine indépendance 
dans la distribution de ses dons, en choisissant un de ses plus 
glorieux martyrs dan$ la classe la plus infime et la plus avilie 
du pays. 

Alexis Hoangll-koang-i, né à Hong-tsiou, dansleNai-po, était 
de la caste des abatteurs de bœufs, caste tellement méprisée en 
Corée, que ceux qui en font partie sont mis au-dessous des escla- 
ves. On les regarde comme des êtres dégradés, en dehors de l'hu- 
manité ; ils sont forcés de se faire des habitations à part, loin des 
villes ou villages, et ne peuvent avoir avec personne les relations 
ordinaires de la vie. 

L'enfance et la jeunesse d'Alexis se passèrent dans sa famille» 
au milieu des insultes et des rebuts de tous, triste héritage que 
recueillent, de race en race, ceux de sa condition. La Providence, 
comme pour l'en dédommager, lui avait donné une intelligence 
remarquable, un esprit vif, un cœur ardent, un caractère plein de 
gaieté et de franchise. A peine fut-il instruit de la religion, qu'il 
fembrassa de grand cœur, et pour la pratiquer plus librement, 
quilta son pays avec son frère cadet, et alla s'établir au loin, dans 
la province de Kieng-siang. Là, cachant son extraction aux 
païens, il avait plus de facilité pour communiquer avec les chré- 
tiens. Ceux-ci connaissaient bien son origine, mais loin de lui en 
faire un reproche, ils s'empressaient par charité de le traiter en 
frère. Partout, même chez les nobles, il était reçu dans Hntérieur 
des appartements, sur le même pied que tous les fidèles; ce qui 
lui faisait dire plaisamment que, pour lui, il y avait deux paradis, 



— 140 - 

ToD sur la terre, à cause de la manière trop honorable dont on le 
traitait, vu sa condition, et Tautredans la vie future. 

De Kieng-siang, il passa plus tard à la capitale, et fut reçu 
dans la noaison d'Augustin Tieng, où il vécut sur le pied ordi- 
naire des domestiques, rendant au maître de la maison les servi- 
ces habituels. Sa ferveur, loin de diminuer, augmentait de jour en 
jour, et excitait Tadmiration de tous. Au printemps de cette 
année, quelques jours avant Tarrestation d'Augustin, il était sorti 
pour acheter du bois, selon son office, quand, rencontré par les 
satellites, il fut pris et mené en prison. 11 ne se laissa pas intimi- 
der et, d'un ton jovial, dit à ceux qui le conduisaient : « Vous 
me transportez de la préfecture de Namon-an à celle d'Ok-t'sien, 
qui est un lieu de délices, je vous suis très-reconnaissant de cet 
insigne bienfait. » Dans la langue coréenne, namon signifie 
bois, et ok veut dire prison. En nommant ces deux préfectures, 
Alexis faisait allusion à ce qu'au lieu d'acheter du bois, comme 
son maitre le lui avait commandé, il se trouvait jeté en prison. 

Dans les divers interrogatoires qu'il eut à subir, il répondit 
toujours noblement et avec une sainte liberté à tout ce que les 
juges lui opposaient, et ceux-ci, irrités de ce qu'un homme d'aussi 
basse condition ne les craignait pas, et refusait la vie qu'on lui 
offrait au prix de l'apostasie, lui firent endurer d'affreuses tortu- 
res. Alexis les supporta non-seulement avec fermeté, mais avec une 
joie toute céleste. « Dussé-je souffrir dix mille fois plus, criait-il, 
jenerenierai pas Jésus-Christ, faites de moi ce que vous voudrez.» 
Après l'avoir fait battre d'une manière si cruelle, qu'une de ses 
jambes en resta brisée et broyée, on le condamna à mort et on 
l'envoya pour être exécuté à Hong-lsiou, sa ville natale. Porté 
sur une litière en paille, parce qu'il ne pouvait plus marcher, il 
conserva, dans la route, malgré d'horribles souffrances, toute sa 
gaieté naturelle. Sa femme et son fils le suivaient pour le servir 
jusqu'au dernier moment, mais de peur qu'ils ne fussent pour 
lui le sujet de quelque tentation, il ne voulut jamais les laisser 
approcher. Le jour même de son arrivée à Hong-tsiou il fut déca- 
pité. Il avait alors quarante-cinq ans. 

Les rares vertus d'Alexis, qui formaient un si louchant con- 
traste avec la bassesse de son extraction, ont rendu son nom 
populaire parmi les chrétiens, et ils le citent encore aujourd'hui 
avec respect et admiration, comme un de leurs plus illustres con- 
fesseurs. Mais les païens de ce pays, et surtout les nobles, rient 
d'un air méprisant quand ils entendent dire qu'un homme de cette 
classe est Thonneur de la religion. Gentibus autem stultUiam ; 



— 141 — 

la sagesse de Dieu a toujours été et sera toujours folie aux nations. 

Quatre chrétiens du district de Koang-tsiou, dénoncés par des 
apostats, avaient été saisis à la même époque. C'étaient : Pak 
Tsioung-hoan-i ; Pak loun-hoan-i, frère atné du précédent ; Sim 
lo san, le frère de la vierge martyre Barbe Sim, et Tso Tsai-tso. 
Après avoir été plusieurs fois interrogés et mis à la question par 
leur propre mandarin, ils furent, comme les autres chrétiens, 
expédiés à la capitale. Mais, quoiqu'ils fussent restés également 
fermes dans les tortures, le premier seul eut la tête tranchée ; 
les trois autres,pour des raisons qui nous sont restées inconnues, 
furent exilés séparément dans les provinces les plus reculées du 
royaume. Une tradition dit qu'une grande sécheresse étant sur- 
venue alors, le peuple murmura contre la cruauté de la régente, 
l'accusant de provoquer le courroux du ciel par tant de sang 
versé. La régente effrayée aurait commué la sentence de mort, 
quelques heures seulement avant qu'elle ne fût exécutée. Mais 
cette explication est inadmissible, car, après comme avant le 
procès de ces quatre chrétiens, la persécution continua avec la 
même fureur. Quoiqu'il en soit, Pak T'sioung-hoan-i, plus heu- 
reux que ses trois compaguons, fut décapité le 18 de la qua* 
trième lune, à Tâge de trente-trois ans. 

Le lendemain 19, ce fut le tour du P. Tsiou, dont nous devons 
reprendre l'histoire d'un peu plus haut. 

Depuis rentrée du prêtre en Corée, la police n'avait cessé de 
faire des perquisitions pour découvrir le lieu de sa retraite. On 
peut imaginer combien, après Tédit de persécution lancé par la 
régente, ces recherches devinrent plus actives. L'enfer semblait 
avoir révélé aux ennemis du christianisme cette parole de la 
sainte Écriture : «Je frapperai le pasteur et les brebis seront dis- 
persées, )) tant ils mettaient d'acharnement à se saisir de l'unique 
pasteur des néophytes coréens. Aussi, voyant que sa position n'était 
plustenable, que tous les jours on multipliait les tortures pour 
le faire dénoncer par les chrétiens, le P. Tsiou prit la résolution 
de retourner momentanément en Chine, afin de laisser passer 
Torage, espérant que, son départ une fois connu, la persécution 
cesserait, ou au moins diminuerait de violence. Nous ignorons à 
quel moment il se mil en route, mais il parait certain qu'il alla 
jusqu'à la ville de Ei-lsiou, sur la rive du fleuve qui sépare la 
Corée de la Chine, vis-à-vis de Pien-men. Arrivé là, par une 
inspiration secrète de la grâce divine, il abandonna son projet, 
et reprit le chemin de la capitale. 



i^Aa^ÉÉtaMk.. 



— 142 — 

Sa situation et celle de ceux qui lui dounaieut asile, deveuant 
de plus en plus critique, un chrétien courageux alla en province 
lui préparer deux retraites sûres, et revint supplier Colombe 
Kang d'en prévenir le prêtre, se chargeant de le conduire lui- 
même, hors de l'atteinte des persécuteurs. Colombe répondit que 
c'était inutile, que le prêtre était trop bien caché pour avoir rien 
à craindre. Ce chrétien fit, à plusieurs reprises, de nouvelles 
instances, toujours sans succès, et fut lui-même obligé, quelques 
jours après, d abandonner sa maison et de s'enfuir avec toute sa 
famille. 

Augustin Tieng, dans les divers interrogatoires, n'ayant rien 
déclaré sur le prêtre. Colombe et Philippe le fils de son mari, 
furent interrogés à leur tonr, et soumis à de cruelles tortures ; 
mais tous deux bien décidés à mourir, ne firent non plus aucune 
dénonciation. Alors le juge fit mettre à la question une des escla- 
ves de Colombe, qui, vaincue par la souffrance, déclara toute la 
vérité, et en même temps fit connaître Tâge, la figure et la tour- 
nure du prêtre. Le juge dit alors à Colombe : « Ton esclave ayant 
tout dénoncé, il ne t'est plus possible de cacher la vérité ; déclare 
donc le lieu où s'est retiré cet homme. » Elle répondit : a II est 
vrai qu'il est resté chez moi, mais il y a déjà du temps qu'il en 
est sorti, et j'ignore où il est maintenant. » En conséquence, on 
fit partout coller des affiches indiquant les récompenses promises 
à celui qui prendrait le prêtre, et l'on donna son portrait et son 
signalement que Ton fit circuler jusque dans les provinces éloi- 
gnées. 

Dans ce péril extrême, il restait au prêtre d'autant moins de 
chances d'échapper, que ses ennemis,peu scrupuleux sur le choix 
des moyens, travaillaient surtout h susciter des traîtres même 
parmi les chrétiens. On prétend qu'un mandarin feignit de se 
convertir, et parvint à connaître sa retraite. Quoi qu'il en soit, 
le P. Tsiou ne lui laissa pas le temps de venir l'y chercher. Il 
était alors dans le palais dont nous avons parlé, ou dans la mai- 
son attenante. Le 28 avril, 16 de la troisième lune, un peu après 
le son de la cloche qui permet de circuler dans la ville, il prit les 
habits d'un chrétien de celtemaison et s'en revêtit. On lui demanda 
où il voulait aller, mais il répondit qu'il était inutile de le suivre, 
et sortit absolument seul. Un chrétien le suivait de loin pour 
savoir ce qu'il allait faire, mais le prêtre s'en apercevant, lui fit 
avec son éventail signe de s'en retourner. Le chrétien cependant 
continua à le suivre, quoique de plus loin ; et bientôt la foule qui 
circulait le lui ayant fait perdre de vue, il^'en revint chez lui. 



— 143 — 

Le P. Tsioa alla droit à la prison du Keum-pou. Les valets du 
tribunal lui ayant demandé qui il était et ce qu'il voulait : « Moi 
aussi, leur dit-il, je pratique la religion des chrétiens. J'ai 
entendu dire qu'elle est sévèrement prohibée par le gouverne- 
ment, et que chaque jour on fait périr des innocents en grand 
nombre; comme ma vie serait désormais inutile, je viens vous 
demander la mort. C'est moi qui suis ce prêtre que vous cherchez 
en vain partout. Il parait que dans votre royaume il n'y a pas un 
seul homme habile, puisque jusqu'à présent on n'a pu parvenir à 
me découvrir. » Il fut aussitôt saisi et mis en prison. Le prési- 
dent du tribunal lui demanda pourquoi il était venu en Corée, 
il répondit : « Je n'ai eu qu'un seul motif en y entrant, celui de 
prêcher la vraie religion, et de sauver par là les âmes de ce pau- 
vre peuple. » 

Pendant son procès, il eut une contenance digne de sa belle 
vie, répondant à tout avec gravité et prudence, sans laisser 
échapper un seul mot qui pût compromettre personne. Il composa 
même par écrit une longue et éloquente apologie de la religion 
chrétienne, qui eut sans doute fait impression sur ses juges, s'ils 
n avaient été aveuglés par la passion et le parti pris. 

Alexandre Hoang,dans ses mémoires, parlant de l'emprisonne- 
ment du P. Tsiou, s'exprime ainsi : « On lui mit seulement des 
entraves aux pieds, et on le soumit aux interrogatoires sans le 
torturer aucunement. On dit qu'il y a eu entre ses juges et lui 
beaucoup de dialogues mis par écrit ; je n'ai pu les voir, seule- 
ment j'ai appris que les païens disaient : Celui qui s'est livré se 
dit Européen. Quand on a fait d'abord mourir six chrétiens 
(ceux exécutés le 26 de la deuxième lune), on les accusait du 
crime de rébellion ; mais il paraît que dans sa prison, le prêtre a 
clairement fait voir que les chrétiens ne sont pas des rebelles. 
On rapporte encore que l'Européen n'a pas voulu mourir de suite, 
mais qu'il a demandé la permission de dire d'abord tout ce qu'il 
avait à dire, après quoi seulement on le ferait mourir. » Tous ces 
bruits semblent ne pas être complètement faux. 

Les révélations de l'esclave de Colombe avaient fait connaître 
les rapports du prêtre avec le palais. Aussi, dès le lendemain ou 
surlendemain du jour oîi le P. Tsiou se fut livré (29 ou 30 avril), 
sans procès, sans interrogatoire, sans qu'aucune forme légale 
eût été observée, la régente prononça contre les princesses qui 
lui avaient donné asile, une sentence de mort dont voici les ter- 
mes exprès : 
(( Pour Taffaire de SoDg^ épouse 4k capable lo, emprisonné 



— 144 — 

à la ville de Kang-hoa, et celle de Sin, épouse de Tam, fils dudit 
coupable In. 

« Il appert que la belle-mère et la belle-fille sont toutes deux 
perdues dans la mauvaise religion; qu'elles ont communiqué 
avec rinfâme race des étrangers ; qu'elles ont vu le prêtre étran- 
ger et, sans craindre la sévérité des prohibitions, Font impudem- 
ment caché dans leur maison. En considérant des fautes si graves, 
il est manifeste pour tous qu*on ne peut les laisser même un seul 
jour entre le ciel et la terre. Qu'on leur donne donc le poison, et 
qu'on les fasse mourir ensemble. » 

Cet ordre, fut exécuté immédiatement, et quelques heures 
après, on porta le poison aux deux princesses chrétiennes. La 
tradition rapporte qu'elles refusèrent de le prendre elles-mêmes, 
afin de ne pas se rendre coupables du crime de suicide, et qu'on 
dut recourir à la force pour le leur faire avaler. Ainsi périrent 
victimes de leur foi et de la généreuse hospitalité qu elles avaient 
donnée au prêtre persécuté,Marie Song et sa belle-fille Marie Sin. 
On n'a pas d'autres d'autres détails sur leur fin édifiante ; et les 
palais sont ici tellement fermés, tellement séquestrés de toutes 
relations extérieures, qu'il ne faut pas s'en étonner. Les longues 
infortunes de ces malheureuses princesses furent, dans les 
secrets desseins de la Providence, la cause de leur conversion 
et de leur bonheur éternel, car Dieu se plaît souvent à choisir 
ceux que le monde rejette. Elles eurent le mérite d'être cons- 
tamment fidèles à la grâce, et de donner, par leur ferveur et 
leur résignation, aussi bien que par leur nom et leur dignité, 
un grand encouragement à la chrétienté naissante. 

Leur mort entraîna naturellement celle de plusieurs servantes 
du palais, qui avec elles avaient embrassé la foi, et s'étaient 
dévouées au service du prêtre. Elles subirent la même condam- 
nation, mais, d'après la tradition, elles durent aller recevoir le 
poison dans une maison réservée a cet effet en dehors de la petite 
porte de TOuest. Leur nombre et leur nom sont restés inconnus. 
Il est certain qu'il y en eut au moins deux martyrisées; quelques- 
uns en portent même le nombre à cinq. 

La condamnation des princesses amena par contre-coup celle 
du prince Ni In, époux de Marie Song, déjà exilé à Kang-hoa, 
par suite de la prétendue rébellion de son fils. Ses ennemis pré- 
tendirent que les rapports du prêtre avec les princesses, ne 
pouvaient avoir d'autre but que la machination de quelque 
complot monstrueux contre la sûreté de TËtat, complot dont, 
sans aucun doute, le prince Ni In était le moteur secret. Us 



— 148 — 

publièrent celle odieuse calomnie dans une adresse présentée à 
la régente, et conçue en ces termes : « La femme du rebelle In, 
et la femme du rebelle Tam, retirées dans les profondeurs du 
palais, ont communiqué avec une mauvaise race. Après avoir 
d'abord préparé les voles, par le moyen de plusieurs infâmes 
esclaves, chaque nuit elles allaient et venaient; elles se sont inti- 
mement liées avec des êtres coupables; puis, cachant et recelant 
les gens échappés à la justice, elles ont fait de leur demeure un 
repaire de rebelles. Leurs desseins et leurs ténébreux projets 
devaient enfin aboutir à une inexprimable monstruosité. Mais 
comment ceci pourrait-il être seulement l'œuvre de deux femmes? 
Le moteur et Tagent de ces infâmes menées est certainement In 
lui-même. L'ordre de mettre à mort la femme de In et celle de 
Tam a été sans aucun doute, motivé par une sainte vertu qui veut 
affermir les principes généraux, et anéantir les complots des 
méchants. Mais si on laisse In, seulement un quart d'heure, entre 
le ciel et la terre, la position des rebelles restera la même qu'au- 
paravant; c'est pourquoi on demande humblement que le poison 
soit aussi donné à In, et qu'on le fasse mourir. » 

La régente n'eut garde de prendre la défense de ce malheureux 
prince calomnié, et, bientôt après, quoiqu'il fût frère du roi 
défunt, et n'eût jamais pratiqué la religion chrétienne, il reçut 
le poison envoyé officiellement de la cour, et dut le prendre de ses 
propres mains. 

Revenons au procès du P. Tsiou. Il paraît que les ministres 
tinrent plusieurs fois conseil à son sujet, avant de prendre une 
résolution définitive. Quelques-uns opinaient pour le renvoyer en 
Chine, et le faire remettre entre les mains de TEmpereur. d*après 
une convention internationale portant que « tout sujet de l'un des 
« deux royaumes, qui sera trouvé sur le territoire de l'autre, doit 
être renvoyé à son propre spuverain. » Malgré ce texte formel, le 
plus grand nombre, ne pouvant se résigner à laisser ainsi impuni 
le chef d'une religion qu'ils poursuivaient avec rage, votèrent 
pour le mettre à mort, et obtinrent le consentement de la régente. 
Voici dans quels termes celle-ci fit rédiger la sentence. 

« Le 19 de la quatrième lune. Affaire du coupable Tsiou 
« Moun-mo, de l'affreuse race des étrangers. Lui-même s'appelle 
« Maître de religion et père spirituel. Cachant avec soin son 
« ombre et les traces de ses pas, il a surpris et trompé une foule 
« d'hommes et de femmes, et établi la règle de conférer le bap- 
« tême. Tout ce qu'il dit n'est qu'une suite de paroles vaines et 
« mensongères. Pendant sept à huit ans, il a détourné dans une 

10 



■ n. -î. 



— 146 - 

« fausse voieresprit du peuple, et, semblable à uue inondatiou sans 
« cesse croissante, sa doctrine, en se répandant, est devenue 
« une calamité inquiétante, car ceux qui la suivent doivent 
« nécessairement arriver à un état bien au-dessous de celui des 
a sauvages et des animaux. Mais voici que, par un heureux des- 
« tin, le ciel se chargeant de le poursuivre, le coupable s'est 
tf livré lui-même aujourd'hui. Ayant échappé aux satellites, il 
« y a quelques années, il a continué depuis à répandre autour 
« de lui et au loin ses fausses doctrines; maintenant qu'il a 
« été mis en prison, le peuple de la capitale et des provinces 
« peut facilement reconnaître son illusion. Si Ton considère sa 
« condition, il n'est que d'une origine basse et méprisable; sa 
« conduite est uniquement celle d'un fourbe et d'un artifi- 
« cieux. Pour sa punition, nous pensons qu'il est convenable de 
« lui appliquer la loi militaire. On le conduira donc au tribunal 
« militaire, pour qu'il soit exécuté selon les formes en usage, 
a et que son supplice fasse impression sur la foule. Nous en 
« chargeons le général du poste nommé lang-tsieng. Telle est 
« notre volonté. » 

Ce général, nous ne savons pour quel motif, ne voulut pas se 
charger d'une semblable mission. Il feignit une maladie qui lem- 
pëchait de sortir, et un autre général fut nommé pour le rempla- 
cer. Au moment de sortir de la prison, le prêtre reçut la baston- 
nade sur les jambes, selon l'usage constant en pareille circon- 
stance. Ensuite, il se rendit avec allégresse vers le lieu des 
exécutions militaires nommé No-leul, ou encore Mi-nam-lo, situé 
à une lieue delà ville. Porté en litière, il dominait ceux qui Ten- 
touraient, et en passant sur la place du marché, il regarda paisi- 
blement toute la foule des curieux, puis dit qu'il avait soif et 
demanda du vin. Les soldats lui en donnèrent une tasse qu'il but 
en entier. 

Lorsqu'il fut arrivé au lieu du supplice, on lui fixa une flèche 
dans chaque oreille, et on lui présenta le résumé de son procès, 
avec la sentence, pour qu'il prit lecture de ces diverses pièces. 
Quoique cet écrit fût fort long, il le lut en entier avec le plus 
grand calme, puis élevant la voix, il dit au peuple assemblé : «Je 
meurs pour la religion du Seigneur du ciel. Dans dix ans, votre 
royaume éprouvera de grandes calamités, alors on se souviendra 
de moi. » On le fit promener trois fois, selon l'usage, autour de 
l'assemblée ; puis, le général commandant les évolutions voulues, 
il s'agenouilla, joignit les mains, inclina avec bonheur la tête, qui 
bientôt tomba sous le glaive. C'était le 19 de la quatrième lune 



- 147 - 

(31 mai 1801), jour de la sainte Trinité, à Theure appelée sin-si 
c'est-k-dire de 3 à 5 heures du soir. Le P. Tsiou avait alors 
trente-deux ans. 

Pendant les longs préparatifs de Fexéculion, le ciel, aupara- 
vant pur et serein, s'était tout à coup couvert de nuages épais, 
et un ouragan terrible éclata sur le lieu du supplice. La violence 
du vent, les roulements répétés du tonnerre, une pluie mêlée de 
boue et tombant par torrents, des ténèbres épaisses que les éclairs 
sillonnaient de toutes parts, tout contribuait à glacer d'épouvante 
les acteurs et spectateurs de cette scène sanglante. Mais à peine 
Tâme du saint martyr se fut-elle envolée vers Dieu, que Tarc-en- 
ciel parut, les nuages se dissipèrent et la tempête s'apaisa sou- 
dain. On eût dit que le soleil, après s'être voilé pour ne pas être 
témoin dn crime des bourreaux, reprenait tout son éclat pour 
célébrer le irilomphe de leur victime. Les spectateurs, païens et 
chrétiens, virent dans cette coïncidence si étrange, une preuve 
de la sainteté du missionnaire. « Le ciel n'est pas indiffèrent au 
sort de ce condamné, disaient les païens, frappés de stupeur, 
puisqu'il fait apparaître des signes aussi effrayants. » 

La tête du martyr resta suspendue, et son corps exposé, au 
lieu de l'exécution, pendantcinq jours et cinq nuits, et, pendant 
tout ce temps on en garda strictement lesapproches, sans que per- 
sonne eût la permission d'y pénétrer. On prétend que chaque nuit 
des arcs-en-cicl, ou des lumières éclatantes paraissaient sur le 
corps. Quoi qu'il en soit de ces faits, il est certain, et c'est une 
tradition unanime des chrétiens et des païens consignée dans 
plusieurs mémoires du temps, qu'il se passa alors des phénomè- 
nes extraordinaires, dont beaucoup de païens furent fortement 
impressionnés. Plusieurs chrétiens affirment qu'il n'est pas 
rare d'en entendre parler, encore aujourd'hui. Enfin le général 
donna ordre d'enterrer le corps, eton continua de le gardercomme 
auparavant. Les chrétiens avaient bien remarqué le lieu, dans 
l'intention de transporter bientôt ailleurs les restes du martyr; 
mais les gardiens, ennuyés de leurs veilles continuelles, allèrent 
Tenlerrer secrètement dans un autre endroit. Depuis, les chré- 
tiens ont eu beau le chercher, jusqu'à présent on ignore le lieu ou 
reposent les précieuses reliques du premier missionnaire de la 
Corée. 

Le souvenir du P. Jacques Tsiou est encore vivant dans le cœur 
des fidèles coréens, qni ne parlent qu'avec une profonde vénération 
de son zèle, de sa prudence, de sa vie mortifiée, de ses travaux 
et de sa mort. L'évéque de PâLiiur^fiidit en renvoyant, qu'il 




- 148 — 

perdait son meilleur sujet ; et, en effet, le P. Tsiou joignait à de 
grands talents, et à une connaissance approfondie des caractères 
chinois, une science de la religion, et une vertu peu communes. II 
fit, en tout et toujours, honneur à la religion dans ce pays. Son 
extérieur digne, sa contenance noble et sa grande bienveillance, 
lui avaient gagné tous les cœurs. Condamné d'abord pendant plu- 
sieurs années, à une retraite absolue, et à la fin, obligé de ca- 
cher toutes ses démarches avec les plus grandes précautions, il 
eut occasion d'acquérir de nombreux mérites devant Dieu, et, 
par sa fidélité, d'obtenir la grâce martyre. 

La tradition des chrétiens assure qu'il prédit presque au 
moment de sa mort, que, dans trente ans, des prétresrenlreraient 
en Corée. Ce ne fut en efTet qu'après trente-deux ans d'attente 
que les chrétiens reçurent de nouveaux missionnaires. 

II reste un ouvrage composé en chinois, et traduit en coréen, 
que l'on a toujours attribué au P. Tsiou, et qui paraît véritable- 
ment avoir été composé par lui. C'est un Guide pour le Carême 
et le Temps de Pâques, dans lequel sont expliquées d'une manière 
claire et très-précise, les dispositions qu'il faut apporter aux 
sacrements de pénitence et d'Eucharistie : ce livre rend encore 
aujourd'hui service aux chrétiens de Corée. 

Les habits, le chapeau du prêtre, et deux images qui lui avaient 
appartenu furent longtemps conservés avec un soin jaloux par les 
néophytes. Pierre Sin dit, dans ses mémoires, que plusieurs fois 
ces reliques échappèrent à l'incendie, d'une manière qui lient du 
prodige; aujourd'hui, à la suite des dernières persécutions, on ne 
sait plus ce qu'elles sont devenues. 

Pour s'éviter des difficultés avec la Chine, le gouvernement 
coréen avait, au moment de l'exécution du P. Tsiou, fait répan- 
dre le bruit qu'il était originaire de Tsiei-lsiou (île de Quelpaerl). 
Plus tard, comme nous le verrons, dans la lettre écrite à Tempe- 
reur, au nom du roi, on avoua qu'il était chinois, en protestant 
que son origine n'avait été connue qu'après sa mort, par les décla- 
rations subséquentes de ses complices. On eut soin d'accompa- 
gner cet aveu de l'envoi d'une forte somme d'argent destinée à 
calmer la colère de l'empereur, et l'affaire n'eut pas de suites. 



LIVRE III 

Dep«l« le martyre d« P. «iacqaes TftIOU, 
Jiuqv'à la Un de la persécatlon. 

1801-1808. 



CHAPITRE I. 



Martyre de Josaphal Kim. — Martyre de Colombe Kang et de ses compagnes. 



La mort du P. Tsiou était une grande calamité pour TËglise 
de Corée. Elle perdait en lui son unique pasteur, et il semblait 
humainement impossible qu'il pût être remplacé avant de longues 
années. Sans doute les circonstances n'avaient pas permis à tous 
les néophytes de voir le prêtre, d'entendre ses instructions, et 
de recevoir de sa main les sacrements. Un pelit nombre d'entre 
eux seulement avaient eu ce bonheur. Mais au moins, lui pré- 
sent, il y avait un centre commun, un point de réunion pour 
les diverses chrétientés; il y avait une direction unique dans les 
affaires importantes ; et surtout il y avait la célébration fréquente 
du saint sacrifice, et le sang de Jésus-Christ, source de toute 
grâce, coulait souvent sur cette terre infidèle. 

En se livrant, le P. Tsiou avait espéré user sur lui-mêmela rage 
des persécuteurs, et empêcher ainsi le malheur de son troupeau . Les 
ennemis de la religion, de leur côté, s'imaginaient qu'après la 
mort du prêtre, les chrétiens démoralisés comme une armée 
sans chef, seraient facilement amenés à l'apostasie, et leur 
culte anéanti. Il n'en fut rien. Dieu permit que les espérances du 
prêtre fussent déçues, et que la persécution augmentât de vio- 
lence ; mais en même temps il déjoua tous les calculs des impies, 
en inspirant à ses fidèles un courage plus ferme, une patience 
plus indomptable, et en multipliant ses martyrs. Nous allons 
donner quelques détails sur les principaux d'entre eux. L'histoire 
de l'Eglise offre peu de pages aussi glorieuses. 

Le P. Tsiou avait été décapité le 31 mai 1801. Le lendemain, 



- 150 — 

1^' juin, Josaphal Kim, d'une des plus illustres familles du parti 
No-ron, et plusieurs de ses parents, obtinrent par le même sup- 
plice le même triomphe. Ici vient naturellement se placer une 
remarque importante. Bien que les rancunes de parti fussent 
pour beaucoup, comme nous Tavons expliqué, dans la publica- 
tion de redit qui proscrivait la religion chrétienne, la première 
et principale cause néanmoins était, en Corée, comme partout et 
toujours, la haine éternellement active de Tenfer contre l'Eglise. 
Or, il y avait des chrétiens dans les autres partis aussi bien que 
dans le parti des Nam-in, car la religion ne s'inféode jamais à 
aucune caste, ni h aucune faction. De fait cependant, les grands 
personnages condamnés à mort depuis Favénement de la régente, 
appartenaient presque tous aux Nam-in, ce qui donnait à la per- 
sécution un caractère de vengeance politique, et pouvait, aux 
yeux des païens, altérer et diminuer la gloire des martyrs. Afin 
donc de montrer clairement à tous que, pour le plus grand 
nombre des victimes, la profession du christianisme était Tunique 
cause de condamnation ; afin de restituer à la mort des confes- 
seurs son véritable caractère. Dieu permit que les persécuteurs 
fussent forcés par les circonstances d'immoler plusieurs membres 
éminents de leur propre parti. 

Josaphat Kim Ken-sioun-i descendait d'une branche cadette 
delà famille Kim de An-tong, qui était alors une des principales 
du parti No-ron, et se trouve aujourd'hui la première famille de 
la Corée. Il fut adopté dès Tcnfance par le principal descendant 
de la branche aînée, et se trouva ainsi placé à la source des di- 
gnités et des honneurs; sou père adoptif habitait la ville de Nie- 
tsiou. Josaphat se fit remarquer par une intelligence extraordi- 
nairement précoce. Dès l'âge de neuf ans, disent les relations 
coréennes, il voulut s'appliquer à la doctrine de Lao-tse, qui 
passe pour ouvrir le chemin de Timmortalité h ses sectateurs. 
Dans sa maison, il y avait un livre, espèce d'introduction à 
l'étude de la vraie religion, composé en chinois, sous une forme 
attrayante et populaire, par les anciens missionnaires de Péking. 
Josaphat le lut avec grand plaisir, à l'âge de dix ou douze ans, 
et bientôt se mit à discuter sur le ciel et l'enfer, sur la nécessité 
de leur existence, et autres matières traitées dans ce livre. On 
disait de lui, dès lors, qu'il parviendrait au grade de ministre. 
En grandissant, il se livra h de vastes éludes; les livres sacrés, 
rhisloire, les doctrines de Fo et de Lao-tse, la médecine, la géo- 
scopie, Tari militaire même, rien ne lui resta étranger. 

Il eut bientôt occasion de montrer ses talents. En effet, il n'était 



— 151 — 

âgé que de dix-huit ans, lorsque son père adoptif vint k mourir. 
Or, le deuil légal, en Corée, se faisait alors avec les cérénoonies 
du temps de la dynastie Song (1), en négligeant les rites plus 
anciens. Josaphat, qui avait des doutes à ce sujet, consulta le 
fameux docteur Ambroise Kouen T*siel-sin-i, qui alors n'était pas 
encore chrétien, et ayant, par son moyen, reconnu que certaines 
pratiques n'étaient pas fondées sur les livres sacrés, il les rejeta 
comme erronées et s*en abstint à la mortdeson père. Les lettrés, 
effrayés de cette infraction aux usages, se recrièrent vivement. 
Aussitôt Josaphat, pour justifier sa conduite, écrivit une longue 
apologie, dans laquelle les citations et les preuves affluaient d'une 
manière si savante et si heureuse que Ni Ka-hoan-i, qui passait 
alors pour le premier lettré du pays, avoua qu'il ne pourrait rien 
faire de semblable. 

A la maison, Josaphat se faisait remarquer par la gravité de son 
caractère, sa piété filiale, sa fidélité et sa générosité. Sa famille 
étant riche, il prenait un vrai plaisir à dépenser en aumônes tout 
ce qu'il possédait, tandis que pour ses propres habits et pour sa 
nourriture, il se limitait au plus strict nécessire, et se traitait 
comme un pauvre. S'il allait à la capitale, les chaises et les che- 
vaux affluaient à la porte de la maison où il descendait, car cha- 
cun voulait avoir la satisfaction de le voir et de l'entretenir, au 
moins une fois. On raconte qu'avec Martin Ni et quelques autres 
amis, il avait conçu le projet de traverser la mer, pour aller à 
Péking consulter les savants européens, acquérir auprès d'eux 
beaucoup de connaissances utiles, et revenir les répandre dans 
son pays. 

Jusqu'alors Josaphat n'avait ouï parler de la religion que très- 
indirectement, et n'en avait pas une idée exacte. De concert avec 
quelques amis, au nombre desquels se trouvait Rang I-tien-i, il 
s'était mis h l'étudier, pensant y trouver des secrets magiques et 
des procédés extraordinaires. Ce Kang I-tien-i était un lettré 
renommé du parti Sio-pouk, d'un esprit méchant et rusé. S'ima- 
ginant qu'il y aurait bientôt un changement de dynastie, il 
cherchait des recettes merveilleuses, et étudiait les arts magiques, 
pour être prêt à l'époque voulue et faire son chemin. 

Josaphat, en se liant avec cet homme, était loin de connaître le 
fond de ses idées, car pour lui-même, outre la curiosité naturelle 

(1) La dynasiie Son? est la dix-neuvième dynastie chinoise. Elle compta 
dix-huil empereurs, dans l'espace de 319 ans, de Tan de J.-C. 96i à 
Fan liS3. Ce fut la dernière dynastie nationale, à laquelle succôdèreni les 
diverses dynasties larlares. 



- 152 — 

d*apprendre quelque chose d'inconnu, il avait réellement le désir 
sincère d'approfondir la doctrine de l'Évangile. Aussi, ne trou- 
vant pas de chrétiens éminents dans le parti No-ron, auquel sa 
famille appartenait, il résolut de recourir à des membres du parti 
Nam-in, et fit demander à Âmbroise Kouen d'avoir quelques 
conférences avec lui sur des matières religieuses. Le noble chré- 
tien y consentit avec joie, mais comme les inimitiés hérédi- 
taires des deux familles ne permettaient pas qu'on se vit publi* 
quement, Josaphat se rendait de nuit à la maison d'Ambroise. 
Dès les premiers entretiens, il n'eut pas de peine à croire Texis- 
lence de Dieu et le mystère de la sainte Trinité; mais le simple 
énoncé du mystère de Tlncarnation renversa toutes ses idées, et 
il demeura triste et abattu. Plusieurs jours il s'abstintde revenir, 
croyant que celui qui avait prononcé une telle parole ne pouvait 
manquer d'être foudroyé, ou frappé de quelqu'autre punition 
céleste. Puis, voyant que Dieu ne l'avait pas anéanti, il examina 
de nouveau, et la grâce du Saint-Esprit agissant sur son cœur, il 
s'avoua vaincu, soumit sa raison à la foi, et embrassa fermement 
la religion. Le P. Tsiou entendit parler de la droiture d'àmede 
Josaphat, et lui écrivit pour lui faire connaître le véritable esprit 
de l'Evangile, et lui faire déposer toute idée de choses merveil- 
leuses et de puissances magiques. Josaphat, ému, se rendit avec 
joie, rompit définitivement avec les études auxquelles il s'était 
livré, et se mit à marcher tout droit dans la voie du salut. Il avait 
alors vingt-deux ans. 

Presque tous ses amis suivirent son exemple. De ce nombre 
étaient les glorieux martyrs, que nous avons vu décapiter à la 
ville de Nie-tsiou, Martin Ni et Jean Ouen. Kang 1-tien-i seul 
ne crut pas, et demeura plus enfoncé que jamais dans ses rêve- 
ries ambitieuses et dans ses chimériques recherches. Deux mois 
s'étaient à peine écoulés, que les projets de ce dernier et des 
siens se d»ivoiIèrcnt, et le gouvernement, croyant voir dans leur 
conduite une tendance à la révolte, et le danger d'exciter des 
troubles parmi le peuple, les fit saisir et citer en justice. C'était 
en 1797. Josaphat se trouva naturellement compromis, à cause 
de ses rapports antérieurs avec Kang 1-lien-i. Heureusement ses 
belles qualités et sa droiture étaient déjà connues du roi, qui lui 
ayant donné toute son estime, sut le protéger et le mettre à l'abri 
des mauvaises suites de cette affaire. Bientôt après, Josaphat fut 
baptisé par le prêtre, et sa ferveur en reçut une grande augmen- 
tation. Il ne craignait pas de se montrer publiquement comme 
chrétien, instruisait ses parents et amis, les exhortait au bien, et 



- 133 — 

ne cessait de prêcher TEvangile en toute occasion. Grand nombre 
de païens, dans le district de Nie-tsiou et les environs, lui durent, 
après Dieu, le bienfait de la foi. 

Son père, cependant, le voyait avec peine pratiquerle christia- 
nisme, et faisait tous ses efforts pour Ten éloigner. Pendant plu- 
sieurs années, Josaphat eut à supporter continuellement des per- 
sécutions domestiques bien pénibles, mais il triompha de toutes 
les difficultés, et continua la pratique fidèle de ses devoirs. Quand 
il apprit la défection de Jean Tieng qui, pour éviter la mort, 
avait signé une formule d'apostasie, il en fut profondément ému, 
et témoigna toute la douleur quMI en ressentait, mais n'en fut 
pas ébranlé. Quoique impliqué, par sa naissance et sa posi- 
tion sociale, dans beaucoup d'affaires du monde et de la cour, il 
ne parait pas que Josaphat ait jamais pris une grande part à la 
direction des affaires de la chrétienté. On voit même qu'il se tint 
un peu à l'écart, quand les clameurs des nobles de son parti, arri- 
vés subitement au pouvoir, préparaient et annonçaient la persé- 
cution. C'est alors probablement que, de concert avec Augustin 
Tieng, il travailla à rédiger un ouvrage complet et méthodique 
sur la religion. Nous avons dit plus haut qu'ils ne purent le 
terminer, et que les chrétiens ne réussirent à en sauver aucun 
fragment. 

La conduite de Josaphat avait toujours été, depuis son bap- 
tême, ferme, grave et irréprochable. Son humilité égalait son 
mérite; aussi était- il aimé et respecté de tous les chrétiens, et 
Téclat de ses vertus le désignait -il d'avance pour victime de la 
persécution. On se fera difficilement une idée de tous les efforts 
que tentèrent, dans ces circonstances, ses parents et amis pour 
obtenir de lui une parole de faiblesse, qui le mît à l'abri des pour- 
suites. Il ne parait pas néanmoins que le noble athlète de Jésus- 
Christ ait failli à son devoir, et, en effet, le mandat d'arrêt fut 
lancé contre lui, probablement dans le courant de la troisième 
lune. On alla le chercher dans la maison de son propre père, à 
la capitale; celui-ci prenait alors son repas, et sans discontinuer, 
il dit aux agents du Keum-pou : « Mon fils est allé aujourd'hui aux 
examens; il doit être assis sous tel arbre, vous le reconnaîtrez à 
tel et tel signe. Remplissez votre devoir, sans donner l'éveil à qui 
que ce soit. » En disant ces mots, il ne changea ni de ton ni de 
couleur. Josaphat fut donc arrêté et déposé à la prison. 

Nous savons que tout fut mis en œuvre pour empêcher sa con- 
damnation. Sa famille si puissante, dont l'honneur allait être 
compromis par le procès criminel d'un de ses membres, avait 



— 184 - 

tout arrangé pour que, sans apostasie formelle, le noble prison- 
nier fût relâché sur quelque petit signe, indifférent par lui- 
même. Comme on devait nécessairement le confronter avec le 
P. Tsiou, il avait été convenu avec les juges que, s'il voulait pré- 
tendre ne pas connaître le prêtre, il serait immédiatement mis en 
liberté. Quels combats ne durent pas se livrer dans le cœur de 
Josaphat à la vue de tous ses parents et des grands du royaume, 
qu'on laissait h dessein circuler dans la prison pour ébranler sa 
constance, et qui se jetaient en pleurs à ses pieds, le conjurant 
d'avoir au moins pitié des siens et d'éviter la ruine totale de sa 
famille! Il en fut sans doute un peu affecté, car quand on l'amena 
devant le prêtre et qu'on lui demanda s'il connaissait cet homme, 
il hésita un instant à répondre. Le P. Tsiou, comprenant sa ten- 
tation, essava de le stimuler en disant : a Ah ! toi aussi tu vas te 
montrer un petit homme d'un petit royaume. » La fierté du noble 
coréen fut piquée de ce reproche, et, la grâce accompagnant cette 
parole sortie de la bouche d'un apôtre, chargé de fers pour Jésus- 
Christ, le confesseur reprit courage et confessa hardiment sa foi. 

Dans les interrogatoires, Josaphat fit plusieurs fois éloquem- 
ment l'apologie de la religion, et apporta, pour la confirmer, une 
multitude de textes tirés des livres sacrés du pays. Les juges lui 
dirent : « Comment un homme d'une aussi noble maison peut-il 
parler et agir ainsi ? Tu veux user de nos livres sacrés pour con- 
firmer une doctrine perverse, tu es digne de mort. » Josaphat 
répondit : « Je désire que toute la cour et les grands du royaume 
pratiquent celtereligion, pour faire le bonheur du peuple, et assu- 
rer de longues années au roi. » Tous les expédients étant épuisés, 
et la constance du confesseur ne laissant plus aucun espoir, il fut 
condamné à mort. 

Le 20 de la quatrième lune (1*"" juin), il fut conduit au lieu du 
supplice, en dehors de la petite porte de TOuest. Sa noblesse, sa 
vertu, sa réputation, y avaient rassemblé un concours immense 
de toutes classes et de toutes conditions. Durant le trajet, Josa- 
phat conserva son calme et sa dignité, et arrivé au lieu du sup- 
|)lice, il dit à la foule réunie: « Les honneurs et la gloire de ce 
monde sont illusoires et mensongers. Moi aussi j'ai quelque répu- 
tation, et je pouvais obtenir de grandes dignités, mais les sachant 
vaines et fausses, je n'en ai pas voulu. Il n'y a que la religion 
chrétienne qui soit vraie, et voila pourquoi je ne crains pas de 
mourir pour elle. Vous tous, pensez-y bien et suivez mon exem- 
ple. » Puis il inclina la tête et reçut le coup qui lui assurait l'ira- 
morlalité bienheureuse. II n'était âgé que de vingt-six ans. 



— 155 - 

A là capitale, il o'était personne qui ne déplorât et ne regrettât 
I mort. Diaprés la loi et les coutumes, ses proches parents 
traient dû perdre leurs places, et le nombre deceux qui se trou- 
vent ainsi compromis était très-considérable, même parmi les 
DS hauts dignitaires du royaume. Mais la famille du défunt, à 
fi près toute-puissante, parvint à faire admettre pour cette fois 
principe, que les actes étant personnels, les parents n'ont pas 
en répondre, et, par là, tous les parents de Josaphat purent con- 
nrer leurs dignités. Afin de faire disparaître, autant que possible, 
tache d'infamie dont cette mort souillait la branche principale 
la famille desKim, on adressa une pétition au gouvernement, 
ar faire casser l'adoption de Josaphat. La i*égente y consentit, 
un autre fut substitué officiellement au martyr, comme descen- 
Dt de la branche aînée. 

Le même jour, et au môme lieu, plusieurs parents de Josaphat 
m partagèrent son triomphe. Le plus connu d'entre eux est Kim 
lik-sioun-i qui, n'étant encore que catéchumène, n'a pas, dans 
s actes, de nom de baptême. Cousin de Josaphat, nous ne savons 
lael degré, il vivait à la capitale, dans une grande pauvreté, 
ne songeait qu'à en sortir, et à se frayer une voie aux hon- 
lurs et fonctions publiques. Un de ses ancêtres, qui était minis- 
îen 1636, quand lesMandchoux arrivèrent près du fleuvequi 
pare la Corée de la Chine, avait refusé de se soumettre aux 
urbares, et s'était brûlé lui-même. Cet acte de dévouement à 
D pays et à son roi fit qu'on lui érigea, et qu'on permit aussi à 
sdescendants de lui ériger une porte monumentale, deux hon- 
lurs qui deviennent pour la postérité de celui à qui on les 
corde, des titres à un avancement rapide. 
Paik-sioun-i donc, uniquement dans des vues d'ambition, 
appliqua aux études ordinaires des lettrés. Mais Dieu, qui avait 
irlui des desseins de miséricorde, lui inspira peu à pt^u le désir 
î la véritable gloire et du véritable bonheur. Pour y parvenir, 
se mit à lire les écrits philosophiques des grands hommes, mais 
ors obscurités, leurs contradictions firent naître des doutes 
ms son esprit, et il ne les considéra plus comme entièrement 
gnes de foi. Ayant vu dans les écrits de Lao-tse et autres, que 
lomme en mourant n'est pas anéanti, il se créa de nouvelles 
ctrineset un nouveau système, qu'il ne tarda pas à expliquer à 
elques amis. « Tes paroles sont bien étonnantes, lui répondi* 
)t-il$, sans doute tu as tiré tout cela de la religion européenne.» 
tte observation frappa beaucoup Paik-sioun-i, et il se dit en 
-même: «En voyant des choses qui surpassent notre intelli- 



— 156 - 

^ence, tout le monde dit que cela vient des doctrines européen- 
nes, il doit y avoir quelque chose de bien grand, de bien extraor- 
dinaire dans cette religion. » En conséquence, il se mit à fré- 
quenter des chrétiens, et après avoir examiné, discuté et approfondi 
leur doctrine pendant deux ans, il se sentit convaincu, crut fer- 
mement, et se donna de tout cœur à la pratique fidèle de tous les 
devoirs que la religion impose. 

Sa mère, instruite et exhortée par lui, embrassa aussi le chris- 
tianisme, mais sa femme, d'un caractère étroit, raideet ambitieux, 
qui avait toujours convoité les honneurs pour son mari, voyant 
tout h coup ses espérances déçues, se laissa emporter à la colère 
et ne lui épargna ni les reproches, ni les injures. Paik-sioun-i ne 
faisait point mystère de sa conversion. Un de ses parents Tinter- 
rogeant un jour sur la religion, il répondit à haute voix : « C'est 
la vraie doctrine ; c'est une grande doctrine ; tout homme est 
tenu de la suivre ; faites comme moi. » Un autre jour, son oncle 
maternel venant le trouver, chercha à le séduire par toutes sortes 
de moyens, et ne pouvant parvenir à s'en faire écouter, finit par 
lui dire : a Si tu ne te rends pas à mes paroles, je romprai avec 
toi. » Paik-sioun-i répondit avec calme : « Dussé-je rompre avec 
mon oncle, je ne puis rompre avec mon Dieu. » Dès lors, ses amis 
se concertèrent pour ne plus avoir de rapports avec lui, et ses 
parents prirent la résolution de le chasser de la famille. Notre 
courageux néophyte vit tout cela d'un œil indifférent, et se con- 
tenta de dire: « Depuis que j'ai connu Dieu, mon cœur ne s'émeut 
de rien; il est comme une montagne. » 

Au printemps de 1801, dénoncé par un apostat, il fut jeté en 
prison. Les détails de ses interrogatoires ne nous sont pas parve- 
nus. S'il faut en croire sa sentence, les supplices lui auraient 
arraché, un instant, quelques paroles de faiblesse. Mais bientôt il 
les rétracta hautement, et jusqu'à la fin montra un courage et une 
fermeté rares. Il fut condamne à mort et exécuté en même temps 
que son cousin Josaphat, h l'âge de trente-deux ans. On ne voit 
pas qu'il aitété baptisé en prison ; c'est donc le baptême de sang 
qui le fit chrétien et lui donna entrée dans l'Eglise triomphante. 

Nous devons mentionner encore Kim Ni-paik-i, parent lui aussi 
de Josaphat, mais d'une branche bâtarde. Sa sentence se trouve 
jointe a celle de ce dernier, et il dut mourir avec lui Cependant, 
comme il n'est pas parlé de religion dans cet acte, et que d'ail- 
leurs aucun autre document ne le signale comme chrétien, nous 
n'osons, malgré toutes les probabilités, lui donner le titre de 
martyr. 



- 157 — 

Luc Ni Hei-ieng-i, ami intime de Josaphat Kim, se trouva aussi 
réuni avec lui dans la même confession de foi, et partagea son 
martyre. Il habitait d'abord la ville de Nie-tsiou. C'est là qu'il 
fut instruit de la religion, et commença à la pratiquer. Plus tard, 
il émigra à la capitale, où sa foi et sa ferveur ne firent qu'aug- 
menter. S'étant exercé dans sa jeunesse, à Tart de la peinture, il 
peignit nombre de sujets religieux, ce qui fut l'un des prétextes de 
sa condamnation. Elle est jointe à celle de Kim Paik-sioun-i, et 
datée du 29 de la troisième lune. Il parait toutefois que son exé- 
cution fut remise au f juin, et qu'il fut décapité avec les autres 
confesseurs dont nous venons de parler. 

Il y eut peut-être encore d'autres victimes ce jour-là ; car un 
mémoire contemporain nous dit que, parmi les parents, alliés et 
amis de Josaphat, une vingtaine furent pris, parmi lesquels il n'a 
pu savoir au juste ceux qui se montrèrent fidèles, ou eurent le 
malheur de faiblir. Il nous a été impossible de trouver des rensei- 
gnements plus détaillés. Mais quel que fût alors le nombre des 
chrétiens dans cette famille, il n'y en a plus aujourd'hui un seul. 
Toutefois, l'esprit général de ses membres n'est pas hostile à la 
religion. C'est de cette famille qu'était la reine épouse du roi 
Sioun-tsong, décédée en 1857, et qui fut toujours favorable aux 
chrétiens, sans oser toutefois prendre leur défense ouvertement. 
La reine actuelle a la même origine, et les principaux gouver- 
neurs qui, de nos jours encore, ont fait éviter bien des vexations 
aux chrétiens, sont la plupart des parents de Josaphat. 

Un mois après, le 23*^ jour de la cinquième lune (3 juillet), 
neuf nouveaux martyrs furent conduits en dehors de la porte de 
rOuest, et décapités. Cinq de ces martyrs, par une violation de 
la loi coréenne, que la fureur des ennemis de la religion peut 
seule expliquer, étaient des femmes de condition noble. À la tête 
de cette glorieuse troupe, uous rencontrons l'auxiliaire dévouée 
du prêtre. Colombe Kang, dont nous avons parlé plus haut. Aus- 
sitôt après son arrestation, les juges, voulant lui arracher le se- 
cret de la retraite du prêtre, lui avaient fait subir jusqu'à six 
fois l'affreux supplice de Técartement des os ; mais au milieu de 
ces tourments, elle resta muette et comme insensible, au point 
que les valets qui la voyaient se disaient entre eux : « C'est un 
génie, et non pas une femme. » Loin de donner le moindre signe 
de faiblesse, elle continua son apostolat dans la prison, et jusque 
devant les juges, proclamant sans cesse la divinité de la religion 
chrétienne, et apportant à l'appiii-de ^jarole des preuves tirées 




- 188 - 

de Confucius et des autres philosophes les plus célèbres. Dans 
leur admiration, les mandarins ne l'appelaient que la femme 
savante, la femme sans pareille, et disaient qu'elle leur coupait la 
respiration, expression coréenne qui marque cette espèce de stu- 
peur produite par un étonnement extraordinaire. Ils n'en devin- 
rent que plus acharnés à obtenir son apostasie et employèrent 
contre elle tous les supplices que peut inventer la cruauté la plus 
raffinée; mais toujours ils furent vaincus par la patience surna- 
turelle de leur victime. 

La foi de Colombe triompha non moins glorieusement de son 
amour maternel. Son beau-fils Philippe, arrêté avec elle, mais 
incarcéré dans une autre prison, avait paru faiblir dans les tour- 
ments. Elle l'apprit, et l'ayant aperçu de loin un jour qu'elle se 
rendait de la prison au tribunal, elle lui cria d'une voix forte ; 
(c Jésus est au-dessus de ta tête, et te voit ; peux-tu t'aveugler el 
le perdre ainsi? Prends courage, mon enfant, songe au bonheur 
du ciel. » Cette généreuse exhortation sauva l'âme du jeune 
homme qui, fortifié par ces paroles, reçut, quelques mois plus 
tard, la couronne du martyre. 

Dans sa prison. Colombe apprit la mort du P. Tsiou. Déchi- 
rant alors un pan de sa robe, elle y écrivit l'histoire des travaux 
apostoliques du missionnaire. Celte vie d'un saint, écrite dans les 
fers par une sainte qui le connaissait si bien, a été malheureuse- 
ment perdue par la négligence de la femme chrétienne à qui le 
rouleau de soie avait été confié. 

La ferveur de Colombe et de ses compagnes de captivité avait 
changé leur prison infecte en un lieu de prières. Fidèles à leurs 
exercices de piété, elles se soutenaient et s'encourageaient mutuel- 
lement, et ne cherchaient qu'à se rendre dignes de leur céleste 
époux qui, en retour, les couvrait d'une proteciion manifeste. 
Plus le moment du sacrifice approchait, et plus elles étaient heu- 
reuses; la veille de leur mort surtout, elles paraissaient ivres de 
joie. Enfin se leva le jour si longtemps attendu, si ardemment 
désiré, le jour du triomphe et de la récompense. Le 23 de la cin- 
quième lune (3 juillet), Colombe et quatre de ses compagnes 
monlèrenl sur le chariot, et furent conduites au lieu du supplice. 
Durant le trajet, elles ne cessaient de prier, de s'exhorter récipro- 
quement, et de chanter les louanges de Dieu. La foule voyait avec 
étonnement une sainte joie briller sur leurs visages. Arrivée au 
lieu de l'exécution, Colombe se tourna vers le mandarin, qui pré- 
sidait, et lui dit : « Les lois prescrivent de dépouiller de leurs 
vêtements ceux qui doivent être suppliciés, mais il serait incon- 



— 189 - 

venant de traiter ainsi des femmes; avertissez le mandarin supé- 
rieur que nous demandons à mourir habillées. » La permission 
fut accordée, à la grande satisfaction de ces saintes épouses de 
Jésus-Christ. Colombe alors fit le signe de la croix, et la pre- 
mière, présenta sa tête au bourreau. Elle était âgée de quarante- 
un ans. 

Mentionnons ici, en anticipant un peu sur les événements, le 
martyre de Philiphe Hong Pil-tsiou. Il était, comme nous l'avons 
dit, fils du mari de Colombe, par une première femme; mais, 
selon Tusage du pays, il fut toujours appelé le fils de Colombe. Il 
demeura constamment avec elle, la suivit à la capitale, et la traita 
toujours comme sa mère. Quand ils eurent recueilli le prêtre chez 
eux, Philippe profita de sa présence pour devenir un excellent 
chrétien. Chaque jour il lui répondait la messe, et lui rendait avec 
assiduité tous les services que réclamait sa position difficile. Pris 
en même temps que Colombe, il fut séparé d'elle dans sa prison, 
et soumis à de violentes tortures, qu'il supporta d'abord avec un 
grand courage, sans laisser échapper aucune parole compromet- 
tante. Il semblait cependant faiblir, quand son héroïque mère 
ranima par quelques mots sa foi et sa confiance en Dieu. Depuis 
cejour, ilne se démentit plus, et plus fort que les supplices, 
donna sa tête pour Jésus-Christ, le 27 de la huitième lune, 
(4 octobre). Il n'avait alors que vingt-huit ans. 

Les quatre femmes décapitées avec Colombe, étaient: Kieng 
Pok-i, leng In-i, Nien-i et Sin-ai. Nous ignorons quelles sont 
ces bienheureuses martyres, car les femmes, en Corée, n'ont pas 
de nom personnel, et les actes du gouvernement ne les ont pas 
désignées par leurs noms de famille, mais bien par des noms de 
hasard, imposés uniquement pour le procès, comme cela se fait 
souvent dans le cas des personnes condamnées à mort ou à des 
peines infamantes. Elles étaient filles du palais, c'est-à-dire atta- 
chées au service personnel des reines et princesses. Leurs sen- 
tences, presque semblables, portent qu'elles furent instruites et 
baptisées par le P. Tsiou, qu'elles servirent d'entremetteuses 
pour les affaires de la religion, qu'elles firent évader plusieurs fois 
des chrétiens poursuivis par la justice, et qu'elles tenaient cachés 
chez elles divers objets de religion, images, livres, etc. 

Des recherches nombreuses nous ayant amenés à penser que 
l'une d'entre elles est très-probablement Bibiane Moun, nous 
donnons ici les détails que la tradition nous a conservés sur 
cette sainte martyre. 

Bibiane descendait d'une famille honorable de la classe 



— 160 — 

moyenne; son père et son oncle avaient de petits emplois. La 
troisième de cinq sœurs, elle n'était âgée que de sept ans, quand 
on vint faire choix de filles, pour le palais du roi. Son père tenait 
cachées les deux aînées, et ne s'inquiétait pas de Bibiane, que 
son jeune âge semblait devoir mettre à Tabri des perquisitions. 
Mais les émissaires du palais Tayant aperçue, furent frappés de 
son intelligence précoce, et de sa beauté peu commune, et rem- 
menèrent avec eux. Elle fut donc élevée dans le palais. A Tâge 
de quinze ans, on lui releva les cheveux (1), et comme elle écri- 
vait admirablement bien, on lui confia la charge des écritures. 
Son père était païen, mais sa mère, chrétienne fervente, se déso- 
lait de voir sa fille au palais, presque dans Timpossibilité de faire 
son salut. Quand Bibiane venait, de temps en temps, à la maison 
paternelle, sa mère et ses sœurs aînées Texhortaient vivement 
à pratiquer la religion. Elle répondait : « Pratiquez-la bien, vous 
qui le pouvez. Pour moi, qui suis captive au palais et impliquée 
dans mille superstitions, cela m'est trop difficile à présent. Je la 
pratiquerai quand je serai vieille, et qu'il y aura moyen de sortir 
delà. » 

L'usage des filles du palais est de se réunir le soir, pour 
passer le temps à rire, causer, fumer et prendre des rafraîchisse- 
ments. Un soir, au moment de se retirer, Bibiane, frappée tout 
à coup comme d'un coup de bâton à la tête, se sent le cerveau 
bouleversé, perd connaissance et tombe brusquement. Aussitôt 
on la relève et on lui prodigue tous les soins possibles, mais le 
mal s'aggravant, on dut la renvoyer dans sa famille. Sa mère, 
voyant sa position dangereuse, l'exhorta plus fortement que 
jamais à se convertir, et comme déjà Bibiane en avait le désir, et 
que sa position seule lavait retenue jusque-là, elle y consentit 
facilement et fut ondoyée. Dès le lendemain, elle se trouva com- 
plètement guérie, et se mit aussitôt à apprendre assidûment les 
prières et la doctrine chrétienne. 

Cette guérison subite était déjà une grâce bien extraordinaire ; 
elle devint bienlôl un miracle manifeste. Tous les jours ou tous 
les deux jours, on lui envoyait du palais médecins et médecines, 
et souvent même plusieurs filles restaient pour la soigner. Or, 
depuis son baptême, quoiqu'elle fût entièrement débarrassée de 



(1) Les jeunes gens des deux sexes laissent pendre leurs cheveux, et on 
ne les relève qu'à rôpoque du mariage. Quoique les Glles du palais soient 
légalement condamnées à un célibat perpétuel, on leur fait la môme céré- 
monie, pour signilier qu'elles sortent de l'enfance et doivent désormais s'oc- 
cuper de choses sérieuses. 



^ 161' — 

sa maladie à tout autre moment, dès que quelque personne du 
palais venait à entrer dans la maison, Bibiane voyait un de ses 
bras et une de ses jambes se raidir et devenir comme morts. Elle 
dut, en conséquence, subir cent fois Tacupuncture, et avaler un 
grand nombre de médecines. Elle se soumettait aux opérations et 
prenait les drogues avec tranquillité ; et à peine les gens du palais 
étaient-ils sortis, qu'elle se relevait sans aucune douleur, remer- 
ciait Dieu, et riait aux éclats en disant : « Que de remèdes per- 
dus! que d'acupunctures prodiguées inutilement à un corps en 
pleine santé ! » 

Uniquement occupée à lire et à prier, elle fuyait avec le plus 
grand soin jusqu'à Tombre du péché, et la réputation de sa fer- 
veur se répandit rapidement parmi les chrétiens. Elle s'efforçait 
d'imiter les saints dont elle lisait la vie, parlait souvent de leur 
générosité envers les bourreaux, et témoignait le désir de les sui- 
vre au martyre. Pendant trois ans consécutifs, tous les soins de 
l'art lui furent prodigués par les médecins officiels qui, à la fin, 
ne voyant plus aucun moyen de guérir cette étrange maladie, la 
firent rayer de la liste des filles du palais. On cessa, dès lors, de 
lui faire toucher ses appointements mensuels. Bibiane, entiè- 
rement rassurée, rendit à Dieu de vives actions de grâces, pour 
sa protection si éclatante, et ne songea plus qu'à s'appliquer à la 
pratique de ses devoirs, et à l'exercice de toutes les vertus chré- 
tiennes. 

Trois ans plus tard, elle entra au service du P. Tsiou, avec 
Suzanne Kim Siem-a, mère du catéchiste Kim Sieng-tsiong-i, et 
pendant plusieurs années, elle s'acquitta de ses fonctions avec un 
dévouement et une piété exemplaires. Quand la persécution fut 
sur le point d'éclater, le prêtre s'étant retiré ailleurs, Bibiane 
revint près de sa mère, attendant le moment du martyre, et 
comme on semblait ne pas penser à elle, elle se désolait en répé- 
tant : « Est-ce que Dieu ne veut point de moi ? » 

Suzanne Kim étant venue la voir un jour, oublia sous la natte 
de la chambre, où elle l'avait déposé en entrant, un papier sur 
lequel étaient écrites diverses prières. Les satellites s'étant pré- 
sentés, quelque temps après, à la maison de Bibiane, avaient 
fouillé partout sans trouver aucun objet suspect, quand, à la fin, 
soulevant la natte, ils saisirent ce papier, et dirent à Bibiane: 
« Est-ce que vous aussi êtes chrétienne? — Certainement, je le 
suis, » répondit-elle sans hésiter. Aussitôt ils la déclarèrent de 
bonne prise, et la pressèrent de partir; mais la vierge chrétienne, 
se rappelant les exemples des saints, voulut d'abord exercer sa 

11 



— 162 — 

générosité à leur égard, et leur fit prendre des rafraîchissements, 
ce dont ils furent tous satisfaits. Puis, faisant ses adieux à sa 
mère, et la consolant de son mieux, elle partit et fut conduite au 
mandarin. Elle avait alors vingt-six ans. 

Le mandarin, voyant sa jeunesse, lui dit: a Gomment une 
jeune personne comme toi, si bien élevée au palais, peut-elle 
suivre une mauvaise religion, prohibée par le roi? Veux-tu donc 
mourir dans les supplices? — Je désire de tout mou cœur, répon- 
dit avec empressement Bibiane, donner ma vie pour le Dieu que 
je sers. » Après avoir vainement essayé tous les moyens de séduc- 
tion qu'il put imaginer, le mandarin, furieux de rencontrer chez 
une faible femme une résistance aussi opiniâtre, la fit mettre à la 
torture. On la frappa violemment sur les jambes; le sang en jail- 
lit, et, s'il faut en croire une tradition respectable, se convertit 
aussitôt en fleurs, qui s'élevaient dans les airs. A la vue de ce 
prodige, le mandarin fut frappé de stupeur, et il défendit, sous 
les peines les plus sévères, à tous ceux qui étaient présents, de 
jamais ouvrir la bouche sur ce qu'ils venaient de voir. 

Bibiane eut à supporter beaucoup d'autres supplices, mais rien 
ne put ébranler sa constance, et elle entendit enfin prononcer la 
sentence de mort, qu'elle avait si longtemps désirée. En se ren- 
dant au lieu du supplice, elle dit aux soldats qui repoussaient les 
curieux : « Laissez-les regarder tout à leur aise, on va bien voir 
tuer les animaux; pourquoi ne regarderait-on pas tuer les hom- 
mes? » Une chrétienne, dont le père avait été témoin oculaire de 
l'exécution de Bibiane, a souvent répété que lorsqu'on lui trancha 
la tête, il coula de sa blessure du sang blanc comme du lail, que les 
bourreaux regardèrent avec admiration. Dieu daignait ainsi 
renouveler pour la vierge et martyre coréenne, le prodige qu'il fit 
autrefois à Rome, pour sainte Martine, vierge et martyre. 

Quatre confesseurs de la foi accompagnèrent à la mort les 
cinq héroïnes dont nous venons déparier. C'étaient: T'soi In- 
t'siel-i, frère de Mathias T'soi In-kir-i, martyrisé en 4795, pour 
avoir reçu chez lui le prêtre, à son arrivée en Corée; Ni Hien-i, 
neveu de Ni Hei-ieng-i, l'un des compagnons de prison et de 
martyre de Josaphat Kim ; Hong Tsieng-ho, proche parent de Phi- 
lippe Hong, beau-fils de Colombe Kang; et enfin Mathieu Kim 
Hien-ou, le septième frère de Thomas Kim Pem-ou, qui, le pre- 
mier, eut l'honneur de confesser la foi, en 4785. 

On raconte que Mathieu Kim, au moment de son arrestation, 
vit apparaître une grande croix lumineuse, qui marchait devant 
lui et lui indiquait la route delà prison. Notons, en passant, que 



— 163 — 

dans cette famille Kim, se trouvaient huit frères, dont trois seu- 
lement étaient chrétiens. Tous les trois obtinrent la grâce du 
martyre, car Barnabe Kim Li-ou, troisième frère de Thomas, tra- 
duit comme chrétien devant le tribunal des voleurs, y mourut 
sous les coups, pendant cette même persécution, on ne sait pas 
exactement à quelle date . 

Nous n'avons aucun détail sur le procès et les souffrances de 
ces quatre confesseurs. Le texte de leur sentence rempli des 
mêmes banalités ineptes, qui se répètent dans toutes les pièces 
officielles contre les chrétiens, ne nous apprend rien de particu- 
lier. Les neuf corps demeurèrent exposés pendant plusieurs jours, 
au lieu deTexécution. C'était le temps de la grande chaleur, et il 
était tombé une pluie abondante. Cependant, lorsque Tordre de 
les inhumer arriva, on reconnut avec étonnement qu'ils ne por- 
taient aucune trace de corruption. Les chairs étaient saines, les 
visages vermeils, le sang aussi frais et aussi liquide que s'il eût 
coulé de leurs blessures quelques minutes auparavant. Cette mer- 
veille toucha vivement les chrétiens et grand nombre de païens 
qui en furent témoins. 



CHAPITRE II. 



Martyrs dans les provinces depuis le cinquième jusqu'au huitième mois. 



Les neufs martyrs dont nous venons de parler, n'avaient pas 
été les seuls condamnés le 23 de la cinquième lune (3 juillet). 
Plusieurs autres sentences de mort furent signées le même jour, 
mais ne purent être mises à exécution que les jours suivants, 
parce que le tribunal, en vertu d'un système déjà signalé, fit trans- 
porter les confesseurs dans les différentes villes d'où ils étaient 
originaires, afin d'effrayer les populations des provinces, par le 
spectacle de leur supplice. 

Nous rencontrons d'abord TsiengSioun-mai, sœur de Tsieng 
Koang-siou, native du district de Nie-lsiou. Désirant consacrer 
à Dieu sa virginité, et craignant les clameurs des païens, elle 
prétendit avoir été unie en mariage à un homme qu'elle disait se 
nommer He. Elle se releva elle-même les cheveux, et grâce à cette 
ruse, put rester seule, et se livrer à toutes les bonnes œuvres que 
sa piété lui inspira. Sa sentence porte qu'elle reçut le baptême des 
mains du P. Tsiou. Soumise à de cruelles tortures, elle montra 
un courage au-dessus de son sexe, fut condamnée à mort, con- 
duite à la ville de Nie-tsiou, et décapitée le 25 de la cinquième 
lune, deux jours plus tard que ses compagnes de la capitale. 

Une seconde femme, appelée Tsien-hiei dans les actes du gou- 
vernement, accusée entre autres crimes, d'être restée vierge en se 
disant veuve, eut, le raêmejour, la tête tranchée à lang-keun, sa 
ville natale. Une tradition constante, et les divers documents que 
nous avons eu entre les mains, nous ont convaincu que celle 
Tsien-hiei n'est autre que la célèbre vierge Agathe loun. Agathe 
était cousine germaine de Paul loun lou-ir-i, qui fit trois fois le 
voyage dePéking, amena le P. Tsiou en Corée, et fut martyrisé 
en 4795. Descendue d'une famille de demi-nobles ou de nobles 
bâtards, elle habitait le district de lang-keun. A peine eut-elle 
connu la religion chrétienne, que, désirant se consacrer à Dieusans 
réserve, elle fit vœu de virginité, puis, craignant de rencontrer 
dans sa famille des obstacles à sa pieuse résolution, elle se fit se- 
crètement des habits d'homme et s'enfuit chez un de ses oncles. 
Sa mère crut qu'elle avait été dévorée par un tigre et ne. cessa de 



— 165 — 

la pleurer, jusqu'à ce qu'après une longue absence, Agathe revint 
auprès d'elle. Ni les prières, ni les murmures de sa famille, qui 
ne comprenait rien h son héroïque détermination, ne purent tou- 
cher son cœur. Elle n'en devenait au contraire que plus ferme 
dans son dessein d'être toute à Dieu, et plus zélée pour procurer 
à ceux qui l'entouraient les bienfaits de la foi. 

En 1795, elle vint avec sa mère demeurer à la capitale. Elle 
n'était pas encore baptisée, lorsque son cousin Paul fut saisi, jugé 
et mis à mort, comme introducteur du prêtre étranger. Elle- 
même, obligée de se cacher, eut alors beaucoup à souffrir. Après 
la mort de sa mère, elle se retira près de Colombe Kang, et jalouse 
de l'aider autant qu'il était en elle, dans l'exercice des bonnes 
œuvres, elle se dévoua à l'instruction des petites filles que Colombe 
réunissait dans sa maison. Infatigable pour le salut des autres, 
Agathe travaillait avec plus de ferveur encore à sa propre sancti- 
fication. A une vie très-austère, à des jeûnes fréquents, à de 
rigoureuses mortifications, elle unissait des prières et des médi- 
tations continuelles; aussi^ ses progrès dans les voies de la per- 
fection furent-ils rapides. Dieu daigna même récompenser les 
nobles efforts de sa servante par plusieurs grâces extraordinaires. 
Sa mère était morte sans avoir pu participer aux sacrements, et 
Agathe s'en affligeait beaucoup. Un jour elle la vit en la compa- 
gnie de la sainte Vierge. Craignant d'être victime d'un rêve ou 
d'une illusion du démon, elle découvrit cette apparition au mis- 
sionnaire, qui rinterpréta favorablement, et rendit le repos à 
son âme. Une autre fois, elle eut une vision de la sainte Vierge. 
Le Saint-Esprit lui paraissait descendre sur cette reine du ciel, 
et reposer sur son cœur. Dans son humilité profonde, Agathe 
n'osait croii^e à la réalité de ces divines faveurs, et elle les eut 
repoussées, si le prêtre n'eût calmé ses craintes, en lui montrant 
une image exactement conforme à ce qu'elle avait vu. Elle avait 
une dévotion toute spéciale h sa patronne, et tâchait d'inspirer 
cette même dévotion aux personnes qui l'entouraient. « Que je 
serais heureuse ! disait-elle souvent, si je pouvais être martyre, 
comme sainte Agathe ! » Ses vœux furent exaucés. 

Dès les premiers jours de la grande persécution, vers la fin de 
la deuxième lune, elle fut arrêtée avec Colombe, et pendant trois 
mois, partagea sa prison et ses souffrances, subit les mêmes in- 
terrogatoires, et eut à supporter les mêmes tortures. Cependant 
ces deux gi*andes âmes, qui s'étaient si bien comprises et si 
tendrement attachées l'une à l'autre, n'eurent pas la conso- 
lation d'aller ensemble au martjre. Leur sentence fut portée le 



— 166 — 

même jour, et Colombe arrosa aussitôt de son sang le sol de la 
capitale où s*était exercé son zèle ; mais Agathe, transférée à 
lang-keun, n'obtint la palme que deux jours plus tard. Son intré- 
pide courage, sa paix et la sérénité d'âme qu*elle conserva jn^ 
qu'au dernier moment, édifièrent beaucoup les chrétiens, et pro- 
duisirent sur un grand nombre de païens une vive et salutaire 
impression. On assure que Dieu donna à Tinnocence virginale 
d'Agathe le même témoignage qu'à celle de sa compagne Bibiane 
et que lorsque sa tête tomba, le sang qui coulait de la blessure, 
sembla blanc comme du lait. 

Il y eut à cette époque beaucoup d'autres martyrs à lang- 
keun, car s'il faut en croire les récits des vieillards du pays, qui 
vivaient encore il y a peu d'années, cette ville fut inondée de 
sang par la cruauté de son mandarin Tsieng Tsiou-song-i. dont 
le nom est cité avec horreur par les païens eux-mêmes. Malheu- 
reusement, nous n'avons pas sur ces faits de documents contem- 
porains. Mentionnons seulement quelques noms qui ont été 
recueillis de la bouche de témoins oculaires. 

Une famille noble du nom de Ni, branche de Tsien-tsiou, qui 
vivait au village de Pai-sie-kol, donna à l'Église quatre martyrs : 
Ni Tsai-mong-i, âgé de cinquante-cinq ans; son frère cadet Ni 
Koai-mong-i, appelé aussi Tsioung-kin-i , âgé d'environ cin- 
quante ans, plus deux jeunes personnes, filles de l'un des pré- 
cédents, âgées de vingt-cinq à trente ans, et qui avaient consacre 
à Dieu leur virginité. Arrêtés tous ensemble, le 20 de la qua- 
trième lune, ils furent mis à la torture; et sur leur refus cons- 
tant d'apostasier, moururent sous les coups, ou furent décapités 
dans le cours de la cinquième lune. Kim Ouen-siong-i, de famille 
noble, vivant au village de Tsi-ie-oul, fut pris et exécuté avec 
eux, à l'âge de quarante-cinq à cinquante ans. 

Nous devons ajouter à cette liste l'illustre vierge Agathe Ni, 
fille de Ni Tong-tsi, de la branche de Koang-tsiou, et cousine 
éloignée du catéchiste Augustin Ni , martyrisé au commen- 
cement de 4839. Cette jeune personne vivait chez ses parents 
dans le voisinage de lang-keun. De bonne heure, elle con- 
sacra à Dieu sa virginité, mais bientôt ne pouvant plus tenir 
contre les menaces des païens, elle s entendit avec un de ses 
parents, lou Han-siouk-i, dont nous avons raconté le martyre, et 
celui-ci la fit évader secrètement, et la conduisit à la capitale, 
près d'Agathe loun. Dans cette retraite, à l'abri des clameurs, 
elle puise livrer en toute liberté à la prière et à l'exercice des 
bonnes œuvres, et se préparer pieusement au dernier combat. 



— 167 — 

Nous regrettons d^autant plus de ne pouvoir retrouver les détails 
de sa vie, que sa mémoire est bénie d'une manière toute spéciale, 
encore aujourd'hui, par ceux qui parlent d'elle. 

Enfin, parmi les condamnés du 33 de la cinquième lune, 
nous trouvons Ko Koang-sieng-i, Ni Kouk-seng-i, et probable- 
ment aussi Hoang Po-siou, dont il nous reste à dire quelques 
mots. Ko Koang-sieng-i était né au district de Pieng-san, pro- 
vince de Hoang-hai, d'une femille honnête. Nous ignorons les cir- 
constances de sa conversion et les détails de son procès. Jeté dans 
une des prisons de la capitale, il était malheureusement tombé 
dans l'apostasie, quand Dieu permit que Ni Kouk-seng-i fût 
amené dans cette même prison. Celui-ci lui reprocha vivement sa 
faute, l'engagea à se rétracter, et, pour lui en faciliter les 
moyens, lui indiqua les paroles dont il devait se servir. « Dis au 
mandarin que ce n'est pas toi qui as apostasie; mais que c'est le 
diable qui t'a trompé et a parlé par ta bouche. » Ainsi poussé, 
Koang-sieng-i se rétracta convenablement et subit ensuite trois 
nouveaux interrogatoires, sans témoigner aucune faiblesse. Il fut 
envoyé à Pieng-san, sa patrie, pour y être décapité, ce qui fut fait 
non avec l'instrument ordinaire du supplice, mais avec une 
cognée. Sa mort, vu la distance de la capitale à Pieng-san, n'eut 
lieu que le 27 ou le 28 de cette même lune. 

La Providence, dont les voies sont admirables, se servait ainsi 
de la méchanceté des persécuteurs, pour glorifier la religion dans 
des lieux où elle n'était pas connue auparavant. Tel était, en 
effet, le district de Pieng-san, qui entendit parler du christianisme 
pour la première fois, à l'occasion de la sentence et de la mort 
courageuse de notre martyr. Tel était aussi le district de Pong-san, 
dans cette même province de Hoang-hai, où fnt décapité le con- 
fesseur Hoang, surnommé Po-siou, du nom de la compagnie de 
tirailleurs, dont il faisait partie. Hoang était venu à la capitale 
pour rejoindre son régiment, lorsqu'il eut le bonheur d'entendre 
parler de la religion et de se convertir. Saisi dès le commence- 
ment de la persécution, il se refusa avec une fermeté inébranla- 
ble à donner le moindre signe d'apostasie, fut condamné à mort, 
et transporté à son district de Pong-san, pour y être exécuté. On 
rapporte que, lorsqu'il se rendait au supplice, une de ses jeunes 
esclaves le suivit ; et comme le confesseur, tout occupé du ciel, 
refusait de la regarder, l'esclave se mit en colère et laccabla 
d'injures qu'il supporta joyeusement. 

Pierre Ni Kouk-seng-i. appelé aussi Sieng-kiem-i, était natif 
du district de Eum*sieng, province de T'siong-t'sieng, d'où il 






— 168 — 

avait émigré au dislricl de T'siong-tsiou. Ayant entendu parler 
du christianisme, il se rendit à lang-keun, près des frères Rouen, 
pour s'en instruire à fond, et, touché de la grâce, se mit de suite 
à le pratiquer. Lorsqu'il fut de retour chez lui, son précepteur 
païen employa toute son éloquence pour le faire changer d'avis, 
mais ce fut sans succès, et Pierre eut bon marché de tous ses 
sophismes. Pris d'abord en 1795, il se délivra par une parole 
d'apostasie, qu1l regretta sincèrement«plus tard, et dont il fit une 
longue pénitence. Ses parents voulaient le marier, mais réfléchis- 
sant qu'une femme et des enfants lui seraient probablement un 
embarras dans la pratique de la religion, il s'y refusa obstiné- 
ment, et pour éviter de continuelles obsessions, s'en alla habi- 
ter la capitale. Plein de zèle pour les bonnes œuvres, et n'ayant 
aucun embarras de famille, il pouvait facilement se livrer à l'ins- 
truction des autres. Aussi sedonna-t-il tout entier à cette œuvre 
de charité, et sa parole produisit-elle de nombreux fruits de salut, 
parmi ses compatriotes chrétiens et païens. 

Arrêté lors de la grande persécution, il eut, dès le moment 
même de son entrée en prison, l'occasion d'exercer son zèle, en 
exhortant au repentir Ko Koang-sieng-i, qui venait d'apostasier. 
Il réussit, comme nous l'avons vu, et contribua à lui faire gagner 
la palme du martyre. Mais bientôt, mis lui-même à l'épreuve des 
supplices, il laissa échapper une parole d apostasie. Le juge fil 
cesser la torture, et on allait le mettre en liberté, lorsque, 
touché d'un soudain repentir, il s'écria qu'aussitôt relâché, il pra- 
tiquerait de nouveau sa religion tout comme auparavant. La même 
scène d'apostasie, suivie de rétractation immédiate, paraît s'être 
repétée plusieurs fois ; et nous ne nous en étonnons pas trop, car 
Pierre avait tous les défauts, en même temps que toutes les quali- 
tés, de son tempérament. D'un caractère prorapt, ardent, plein 
de feu et de zèle, il était aussi mobile et inconstant, et avait 
laissé voir, en plusieurs circonstances, une étourderie fâcheuse. 
Dieu cependant, qui connaissait le fond de son cœur, ne l'aban- 
donna pas, et, après avoir permis ces chutes réitérées, pour débar- 
rasser entièrement son serviteur de tout orgueil et de toute con- 
fiance en lui-même, il lui donna la force nécessaire pour persister 
dans une ferme confession de foi, et conquérir sa sentence de 
mort. On l'envoya à Kong-tsiou pour y être décapité. On 
raconte qu'en se rendant au supplice, il dit plusieurs fois à la 
foule de curieux qui l'accompagnait : « Vous semblez prendre 
compassion de moi, mais c'est vous tous qui êtes vraiment dignes 
de pitié. » Pierre eut la tête tranchée le 26 ou 27 de la cinquième 



— 169 — 

lune; il était alors âgé de trente ans : son corps fut enterré par ses 
neveux h Kong-tsiou. 

A la même cinquième lune, on ne sait quel jour, fut encore 
exécutée dans la même ville de Kong-tsiou, une pauvre esclave, 
nommée Moun loun-tsin-i. Après avoir servi dans une des 
maisons où se réfugiait le P. Tsiou, elle s'enfuit en province, 
pour éviter la persécution. Elle fut prise toutefois, et sa constance 
lui mérita la grâce du martyre. Inconnue partout ailleurs, elle 
a été signalée par une vieille chrétienne, qui eut avec elle quel- 
ques rapports d'amitié, la suivit dans la ville de Kong-tsiou, et la 
vit passer quand on la conduisait au supplice. 

Les documents coréens ne signalent aucune exécution durant 
le couçs de la sixième lune. La rage des ennemis du christianisme 
n'était cependant pas assouvie, et pendant longtemps encore notre 
histoire ne sera qu'une liste de martyrs. Le 13 de la septième 
lune(3i août), une sentence de mort fut portée contre cinq autres 
confesseurs : André Kim Koang-ok-i, et Tieng Tenk-i, delà pro- 
vince de T'siong-t'sieng ; Stanislas Han, Mathias T'soi, et André 
Kim T'sien-ai, de la province de Tsien-la. 

André Kim Koang-ok-i, né à le-sa-ol, au district de Niei-san, 
dans le Nai-po, d'une famille honnête et riche, exerça longtemps 
les fonctions de chef de canton. Bien qu'il fût doué d'excellentes 
qualités naturelles, son caractère excessivement violent le faisait 
redouter de tous ceux qui le connaissaient. A l'âge d'environ cin- 
quante ans, il fut instruit de la religion par Louis de Gonzague, qui 
était presque du même village, et au grand étonitement de tous, il 
l'embrassa de suite, et se mit à en observer les pratiques avec 
beaucoup de ferveur, ostensiblement, sans s'inquiéter dos païens. 
Il fit plus, il convertit sa famille, beaucoup deses amis, et d'autres 
personnes du village. Chaque jour, en quelque saison que ce fut, 
tousse réunissaient pour réciter en commun les prières du naatin 
et du soir. Souvent aussi Asdré expliquait la doctrine, et il savait 
(aire naître dans l'âme de ses auditeurs une foi ardente. Pen- 
dant le carême, il observait un jeûne rigoureux, se livrait à di- 
verses pratiques de mortification, et, par une grande assiduité aux 
exercices des diverses vertus chrétiennes, il parvint enfin à mater 
tellement son caractère, qu'on le disait devenu semblable à un 
enfant à la mamelle. 

Quand il vit la persécution de 1801 s'élever avec tant de vio- 
lence, il se retira dans les montagnes de Kong-tsiou; mais ayant 
été dénoncé dès la première lune, il fut bientôt saisi par les satel- 




— 170 — 

lites de sa propre ville. « Il eût été très-imprudent de ma part, 
dit-il alors, d'attendre assis dans ma maison, car je suis faible, et 
j'aurais semblé me î\?s à mes propres forces. J'ai donc dû fuir et 
éviter le danger, mais, au fond, le martyre est mon plus grand dé- 
sir. Aujourd'hui que je suis pris, uniquement par Tordre de Dieu, 
j'en suis bien heureux. » Et en effet, cette joie intérieure et cé- 
leste se manifestait clairement sur son visage et dans sa démarche, 
au point que les satellites et autres témoins en étaient stupéfaits. 

Le mandarin le fit mettre aussitôt à la question, lui reprocha 
de s'être enfui lâchement, et lui commanda de dénoncer ses com- 
plices et d'exhiber ses livres de religion. André répondit : « J'ai 
beaucoup de coreligionnaires, mais si je vous les faisais connaî- 
tre, vousles traiteriez comme moi, je ne puis donc vous donner 
aucun renseignement. Quant à mes livres, ils sont trop précieux 
pour que je les remette entre vos mains.» Le mandarin en colère fit 
redoubler les tortures, et André perdit connaissance; on le char- 
gea néanmoins d'une lourde cangue et on le reconduisit en prison. 
Dans un second interrogatoire, le mandarin montra la même 
cruauté, André le même courage. « Toutes vos promesses, disait-il, 
aussi bien que toutes vos menaces, sont inutiles. Ne m'interrogez 
pas de nouveau, un sujet fidèle ne sert pas deux rois, une épouse 
fidèle ne se donne paS à deux maris. Vous, mandarin, voudriez- 
vous enfreindre les ordres du roi? oseriez-vous bien le renier? 
Moi, je neveux point enfreindre les ordres de Dieu. Non, dix 
mille fois non, jene puis renier mon grand Roi et mon Père. Vis- 
à-vis des rois et des parents, il y a bien des circonstances où les 
actes extérieurs ne sont pas en harmonie avec les sentiments du 
cœur; mais notre Dieu voyant les plus secrètes pensées, les sen- 
timents et les intentions, on ne peut devant lui pécher même inté- 
rieurement. Je vous ai parlé, faites ce que vous voudrez. » 

En vain le mandarin le fit-il frapper du bâton et de la planche 
à voleurs, jusqu'à ce que les bourreaux tombassent épuisés de 
fatigue; en vain recommença-t-il la même série de tortures à un 
troisièmeet à un quatrième interrogatoire. Dieu, qui est plus 
fort que la malice des hommes et de l'enfer, soulignait son servi- 
teur. « Mais que trouves-tu donc de si bon à mourir, disait le juge 
stupéfait; tu as une femme, des enfants et de la fortune; tu n'as 
qu'un mol à dire et tu retourneras en jouir ; pourquoi t'obsliner 
à succomber dans les tourments? — La vie et la mort sont loin 
de m'ètre indifférents, répondit le confesseur, mais je ne puis 
avoir la pensée de renier mon Dieu. Chaque homme est dans sa 
condition; vous mandarin, payé par le roi, vous devez suivre ses 



— 171 — 

f 

ordres, moi j'attends seulement que vous les exécutiez. Dussé- 
je mourir sous les coups, mon parti est pris; dussé-je mourir 
dix mille fois, je n'ai rien autre chose à répondre, agisses comme 
vous voudrez, je suis prêt à tout. » Le mandarin furieux le fit 
accabler de coups, puis lui ordonna de signer sa sentence de mort, 
ce qu'il fit d'un visage rayonnant de joie, remerciant Dieu et la 
Vierge Marie de son bonheur. Renvoyé à la prison, le jour et la 
nuit il faisait ostensiblement ses prières, et quand il en avait 
l'occasion, développait aux païens la vérité de la religion. 

Quelque temps après, André fut envoyé au tribunal deT'sieng- 
tsiou, chef-lieu militaire delà province, et de là à la capitale, ou 
semble avoir été prononcée sa sentence définitive. Les ordres de 
la cour portant de le faire exécuter à la ville de Niei-san, dans 
son district natal, il se mit en route accompagné de Kim Tai- 
l\sioun-i, son parent, condamné le même jour que lui, et qui de- 
vait être mis à mort à Tai-heng, district limitrophe de Niei-san. 
Les deux confesseurs s'exhortaient mutuellement pendant le 
voyage, et arrivés à l'embranchement ou les deux routes se sépa- 
rent, ils se firent leurs adieux, se donnant rendez-vous dans la 
céleste patrie pour le lendemain, à midi, heure où ils devaient, 
chacun de leur côté, avoir la tête tranchée. Combien durent-étre 
édifiants ces derniers entreliens! combien touchants ces adieux, 
avec rendez-vous dans le sein du sauveur Jésus! 

Le lendemain, après sept mois de détention et de souffrances, 
André était porté sur une litière de paille au lieu du supplice. En 
s'y rendant, il récitait son rosaire à haute voix, et les curieux 
disaient : « C'est bien singulier; il est content de mourir, il va 
au supplice en chantant. » André, entendant celte remarque, leur 
répondit: « C'est qu'aujourd'hui je serai près de Dieu, pour y 
jouir du bonheur sans fin. » Arrivé à l'endroit marqué, il dit: 
« Je n ai pas fini mes prières, attendez quelque peu ; » puis il se mit 
à genoux, les termina à haute voix, et plaçant lui-même sous sa 
tête le billot qui devait la soutenir, il s'inclina. Le bourreau ayant 
frappé à faux, n'atteignit que l'épaule. André se releva, essuya 
le sang avec son mouchoir, et se remit en position, en disant : 
« Fais attention, et tranche-moi la tête d'un seul coup, )> puis 
avec le plus grand calme, il reçut ce dernier coup qui consomma 
son sacrifice. C'était le 17 de la septième lune (25 août). André 
devait avoir environ soixante ans. 

Le second confesseur, condamné le môme jour qu'André, est 
désigné dans les actes officiels sous le nom de Tieng Tenk-i. 
Mais il est à peu près certain que ce Tieng Tenk-i n'est autre que 




— 172 — 

Pierre Kim Tai-t'sioun-i, que nous venons de mentionner, en 
rapportant le martyre d'André. Comme nous l'avons déjà remar- 
qué, ces changements de noms, quand il s'agit de coupables con- 
damnés à des peines infamantes, sont assez fréquents. Pierre était 
natif du district de Tai-heng, dans le Nai-po. Conduit d'abord 
au tribunal de Hong-tsiou, puis bientôt après transféré au chef- 
lieu militaire T*sieng-tsiou, il fut, pendant plusieurs mois, sou- 
mis à de fréquentes et cruelles tortures. Il avait pour compagnon 
de prison son parent Andjré Kim. Comme lui, il demeura ferme 
dans les supplices et constant dans sa foi; avec lui, il fut trans- 
féré à la capitale, d'où ils partirent tous deux ensemble pour 
cueillir, chacun dans son propre pays, la palme du martyre. 
Pierre fut décapité à la ville de Tai-heng, le 47 de la septième 
lune, en même temps qu'André à Niei-san. 

Parmi les trois confesseurs de la province de Tsien-la, condam- 
nés à mort le même jour que les précédents, nous trouvons 
d'abord Stanislas Han Tsicng-heun-i. Stanislas appartenait à une 
famille pauvre, quoique noble, du district de Kim-tiei, dans cette 
province. Parent éloigné d'Augustin Niou, dont nous parlerons 
bientôt, il vivaithabituellement chez celui-ci, etremplissaitauprès 
de son fils la fonction de précepteur. Il y apprit la religion, l'em- 
brassa de grand cœur, la pratiqua avec zèle, et quand il fut pris, 
vers la troisième lune, avec Augustin, ne se laissa ébranler ni 
par les supplices, ni par les promesses et les séductions. Il con- 
fessa noblement sa foi, d'abord à Tsien-tsiou, puis h la capitale. 
Stanislas ne fut en aucune manière impliqué dans l'affaire du 
prétendu complot que l'on reprochait à la famille Niou, mais con- 
damné uniquement pour son attachement obstiné h la religion 
chrétienne. Envoyé pour être mis à mort dans son propre dis- 
trict, à Kim-liei, il y fut décapité le 48 de la septième lune, à 
I ïige de quaranle-six ans. 

André Kim T'sicn-ai, esclave de la maison d'Augustin et ins- 
truit par lui des principes de la foi, sut la pratiquer avec une 
générosité au-dessus de sa condition. Pris en même temps que 
son maître, il ne consentit jamais à racheter sa vie par l'apostasie, 
souffrit courageusement la question à Tsien-tsiou, puis à la capi- 
tale, mérita d'y être condamné à mort, et fut exécuté à Tsien- 
tsiou, le 49 ou 20 de la septième lune (27 ou 28 août). 11 était 
âgé de quarante-deux ans. 

MathiasT'soi le-kiem-i, né de parents qui avaient quelque petit 
titre de noblesse, au district de Mou-tsiang, avait, jeune encore, 
entendu vaguement parler de la religion chrétienne, et désirait 



- 173 — 

beaucoup la connaître, sans pouvoir y parvenir. S*étant marié 
au district de Han-san, dans la partie sud du Nai-po, il apprit 
bientôt qu'il y avait beaucoup de chrétiens dans les environs, 
alla de suite les trouver, se fit instruire par eux des principales 
vérités de TÉvangile, et, à son retour à Mou-tsiang, se mit à 
la pratiquer avec une grande ferveur. Sa piété et son zèle à 
répandre partout la connaissance de la foi, et à communiquer la 
grâce qu'il avait reçue, étaient telles qu'il convertit un grand 
nombre de païens. La persécution ayant éclaté avec violence 
dans son propre pays, Malhias se retira chez les parents de sa 
femme, à Han-san. Mais bientôt un grand nombre de chrétiens y 
furent arrêtés, et entre autres vingt-huit de ceux qu'il avait con- 
vertis. Quelques-uns d'entre eux le trahirent et firent connaître 
aux mandarins le lieu de sa retraite. Il y fut pris, le 13 de la qua- 
trième lune, et conduit d'abord à la préfecture de Han-san, oii il 
eut à subir un interrogatoire devant le mandarin. Celui-ci l'ayant 
fait torturer plusieurs fois inutilement, donna avis de cette cap- 
ture au gouverneur de la province, qui le fit conduire, la cangue 
au cou, au mandarin de Mou-tsiang. Là, de nouveaux supplices 
l'attendaient, mais rien ne put abattre son courage, et le man- 
darin, poussé à bout, l'envoya au tribunal de Tsien-tsiou, capi- 
tale de la province, où sa sentence de mort fut portée. A